Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux
Part 11
Voltaire dit à ce sujet (_Quest. Encyclop._): «Quelques Gascons hasardèrent de dire: _j’ai fixé cette dame_, pour _je l’ai regardée fixement_, _j’ai fixé mes yeux sur elle_. De là est venue la mode de dire _fixer une personne_. Alors vous ne savez point si on entend par ce mot: _j’ai rendu cette personne moins volage_, ou _je l’ai observée_, _j’ai fixé mes regards sur elle_. Voilà une nouvelle source d’équivoques;» et voilà pourquoi, ajouterons-nous, il est nécessaire de bannir cette expression.
FLAMME.
Ce mot, comme celui de _feu_, dans le sens d’amour, est devenu si trivial, qu’on ne l’entend guère maintenant sans éprouver quelque envie de rire. Comment se fait-il que nos poètes modernes s’en servent encore si souvent?
C’est donc toi qui, brûlant d’une _flamme_ insolente.
(VIENNET, _Clovis_, act. 2.)
Sa sœur, crédule et vaine, encourage ma _flamme_.
(ANCELOT, _Fiesque_, act. 2.)
Supposez (et la supposition ne doit pas coûter beaucoup) qu’un acteur un peu froid ait souvent à débiter cette chaleureuse expression de _flamme_, variée de temps en temps par celle de _feu_, qui n’est pas moins chaude, et l’effet de ce contraste sera certainement tel, que si vous, auteur, vous n’avez pas eu le dessein d’exciter l’hilarité, vous aurez obtenu un résultat fort opposé à celui que vous vous promettiez.
FLANQUETTE.
LOCUT. VIC. C’est à la bonne _flanquette_. LOCUT. CORR. C’est à la bonne _franquette_.
Il est aisé de voir que _franquette_ a pour racine le mot _franc_; _à la bonne franquette_ signifie donc: tout franchement; _flanquette_ ne signifierait rien.
FIN.
Locut. vic. Prenez cette bille _fine_. Locut. corr. Prenez cette bille _fin_.
_Fin_ est ici un adverbe, comme l’est le mot _dru_ dans ces phrases: _les balles tombent dru_, _ces blés sont semés dru_. _Fin_ et _dru_ ne qualifient pas les substantifs, ils modifient les verbes, et signifient conséquemment _avec finesse_, _d’une manière drue_.
FLANQUÉ.
LOCUT. VIC. { Il m’a _flaqué_ un coup de poing. { Il m’a _flanqué_ de l’eau sur la tête.
LOCUT. CORR. { Il m’a _flanqué_ un coup de poing. { Il m’a _flaqué_ de l’eau sur la tête.
Pourquoi l’Académie décide-t-elle qu’on ne doit pas dire: _flanquer un soufflet_, mais _flaquer un soufflet_? Cette locution se trouve non seulement dans le Dictionnaire de Trévoux, _il lui a flanqué un bon soufflet, un coup de pied_, mais encore dans plusieurs dictionnaires, et notamment dans celui des onomatopées de M. Charles Nodier. «Du bruit d’un coup violent, dit-il, le peuple a fait le mot factice _flan_ pour le représenter, et le verbe _flanquer_ pour donner un coup dont le son est exprimé par _flan_.»
_Flaquer_, ne peut s’employer que pour signifier jeter, appliquer avec vivacité un liquide contre quelqu’un ou contre quelque chose, comme on peut le voir par cet exemple tiré de Labruyère: «S’il trouve qu’on lui a donné trop de vin, il en _flaque_ plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite, et boit le reste tranquillement.»
_Flanquer_ signifie appliquer avec force un corps solide sur un autre, comme _flanquer un soufflet_, _un coup de pied_, _un coup de poing_.--_Flaquer_ vient de l’onomatopée _flac_; _flanquer_ de l’onomatopée _flan_.
FLEUR D’ORANGE.
LOCUT. VIC. { Un bouquet de _fleur d’orange_. { Boire de la _fleur d’orange_.
