Deux essais: Octave Mirbeau, Romain Rolland
Part 2
Enfin, il n’y a jamais d’honnêtes gens, mais des crapules sous le masque, enrichis par le commerce, l’industrie ou la banque qui ne sont que des adaptations sociales du vol. «La haute société est sale et pourrie... et si infâmes que soient les canailles, ils ne le sont jamais autant que les honnêtes gens.» Courtin qui est baron, sénateur, académicien, fondateur d’une œuvre de charité, est aussi concussionnaire, escroc et pis encore puisqu’il va jusqu’à troquer sa femme pour une situation. Eugène Mortain est ministre, mais il mérite le bagne. Parsifal, le politicien, a échappé dix fois aux travaux forcés et à la réclusion. L’explorateur est un bandit, le militaire une brute, le prêtre un scélérat, la femme une goule; et il n’y a pas dans toute la galerie des personnages d’Octave Mirbeau, à l’exception de Germaine Lechat et de Madeleine Thieux peut-être, une seule figure blanche; mais partout, sous l’habit décoratif, c’est «le bruit des passions, des manies, des habitudes secrètes, des tares, des vices, des misères cachées, toutes choses par où je reconnais, dit-il, et par où j’entends vivre l'âme de l’homme».
Et M. Octave Mirbeau s’exalte, avec son esprit excessif, et généralise fougueusement à mesure qu’il avance. «Plus je vais dans la vie et plus je vois clairement que chacun est l’ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer... Personne n’aime personne, personne ne secourt personne, personne ne comprend personne.»
Et dans _Les vingt et un jours d’un neurasthénique_, _Le journal d’une femme de chambre_, _Le jardin des supplices_, les _Farces et Moralités_, ici en paradoxes bouffons, en grosses farces de fabliaux, là en drames poignants, s’agite une humanité malsaine de maniaques, de détraqués, de névropathes; demi-fous qui sont la proie des hantises; aveulis menés par leurs vices; gens qui tuent un homme pour rien, parce qu’il leur porte sur les nerfs, parce qu’il occupe leur place au tube d’eau sulfureuse, parce qu’ils ont une crise quelconque et qu’ils voient rouge; êtres déments jusqu’au crime, inconscients jusqu’à s’en vanter! Puis c’est l’infamie des riches qui interdisent des enfants à leurs domestiques, les condamnent aux fausses couches, aux meurtres; la navrance des cabinets de toilette où les vieilles amoureuses se retapent pour une illusion dernière, où les belles délaissées se dessèchent et pleurent, la chair nue devant leur glace; et la laideur des antres où, à bout de misère, des mères livrent leurs fillettes. Et encore les passions dévorantes des possédés de la femme, possédés par l’esprit d’abord, puis par les moelles, enchaînés par leur désir acide et toujours inassouvi à la femelle vicieuse, ordurière, d’autant plus fortement qu’elle les tue; et les imaginations tourmentées d’un livre de luxure furieuse et d’épouvantement où l’obscénité de spasmes monstrueux se mêle au giclement du sang, aux râles des condamnés qui agonisent.
Exagération sans doute, mais, tout de même, ce n’est là qu’un grossissement lyrique des inflexibles vérités de la vie. Si optimiste qu’on soit, on doit reconnaître l’unanimité de la canaillerie humaine, même parmi ces hommes sains et vigoureux que leur force incite à la suprématie, à l’expansion au détriment des autres. Le méchant, disait Hobbes, est un enfant robuste. On doit reconnaître encore la malfaisance de la richesse qui permet le désœuvrement, provoque toutes les fantaisies, incline au vice, aux déliquescences morales, aux pourritures physiques, et c’est vraiment pitié de voir la société dorée faire joujou avec la misère dans les bals de charité, les fêtes de bienfaisance.
Certes, au cours d’une existence on rencontre un ami, deux peut-être, qui ont le cœur noble, l’affection vivace; et il y a toute une bourgeoisie moyenne qui s’entretient par de maigres calculs, à la vérité assez bas, mais qui n’est pas mauvaise au fond, seulement ridicule, et fournit ce que l’on appelle les _bons garçons_ et les _braves gens_. Et il y a encore ceux que l’amour surélève très au-dessus des réalités boueuses et qui sont très beaux dans leur inconscience, très purs dans leur désintéressement. M. Octave Mirbeau s’est du moins souvenu de ces derniers dans la mort de Jean Roule et Madeleine Thieux, dans la fuite de Germaine Lechat et de Garraud, si, d’autre part, son œuvre, surtout vers la fin, est pessimiste avec emportement.
