Deux contes: Le massacre des Innocents; Onirologie.
Part 2
Ensuite, et bien longtemps après, au réveil de cette immobile nuit de l’enfance, je m’entrevois en une vieille maison de la vieille et américaine Salem, et en face d’un oncle puritain, extraordinairement gros, pâle et taciturne. Enfin, cet oncle lui-même, «que je n’entendis jamais prononcer un seul mot et que je ne revis jamais plus», disparaît à son tour, sans autre souvenir que celui de son vague corps énorme en cette maison de bois verdi par les ans et si extrêmement, si insolitement petite, qu’il semblait la surcharger et en déborder comme un être d’autrefois, lorsqu’il se penchait des journées entières aux fenêtres ouvertes sur un sombre et humide jardin où j’errais seul. Ainsi, sans liens dans un passé presque inconsistant encore, sans visage et sans mains de femmes autour de mon enfance, je me vis, sachant à peine me tenir debout, au milieu d’une cour entourée des hauts bâtiments de pierre d’un antique orphelinat oublié au fond d’une immémoriale forêt du Massachusetts. Et maintenant j’arrive à des jours dont je me souviens trop nettement, et à des années sans issues, de tristesses et d’abandons sans horizons, entre ces moroses et mornes descendants des puritains d’Isaac Johnson, enfants au sourire blanchâtre et aux yeux obliques, égarés en ces dortoirs aux alcôves noires et voûtées sous l’effroi de cet édifice si souvent environné d’orages. Mais j’aime mieux ne plus me souvenir. Ici d’ailleurs finissent les antécédents nécessaires mais lointains, et il faut à présent examiner plus minutieusement les circonstances qui ont immédiatement précédé l’anormal incident et l’énigme dont les ailes ont laissé pour longtemps leurs ombres sur mon âme.
Entre tous ces enfants aux vêtements si lugubres qui habitaient avec moi ce terne orphelinat américain; entre tous ces enfants presque muets, une pauvre âme affligée et affaiblie avait seule attiédi mon abandon. J’ai son cher nom sur mes lèvres, et son image en l’âme de mon âme; mais on comprendra peut-être, et tout à l’heure, pour quelles tristes raisons il m’est impossible de le révéler ici. Je ne dirai même pas ce nom à ceux qui voudraient se donner la peine de faire une enquête sur l’authenticité de cette histoire, et à moins que mon malheureux ami ne parle lui-même, nul ne le saura jamais.
A cette époque, j’avais un peu plus de dix-huit ans, et mon unique ami--je l’appellerai Walter ici, ce nom d’ailleurs se rapproche un peu de son nom véritable,--mon unique et mélancolique ami avait environ le même âge. J’étais alors un pauvre être maladif et extraordinairement émacié sous l’ennui sans interstices de cette vie claustrale, et je souffrais de troubles nerveux, qui faisaient de mes nuits une trame de douleurs. Malgré mes plaintes, l’austère et malveillant médecin de la maison me laissait sans remèdes; mais à la longue, mes maîtres s’inquiétèrent un peu, et s’ingénièrent à imaginer quelque distraction à mon mal. Le pauvre Walter vint alors à mon aide. Walter avait une tante, Mrs W.-K., qui occupait un éclatant cottage aux environs de Boston, et non loin de la mer; et il obtint un soir l’autorisation de m’emmener chez elle. Il y avait plus de quinze ans que je n’avais franchi le seuil de la grande porte dont les battants s’ouvraient sur la vallée, et je n’oublierai plus cette soirée. A notre arrivée, Mrs W.-K. me reçut sans arrière-pensée apparente; nous ignorons d’ailleurs, en ce moment, les anormales occupations et les desseins étranges de cette femme, et il vaut mieux que ceux qui écoutent ceci les ignorent également.
Il y avait déjà bien des jours que je m’attardais en cette hospitalité maternelle dont je ne savais pas «alors» les dangers, et aux encouragements de ceux qui m’entouraient, je prenais un peu d’opium aux dernières heures des après-midi, parfois douloureuses de cet octobre inoubliable. Maintenant, il faut que j’énumère très méticuleusement tous les détails de la soirée et de la nuit de l’incident, car plusieurs d’entre eux pourraient avoir une importance spéciale, au point de vue de l’explication et de l’«éducation» du phénomène, encore qu’il soit triste d’avoir à s’arrêter en d’aussi obscurs intervalles de l’événement.
