Dictionnaire critique et raisonné du langage vicieux ou réputé vicieux

Part 10

Chapter 103,361 wordsPublic domain

Malgré cet exemple et l’autorité de l’Académie, on trouve quelquefois _esclandre_ féminin, et même dans des dictionnaires, celui de Rivarol, entr’autres.

Quoi qu’il en soit, M. Scribe a fait une faute dans le vers suivant:

Condamnons par _maintes esclandres_, etc.

(_Nouv. Pourceaugnac_, sc. 3.)

ESPADRON.

LOCUT. VIC. Ils se battirent à l’_espadron_. LOCUT. CORR. Ils se battirent à l’_espadon_.

Si l’on en croyait l’usage et une autre autorité plus éclairée, Feydel (_Rem. sur le Dict. de l’Acad._), ce serait _espadron_ qu’il faudrait dire. Mais l’opinion de Feydel n’est malheureusement pas plus développée que celle de l’usage, ou, pour mieux dire, ne l’est pas du tout, et dans notre impuissance d’apprécier les motifs qui l’ont amenée, nous croyons devoir nous en tenir à l’orthographe de l’Académie et de tous nos lexicographes. Pourquoi d’ailleurs le mot français _espadon_ ne viendrait-il pas du mot espagnol _espadon_, augmentatif d’_espada_, épée? Cette étymologie n’en vaut-elle pas bien une autre?

ESPÉRER.

LOCUT. VIC. _Espérez-moi_, nous partirons ensemble. LOCUT. CORR. _Attendez-moi_, nous partirons ensemble.

Ce verbe ne peut jamais avoir un nom de personne pour régime direct.

ESTOMAC.

PRONONC. VIC. _Estomak_. PRONONC. CORR. _Estoma_.

On ne prononce _estomak_ que devant un mot commençant par une voyelle ou un _h_ muet. _Son estomak est faible. Estomak habitué au jeûne._

ÉTAT (FAIRE).

LOCUT. VIC. On _fait_ peu d’_état_ de ce magistrat. LOCUT. CORR. On _fait_ peu de _cas_ de ce magistrat.

Cette expression est quelquefois employée, en deux sens différens, dans des phrases qui ont aujourd’hui quelque chose de trop vague pour être tolérées. «_Je fais beaucoup d’état de M. votre frère. Je fais état qu’il y a plus de cent mille ames à Lyon_ (GATTEL). Dans la première de ces phrases d’exemple, _je fais état_ est un archaïsme qui ne paraît pas fort important à renouveler. Dans la seconde, c’est une locution barbare et inadmissible.» (CH. NODIER, _Examen Crit. des Dict._)

M. Gattel aurait dû dire: _Je fais beaucoup de cas de M. votre frère_; et _Je pense, je présume qu’il y a plus de cent mille ames à Lyon_. Écrivons et parlons selon l’esprit de notre langue, c’est-à-dire avec netteté. Nous ne manquons pas d’équivalens pour remplacer les locutions proscrites par le goût ou par l’usage, qui, notons-le en passant, sont deux autorités tout-à-fait distinctes.

ÉTHIQUE.

ORTH. VIC. Un cheval _éthique_. ORTH. CORR. Un cheval _étique_.

_Éthique_ est un substantif féminin qui signifie _morale_: la logique, l’_éthique_, etc. _Étique_ est un adjectif qui signifie _maigre_, _desséché_, etc.

ÊTRE.

LOCUT. VIC. { _Je fus_ le complimenter. { _J’ai été_ le voir.

LOCUT. CORR. { _J’allai_ le complimenter. { _Je suis allé_ le voir.