M. Octave Mirbeau est une nature outrancière, vraiment à son aise dans les excès, et ceux qui le connaissent bien savent qu’il est un causeur paradoxal et exalté. Les moindres événements se gonflent au souffle de son imagination et rien qu’en y touchant il pousse une idée à la limite du vraisemblable.
Pendant la guerre russo-japonaise, un petit fait recueilli, une confidence l’échauffaient et il courait conter des choses effroyables, que les Russes n’avaient plus de vivres, mangeaient leurs capotes, jetaient leur poudre à la mer, et il inventait des batailles fracassantes, des retraites de grande armée, et la lourde chute de l’empire sous le canon des révolutionnaires. Et tout ainsi. M. Octave Mirbeau ne garde jamais la mesure, il s’enflamme, s’emballe, se passionne et amplifie magnifiquement, le plus souvent d’ailleurs dans le but de dégager la hideur de l’homme et de ses créations.
Un mot de Rodenbach explique parfaitement cet esprit négateur: «On pourrait dire de M. Octave Mirbeau qu’il est le don Juan de l’Idéal», de tout l’Idéal, car don Juan, qui est le grand incontenté et appartient à cette famille des Lunatiques dont il est parlé dans Baudelaire: «Tu aimeras le lieu où tu ne seras pas, l’amant que tu ne connaîtras pas...», cherche l’absolu, mais sous la seule forme de l’Amour. M. Octave Mirbeau, lui, l’a cherché dans l’art aussi, dans la justice, le bonheur, la bonté, dans tout ce pourquoi son cœur a battu violemment; et, toujours déçu, il s’inclinait vers un autre amour. «C’est la nature de don Juan... Or, M. Octave Mirbeau lui ressemble comme un frère plus souffrant, plus inassouvi, puisqu’il aime davantage et que son idéal est sans limite.»
D’avoir cru, de croire encore à la beauté dans les formes, les couleurs, les sentiments, les actes, d’avoir poursuivi avidement, de poursuivre encore la perfection dans l’art et la vie, et de s'être toujours heurté à la médiocrité, à la laideur, d’avoir brisé régulièrement son rêve, jamais comblé largement son désir, M. Octave Mirbeau est arrivé, à force de désenchantements qui ne le pliaient pas pourtant, à la rancune, à la haine.
Vraiment, c’est parce que M. Mirbeau a aimé trop haut qu’il déteste si fort et cingle avec tant de violence tous ceux-là qui ont trompé ses aspirations. Sitôt sentie la piqûre de la déception, comme il est vigoureux et batailleur, il s’indigne jusqu’à la colère, jusqu’à cravacher. C’est la vengeance de ses déconvenues. Et s’il a fouaillé la société, le prêtre, le noble, le riche, c’est par compassion pour les misérables qu’ils écrasent; et s’il a éreinté les pseudo-artistes, littérateurs mondains, peintres officiels, esthètes évanescents, c’est qu’ils exaspéraient sa passion du beau; et s’il a buriné des portraits justiciers d’un Elphège Roch, le boutiquier enrichi, d’un marquis de Portpierre, maquignon, des politiques, des coloniaux, des commerçants qui ne songent «qu’à mettre les gens dedans», c’est navré par la bêtise et la sauvagerie des hommes.
Il a une systématisation facile, c’est vrai. Plus un personnage est grand, plus il doit être canaille, et ceux-là seuls qui ont des vertus, dans ses livres, sont les très humbles et les tout petits. Et toujours, et régulièrement c’est ainsi; et cela pourrait être puéril si ce n’était pas très loin d'être la vérité, et si dans _La 628 E-8_ M. Mirbeau n’avait expliqué son parti pris: «Sans pose, sans littérature, sans arrière-pensée d’ambition, dit-il, je m’indigne que--quelle que soit l’étiquette--les hommes de pouvoir fassent de l’inégalité sociale, soigneusement cultivée, une méthode. Et puisque le riche est toujours aveuglément contre le pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours avec le pauvre contre le riche, avec l’assommé contre l’assommeur.»