LOCUT. CORR. { Un bouquet de _fleurs d’oranger_. { Boire de la _fleur d’oranger_.
Il faut dire _fleur d’oranger_, en parlant de _fleur_ de l’arbre nommé _oranger_, puisque l’on dit _fleur d’abricotier_, _fleur de prunier_, _fleur de cerisier_, etc.; il faut encore dire _fleur d’oranger_ en parlant de la liqueur connue sous le nom de _fleur d’orange_, puisque cette liqueur se fait avec la fleur de l’oranger et non avec l’orange.
Nous mettons un _s_ à cette locution _un bouquet de fleurs d’oranger_, parce que, selon la remarque d’un grammairien, un bouquet étant composé de plusieurs fleurs, ce mot doit être suivi d’un pluriel.
FLEUR, FLEURER.
LOCUT. VIC. { Ce chien n’a pas de _fleur_. { Ce chien a _fleuré_ le gibier.
LOCUT. CORR. { Ce chien n’a pas de _flair_. { Ce chien a _flairé_ le gibier.
--_Fleur_, dans l’acception qu’on lui trouve ici, est un barbarisme.
--On employait indifféremment, il y a moins d’un siècle, _fleurer_ pour _flairer_ et _flairer_ pour _fleurer_. La différence entre ces deux verbes est maintenant bien établie; _flairer_, c’est aspirer une odeur, _flairez cette rose_; _fleurer_, c’est au contraire l’exhaler, _cela fleure comme baume_. On _flaire_ enfin ce qui _fleure_.
FLEURAISON.
LOCUT. VIC. La gelée a retardé la _fleuraison_. LOCUT. CORR. La gelée a retardé la _floraison_.
«Quelques jardiniers prononcent _fleuraison_; mais le mot français est _floraison_.» (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._)
L’Académie (1802) donne aussi _floraison_, mais en renvoyant à _fleuraison_.
FLEURIR.
{ Le commerce _fleurissait_. LOCUT. VIC. { Cet arbre _florissait_ au printemps. { L’empire est _fleurissant_. { Voyez ces _florissantes_ prairies.
{ Le commerce _florissait_. LOCUT. CORR. { Cet arbre _fleurissait_ au printemps. { L’empire est _florissant_. { Voyez ces _fleurissantes_ prairies.
Au propre, le verbe _fleurir_ est régulier dans tous ses temps; au figuré, il a l’imparfait de l’indicatif et le participe présent irréguliers, _il florissait_, _florissant_, malgré quelques exemples contraires trouvés dans certains auteurs.
FOIS.
{ _La fois_ que vous êtes venu me voir. LOCUT. VIC. { _Les fois_ que nous avons joué ensemble. { _La fois précédente_ nous l’avions vu.
{ _Cette fois_ que vous êtes venu me voir. LOCUT. CORR. { _Toutes les fois_ que nous avons joué ensemble. { _La précédente fois_ nous l’avions vu.
Le substantif _fois_ ne peut jamais être employé avec l’article, sans qu’il y ait un adjectif entre ces deux mots. L’adjectif _tout_ est le seul qui ne se mette pas à cette place. On le met devant l’article.--Les phrases suivantes doivent donc être condamnées: songez _aux fois_ où il vous a battu. Je suis _des fois_ obligé de me fâcher. Il faut: Songez aux _nombreuses fois_ où il vous a battu. Je suis _certaines fois_ obligé de me fâcher.
FOND, FONDS.
ORTHOG. VIC. { La pièce d’or tomba au _fonds_ du puits. { Voici un beau _fond_ de commerce.
ORTHOG. CORR. { La pièce d’or tomba au _fond_ du puits. { Voici un beau _fonds_ de commerce.