_Je fus le complimenter_ est vicieux, en ce que le verbe _être_ ne doit jamais avoir la signification du verbe _aller_. Quelqu’un qui dirait _je suis le complimenter_, ferait très-certainement, de l’avis de tout le monde, une faute grossière. Pourquoi serait-il donc permis d’employer au prétérit défini, dans un certain sens, un verbe qu’on ne pourrait employer dans le même sens au présent de l’indicatif? Voltaire s’est déjà élevé contre l’emploi vicieux du verbe _être_ pour le verbe _aller_; nous allons citer ici un passage d’un écrivain distingué de nos jours qui nous a paru faire parfaitement ressortir le ridicule de cette locution, «Le verbe _être_, dit M. Ch. Nodier (_Examen Crit. des Dict_.) détermine un état; c’est même là sa fonction spéciale dans le langage. Il ne peut donc pas être suivi d’un infinitif qui en détermine un autre. Pour vous assurer de sa propriété, ramenez la phrase à l’infinitif _être_: cette règle est infaillible.

«_Être à Paris_ est du très-bon français; _être le voir_ est barbare. On dit: _je suis allé le voir, j’ai été chez_ lui.

«La nuance de ces expressions, dans le cas même où elles peuvent être indifféremment employées sans faute grammaticale, est cependant très-importante à saisir, car c’est elle qui détermine la physionomie de l’idée. Quelqu’un qui dirait: _j’ai été à Paris en poste_ ne dirait pas ce qu’il veut dire, s’il voulait faire entendre qu’il a pris la poste pour y aller. La logique et la langue exigent _je suis allé_. Il en serait de même, dans certains cas, pour cette dernière locution.

«Les beaux parleurs et les écrivains maniérés enchérissent ridiculement sur cette petite difficulté, en substituant l’aoriste au prétérit. C’est très-mal s’exprimer que de dire: _nous y fûmes_ pour _nous y allâmes_, et il n’y a rien de plus commun. Quant à cet aoriste, même dans le sens de _nous y avons été_, il peut être fort bien en son lieu: le style a tant de secrets!»

On peut donc, en résumant tout ce qu’ont dit nos meilleurs grammairiens sur le verbe _être_ substitué au verbe _aller_, conclure que cette substitution ne peut jamais avoir lieu à moins qu’à l’idée de marche, de mouvement, que présente le verbe _aller_, ne se joigne l’idée de séjour, de demeure, attachée au verbe _être_. Ainsi cette phrase: _j’ai été à Paris en poste_, citée par M. Ch. Nodier, est mauvaise; mais ôtez ce complément _en poste_, et dites _j’ai été à Paris_, et votre phrase deviendra bonne. Pourquoi? parce que dans le premier cas il ne s’agit que de mouvement, et que c’est le verbe _aller_ qu’il faut employer là, et que, dans le second, il est question de séjour. La dernière phrase enfin équivaut à celle-ci: _j’ai vécu, j’ai existé à Paris_.

ÊTRE DE RIEN.

LOCUT. VIC. Cette personne ne m’_est de rien_. LOCUT. CORR. Cette personne m’_est étrangère_.

Nous ne pensons pas qu’on puisse considérer comme française cette locution _être de rien_, malgré l’emploi qu’en ont fait quelques auteurs, Madame de Sévigné entr’autres: _le beau temps ne vous est de rien_, et malgré l’honneur que lui font nos dictionnaires de la faire figurer dans leurs colonnes. On pourrait, en supprimant la préposition _de_, en faire une expression familière dont l’analyse deviendrait au moins possible; mais on n’aura jamais, en la conservant, qu’un véritable galimathias.

EUCHARISTIE, EUCOLOGE, EUGÈNE, EUPHÉMIE, EUPHÉMISME, EUPHRATE, EURIPIDE, EUROPE, EUSÈBE, EUSTACHE, EUTERPE, etc.

PRONONC. VIC. Ucharistie, Ucologe, etc. PRONONC. CORR. Œucharistie, Œucologe, etc.

EURE.

PRONONC. VIC. La rivière d’_Ure_. PRONONC. CORR. La rivière d’_Eure_.