C’est cette tendance nette, accentuée à mesure des étapes, qui donne à son œuvre une unité d’ensemble, quoique on ait surtout reproché à M. Mirbeau de changer, voire de se contredire. Oui, dans le détail, et qu’importe! c’est le fait d’un impulsif, trop fortement ébranlé par ses impressions pour pouvoir les maîtriser, les modifier, les plier aux besoins d’une thèse, et il faut être un froid méthodiste de collège pour lui en garder rigueur. Dans la tenue générale de son œuvre, il apparaît toujours comme une âme large ouverte à la pitié, à la beauté; et les mécomptes seuls l’ont rendu parfois hargneux comme un dogue.
D’ailleurs invariable dans ses admirations et ses amitiés, M. Octave Mirbeau conserve la meilleure place dans ses souvenirs et son cœur à Maeterlinck, Verhaeren, Franz Servais, Rodenbach, Van Gogh, Monet, Cézanne, Manet, Rodin, de Goncourt, Constantin Meunier, et tant d’autres qui furent, qui sont encore de vrais, de purs artistes; car, de même que ses coups s’abattent sur des échines méprisables, ses enthousiasmes sont à bon escient et montent vraiment vers ceux qui le méritent. N’a-t-il pas écrit, dans une phrase qui est tout une confession: «Rembrandt et Beethoven, les deux ferveurs de ma vie!»
III
Un homme que remuent jusqu’à ce cri Beethoven et Rembrandt, un homme qui aime les fleurs et toute la nature, qui aime les œuvres d’art, qui aime les humbles, ne peut pas être qu’un acharné militant, pamphlétaire et satirique. Ses livres tumultueux, grouillants, exagérés, toujours intenses et outranciers comme la vie, la vie féconde, exubérante, sont tout imprégnés d’attendrissement aussi, tout éclaircis de paysages, tout frémissants d’un grand souffle humain.
«Chaque fois que je m’arrête quelque part, écrit M. Octave Mirbeau, n’importe où, et qu’il y a un peu d’eau, des arbres, et entre les arbres des toits rouges, un grand ciel sur tout cela et pas de souvenirs, j’ai peine à m’en arracher.» Son plus beau livre, _L’abbé Jules_, est une large baie ouverte sur les campagnes qui sentent la glèbe fouillée, le foin ou le vert des trèfles. Ici les avoines ondulent, là des blés froissent leur chaume; le soleil tombe en nappes, colore les brumes de l’aube ou s’éteint dans des nuages de pourpre; et c’est vraiment du plein air, vaste, odorant, qui fait frémir nos sens. Dans cette Hollande, qu’il a si merveilleusement décrite dans ses paysages d’eau, il s’émeut auprès «du palais de la Petite Reine douloureuse où aucun soldat ne veille», et de voir passer des fantassins qui vont chantant, des tulipes au goulot des fusils. Dans une pièce âpre et meurtrière, il laisse échapper soudain toute sa délicatesse dans ce geste de Germaine Lechat qui ramasse la serviette du vicomte de la Fontenelle, l’intendant noble, vieux et ruiné, insulté par son père le roturier millionnaire. La mort d’un petit chat frappé d’une balle, tandis qu’il se léchait joyeusement au bord d’un étang, le bouleverse; et il atteint au plus haut des sentiments d’humanité, lorsque, dans _Le Calvaire_, il précipite Jean Mintié sur le corps du ulhan abattu à l’embuscade, et lui fait baiser ardemment ce front ensanglanté d’un homme qui avait, comme lui, un cœur plein d’affection pour les êtres et les choses.
M. Octave Mirbeau est un grand artiste, non seulement parce qu’il est sensible et sait voir, mais surtout parce qu’il est créateur. Il ne s’est pas contenté de peindre, de noter ses impressions, de dérouler ses tendresses ou de clamer ses fureurs; il a modelé des types à larges coups de pouce et d’ébauchoir et leur a insufflé par la toute-puissance de son verbe une vie prodigieuse. Aucun romancier, aucun dramaturge autour de nous n’a dépassé la maîtrise avec laquelle il a su dresser de formidables personnages comme un abbé Jules, un Isidore Lechat, un père Pamphile, un Biron, un marquis de Portpierre.
