Deux essais: Octave Mirbeau, Romain Rolland
Part 3
Alors les mœurs ont baissé de niveau comme une écluse qui fuit et montre la vase. L’exemple venait de haut, de ces hommes que l’on nommait politiques parce qu’ils se targuaient de conduire les autres. A l’ordinaire, leur gouvernement se réduisait au pillage du bien public, ce qui valait mieux, sans doute, que son administration, puisque chacune de leurs lois était à refaire. Leur incompétence égalait leur vénalité. Ils vendaient leur nom, leur influence, leur femme, leur patrie. On les jouait à nu sur la scène; mais ils allaient s’applaudir, cyniques et tranquilles, car l’auteur mangeait à leur table et ils couchaient avec l’actrice.
La littérature s’empoisonnait à son tour. A la jalousie de la confraternité s’ajoutait la puissance de l’argent. Le théâtre, où il y a la femme, donna le branle. Il devint un commerce usuraire de la scène, du rôle, de la mode. Il fallait une fortune à l’auteur, et des syndicats d’amants pour entretenir de robes et de publicité les premiers noms des affiches.
A la face de la nation, l’Académie perpétuait le mensonge de la gloire et vendait ses fauteuils. Le salon de bonne tenue tombait à la brocante; et la civilité séculaire qui excusait la présence des mitres et des panaches, aggravait l’inconvenance des Boucicauts qui y fréquentaient.
Le public avait ses fournisseurs. Au lieu de tâcher pour l’élever jusqu’à eux, des gens d’esprit s’abaissaient vers lui de tous leurs efforts. Le plus faible des lecteurs marquait le niveau d’un magazine. On faisait des affaires. Et malgré les belles tentatives de quelques-uns,--des coups d’épée dans l’eau,--la foule ne connaissait jamais que les grands hommes rabaissés à sa taille.
Plus bas il y avait des talents sans doute, captifs résignés de cercles étroits, mais surtout des arrivistes. Dans ce temps de mollesse pacifique et de culture générale, le crime et la production littéraire augmentaient. On ramassait des assassins de quinze ans, et des morveux sans poils s’appelaient «hommes de lettres». Ça les prenait à la mamelle, et dès qu’ils pouvaient marcher ils aboyaient aux trousses des géants pour que ceux-ci baissassent les yeux sur eux.
Chaque groupe était une chapelle qui avait son étendard. Les plus riches faisaient une réclame dont les autres crevaient de dépit: aux pauvres il restait la grimace. Et tous criaient à la fois qu’il fallait sauver les arts, comme les passagers d’entrepont qui prennent le roulis pour l’engloutissement et hurlent, tandis que le navire les emporte à pleines voiles.
Au fond, ils ne voulaient que des sinécures et du renom, braillaient mais ne cassaient rien, et pour avoir découvert Platon se proclamaient novateurs. La compétition, la flatterie des dispensateurs et l’attaque des adversaires les occupaient plus que les œuvres. Ils rompaient des plumes à critiquer des critiques, et leurs messies n’étaient pas nés.
C’est pourquoi quelques hommes qui respectaient le silence et la création s’étaient retirés de ce monde. Trop hauts et trop francs pour s’accommoder de compromis et de prostitution, ils méprisaient la fosse commune et le champ clos des envies. Ils ne désiraient point la gloire et aimaient le travail. Comme Elémir Bourges, ils bâtissaient au delà des frontières du peuple, ou, comme Romain Rolland, ils attendaient que la foule vînt d’elle-même saisir le voile et démasquer le monument.
Celui-ci gagna le public à la force de l'œuvre édifiée patiemment et avec enthousiasme comme une cathédrale. Il a toujours vécu dans la retraite et n’a point couru après la renommée qui l’a recherché ainsi qu’une fiancée. Son visage n’a traîné ni les illustrés, ni les salons; il n’a point créé d’école et on ne connaît pas sa personne: il travaille, il fait des livres.
M. Romain Rolland est venu à Paris vers 1880, pour entrer à l’Ecole Normale. Il quittait le Morvan où ses ancêtres, gens de robe du côté maternel, notaires du côté paternel, lui donnaient de profondes racines, jusqu’au cœur du Nivernais et de la Bourgogne.