Voltaire peut avoir fait rimer _Eure_ avec _nature_ et _structure_ (HENR.), et M. Philippon de la Magdeleine (_Homonymes fr._), s’appuyant probablement sur cette autorité, peut avoir considéré ce nom propre comme un homonyme du substantif _hure_ et du verbe _eurent_, sans que cependant il soit permis de lui donner une prononciation autre que celle de _demeure_, _heure_, _beurre_, etc. M. de Lanneau, dans son Dictionnaire des rimes, a aussi placé _Eure_ parmi les mots terminés en _ure_, comme _étamure_, _facture_, etc. C’est une erreur qu’il corrigera probablement quelque jour. Qui pourrait s’empêcher de rire s’il entendait quelqu’un raconter un voyage qu’il viendrait de faire dans le département de l’_Ure_, et qui lui aurait fourni l’occasion de faire connaissance avec le vénérable M. Dupont de l’_Ure_? Ne croirait-on pas avoir affaire à un Gascon?

ÉVANGILE.

LOCUT. VIC. _Cette évangile_ est _longue_. LOCUT. CORR. _Cet évangile_ est _long_.

_Évangile_ est neutre en grec et en latin. Il doit être masculin en français d’après son étymologie. Comme il était féminin autrefois, ce genre lui est encore conservé par quelques personnes qui feraient beaucoup mieux de se conformer à l’usage actuel.

L’_évangile_ au chrétien ne dit en aucun lieu, Sois dévot; _elle_ dit: sois doux, simple, équitable.

(BOILEAU, _Sat._ XI.)

ÉVANTAIL.

LOCUT. ET ORTH. VIC. _Une évantail_. LOCUT. ET ORTH. CORR. _Un éventail_.

L’orthographe bien constatée du radical _vent_, à la famille duquel appartient certainement le mot _éventail_, nous dispense d’entrer dans plus de développemens pour faire voir que l’auteur des _Omnibus du langage_ a eu tort d’écrire _évantail_ par un _a_.

ÉVITER.

LOCUT. VIC. Vous m’ayez _évité_ des désagrémens. LOCUT. CORR. Vous m’avez _épargné_ des désagrémens.

_Éviter quelque chose à quelqu’un_ est un solécisme, comme _observer_, _remarquer_ quelque chose à quelqu’un. Vous pouvez _éviter_ quelque chose, mais non _l’éviter à quelqu’un_. Vous ne pouvez que le lui _faire éviter_. Quelques-uns de nos bons écrivains ont fait cette faute grave, blâmée par l’élite de nos grammairiens. «Le lapin, dit Buffon, _évite_ par là _à_ ses petits _les_ inconvéniens du bas âge.--Je veux, dit Marmontel, _vous éviter l’ennui_ de trouver cet homme maussade.» Féraud, qui rapporte ces deux exemples, paraît s’étonner que l’Académie n’ait pas consacré l’emploi d’_éviter_ dans le sens d’_épargner_. «Ce peut être, dit-il, un oubli.» Comment! l’Académie commet un oubli quand elle fait bien! Mais, M. Féraud, c’est une épigramme.

EXACT.

PRONONC. VIC. C’est _exa_. PRONONC. CORR. C’est _exacte_.

Quelques grammairiens veulent que le _c_ et le _t_ de ce mot soient nuls dans la prononciation; d’autres, parmi lesquels se trouve Laveaux, recommandent de les faire sentir. Nous adoptons cette dernière opinion que la raison et l’usage sanctionnent.

EXAMEN.

PRONONC. VIC. Il a passé un _éxamenne_. PRONONC. CORR. Il a passé un _examein_.

Ne vaut-il pas beaucoup mieux soumettre à notre prononciation nationale tout mot étranger qui passe dans notre langue, que d’aller laborieusement rechercher la prononciation de ce mot dans l’idiôme auquel on l’emprunte? Dix, vingt, trente personnes, enchantées du vernis de savoir que cette prononciation exotique pourra répandre sur elles, se hâteront sans doute de l’adopter; mais la masse de la nation saura toujours, n’en doutons pas, repousser un pédantisme ridicule qui ne se plaît qu’à augmenter le nombre des difficultés d’une langue qu’elle ne parle à peu près bien qu’avec tant de peine, grâce à mille fantaisies de grammatistes.

_Examen_ a éprouvé le sort de _vermicelle_, _club_, _violoncelle_, etc., qu’on a voulu nous faire prononcer _vermichelle_, _clob_, _violonchelle_, etc., et qui ne se sont définitivement naturalisés parmi nous qu’en se francisant tout-à-fait.