«_Fond_ et _fonds_ sont deux choses différentes: le premier est le _fundum_ des Latins, c’est la partie la plus basse de ce qui contient ou peut contenir quelque chose, _le fond d’un tonneau_, _d’un sac_, etc.; l’autre est le _fundus_ des Latins. Dans le propre, c’est la terre qui produit les fruits; dans le figuré c’est tout ce qui rapporte du profit: _fonds de terre_, _faire fonds sur_; etc.» (FÉRAUD, _Dict. crit._)
Ménage, Th. Corneille et Dumarsais, dédaignant cette distinction, veulent qu’on écrive _fond_ sans _s_ dans tous les cas possibles. Cette opinion nous paraît assez raisonnable; et nous sommes persuadé qu’elle sera un jour adoptée; mais nous devons, en attendant, prévenir le lecteur que l’orthographe indiquée par Féraud est encore aujourd’hui généralement suivie.
FORMES.
LOCUT. VIC. Cet homme a les _formes_ rudes. LOCUT. CORR. Cet homme a les _manières_ rudes.
_Formes_, dans le sens qu’on lui voit ici, est un néologisme inutile et ridicule que nos lexicographes ont fort bien fait de ne pas accueillir. Qui pourrait garder son sérieux en entendant une dame dire d’un homme: Ce Monsieur a les _formes_ polies? Moins on fournit d’aliment aux jeux de mots, plus on embellit une langue.
FORT.
LOCUT. VIC. { Cette femme _se fait forte_ d’obtenir sa grâce. { C’est un _fort homme_.
LOCUT. CORR. { Cette femme _se fait fort_ d’obtenir sa grâce. { C’est un _homme fort_.
--Dans le verbe composé _se faire fort_, _fort_ doit rester invariable parce que c’est un adverbe.
--_Fort_, adjectif ne doit pas se placer devant le substantif _homme_, car il faudrait alors ou prononcer le _t_, ce qui serait fort désagréable à l’oreille et ferait croire qu’il est question d’un fort volume (_fort tome_) ou ne pas le prononcer, et dire en ce cas _for homme_, ce qui ferait penser au forum des Romains. Le mieux est donc de placer _homme_ avant _fort_.
FORT DE.
LOCUT. VIC. _Fort de_ son droit, il a intenté le procès. LOCUT. CORR. _Sûr de_ son droit, il a intenté le procès.
Voici une expression fort en vogue aujourd’hui, mais si l’on en croit quelques critiques, dont nous partageons au reste le sentiment, il vaudrait beaucoup mieux ne pas s’en servir. M. Laveaux, (_Dict. des diff._) tolère l’emploi de _fort de_ dans la conversation seulement, et M. Ch. Nodier (_Examen crit. des Dict._), le traite de «locution emphatique qui a passé du néologisme du barreau au néologisme des brochures, des journaux et de la tribune. Notre temps, ajoute-t-il, est celui des discours _forts de choses_, et il n’est personne entre nous qui n’ait eu le bonheur d’entendre quelque part des avocats _forts de la vérité de leurs moyens_, et des orateurs _forts de la pureté de leur conscience_. Ce style n’est pas fort.»
Cent ans avant M. Nodier, l’abbé Desfontaines avait aussi signalé cette expression comme un néologisme, et en citant ces deux phrases: _voilà qui est fort de café_, _cette liqueur est forte d’eau-de-vie_, il avait ajouté ironiquement: On peut dire que le style de cet auteur est _fort d’esprit_.
FORTUNÉ.
LOCUT. VIC. Ce luxe convient aux gens _fortunés_. LOCUT. CORR. Ce luxe convient aux gens _riches_.
«Bien traité de la fortune ou du sort; et comme cela signifie riche, dans la logique du peuple, un homme _fortuné_ signifie nécessairement un homme riche dans sa grammaire. C’est un barbarisme très-commun dans la langue, et qui provient d’une erreur très-commune dans la morale.» (CH. NODIER, _Examen critique des Dict._)
Le Dictionnaire des quatre professeurs tolère, dans le genre familier, l’emploi de _fortuné_ pour riche. Nous n’aimons pas cette tolérance. Qu’on se serve dans le style négligé d’expressions qui ne seraient pas assez élégantes pour un style soutenu, rien de plus naturel; mais qu’on puisse se permettre des barbarismes dans certains cas, c’est une doctrine qui nous semble, en vérité, quelque peu absurde.