Il est du centre de la France et du centre de la bourgeoisie, de ces vieilles races de magistrats qui vivaient dans l’attachement à la terre et le respect du devoir. Ils demeuraient dans leur pays de générations en générations, toujours plus liés au sol, où il y avait plus de leur poussière, conquérant sur le peuple la domination des justes dont ils étaient fiers, et plaçant l’honneur dans la droiture. Ils avaient la maison de famille, qu’ils vénéraient, où battait le cœur de la race dans le souvenir des hommes et des choses. Solidaires du passé, ils y puisaient la dignité et cette honnêteté un peu vaniteuse et guindée, mais ferme jusqu’au sacrifice.
Ainsi le père de M. Rolland abandonna son étude de Clamecy, sa vie paisible, l’amitié des campagnes et des braves gens, pour suivre à Paris le jeune Romain qui avait besoin de lui. C’était son devoir. Il n’hésita pas, rompit avec la liberté et s’enferma dans un bureau, pour ne point délaisser son fils.
Celui-ci est du même sang. Une sévère grandeur morale, faite de probité et de volonté dans le bien, est au fond de toutes ses œuvres, comme une assise de granit. Il soumet son existence aux contraintes de sa profession et poursuit sa voie avec méthode et ténacité. Elle est à la fois comme il faut, opiniâtre et pure.
Et pourtant, une sensibilité très aiguë, qui pouvait l’incliner à des folies passagères, vibre au centre de cette maîtrise. Sans doute vient-elle de la fatigue d’une lignée qui s’épuise à mesure qu’elle s’étend, et de sa mère aussi, qui la développa en élevant son enfant dans la musique.
Elle lui avait révélé tôt le monde des sons, la manière de les ordonner, de les asservir et de réveiller les âmes tumultueuses ou navrées qui sommeillaient au fond des vieilles œuvres. Elle renforça vraisemblablement ses émotions féminines aux reflets des impressions qu’elle provoquait. Il y eut entre la mère et l’enfant un échange de sentiments qui allaient s’affinant; et puis, cet art précis et vague, enveloppant et dominateur, souple comme notre pensée, était propre à surexciter une imagination enfantine.
M. Romain Rolland avait donc entraîné déjà sa faculté de sentir, qui fait les artistes, quand il arriva à l’École Normale. La méthode l’y attendait. Il se forma, dans la section d’histoire et de géographie qu’il choisit, une discipline de l’esprit. En même temps qu’il y prenait le goût des compositions ordonnées, son intelligence s’adaptait aux systèmes critiques, la recherche, la comparaison, le classement des textes, qui permettent de maçonner une œuvre comme une tour.
Cette formation se coula bien dans ce tempérament probe et volontaire, sans trop contraindre la sensibilité qu’il entretenait d’ailleurs par la musique, dont il disait «qu’elle lui semblait un aliment aussi indispensable à sa vie que le pain». D’autre part, en lisant Wagner, en se saturant de Tolstoï, qu’il aima toujours avec dévotion, il élargissait son cœur, pénétrait à la fois la force et la douleur humaines et se passionnait pour la vérité.
Dès cette époque--1887,--où il reçoit une lettre admirable de Tolstoï, touchant la dignité religieuse de l’art, et qui éclaire, en l’affermissant, sa foi dans cet art auquel il brûlait de se vouer, il arrive à des convictions qui, fortifiées encore, prendront par la suite une valeur dogmatique. Ce sont la haine du mensonge, le souci de la sincérité, le besoin d'être utile, la nécessité du sacrifice, l’universalité de l’art.
Des influences successives et très lourdes pèseront encore sur lui, mais elles ne feront qu’accentuer les plis. M. Romain Rolland, après une courte période où les aspirations violentes de son être aimant et sain se tendaient dans le vide, comme les bras d’un adolescent dans les nuits solitaires, trouva bien vite les formes de son idéal qu’il put embrasser. Les rails de sa vie étaient forgés. Il savait où il allait, ce qu’il voulait; et avec un peu plus de réflexion et de maturité, il saurait comment y atteindre.