Un soir, après l’heure du thé, j’étais en cet état de béatitude invisible et subtile que s’imagineront seuls les mangeurs d’opium. Mrs W.-K. vers laquelle je me retournais parfois, comme on se retourne vers un pas dans une rue déserte, Mrs W.-K., accoudée sous les tilleuls de la terrasse, regardait s’allumer les étoiles sur la ville américaine. Walter était absent, et j’étais allé avec Annie, l’unique enfant de la tante de Walter, au fond du jardin, où il y avait un bois ancien, profond et obscur; un bois où l’on pouvait s’attendre à mainte aventure et si vieux, que nous avions l’habitude d’y parler à voix basse. Après avoir suivi de lointaines musiques éparses en ce bois comme des fils de soie multicolore, nous nous assîmes là; et à présent, lequel des incidents de ce soir influa sur ma nuit? Fut-ce ce bassin de marbre avec sa fontaine aux reflets de tilleuls? ou les arbres, extraordinaires à travers ma mémoire, et auxquels Annie appliquait un mot: «Verdurous gloom», qui semblait les mettre sous verre? ou la lune, sur l’Atlantique, semblable à une fleur muette? ou tout ce bois hanté de triste avenir? ou fut-ce, avant tout, le départ prochain d’Annie, un départ déjà sans retour, et dont ses frêles mains aux gants de ténèbres, semblaient m’avertir comme d’un mal entre le mal qu’on allait me vouloir? ou fut-ce, enfin, un anneau d’or, qu’elle laissa choir dans le bassin où elle éveilla une autre et étrange elle-même en le reprenant à travers l’eau froide? Savait-elle quelque chose? Je ne sais, je ne sais, je ne saurai jamais, car à présent tant de terre et d’années sont sur elle!
J’ai noté exactement ceci, parce qu’en «l’éducation» dont j’ai parlé, il importerait peut-être de tenter un grand nombre d’expériences analogues, afin d’attoucher ainsi, un peu au hasard, quelque scène endormie au fond de l’âme et que cette espèce d’incantation pourrait réveiller. J’ajoute enfin un antécédent accessoire, mais dont il ne faudrait cependant pas négliger l’aide; au reste, on verra plus loin.
En ce moment les lumières de la ville lointaine s’éteignaient comme tombaient les feuilles de la forêt automnale. En rentrant dans ma chambre après cette soirée au jardin, je pris--induit peut-être à cette idée par l’image de la fontaine,--je pris un volume de l’insolite et aquatique poète anglais, Thomas Hood, en flottant ainsi, jusque très avant dans la nuit, au fil albumineux des visions sous-marines de son admirable «Water Lady», du «Lycus the Centaur» et de «Hero and Leander». Avant tout (et c’était sans nul doute un effet de l’opium), ce dernier poème m’attarda, à cause de la descente du malheureux Léandre à travers toute la mer, en une immersion infinie, au bras de la sirène, au milieu d’êtres muets aux yeux ronds, de plantes en jaune d’œuf, d’anémones d’aniline et de dahlias d’albumine, pendant qu’un vers monotone énumère entre les strophes les évolutions de leur passage en glauque spirale vibratile:
Down and still downwards through the dusky green.
Et tout au long de cette spirale d’eau verte, la sirène aux yeux où meurt le corps de Léandre et aux seins en bulles translucides, embrasse son involontaire amant, sur les lèvres duquel s’éteint en énormes perles le nom de Héro, jusqu’à ce qu’arrivés au fond lunaire des prairies sous-marines, la naïve vierge des mers s’étonne comme un enfant de voir le beau corps presque immobile et les yeux déjà clos, et s’agenouille à ses côtés en admirant ses derniers efforts pour échapper aux mailles bleues de l’Océan.
C’est ainsi que je m’endormis, en accueillant en mes yeux les rives hantées de la glace de la cheminée où je voyais s’enfoncer la spirale de Léandre--jusqu’au sommeil--et voici ce que je vis immédiatement après:
Sans nul préliminaire, je fus au fond d’un puits, ou du moins, je fus au fond d’une eau autour de laquelle régnait une impression de murailles, d’éminentes et étroites murailles, et je m’y noyais sans interruption, à travers un infini déroulement de transparences au milieu de ces efforts immobiles qui forment un des supplices propres aux songes et sans analogues dans la vie volontaire. En ce moment, j’étais assez près de la mort, et ici, il faut que j’explique très soigneusement un des plus singuliers phénomènes de mon rêve.
