Deux contes: Le massacre des Innocents; Onirologie.

Part 3

Chapter 31,724 wordsPublic domain

... «Nous étions allés cette après-midi-là (très probablement le 17 septembre, d’après le contexte, qui n’est cependant pas absolument décisif) avec la cousine Meeltje et Mme van Brammen, prendre le thé chez la tante van Naslaan, et l’agneau[2] était au jardin avec Sarthe--elle l’avait laissé seul «un clin d’œil», sur le gazon; et quand elle revint, plus d’agneau! Elle va regarder dans le puits; le pauvre innocent agneau était au fond! Elle, au lieu de l’en tirer tout de suite, vint crier à notre fenêtre «’t kind is in den put! ’t kind is in den put!» (l’enfant est dans le puits! l’enfant est dans le puits!). Je saute alors par la fenêtre du salon, et je tire de l’eau le cher agneau, qui pleurait toutes les larmes de son petit cœur, et je cours tout d’une haleine jusqu’à notre maison...»

[2] «’t Sebaapje» la petite brebis, l’agneau, terme Hollandais pour désigner les enfants, etc.

Cette lettre était adressée à mon père, alors, ainsi que je l’ai dit plus haut, «adsistent-resident» à Java. La date qu’elle porte est légalement certaine, car, à son retour de l’île, quatre mois après, avec d’autres papiers délaissés par mon père, elle fut déposée chez le notaire «Hendrik Joannes Bruis», et elle est mentionnée dans un inventaire enregistré à Utrecht le 3 février 1863.

Au soir de cet accident, où je dus la vie à l’angélique célérité de ma mère, j’étais âgé de quatre mois et neuf jours, ce qu’il m’est, naturellement, facile de prouver.

Ainsi donc, cette nuit d’octobre, j’avais communié, sans intermédiaire, avec l’invisible et l’inexplicable, et mon âme en est demeurée pâle et malade et sujette à toutes les inquiétudes et à tous les effrois. Je n’essaierai nulle élucidation aujourd’hui; et je classe ce phénomène parmi tant d’autres, aux causes latentes, dont les lois sûres seront retrouvées quelque jour. En attendant, je veux les ignorer, comme j’ignore, par exemple, l’innombrable inconnu des pressentiments, ou pourquoi la mort, lorsqu’elle a été dans une maison, y revient inévitablement peu après. Thomas de Quincey affirme en son étude: «On the knocking at the gate in Macbeth», que l’intelligence est une faculté inférieure de l’esprit humain, et je crois qu’il faut s’en défier avant tout, en ces zones d’événements. Au reste, il vaut mieux, peut-être, ne pas y réfléchir outre mesure, de peur de délier à la fin les cavales blanches de la folie, dans ce qu’un médecin illustre appelle étrangement «le grand territoire de la substance grise».

Mais si je crains d’approfondir cette vision, au point de vue purement objectif, je voulus entièrement me plonger dans la joie de ma peur; et c’est pourquoi, je résolus de visiter, presque immédiatement après, le théâtre de mon rêve.

Malheureusement, d’impérieuses circonstances abrégèrent subitement mon voyage en Hollande, et il me fut impossible de séjourner à Utrecht plus de sept à huit heures.