Voici un homme. Il a une charpente morale et des idées. Le fait n’est pas commun aujourd’hui. Il n’aura peut-être point une rigidité d’acier de trempe dure qui éclate sous la pression, mais plus souple,--plus humain,--il ploiera quelquefois sans jamais cesser de revenir à sa forme d’une détente. Et dans toute son œuvre, derrière la diversité des apparences, on retrouve cet homme et sa parole.
Reçu en 1889 à l’agrégation d’histoire, M. Romain Rolland accepte une place à l’école française de Rome.
L’Italie lui fut une révélation, non seulement par sa lumière dans laquelle les choses ont plus de forme, par ses paysages où les arbres font des taches et les ruines des reflets de soleil, mais surtout par son passé. Cette terre qui garde les trophées des civilisations successives, du temple de Pæstum, immobile dans la plaine de l’humanité comme une borne, au Coleone féodal et au coteau d’Assise, où l’art couva sans cesse, parmi les décombres, ainsi qu’un foyer, attirant tous les grands hommes, de Montaigne à Ibsen, toucha peut-être davantage l’historien en lui.
On le sent très enthousiaste, particulièrement de la Renaissance, mais très curieux aussi d’apprendre, de fouiller les archives et les musées, de nourrir ces dossiers avec lesquels, romans ou biographies, il bâtira plus tard ses livres.
Déjà il écrit des drames historiques: _Orsino_, _Les Baglioni_, _Le siège de Mantoue_, _Niobé_, _Caligula_, _Jeanne de Pienne_, qui n’ont jamais paru, mais furent lus dans le petit appartement occupé, derrière le Colisée, par Malwida von Meysenbug.
Cette femme admirable avait alors 73 ans, et toute sa vie n’avait été qu’une lente purification de son âme mystique et idéaliste. Elle s’était séparée de son père, un Français germanisé, ministre du prince Guillaume I^{er} de Hesse-Cassel, parce qu’elle ne voulait pas compromettre ses croyances dans l’existence officielle; mais jamais elle ne relâcha les liens sentimentaux qui l’unissaient à sa famille. Réfugiée à Londres après 48, elle connut Kossuth, Mazzini, Herzen, Ogareff, Ledru-Rollin et Louis Blanc, tous ceux qui, comme elle, désiraient «pour l’humanité un progrès indéfini dans la liberté et la justice», et qui étaient proscrits, parce que l’amour des hommes épouvante les gouvernements.
Plus tard elle se retira en Italie, et, après le mariage d’une fille de Herzen qu’elle avait adoptée, écrivit ses mémoires. Wagner, Liszt, Lenbach, Nietzsche, Garibaldi, Ibsen furent de ses amis, et ces grandes pensées refoulaient de plus en plus les brumes de son cœur qui devenait comme une mer calme sous un soleil immobile.
M. Romain Rolland la gagna par la musique qu’elle aimait beaucoup et dont elle était privée. Il allait souvent jouer pour elle à son vieux piano, et remuer entre eux des souvenirs et les antiques émotions humaines. Il discutait aussi d’art et de sociologie, et elle apportait, dans ces causeries, les idées fécondes qu’avaient semées en elle les meilleurs et les plus grands des hommes.
Elle disait: «La liberté est la plus sévère des lois», et encore: «J’appartiens à la grande communauté de ceux qui aiment et cherchent à réaliser en eux et autour d’eux le bien, le noble et le beau». Elle estimait que «la littérature ne pouvait être un pur rêve d’art; elle devait être une action humanitaire et moralisatrice». Elle s’éteignit comme un astre qui se prolonge en doux reflets après sa chute. Ses derniers mots furent: amour et paix.
Son influence marqua chez M. Romain Rolland en donnant force de dogme aux tendances morales acquises près de Tolstoï, en l’inclinant davantage vers le peuple, la liberté, et en le poussant définitivement à la littérature d’action. Sans doute, par contraste, la sérénité spirituelle de l’appartement du Colisée lui fit-elle mieux pénétrer l’anarchie du temps et rêver une œuvre de critique et de réaction qui serait _Jean-Christophe_, en même temps qu’il se promettait de bousculer l’art hors des salons, de l’élargir à la mesure de la vie, de le hausser à la taille du peuple: il y avait trop longtemps que l’on disait la messe dans l’obscurité des chapelles; il fallait de nouveau le sacrifice, en plein jour, à la face du monde.