Ses livres ne sont pas composés, certes. _Le Jardin des supplices_ est en deux parties qui ne s’imposent pas nécessairement l’une à l’autre; de même _Le Calvaire_ et _Sébastien Roch_. De _L’abbé Jules_ se détache l’épisode, admirable d’ailleurs, de ce vieux moine possédé par l’idée fixe et qui, mendiant, aventurier, faisant le pitre, l’espion, l’esclave, le missionnaire, donnant la comédie ou le sermon, cueillant avec les dents des louis, Dieu sait où! amasse sous à sous l’argent de cette chapelle qui finit par l’écraser en effondrant sur lui ses échafaudages. Des volumes entiers ne sont guère que des carnets de notes, des suites d’anecdotes liées par le prétexte d’un journal, d’une cure, d’un voyage; mais ceux-là, s’ils sont moins composés encore que les premiers, abondent davantage en scènes truculentes où s’agitent des êtres d’envergure et puissants d’attitude.
D’ailleurs, il semble que nous ayons perdu le souci de la forte composition depuis Flaubert et Maupassant; et les frères de Goncourt, avec leurs romans de collectionneur, tout en tableaux juxtaposés, sautillant par petits bonds, qui sont autant de chapitres, de détails en détails, de faits en faits, n’ont pas peu contribué à en éteindre le goût.
M. Octave Mirbeau a écrit en tête de _Sébastien Roch_: «Au maître vénérable et fastueux du livre moderne, à Edmond de Goncourt, ces pages sont respectueusement dédiées.» Il n’y a donc pas à s’étonner qu’il ait parfois préféré le pittoresque des peintures, l’étrangeté d’une scène, un conte savoureux, un personnage typique en hors-d'œuvre, à l’inflexibilité de la composition.
Point suffisamment maître de lui, à vrai dire, pour se tenir à l’écart de son œuvre, la faire impersonnelle et la bâtir avec mesure, comme est bâti cet admirable _Pierre et Jean_, M. Octave Mirbeau est partout dans son récit, combattant avec son héros ou contre lui, souffrant avec les misérables, haïssant ses ennemis, empoigné par les circonstances qu’il crée, les discutant, se rebellant sous leurs conséquences parce qu’il en porte vraiment tout le poids sur sa poitrine, ému par la seule page qu’il vient d’écrire. La plupart de ses grands personnages aussi, ceux-là qui ont le plus de relief et le plus d’humanité, sont des douloureux et des révoltés, parce que Mirbeau est tout entier dans eux, palpitant et froissé. Et l’impulsion donnée le pousse loin, jusqu’à l’égarer un peu, jusqu’à faire discuter par Sébastien Roch, enfant de dix ans, Dieu, la noblesse et l’instruction.
Où qu’il aille cependant, où qu’il soit entraîné par sa passion du moment, jamais son style ne faiblit. A mesure de son exaltation au contraire, il s’élève à des mouvements plus larges, des sonorités plus retentissantes. M. Octave Mirbeau est un grand écrivain parce qu’il a toujours la phrase grammaticale et sûre, riche d’expression, haute en couleur, qui dit fortement ce qu’elle doit dire, par le sens de ses mots corsé d’un rythme adéquat à la pensée. En fait de langue et d’écriture d’ailleurs, M. Octave Mirbeau ne révolutionne pas. Il se sert tout simplement et vaillamment du solide français de bonne race qui n’est pas si exténué que des barbares voudraient le faire croire, puisqu’il a su en composer des livres forts et de belles pages.
Avec cela, M. Octave Mirbeau est un écrivain habile, non pas à la manière de ces mercantis littéraires, démarqueurs des maîtres et qui, sans avoir rien à dire, avec une _intrigue_ font un roman comme on fait des équilibres ou un tour de passe-passe, mais habile parce qu’il sait utiliser les dons de son beau tempérament, dramatiser ses récits et rendre avec un maximum d’intensité ses imaginations.