FOSSAYEUR.
LOCUT. VIC. C’est un _fossayeur_. LOCUT. CORR. C’est un _fossoyeur_.
On dit aussi _fossoyer_ et non _fossayer_.
FOUCADE.
LOCUT. VIC. Je le reconnais à cette _foucade_. LOCUT. CORR. Je le reconnais à cette _fougade_.
Une _fougade_, dit l’Académie, est une espèce de petite mine. _La fougade joua et fit sauter les soldats._ C’est par allusion à cette mine, qu’on nomme probablement _fougade_ un accès de gaieté, de colère, de tristesse, qui vient à quelqu’un subitement et comme par explosion.
Le Dictionnaire de Trévoux donne aussi _foucade_, mais il renvoie à _fougade_.--_Fougade_ appartient à la famille de _fougue_.
FOUDRE.
LOCUT. VIC. { Le _foudre_ de l’Éternel l’écrasa. { Les _foudres_ de l’Église sont souvent _impuissantes_.
LOCUT. CORR. { La _foudre_ de l’Éternel l’écrasa. { Les _foudres_ de l’Église sont souvent _impuissans_.
_Foudre_ est ordinairement féminin au propre, et masculin au figuré. L’inobservation de cette règle ne se trouve guère que chez les poètes, dont la liberté d’expression va, comme on le sait, jusqu’à la licence, et qu’il ne faut pas généralement choisir pour guides dans la carrière grammaticale, quand on craint de s’égarer.
FOUET.
LOCUT. VIC. { Vous aurez le _foua_. { On l’a _fouaté_.
LOCUT. CORR. { Vous aurez le _fouè_. { On l’a _fouèté_.
L’usage, nous le reconnaissons, veut que l’on prononce _foua_, mais comme il veut aussi que l’on prononce _fouèter_, et qu’il y a ici une contradiction choquante, nous croyons, pour la faire disparaître, devoir adopter le sentiment de Wailly, de Féraud et de plusieurs autres grammairiens, qui auront sans doute pensé que les deux lettres _et_ prenant le son de l’_a_, étaient une anomalie à l’introduction de laquelle il fallait s’opposer.
FRAICHE (A LA).
LOCUT. VIC. Nous marcherons _à la fraîche_. LOCUT. CORR. Nous marcherons _au frais_.
_A la fraîche_ est un barbarisme de marchand de _coco_.
FRANC.
LOCUT. VIC. { J’ai reçu votre lettre _franc de port_. { L’ordre de la _franc-maçonnerie_.
LOCUT. CORR. { J’ai reçu votre lettre _franche de port_. { L’ordre de la _franche-maçonnerie_.
L’adjectif _franc_ est fort souvent employé sans aucun égard pour la règle de l’accord, et nous sommes étonné de voir que les grammairiens ne se soient pas plus occupés de relever cette faute. Il est cependant bien évident qu’une lettre ne peut être _franc de port_, mais _franche de port_, et que, dans le mot composé _franche-maçonnerie_, il est tout aussi nécessaire de mettre l’adjectif _franc_ au féminin, parce qu’il qualifie un substantif féminin, qu’il l’est de mettre ce même adjectif au masculin pluriel, quand on dit les _francs-maçons_, parce que c’est à un substantif masculin pluriel qu’il se rapporte ici.
FRANCHIPANE.
LOCUT. VIC. Aimez-vous la _franchipane_? LOCUT. CORR. Aimez-vous la _frangipane_?
Un marquis de _Frangipani_ inventa, il y a quelques siècles, un parfum qui prit son nom, et dont la mode s’empara bientôt pour en saturer les gants des fashionables. Ce parfum entra ensuite dans la composition d’une espèce de pâtisserie qui est encore fort connue aujourd’hui.
FROID (PRENDRE).