On n’ignore pas que le rêve est toujours et exclusivement «égoïste»; et que cet égoïsme est tellement intense, aveugle et convergent, qu’il annule le passé et l’avenir au profit du moment où il règne sur l’horizon du cerveau.
En d’autres termes, tout s’actualise dans la conscience du dormeur, et il n’y a pas de rêve que l’on sache «prospectif» du «rétrospectif» au moment où il a lieu. Je remets ce principe en mémoire parce qu’il servira tout à l’heure à éclairer la situation assez embarrassée de mon esprit en cet instant: sans avoir d’ailleurs l’intention d’élucider les mouvements si spéciaux et en apparence illogiques, de l’horlogerie du cerveau durant le sommeil. Au moment où je mourais ainsi au fond de l’eau, se produisit d’abord un phénomène extrêmement anormal, et dont je n’eus l’explication que bien des années après. Était-ce un souvenir de lectures anciennes, où j’avais appris que les noyés, à l’instant de leur mort, revoient, en une espèce de miroir, leur vie entière avec ses incidents les plus minutieux? Ou cette vision de l’existence est-elle réellement inséparable de la mort par immersion et se trouvait-elle naturellement amenée ici? Je ne sais; mais j’eus l’idée de cette espèce de miroir, et alors, comme l’esprit du songeur est assez semblable à celui d’un tout petit enfant, incapable d’abstraction, et en qui toute idée devient image et toute pensée se transforme en acte, j’eus immédiatement en main ce miroir même auquel j’avais songé et je me mis à y regarder attentivement.
Ici, je voudrais pouvoir exprimer mon étonnement (car le jugement demeure souvent intact pendant le sommeil, et un rêve peut paraître comique par exemple, encore que le rire n’y naisse pas toujours d’une disproportion, ou de la «relation brisée» comme dit Hello, et puisse avoir des causes plus mystérieuses), je voudrais pouvoir exprimer mon étonnement, lorsque je réfléchis à l’invraisemblable vision, «car ce miroir était à peu près vide», et cependant, en comptant mes années, il eût dû être peuplé de tristes événements! tandis que ce n’était qu’en un de ses angles que j’aperçus quelques vagues images à moitié dissoutes en des obnubilations mobiles et d’une couleur fade. On eût dit de ces dessins que tracent les enfants, et j’y reconnus les formes embryonnaires d’un certain nombre de seins, une ronde feuille verte, un rais de lumière, un morceau de lange et une petite main de nouveau-né entr’ouverte. Tout le reste se perdait en une obscurité que je n’eus pas le loisir d’examiner, et néanmoins, il devait y avoir là bien des choses inconnues et peut-être «antérieures». Mais au bout de mon coup d’œil le miroir s’éteignit, et mon rêve continua. Je n’insiste donc plus sur cet incident accessoire.
Levant ensuite les yeux vers l’orifice du puits, j’y entrevis, penchés, «au milieu d’un ciel orageux», un visage de femme, et en même temps un geste d’effroi où il y avait une multitude de fuites. En passant, il faut observer que, dans ce récit fait d’après des souvenirs atténués, ceci comme tout ce qui est du ressort de la raison diurne, prend nécessairement une allure logique qui n’était nullement celle du rêve, où maints événements, successifs ici, s’emmêlaient; on sait d’ailleurs que le rêve, en apparence le plus long, dure à peine l’espace d’un battement de cœur, et n’est qu’un afflux extraordinairement bref d’aventures et d’images. Je venais à peine d’entrevoir ce geste, qu’il s’évanouit; et je fus immédiatement imprégné de l’idée qu’une espèce de cri spécial, inconnu et incompréhensible, devait avoir accompagné cet évanouissement. Mais avant d’aller plus loin, une brève glose est à ce propos strictement nécessaire.
Je ne crois pas qu’on entende ordinairement un son en rêve, c’est-à-dire «un véritable son de rêve», et non un bruit effectif et extérieur qui, grâce à la mobilité du songe, peut parfaitement s’adapter à l’un de ses épisodes. Il me semble, au contraire, que le rêve est presque toujours «muet», et que tous ses personnages marchent, parlent et agissent au milieu d’une matière molle et singulièrement insonore. L’oreille du dormant «est déjà inutile», et il use exactement de cette invention au bord de laquelle nous attendons encore pendant le jour, et qui rendra superflues, avant peu, les découvertes assez puériles du télégraphe et du téléphone. Je veux parler de la communion des esprits ou de l’introspection réciproque de toutes les intelligences et de ce qu’on pourrait appeler la «Télépsychie», qui permettra à toute âme, à un moment donné, de communiquer avec telle autre qu’elle voudra, située n’importe où dans l’espace ou le temps, après qu’on aura retrouvé les liens qui nous unissent les uns aux autres et dont le magnétisme et la télépathie rattachent actuellement les premiers fils épars.