En 1895, il soutient en Sorbonne sa thèse de doctorat: _Les Origines de l’opéra avant Lulli et Scarlatti_. C’était, après celle de M. Jules Combarieu, la seconde thèse musicale.
M. Romain Rolland s’efforçait déjà de mettre à sa place, dans l’enseignement universitaire, un art que l’on ne prenait pas encore au sérieux. Avec cette patience et cette combativité qu’il apporte à défendre ses idées, il ne manqua jamais, avec raison, de glorifier la musique et d’en propager l’étude, jusqu’au jour où son effort fut récompensé par cette inauguration qu’il fit, à l’Ecole des Hautes Etudes Sociales, d’une section de musique.
Le voici professeur: deux ou trois ans de débuts pénibles; puis, en 1897, il est chargé d’un cours d’Histoire de l’Art à l’Ecole Normale Supérieure. Cependant il publie, pour la première fois, à la _Revue de Paris_, un poème dramatique, _Saint Louis_, «dans la façon de Shakespeare», celui de tous les artistes qu’il a «le plus constamment préféré depuis l’enfance». Un an et demi après, le Théâtre de l'Œuvre représente une pièce en trois actes, _Aërt_, puis, quinze jours plus tard, monte _Les Loups_, et l’année suivante, _Le Triomphe de la raison_.
La voie est ouverte. M. Romain Rolland y marchera d’un pas énergique, poussant devant lui ses idées, ainsi qu’un troupeau dont le piétinement et la masse éveillent au loin les attentions. Rien ne le détournera de la route, et son labeur énorme de professeur, de critique et de romancier devient toute son existence. Il s’acharne à réaliser, successivement et avec méthode, ses grandes conceptions: le théâtre du peuple, l’épopée révolutionnaire, la vie des héros, l’exaltation de la vraie France. Il marche sans faiblir, avec la volonté d'être un rénovateur dans une civilisation malsaine, avec le désir d'être un ami. Et si le soir il s’arrête, las, au bord du chemin, c’est pour écouter les voix du sol, ou bien son cœur qui tinte, afin de nous dire la splendeur fortifiante de la terre et les mystères qui roulent au fond de nos poitrines.
II
Les œuvres de M. Romain Rolland ne sont peut-être pas également de belles œuvres, mais elles sont toujours de bonnes œuvres. Un esprit commun les domine, qui est le bien des hommes, et chacune soutient des idées, comme le coup de canon appuie le pavillon.
Dans les trois séries: théâtre, roman, critique, circule le même filon de pensée qui remonte ici et là, à fleur de texte, pour briller en formules analogues, et partout l’on retrouve, même dans les ouvrages d’imagination, le goût de l’auteur pour le document, la référence et les tirades dogmatiques.
M. Romain Rolland tient de sa formation universitaire l’amour du petit papier et de la thèse, sans pousser jusqu’au pédantisme. Il n’a point le souci de démontrer, d’analyser, d’ergoter qui, depuis M. Bourget, possède tous les psychologues: il a le désir de convaincre. Ce n’est pas un enseigneur, c’est un croyant; il ne propose pas, il affirme; et, pour faire plus de poids dans la balance, il y jette fréquemment, ainsi que le Gaulois son épée, les aphorismes lourds de Tolstoï ou de Gœthe.
Sa foi est humaine et laïque; elle se nourrit de la passion de la vie et de la vérité; elle poursuit son but sans faiblir et se poursuit elle-même jusqu’en ses plus extrêmes conséquences. «Quand j’accepte une idée, dit M. Rolland, j’accepte tout ce qui est en elle, et je me mépriserais, si je reculais devant la nécessité de mon esprit.»