J’y descendis aux dernières heures d’une après-midi d’hiver sombre, de nuages et de neige. En sortant de la gare de «Rhijnspoorweg», je devais être extraordinairement pâle, car j’entrevis, à mon aspect, une sorte d’hésitation et de méfiance sur le visage des employés et des passants. Après avoir traversé la place, on prend, pour se rendre en ville, la «Stationstraat». Jusque-là rien ne m’étonna, non plus, d’abord, que sur le canal d’enceinte, nommé «Stad’s buiten gracht», qui coupe cette rue à angle droit. Mais après quelques pas le long des berges, et au bout de ce canal désormais ineffaçable et éternel pour moi, j’ai éprouvé, pour la première fois, cette espèce de soudaine et polaire pâleur de l’esprit, qui n’est heureusement réservée qu’à quelques hommes, et mon âme, déjà si souvent agitée par ce songe, chancela littéralement dans mon cœur! En face de moi, subitement et si près que mes yeux semblaient les toucher (encore qu’en réalité ils fussent assez éloignés, car c’était un effet d’optique dû à leur disproportion), au milieu de l’irréel paysage d’une métropole de neige, sous un ciel obscurci et comme autrefois analogue à un glas, avec ses eaux engourdies entre les talus, ses barques écloses à fleur des marais morts, ses ponts-levis en mouvement le long des rues d’ouate, et pleines de maisons et de personnages muets au niveau des pignons, «je reconnaissais enfin les deux moulins à vent, effrayants et indubitables», mobiles aujourd’hui en une nuageuse trémulation d’aquarium et d’éclipse, identiques, mais plus imminents peut-être, plus funestes et plus oppresseurs de la ville et du bois ternement nuptiaux au-dessus desquels ils tournaient en envoyant de leurs épaisses ailes, des signes très tristes à une âme qu’ils attendaient patiemment depuis tant d’années!

Après l’hallucinant coup d’œil, je voulus d’abord éperdument courir vers eux, au hasard des eaux et des quais; mais l’instinct de l’étranger m’interdit de troubler comme une pierre cette multitude malléable et stagnante qui s’étalait autour des ponts-levis; puis en route, à mesure que j’approchais des vieux arbres du «Pardenveld», mon enthousiasme glissait le long de moi, comme un manteau de flammes, et j’éprouvais une désillusion graduelle en observant une à une de notables différences.

Je ne parlerai pas de l’aspect éclatant et pascal des entours d’aujourd’hui, qui avait remplacé l’aspect si néfaste et comme «à travers des glaces obscurcies» d’autrefois, ni des ailes qui viraient actuellement dans le ciel du second moulin, jadis si immobile, et dont la présence avait mis un malaise en mon coup d’œil, mais le premier des géants noirs, celui que j’avais toujours vu le plus exactement, me semblait incomparablement plus élevé qu’en ma nuit d’octobre, «comme s’il avait grandi plus vite que les arbres», ou qu’un insolite événement eût troublé ses proportions, par rapport à la ville, et je voulus immédiatement examiner cette infidélité.

Je gravis le grand tertre à la cime duquel il s’épanouissait et je vis que cette énorme tour n’avait pas de porte, ni aucune ouverture, à l’exception, vers le haut, d’une étroite fenêtre déjà éclairée. Après avoir hélé longtemps en vain, à la longue, un visage de jeune fille, anormalement vaste et aux allures inexplicables, et cependant virginâtrement hollandaise, se pencha en révulsant ainsi une chevelure presque blanche qui coulait le long du moulin, mais à chacun de mes cris, elle se mettait muettement un doigt sur la bouche; et je n’en pus rien obtenir.

Aux explications d’un paysan, je compris enfin, péniblement, que la porte était au bas du tertre, et que le meunier habitait seul le moulin avec sa petite-fille hydrocéphale. J’y allai frapper, mais comme je parlais un hollandais encore inintelligible, et sans doute aussi parce que j’avais l’air las, maladif et anxieux, l’homme m’écouta avec méfiance par l’entrebâillement de la porte et je ne recueillis aucun éclaircissement. Toutefois, en jetant un dernier coup d’œil sur la tour, j’ai noté un détail qui explique peut-être la disproportion observée: «c’est que les briques s’étendant depuis la toiture jusqu’à la petite fenêtre, semblaient plus rouges et par conséquent plus récentes que les autres». Malheureusement, il faisait déjà nuit, et ceci n’est qu’une allégation incertaine.