Le Trévoux, imité à tort par beaucoup de personnes, écrit _éxamen_. On ne doit jamais accentuer un _e_ suivi d’un _x_.

EXCELLENT.

LOCUT. VIC. Celui-ci est _plus excellent_. LOCUT. CORR. Celui-ci est _meilleur_.

Cette phrase de Vaugelas: _un de nos plus excellens écrivains modernes_, etc. (262ᵉ _Rem._), est vicieuse, en ce que le mot _excellent_ est un superlatif absolu qui ne peut être modifié par un adverbe. Ce qui est _excellent_ ne peut l’être ni plus ni moins. Il est impossible d’alléguer ici en faveur du célèbre grammairien l’usage de son temps, car la logique est de tous les temps, et cette expression est évidemment contre la logique; aussi est-elle blâmée par tous nos grammairiens modernes.

EXCUSE (_Voy._ DEMANDER).

EXÉCRABLE.

PRONONC. VIC. Ec-cécrable. PRONONC. CORR. Eg-zécrable.

_Ex_, suivi d’une voyelle, se prononce _egz_; suivi d’une consonne, _ec_.

EXEMPLE.

LOCUT. VIC. _Cet exemple_ d’écriture est mal _fait_. LOCUT. CORR. _Cette exemple_ d’écriture est mal _faite_.

Dans ses autres acceptions, _exemple_ est toujours masculin.

FACE (EN).

LOCUT. VIC. L’escalier est _en face la_ porte. LOCUT. CORR. L’escalier est _en face de la_ porte.

_En face_, sans la préposition _de_, est un adverbe, regardez _en face_, la porte _en face_, et ne peut avoir de complément.

FACHÉ.

LOCUT. VIC. Je suis _fâché avec_ lui. LOCUT. CORR. Je suis _fâché contre_ lui.

L’Académie ne donne, dans son Dictionnaire (1802), que la seconde de ces locutions, d’où l’on peut sans doute inférer qu’elle ne reconnaît pas la première.

FAÇONNEUR.

LOCUT. VIC. Ne faites pas le _façonneur_. LOCUT. CORR. Ne faites pas le _façonnier_.

FAC-SIMILE.

PRONONC. VIC. Voici un _fac simil_ de son écriture. PRONONC. CORR. Voici un _fac similé_ de son écriture.

_Fac simile_ est latin, et les mots de cette langue ont le privilège immémorial dans beaucoup de langues, et particulièrement dans la nôtre, de ne pas être soumis aux règles de la prononciation nationale. Il faut donc prononcer _fac similé_, qu’on écrit sans accent, parce qu’en latin tous les _e_ sont fermés.

FAIGNIANT.

LOCUT. VIC. C’est un _faigniant_. LOCUT. CORR. C’est un _fainéant_.

Des deux mots _faire_ et _néant_ a été formée l’expression _fainéant_, c’est-à-dire _fait-rien_.

FAIM (MANGER SA). _Voy._ SOIF.

FAINGALE, FRINGALE.

LOCUT. VIC. Il a la _faingale_, la _fringale_. LOCUT. CORR. Il a la _faim-vale_.

L’Académie et Trévoux écrivent _faim-vale_. Nous avons préféré cette orthographe, délaissée par M. Ch. Nodier, parce que nous la croyons plus ancienne, plus étymologique, et au moins aussi usitée que les deux autres. On trouve dans Baïf:

Tout l’été chanta la cigale: Et l’hiver elle eust la _faim-vale_.

(_Mimes et enseignemens._)

FAIRE DE LA PLUIE, DU VENT, etc.

LOCUT. VIC. _Il fait_ de la pluie, _du vent_, etc. LOCUT. CORR. _Il tombe_ de la pluie, _il vente_.

«Sur les bords de la Garonne, on dit _il fait du brouillard_, _du serein_, _de la rosée_, _de la pluie_, etc. Il faut dire: _il tombe_, etc.» (DESGROUAIS, _Gasconismes corrigés_.)