LOCUT. VIC. Prenez garde de _prendre froid_. LOCUT. CORR. Prenez garde d’_avoir froid_.
Cette expression, que nous n’avons pas trouvée dans nos bons auteurs, est principalement employée par les méridionaux.
On lit dans M. Defauconpret: «En leur exprimant son inquiétude qu’ils n’eussent _pris froid_.» (_Fiancée de Lammmermoor_, ch. XIII.) Il fallait: qu’ils n’eussent _eu froid_.
FROIDIR.
LOCUT. VIC. Laissez _froidir_ votre bouillon. LOCUT. CORR. Laissez _refroidir_ votre bouillon.
«_Froidir_, né barbarisme, demeure barbarisme et mourra barbarisme.» (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._)
FROIDUREUX.
LOCUT. VIC. Il est bien _froidureux_. LOCUT. CORR. Il est bien _frileux_.
«_Froidureux_ est un barbarisme.» (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._)
GARANT.
LOCUT. VIC. Cette dame sera _garant_ de ma parole. LOCUT. CORR. Cette dame sera _garante_ de ma parole.
M. Chapsal prétend que le substantif _garant_ ne prend jamais le signe du féminin. Il est dans l’erreur. On lit dans le Dictionnaire de l’Académie cette phrase: _la Suède s’est rendue garante du traité_, précédée de cette remarque «dans le style de négociation quelques-uns ont employé _garante_ au féminin.»
Rien, selon nous, n’est plus ridicule que ces distinctions capricieuses introduites par l’usage, et, dans le désir de contribuer à les faire disparaître, nous engageons beaucoup à donner ou à refuser (et surtout à donner) dans tous les cas possibles, au mot _garant_, la terminaison féminine.
GARE.
LOCUT. VIC. _Gare de_ devant. LOCUT. CORR. _Gare_ devant.
Féraud dit _gare de devant_! L’Académie _gare devant_! Nous croyons cette dernière locution plus conforme à l’usage et à la grammaire. _Gare_ est l’impératif du verbe _garer_; ainsi _gare devant_, _gare derrière_, sont mis pour (qu’on se) _gare devant_ (moi); (qu’on se) _gare derrière_ (moi). _De_ ne peut s’employer avec le verbe _garer_ que devant un nom de personne ou de chose à éviter: _garez-le de_ sa colère; _garez-vous des_ voitures; il faut _se garer des_ fous.
GARNISAIRE.
PRONONC. VIC. Il a des _garnissaires_ chez lui. PRONONC. CORR. Il a des _garnizaires_ chez lui.
L’analogie de ce mot avec _garnison_ peut servir à en constater la prononciation.
GASTRIQUE.
LOCUT. VIC. Il est malade d’une _gastrique_. LOCUT. CORR. Il est malade d’une _gastrite_.
_Gastrique_ est un adjectif dont la signification est: qui appartient à l’estomac. _Gastrite_ est un substantif qui veut dire: inflammation de l’estomac.
GATER.
LOCUT. VIC. Il est allé _gâter de l’eau_. LOCUT. CORR. Il est allé _uriner_.
_Gâter_ ne signifie pas _répandre_, et de l’_urine_ n’est pas de l’_eau_. Le mot dont on se doit servir ici, le mot _propre_ enfin, c’est _uriner_. Avant de songer à contenter la sotte susceptibilité d’une décence quintessenciée, il faut au moins songer à ne pas choquer le bon sens.
GAVIOT.
LOCUT. VIC. Il en a plein le _gaviot_. LOCUT. CORR. Il en a plein le _gavion_.
_Gavion_ est un mot assez trivial, employé pour signifier _le gosier_; mais comme plusieurs dictionnaires, celui de l’Académie entre autres, ont cru devoir l’accueillir, et qu’il appartient maintenant à la langue écrite, nous ne pouvons nous dispenser d’en indiquer la véritable orthographe.
GÉANE.
LOCUT. VIC. C’est un _géane_. LOCUT. CORR. C’est une _géante_.