Et il ne recule jamais; il va de l’avant, non pas aveuglément et par instinct, comme un mystique, mais à coups de raisonnements, parce qu’il a besoin de vider à fond toute idée et de la briser, même, pour voir si elle ne recèle point encore de l’inconnu dans ses morceaux, et parce qu’il veut encourager par son exemple. Sans doute espère-t-il soulever la conscience humaine jusqu’à ses hauteurs avec ce dur levier qu’il forge, à nos yeux, pour l’usage de ses mains. S’il a mis dans la bouche d’un vaincu ces paroles de clairvoyante désespérance: «L’homme est fou qui pense changer le monde. L’univers est livré au caprice du hasard. Tous les essais de l’homme pour tâcher de le guider vers une Raison plus haute se détruisent les uns les autres. Chaque effort énergique pour contraindre la volonté du Destin ne fait que la rendre plus implacable et plus meurtrière.--Que faire? Se résigner et garder le silence», sa réplique sonne, comme un défi, dans la confession du conventionnel Hugot qui marche à la guillotine: «La vie sera ce que je veux. J’ai devancé la victoire, mais je vaincrai.»
Voilà son attitude qui est celle de la volonté avertie et de la foi quand même! Il n’y a pas à se plaindre, parce que personne ne nous entend au delà de nous-même; il n’y a pas à ruser sous le couvert d’une religion, parce que c’est une lâcheté. Les confessions ne sont que le sable du désert où l’autruche traquée se cache la tête. Il ne faut point chercher à «tromper la vie», selon le mot de Brunetière, avec les paradis éternels, ni même avec l’art, comme Wagner; mais il faut la regarder en face, l’empoigner à bras-le-corps et lui faire violence, victorieusement.
C’est la tenue d’un brave. Il veut le courage réfléchi et non la fuite en avant. Tu ne te déroberas pas, tu ne te griseras pas; tu sonderas la réalité sinistre jusqu’à la mort, et tu te tiendras debout en face d’elle: «les yeux grands ouverts, dit-il, aspirer par tous les pores le souffle tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles sont, son infortune en face».
Car ce n’est pas par ignorance que M. Romain Rolland se guinde à ce personnage. Il a mesuré la profondeur de la détresse humaine et tend plutôt à en exagérer la somme. «La vie, écrit-il dès ses premiers drames, est un malentendu incessant et cruel. Chacun vit près des autres sans jamais les comprendre. On se hait; on se torture; on s’efforce à se détruire... Les hommes sont aussi loin l’un de l’autre que la terre des étoiles qui roulent dans l’espace. Elles ne se réuniront que dans la destruction.»
Son stoïcisme est donc la réaction d’un pessimisme mêlé d’orgueil. Il reprend le vieux thème de la solitude absolue de l’homme, qui allait bien à la force morale des ancêtres morvandiots, venue intacte jusqu’à lui. Il entend le christianisme qui craque de toutes parts, dans le relâchement de la doctrine, et les appétits bâiller comme des fauves qui se réveillent. Il sent que les hommes et lui-même oscillent et ploient ainsi que des arbustes sans tuteur. Alors il se raidit, contemple autour de lui l’abîme d’épouvante, se révolte et se hausse jusqu’à le dominer. «Je hais l’idéalisme couard, qui détourne les yeux des misères de la vie et des faiblesses de l'âme... Le mensonge héroïque est une lâcheté. Il n’y a qu’un héroïsme au monde: c’est de voir le monde tel qu’il est,--et de l’aimer».
Mot suprême qui rompt l’impassibilité et nous rattache tout d’un coup à l’existence! Oui, nous la voyons telle qu’elle est avec ses deux faces inégales, l’une de joie, l’autre de douleur. Elles sont opposées, mais elles se complètent et l’une est la clef de l’autre. «Louée soit la joie et louée la douleur! L’une et l’autre sont sœurs et toutes deux sont saintes. Elles forgent le monde et gonflent les grandes âmes. Elles sont la force, elles sont la vie, elles sont Dieu. Qui ne les aime point toutes deux, n’aime ni l’une ni l’autre. Et qui les a goûtées sait le prix de la vie et la douceur de la quitter.»
La douleur, c’est la purification, c’est l'âcre bain où notre cœur macère pour ressortir plus ferme à la fois et plus sensible. Elle détache des faux plaisirs, nous éclaire sur nous-même et sur les malheurs des autres; et parce qu’elle s’oppose directement à la vie, ainsi qu’un combattant, elle réveille en nous l’instinct de lutte.