_Faire_ ne doit s’employer pour indiquer la constitution du temps que lorsqu’il n’y a pas possibilité de le remplacer par un autre verbe. Ainsi dans ces phrases _il fait chaud_, _il fait beau_, _il fait froid_, le verbe _faire_ est le seul dont on puisse se servir, à moins d’avoir recours à des périphrases assez longues. Mais dans ces autres exemples: _il fait de la pluie_, etc. _du vent_, _du tonnerre_, etc., rien n’est certainement plus facile que de faire usage d’autres manières de parler, comme _il pleut_ ou _il tombe de la pluie_, etc., _il vente_, _il tonne_, etc., qui ont le double avantage d’être plus logiques et d’être préférées par nos bons écrivains.

FAIRE LUMIÈRE.

LOCUT. VIC. _Faites-nous lumière_ dans l’escalier. LOCUT. CORR. _Éclairez-nous_ dans l’escalier.

«Un académicien qui était allé voir Fontenelle, se plaignait, en se retirant à la nuit, de ce que la domestique ne lui _faisait pas lumière_. Excusez-la, lui dit Fontenelle, elle n’entend que le français.» (CHAPSAL, _Nouv. Dict. gramm._)

FAIRE UNE MALADIE.

LOCUT. VIC. Il a _fait_ une longue maladie. LOCUT. CORR. Il a _eu_ une longue maladie.

_Faire une maladie_ est une expression absurde. Ne faudrait-il pas avoir réellement le diable au corps pour s’amuser à faire des maladies pour soi ou pour les autres?

FAIT MOURIR.

LOCUT. VIC. Ce brigand a été _fait mourir_. LOCUT. CORR. Ce brigand a été _exécuté_.

Beaucoup de personnes emploient passivement le participe passé du verbe composé _faire mourir_, comme dans l’exemple que nous venons de citer. On doit éviter avec soin cette vicieuse locution, indice assez général d’une instruction fort négligée.

On lit dans Vaugelas (_Remarque_ 245ᵉ) «Cette façon de parler est toute commune le long de la rivière de la Loire, et dans les provinces voisines, pour dire: _fut exécuté à mort_. La noblesse du pays l’a apportée à la cour, où plusieurs le disent aussi, et M. Coeffeteau, qui était de la province du Maine, en a usé toutes les fois que l’occasion s’en est présentée. Les Italiens ont cette même phrase, et le cardinal Bentivoglio, l’un des plus exacts et des plus élégans écrivains de toute l’Italie, s’en est servi en son histoire de la guerre de Flandres, au quatrième livre. _Lo strale_, dit-il, _già borgomastro d’Anversa, e che tanto haveva fomentate le seditioni di quella città_, fu fatto morire _en Vilvorde._»

Nous ferons une remarque sur celle de Vaugelas; c’est que, de nos jours, lorsqu’on dit qu’un homme a été _exécuté_, il est inutile d’ajouter _à mort_. Le verbe _exécuter_ n’a toutefois cette énergique valeur qu’en matière criminelle, car tout le monde sait fort bien qu’_exécuter quelqu’un_, en termes de pratique, signifie saisir ce qu’il possède pour payer ce qu’il doit. Mais on dit plus généralement en ce sens, _exécuter chez quelqu’un, exécuter les meubles de quelqu’un_, et bien plus généralement encore: _saisir chez quelqu’un_.

FALLOIR.

Locut. vic. _Il faut mieux_ prendre ce parti. Locut. corr. _Il vaut mieux_ prendre ce parti.

Le verbe _falloir_ exprime une nécessité, et toute nécessité est absolue. _Falloir_ ne peut donc souffrir après lui aucun adverbe qui le modifie, et doit être remplacé, dans la phrase que nous avons citée, par le verbe _valoir_.

FAMEUX.

LOCUT. VIC. Il avait une _fameuse_ soif. LOCUT. CORR. Il avait une _ardente_ soif.

La soif de Tantale est réellement _fameuse_; mais cet adjectif n’est, dans notre exemple, qu’une hyperbole ridicule.