Le féminin de l’adjectif terminé en _ant_ se forme en ajoutant un _e_ muet au masculin. _Béant_, _béante_, _bienséant_, _bienséante_, etc.; _géant_ doit donc faire au féminin _géante_.
GÉNIE.
LOCUT. VIC. Il est officier d’artillerie ou _de génie_. LOCUT. CORR. Il est officier d’artillerie ou _du génie_.
Il est bien clair, puisqu’on dit un soldat, un officier _d’artillerie_, _de marine_, _de cavalerie_, etc., qu’on devrait dire, par analogie, un soldat, un officier _de génie_, et non _du génie_; mais, comme d’un autre côté, il est bien prouvé que tous les hommes appartenant à l’arme _du génie_ ne sont malheureusement pas, et ne peuvent même pas être tous des hommes de génie, on a senti qu’il était nécessaire d’établir une différence entre des expressions qui rendaient des idées différentes. De là vient qu’on dit un officier _du génie_ pour dire un officier qui appartient au corps _du génie_, et un officier _de génie_, pour dire un officier qui est doué _de génie_.
GENS.
LOCUT. VIC. Les _vieilles gens_ sont _soupçonneuses_. LOCUT. CORR. Les _vieilles gens_ sont _soupçonneux_.
«Le substantif _gens_ demande l’adjectif qui le précède au féminin, et au masculin l’adjectif qui le suit.
«Quand un adjectif de tout genre précède le mot _gens_, on met _tous_ au masculin. _Tous_ les _honnêtes gens_; _tous_ les _habiles gens_. Lorsqu’un adjectif à terminaison féminine précède le substantif _gens_, on met _toutes_: _toutes_ les _vieilles gens_; _toutes_ les _mauvaises gens_.
«Qu’on ne pense pas, avec un grammairien, que ces irrégularités constituent en partie la beauté des langues; ce sont, au contraire, des taches, qu’un usage bizarre a rendues ineffaçables.»
(CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._)
GENTE.
LOCUT. VIC. La _gente_ irritable des poètes. LOCUT. CORR. La _gent_ irritable des poètes.
La _gent_ qui porte crète au spectacle accourut.
(LA FONTAINE, fab. liv. I.)
_Gente_ n’est français que comme féminin de _gent_, (joli.)
_Gente_ de corps et de façon.
(MAROT.)
Il y a donc une faute dans cette phrase: «mais la _gente_ dévote ne veut y croire, etc.» pour dire: mais les dévots ne veulent y croire. (_Gaz. des Trib. 31 janv. 1834._) Cette phrase serait bonne si l’on avait voulu dire la _gentille_ dévote, ce qui ne peut pas être, d’après le sens de la phrase entière.
GÉROMÉ.
LOCUT. VIC. Du fromage de _Géromé_. LOCUT. CORR. Du fromage de _Gérardmer_.
_Gérardmer_ est un bourg des Vosges (arrondissement de St-Dié), renommé pour ses fromages.
GÉROMIUM.
LOCUT. VIC. J’aime l’odeur du _géromium_. LOCUT. CORR. J’aime l’odeur du _géranium_.
On prononce _géraniome_.
GESTION (_Voy._ DIGESTION).
GIBELOTTE (_Voy._ CIVET).
GIFFLE (_Voy._ CALOTTE.).
GIGIER, GÉGIER.
LOCUT. VIC. Un _gigier_, un _gégier_ de poulet. LOCUT. CORR. Un _gésier_ de poulet.
_Gésier_ est, selon Ménage, une corruption de _gigier_. Ce mot, ajoute-t-il, vient de _gigerium_. _Gigeria, intestina gallinarum._ (NONIUS MARCELLUS.) L’usage veut maintenant qu’on dise _gésier_, en dépit de l’étymologie.
GISSANT.
ORTH. VIC. On le trouva _gissant_ sur la terre. ORTH. CORR. On le trouva _gisant_ sur la terre.