«La souffrance et la lutte, dit M. Romain Rolland, qu’y a-t-il de plus normal? C’est l’échine de l’univers.» Et vraiment il faudrait casser les reins du monde pour les supprimer. Physique ou morale, la douleur est inéluctable mais saine. C’est la grande Némésis qui pèse aux épaules des hommes, mais les fait se cambrer plus roide pour la porter. Elle apprend la résignation, mais aussi la victoire qui est la joie. Il faut l’aimer pour la pureté, pour la force qu’elle donne, et aussi, sans doute, pour elle-même, pour la saveur de son amertume.
Car il y a chez M. Romain Rolland un goût ascétique pour la souffrance. Il ne la considère pas seulement comme une expiation et un facteur de l’équilibre universel, le moyen et la nécessité; mais comme un état qui contient sa fin et sa récompense. Il accepte le cilice et la flagellation, un peu pour le plaisir monstrueux de leur blessure. Il dépasse, dans l’austérité et l’idéalisme, le but moral, et l’on sent souvent l’ivresse inquiète des martyrs le posséder.
Par là il revient à ces religions dont il a fait table rase. D’ailleurs, l’esprit humain n’est-il pas emmuré dans des formes immuables de pensée, où chacun s’efforce de couler une matière d’expression nouvelle. M. Romain Rolland divinise la douleur et prêche le culte du sacrifice. L’homme est ramené de force sur la terre, en face de son destin. On lui arrache ses masques et ses appuis. Il prend conscience de sa détresse et comprend qu’il n’y a de recours qu’en lui-même. Il se conquiert par le sacrifice dans la souffrance. Puis lentement, à mesure de sa perfection et de la tension de sa volonté, il domine autour de lui, par la justice et l’énergie. Il sait qu’il n’a rien à espérer de l’au-delà et que son écroulement sera total. Alors il tente de gagner un peu d’éternité, dont il a soif, par la grandeur et la fraternité. Le solitaire touche au triomphe. Il y a de nouveau un Dieu dans le monde: c’est l’Homme.
Tout au cours de ses livres, M. Romain Rolland répandra cette doctrine par verset, par épisode, dans l’histoire et dans le roman, avec sa belle ardeur de missionnaire laïque. C’est un chant qui revient perpétuellement aux basses, grave, pénétrant, et qui donne à l'œuvre la forte assise d’une pensée fondamentale. Qu’importe qu’il y ait dans le détail de ces contradictions qui font la joie des critiques! qu’il ne démontre point mais affirme, pour la plus grande huée des imbéciles! Une théorie vaut une théorie. Il s’agit de nous donner du cœur à vivre, et cet homme s’en charge, en prenant pourtant par le plus rude.
Il n’a guère écrit que des vies héroïques, pour prêcher d’exemple, de Danton à Tolstoï, de Michel-Ange à Jean Christophe; mais il le dit expressément: «Je n’élève point des statues de héros inaccessibles.» Ses héros sont des hommes au grand cœur qui se débattent dans la misère tenace de l’existence. Ils souffrent de la maladie, de l’injustice, de la bêtise, du désespoir. Ils sont à la commune mesure de notre faible humanité, plus découverts même que beaucoup d’entre nous, parce qu’ils ont une plus grande surface de sensibilité à protéger. Et ils combattent comme ils peuvent, les uns avec la force régulière d’une volonté infrangible, les autres par secousses furieuses qui étourdissent momentanément l’adversaire en les brisant de fatigue.
Beethoven souhaitait «que le malheureux se consolât en trouvant un malheureux comme lui, qui, malgré tous les obstacles de la nature, avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour devenir un homme digne de ce nom».
M. Romain Rolland a simplement mis en œuvre cette généreuse parole. Aux misérables il a voulu montrer des misérables et la faiblesse des grands aux plus humbles. Il fallait un enseignement général, et que ses héros touchassent du moins par leur vie ceux qu’ils dépassaient par leurs œuvres. Et, d’une main pieusement sacrilège, il a repoussé les anges de la gloire, a soulevé les panneaux des châsses saintes où reposaient les morts illustres, puis a écarté leur vêtement respecté, fendu leur chair, jusqu’à mettre à nu ce cœur où il a fouillé pour y trouver l’écharde.