FARBALA, FALBANA.

LOCUT. VIC. C’est une robe à _farbala_, à _falbana_. LOCUT. CORR. C’est une robe à _falbala_.

«On attribue à ce mot, dit M. Ch. Nodier, une singulière étymologie, qu’il faut recueillir pour éviter des tortures aux _Ménages_ à venir. Un prince, étonné de l’assurance avec laquelle une marchande de modes se flattait d’avoir dans son magasin tout ce qui peut servir à la parure des femmes, s’avisa de lui demander des _falbalas_, mariant au hasard les premières syllabes qui se présentèrent à son esprit. On lui apporta sans hésiter cette espèce d’ornement qui en a conservé le nom.» (_Exam. crit. des Dict._).

FARCE.

LOCUT. VIC. Votre ami est _farce_. LOCUT. CORR. Votre ami est _farceur_.

_Farce_ est un substantif, _faire une farce_, et non un adjectif, quoique M. Raymond ait cru pouvoir le placer comme tel dans son dictionnaire, contrairement à l’avis de presque tous nos grammairiens.

FATIGUER.

LOCUT. VIC. Cet homme _fatigue_ beaucoup. LOCUT. CORR. Cet homme _se fatigue_ beaucoup.

L’Académie et plusieurs grammairiens distingués approuvent l’emploi de _fatiguer_, comme verbe neutre, avec un nom de personne pour sujet. L’usage est contraire à cette manière de parler, et, à quelques exceptions près, on ne trouve, dans nos bons auteurs, le verbe _fatiguer_ employé, en parlant des personnes, que comme verbe actif. Le neutre est réservé pour les choses. C’est une richesse de notre langue qui nous permet de comprendre, lorsqu’on dit _elle fatigue beaucoup_, qu’il est question d’une chose, d’une poutre par exemple, et non d’une femme, parce qu’il aurait fallu dire, dans ce dernier cas, _elle se fatigue beaucoup_. Notre langue ne doit pas dédaigner ses richesses; on ne l’a jamais accusée d’en avoir trop.

FAUTE.

LOCUT. VIC. Ce n’est qu’une _faute d’inattention_. LOCUT. CORR. Ce n’est qu’une _faute d’attention_.

Une _faute d’attention_ est une faute commise par l’attention, c’est-à-dire une inattention; mais si vous dites: _vous avez fait une faute d’inattention_, c’est comme si vous disiez: _votre inattention a fait une faute_, ou, en d’autres termes, _vous avez eu de l’attention_. Or, ce n’est pas là ce qu’on veut exprimer; cette manière de parler est donc défectueuse.

FER A CHEVAL, FER DE CHEVAL.

LOCUT. VIC. { Ce _fer à cheval_ est mal forgé. { La table était faite en _fer de cheval_.

LOCUT. CORR. { Ce _fer de cheval_ est mal forgé. { La table était faite en _fer à cheval_.

La distinction que nous venons d’établir nous paraît bien minutieuse, et il ne faut rien moins que l’autorité du Dictionnaire de l’Académie pour nous engager à appuyer cette ridicule fantaisie de puriste. Conçoit-on qu’on doive dire qu’une table qui a la forme d’un _fer de cheval_ est faite en _fer à cheval_? ne vaudrait-il pas mieux dire, comme le veut l’usage, un _fer à cheval_, au propre et au figuré?

FERMER.

LOCUT. VIC. Pourquoi nous a-t-on _fermés_ dans cette chambre? LOCUT. CORR. Pourquoi nous a-t-on _enfermés_ dans cette chambre?

«_Fermer_ pour _enfermer_ est un gasconisme. _Fermez vos livres dans cette armoire_; et aussi _se fermer_ pour _s’enfermer_; _se fermer dans sa chambre, dans un cloître_.» (DESGROUAIS, _Gasc. corr._)

FÊTE DE DIEU.

LOCUT. VIC. Le jour de la _fête de Dieu_. LOCUT. CORR. Le jour de la _Fête-Dieu_.