Au _Jardin des supplices_, c’est d’abord l’obscurité puante, infernale du bagne où les forçats agonisent dans des cages, la tête roulant sur des cangues; ce sont les ténèbres effarantes, hantées par les plaintes, les jappements, les lueurs des yeux, infectées par les pourritures;--et déjà un son de cloche qui arrive de là-bas, par volée. Puis brusquement du soleil, de la lumière, des fleurs par nappes, des pivoines, des roses par champs, des allées poudrées de brique pulvérisée où traîne la robe chatoyante des paons, des arceaux fleuris où posent les riches faisans, le ciel calme, le raffinement de la culture, les plantes rares, étranges, bizarres...--et la cloche plus distincte qui sonne là-bas, sans répit. Les supplices se déroulent alors, gradués dans l’horreur, parmi la féerie de ce jardin où l’on tue avec patience. Partout la terre trempée de sang, engraissée de viande humaine, de charognes, produit des fleurs uniques, belles, luxuriantes, les pieds dans un fumier de chair, la tête dans le soleil;--et l’on entend la cloche qui se ralentit au loin. Des corbeaux, des vautours planent très haut dans l’air; des plaintes s’exhalent des massifs comme si les fleurs criaient; les supplices se succèdent; et parmi tout cela Clara, la chair plus froide, à mesure que croît la torture, Clara parfois défaillante mais sitôt raidie et s’enfonçant davantage dans la décomposition et le meurtre, énonçant que «l’amour et la mort c’est la même chose». Enfin la cloche; la cloche qui s’arrête avec de longs soupirs au-dessus du condamné le plus effroyablement tué, tordu par la folie qu’a provoquée le son. Et après un dernier passage au travers des gibets, des fers, des herses, des pinces, des scies, au travers du sang, des entrailles et des fleurs, le livre s’achève par la fuite de Clara dans un éclatement de nerfs trop tendus, vers un bateau de fleurs, bateau de luxure, où l’amant, affolé par la saturnale, jette sans discontinuer, en appel de détresse, ces deux syllabes qui cinglent comme les coups d’une flagellation: Clara! Clara! Clara!
Voilà comment M. Octave Mirbeau sait être habile.
Ailleurs, dans _La 628 E-8_, par un mouvement étourdissant, une trépidation continue, par le rythme, la hâte dans la succession des paysages, des idées, au hasard, il arrive à donner l’impression de la vitesse, de la course, pendant trois cents pages, à travers villes et campagnes, les regards ricochant à fleur de pays, l’esprit battant comme le moteur, toujours en éveil, toujours émoustillé par les visions qui détalent aux deux côtés de la route. Il a le temps de conter une histoire à l’étape, de camper un type comme Weil-Sée, de rêver à un souvenir, de juger, discuter et larder au vol les grotesques de son ironie pointue.
Jamais, chez lui, l’artiste n’est en défaut. La moindre chose le touche ou l’indigne, et il sait, en un tour de main, donner une forme à son impression, concrétiser sa pensée avec art, même dans le sarcasme. Et quand le sujet le prend tout entier, quand ses colères sont profondément soulevées,--n’a-t-il pas écrit: «Si je pouvais avoir de la haine, vraiment de la haine, je crois que j’aurais du génie...»--alors, par l’ampleur de sa création dans les personnages et le récit, il monte parfois à la note épique, au poème, de même que par la noble violence de ses diatribes, la brutalité des peintures, il se dégage du particulier et domine de haut les petites actions des hommes révoltantes ou obscènes. Rien de plus chaste que ce sermon où l’abbé Jules confesse en public l’ordure de son âme, ses fornications immondes, et anathématise la femme pétrie de péchés, dont les flancs recèlent tous les mauvais désirs, répandent tous les vices; et les bedeaux, saisis eux-mêmes par l’ardente sincérité de l’abbé, font circuler «ces sacrées femelles» à coups de latte.
En vérité, c’est bien là le Mirbeau qui est toujours au fond de ses livres; et c’est au fond qu’il faut regarder. Il chasse furieusement les vendeurs du temple de cette Beauté qu’il a tant adorée et servie par son verbe, mais c’est pour y installer des artistes plus dignes.