Le vieux verbe _gir_ ou _gésir_ n’est plus employé maintenant que dans les temps et personnes qui suivent: _il gît_, _nous gisons_, _ils gisent_, _il gisait_, _gisant_, qu’on écrit avec un seul _s_, mais qu’on prononce, dit la Grammaire des Grammaires, comme s’il y en avait deux.
GLISSADE.
LOCUT. VIC. Un ruisseau gelé leur fournit une _glissade_. LOCUT. CORR. Un ruisseau gelé leur fournit une _glissoire_.
L’action de glisser est une _glissade_; un chemin frayé sur la glace, pour y faire des _glissades_, est une _glissoire_.
GLISSER.
LOCUT. VIC. Comme le pavé _glisse_ aujourd’hui! LOCUT. CORR. Comme le pavé _est glissant_ aujourd’hui!
Le pavé est certainement trop bien retenu dans son encaissement pour qu’il puisse _glisser_; c’est donc nous qui _glissons_.
GODRON.
LOCUT. VIC. Cela sent le _godron_. LOCUT. CORR. Cela sent le _goudron_.
Des _godrons_ sont des plis ronds qu’on fait aux jabots, aux manchettes, aux coiffures des femmes, ou des façons qu’on fait aux bords de la vaisselle d’argent, _vaisselle à gros godrons_, _à petits godrons_, et aux ouvrages de menuiserie et de sculpture.
Du _goudron_ est une espèce de poix, servant principalement à calfater les vaisseaux.
Il y a, comme on voit, assez de différence entre ces deux mots pour qu’on ne doive pas les confondre.
GRACE.
LOCUT. VIC. Vous l’avez obtenu, _grâces_ à moi. LOCUT. CORR. Vous l’avez obtenu, _grâce_ à moi.
L’Académie, dans ces locutions _grâce à Dieu_, _grâce à vos soins_, etc., ne met point de _s_; elle en met un lorsque le substantif _grâce_ est précédé du verbe _rendre_, _rendre grâces_. Nous croyons qu’on peut fort bien s’en dispenser.
_Rendez grâce_ au seul nœud qui retient ma colère.
(RACINE, _Iph._)
GRAINIER, GRENETIER.
Un _grainier_ est un marchand de _grains_; un _grainetier_, un marchand de _graines_.
L’Académie ne donne pas le premier mot, et écrit mal le second, _grenetier_.
GRAMMAIRE.
PRONONC. VIC. _Gran-maire_. PRONONC. CORR. _Gram’-maire_.
Le grammairien Beauzée, répondant à un descendant de d’Aguesseau qui disait humblement n’avoir été reçu dans une société littéraire qu’en considération de son grand-père: «cela ne m’étonne pas, Monsieur, je l’ai bien été à cause de ma _grand’mère_,» Beauzée, disons-nous, ne faisait qu’un mauvais calembour. Qui respectera les lois grammaticales, si les grammairiens sont les premiers à les méconnaître?
GRAVAS.
LOCUT. VIC. Enlevez ces _gravois_. LOCUT. CORR. Enlevez ces _gravas_.
La langue n’ayant nullement besoin de deux mots parfaitement synonymes, il faut faire un choix entre _gravois_ et _gravas_. Selon les dictionnaires de Furetière et de Trévoux, «les maçons disent _gravas_, mais _les autres_ disent _gravois_.» Les maçons nous ont bien l’air de l’emporter sur _les autres_, car ils ont l’usage pour eux, et ce qui nous semble le prouver, c’est la formation du mot _gravatier_, donné par l’Académie et tous les autres dictionnaires.
GRAVIR.
LOCUT. VIC. Il a _gravi contre_ ce roc. LOCUT. CORR. Il a _gravi_ ce roc.
Laveaux, dans ses additions au dictionnaire de l’Académie (1802), est d’avis qu’on peut employer _gravir_ activement, et dire _gravir_ un roc, une montagne, etc. Plusieurs de nos bons auteurs ont partagé cette opinion, comme on pourrait le prouver par de nombreuses citations.
GRIPPE (PRENDRE EN).