Ensuite, j’allai vers le second moulin, afin d’apprendre à quelle époque on avait rétabli les ailes; mais il avait cessé de tourner depuis un quart d’heure et semblait absolument désert. Cependant, on m’affirma assez évasivement, en une «Taperij» ou auberge voisine, que les ailes actuelles existaient depuis une vingtaine d’années.

Il fallut me contenter de ces renseignements incomplets; et je voulus, en dernier lieu, éclairer une autre obscurité. On n’a pas oublié que le premier visage à l’orifice du puits «m’avait apparu dans un ciel orageux» et que toute ma fuite avait traversé un paysage entièrement bouleversé par la tempête; or, selon la lettre de ma mère, j’étais au jardin au moment où l’accident eut lieu. Il y avait là une anomalie qu’il fallait indispensablement s’expliquer. Grâce à d’exactes indications de l’inventaire, je savais que la maison «de la tante van Naslaan», en laquelle j’avais eu une part de propriété indivise, était située au nº 33 de l’«Oude Gracht». Par malheur, la soirée était fort avancée, et la maison habitée par deux vieilles dames, en train de prendre le thé, qui n’entendirent rien à mes interrogations, d’ailleurs timides et maladroites, et me répondirent avec inquiétude, en verrouillant la porte, que leur demeure n’était pas à louer.

Peut-être y avait-il là une serre, ou une partie du jardin était-elle vitrée, à la manière hollandaise, ce qui serait une explication après tout suffisante. Au reste, au sujet de l’orage du 17 septembre 1862, j’ai noté l’entrefilet suivant dans le numéro du vendredi 18, du «Rotterdamsche courant».--Je traduis: «Hier, vers 6 heures du soir, la goélette anglaise, «The faithfull Helen», capitaine Milford de Goole, a rompu ses amarres, sous la violence du vent, et est allée échouer au «Willems Kade», après avoir abordé une «tjalk» de Vlissingen. Ces dégâts sont insignifiants.»

Il reste un dernier «desideratum». J’ai trouvé dans les papiers de famille envoyés à Salem, une quittance signée de la main du peintre belge, François-Joseph Navez, qui doit avoir peint le portrait de ma mère entre les années 1859 et 1860. Ce portrait a été vendu pour une somme de 12 florins, lors de la liquidation. Or, «il m’importerait extrêmement de retrouver ses traces», et c’est pourquoi je supplie tous ceux qui seraient à même de donner quelque indice à ce sujet, et en général au sujet de tous les «desiderata» de cet éclaircissement, de vouloir adresser leurs renseignements à «M. Balfour Stuwart, president of the Society of psychical inquiries, 75, Catherine street, strand, London», qui se chargera de me les transmettre. Ils rendront ainsi service à une science nouvelle (car on sait à quelles découvertes pourrait mener l’éducation de cette faculté spéciale de la mémoire, en l’appliquant, par exemple, à la période embryonnaire, et même préembryonnaire) et à une âme inquiète qui a consacré sa vie à la solution de ces problèmes.

Ici finissent les «Deux Contes», de Maurice Maeterlinck; l’un: «Le massacre des Innocents», commençant à la page V, l’autre: «Onirologie», à la page XXXVII; tous deux précédés d’une note de l’éditeur et d’un avis de l’auteur.

Ce livre, le sixième de la collection des «Variétés littéraires», a été établi par Ad. van Bever; tiré à mille deux cents exemplaires, soit XXV exemplaires, sur vieux Japon impérial, dont V hors commerce, numérotés de I à XX et de XXI à XXV; XXV exemplaires sur Chine, numérotés de XXVI à L; et MCL exemplaires sur papier des manufactures de Rives (dont L hors commerce), numérotés de LI à MCL et de MCLI à MCC, le présent ouvrage a été achevé d’imprimer, en gothique française, par Paul Hérissey, imprimeur à Évreux, le XV août MCMXVIII; les ornements typographiques ont été dessinés et gravés sur bois par Louis Jou.