M. Octave Mirbeau fut le premier à comprendre Maurice Maeterlinck, à le défendre, à l’imposer en France. Il se fit également le champion de Charles-Louis Philippe qui n’obtint jamais la place qu’il méritait parce qu’il était humble, modeste et sans intrigue. Il appuya de tout son effort les débuts de Rodin, et chargea un universitaire que ses méditations de cuistre, son incompréhension d’enseigneur stipendié avaient conduit au projet d’expurger Balzac!
Chevalier du Beau toujours, on l’a vu lire un soir le manuscrit d’une inconnue et chaud d’enthousiasme, sans calcul, le placer lui-même le lendemain dans une revue et chez un éditeur. Ah! oui, M. Mirbeau est un don Quichotte, désintéressé, tout débordant de bonté, de justice, et toujours prêt à sauter en selle, la lance au poing, pour châtier quelque gredin. Et il faut bien le dire, ces belles mœurs de la grande époque des Flaubert, des Maupassant, des Zola, auraient passé, si M. Octave Mirbeau ne les prolongeait aujourd’hui parmi l'âpre et avide troupeau des gens de lettres qui s’entre-dévorent pour un peu de renom, pas même de gloire, et une poignée de gros sous!
Edmond de Goncourt avait désigné M. Octave Mirbeau pour faire partie de son Académie. Il en est donc membre depuis la fondation et a porté parmi les Dix son esprit généreux, paradoxal et combatif. Avec Lucien Descaves, il a provoqué l’élection de ce pauvre Jules Renard qui misérait malgré toute sa gloire littéraire et dont cinq amis, cinq seulement! accompagnèrent le corps au triste wagon qui devait l’emmener dans sa Nièvre. Le Tout-Paris ne perd pas de temps en reconnaissance, pressé qu’il est de s’amuser, de se montrer surtout aux pantalonnades des célèbres Jocrisses.
Aussi M. Octave Mirbeau s’en est retiré, vraiment en misanthrope, dans cette maison ensoleillée de Triel, parmi les fleurs, parmi la franche nature. Il cultive, il regarde, il voisine avec un vieux jardinier qui ne parle point, ramassé sur lui-même et observant. Côte à côte, ils restent parfois fort longtemps, les yeux perdus dans les houles lointaines des collines aux flancs desquelles passe, par intervalle, un joujou de petit train qui se dépêche. Le chien sommeille, le museau sur les pattes. A genoux, le vieux jardinier masse méthodiquement la terre avec le pouce, autour d’un œillet frais planté; il s’interrompt, laisse tomber une phrase, peut-être la seule de la journée. M. Octave Mirbeau la recueille et ne répond point. Il vous dira que chaque mot de cet homme est lourd de l’expérience d’une vie entière, que «quand il parle, c’est comme du Tolstoï», et qu’il se tait, lui, parce qu’il est impressionné, et que devant ce simple faiseur de boutures, «il a peur de dire des bêtises!»
ROMAIN ROLLAND
I
Les vieilles gens d’autrefois aussi bien que les jeunes aimaient à proclamer la décadence de leur temps: ceux-là étaient immobiles dans le souvenir transfiguré d’un passé de vie plus large, de mœurs plus saines; ceux-ci n’avaient d’yeux que pour l’avenir où leur force allait repétrir le monde. Ni les uns, ni les autres n’étaient contents du présent qui est toujours en deçà du désir, et ils mettaient à le critiquer un point de vanité, car l’on paraît d’autant plus pur que l’on dénonce mieux la corruption.
Maintenant l’on sourit et le sourire est une acceptation. Notre sang n’est plus assez chaud pour bouillonner à des révoltes, et notre égoïsme est trop vivace pour se plier aux disciplines. Nos moelles ne sont plus roides, parce que nous sommes des fils de vaincus, que la défaite courbe les échines et fend, sans qu’on y prenne garde, le cristal des cœurs énergiques. Nous n’avons plus de mépris, sauf celui de l’effort, plus de passion, excepté celle de jouir, et après quelques vains soubresauts en faveur du progrès social, nous demeurons étendus, face à l’or.
Il est devenu le grand soleil qui fait chavirer les prunelles et rend fou. On le prie, on l’adore, on le gagne, on le vole. Lui seul soulève encore des batailles, mais à la ruse, car notre chair a peur des coups. Il n’y a plus que les escarpes pour avoir du courage devant les balles, et ce sont des malades, dit-on!