L’expression de _Fête-Dieu_ est fort ancienne. A l’époque où elle prit naissance, l’usage permettait de joindre deux mots, dont l’un était en génitif, sans que ce rapport fût marqué par la préposition _de_. Plusieurs expressions, que nous avons encore, ont été formées de cette manière, telles que _Hôtel-Dieu_, _Apport-Paris_, etc. Le génie de notre langue s’est modifié depuis, mais nous avons conservé ces vieux mots, débris du moyen âge, qui ne sont plus pour nous, après tout, que de véritables anomalies, et contre lesquels il n’est pas étonnant que le bon sens populaire proteste quelquefois.

FEU.

_Mon feu_, _mes feux_, sont des expressions ridicules, dont nos poètes se sont long-temps servis pour dire: _mon amour_, et qui ne devraient plus être employées maintenant. Ce serait du _classicisme_ outré dont les romantiques auraient raison de se moquer. Il est temps d’abandonner toutes ces vieilles métaphores, usées par un emploi immodéré, pour ne parler, autant que possible, que le langage de la nature. Les vers suivans ne sont-ils pas tout à fait risibles aujourd’hui?

Tout allume des _feux_ que je voudrais éteindre.

(BAOUR-LORMIAN, _Mahomet II_, act. 2.)

Son cœur brûle des mêmes _feux_.

(VIENNET, _Clovis_, act. 2.)

Des _feux_ que dans mon cœur vous avez allumés.

(LIADIÈRES, _Conradin et Frédéric_, act. 2.)

FEU.

ORTH. VIC. { _Feue_ la reine. { _La feu_ reine.

ORTH. CORR. { _Feu_ la reine. { _La feue_ reine.

«Ce mot n’a point de pluriel, et même il n’a pas de féminin lorsqu’il est placé avant l’article ou avant le pronom personnel.» (_Acad._) _Feu_ ma tante, ma _feue_ tante.

FIBRE.

Locut. vic. De _longs fibres_. Locut. corr. De _longues fibres_.

Le genre de ce substantif, resté long-temps douteux, ne l’est plus aujourd’hui. Le féminin a prévalu.

FILS.

Locut. vic. _Le fils Durand_ est parti. Locut. corr. _Durand fils_ est parti.

_Le père Michaud_, _la mère Roger_, sont des personnes d’un âge mûr, qu’on nomme ainsi seulement à cause de leur âge, et qui peuvent ne pas avoir d’enfans. _Michaud père_, _madame Roger mère_, sont vraiment un père et une mère, et si l’on ajoute à leurs noms ces mots _père_ et _mère_, c’est afin de les distinguer de leurs enfans. C’est par analogie avec ces deux dernières locutions que l’on doit dire _Durand fils_, puisque _fils_ est ici un véritable titre de relation, qui ne peut recevoir l’acception détournée qu’on attribue aux mots _père_ et _mère_ dans ces locutions, le _père Michaud_, la _mère Roger_.

Prononcez _fi_ partout ailleurs que devant un mot commençant par une voyelle. Dites un _fi reconnaissant_ et un _fi zingrat_.

FIXER.

LOCUT. VIC. Vous le _fixez_ assez long-temps pour le reconnaître. LOCUT. CORR. Vous le _regardez_ assez long-temps pour le reconnaître.

Si ce verbe, dans le sens de _regarder fixement_, n’est pas reçu dans la langue, ce n’est cependant pas un de ces mots que frappe une réprobation universelle. Les grammairiens n’en veulent pas, il est vrai, mais en revanche il compte dans la littérature quelques protecteurs, au nombre desquels nous citerons Crébillon fils, Fréron, madame de Genlis, Delille, etc. M. Charles Nodier, qui assure que _cent autres_ auteurs s’en sont servis, a voulu aussi prêter son patronage à ce verbe que l’Académie a toujours repoussé jusqu’à présent, et qui ne nous paraît réellement pas avoir des droits suffisans pour être admis dans la langue. Et cependant, comme le dit M. Ch. Nodier, il est certain que cette acception nouvelle du verbe _fixer_ ne manque pas d’énergie.