Ainsi, je sus, grâce à cette intuition du dormant, qu’une clameur étrange avait été poussée. Après de longues années je reconnus la nature et le sens exact de cette clameur; mais je la donnerai plus loin, telle qu’elle m’apparut à mon réveil, et que je la notai dès le lendemain, au moment où j’ignorais tout de ma famille, de mon enfance et de mes origines. Je n’aurais du reste pas osé rapporter ce détail presque enfantin, mais significatif, si je n’étais à même de le prouver d’une manière irréfragable.
Il y eut quelque confusion dans les événements subséquents, ainsi qu’il arrive parfois aux endroits les plus importants des songes, car la raison nocturne a bien des détours ignorés. Mais je revois distinctement qu’une femme m’apparut, extraordinairement nette, à l’exception du visage, où des traits, en tout semblables à ceux d’Annie, luttaient et se mêlaient sans interruption avec d’autres traits d’une indéfinissable impression, que j’appellerai, peu approximativement, «de réticence, et à la fois implicite et virtuelle» (et ce visage, je le reconnaîtrais néanmoins sans hésitation, «mais uniquement, je pense, durant la nuit»; au surplus, il vaut mieux ne pas approfondir ces interpénétrations d’identité dans les songes). Je me rappelle ensuite que je fus arraché à l’eau du puits par un geste analogue à celui d’Annie à la fontaine, «en considérant uniquement le reflet de ce geste, c’est-à-dire, qu’il me sembla être sauvé par un bras nu qui sortait de l’eau». Et après une incolore lacune, je me trouvai tout à coup en plein air, sous un ciel de pluie, d’orage et de soir, et celle qui m’avait sauvé, et qui m’embrassait «en me parlant une langue que je ne comprenais plus», m’emportait le long de rues et de quais éclairés.
En cet endroit, je note une exception assez bizarre aux habitudes du songe: «c’est que je vis une partie du paysage que je traversais». Il faut observer, en effet, que le paysage du sommeil est «presque toujours utile», en ce sens qu’il n’existe qu’autant qu’il fasse partie intégrante de l’action, et au fur et à mesure de cette action. Il est sobre en outre comme un décor de Shakspeare, et les personnages n’ont que le morceau de terrain strictement nécessaire à leurs évolutions, tandis que ces fragments d’entours indispensables accompagnent le drame pas à pas. C’est ainsi qu’en un rêve où j’étais poursuivi par une pullulation de serpents blancs, je vis s’élever successivement devant moi, les taillis, les touffes de plantes et les haies au travers desquelles je passais pour leur échapper, sans avoir une vision d’ensemble de la plaine où je fuyais. Une autre fois (mais cet exemple est néanmoins d’«une nature différente», et l’égoïsme du dormeur n’est pas «ici» la cause de l’annulation du paysage), ayant acheté un très vieux château, et ne parvenant pas--à cause de l’une de ces impossibilités arbitraires du rêve--à me rendre compte de l’étendue du domaine, je montai sur un grand arbre, pour jeter de là un coup d’œil sur le parc; mais, à mon insu, tout le terrain s’élevait avec moi, et il me fut impossible d’apercevoir quelque chose au delà de l’avenue où j’étais. A part ceci, il peut arriver toutefois, que le paysage serve de «leitmotiv», à quelque acteur, et que celui-ci se présente avec le milieu où il se meut à l’ordinaire; par exemple, un forgeron apparaîtra parfois avec sa forge, un malade avec son lit, un horticulteur avec sa serre, sans que ces accessoires subtils encombrent l’action ou le théâtre nocturne. Mais je doute des songes descriptifs et des sites où le dormant n’est pas mêlé, et cependant, ce que j’entrevis n’agissait pas en ce dernier épisode.
C’était un paysage comme celui qu’un homme effrayé regarde; un ciel de cyclone où une lune se révélait par intervalles, des quais et des canaux d’eaux noires, margés d’arbres très vieux et bouleversés, des ponts-levis dressés comme des bras de terreur, de petites maisons à pignons avec des poulies aux lucarnes, une multitude de barques avec des lanternes, mais surtout (car il se peut que les précédentes apparitions aient été éveillées depuis, tandis que cette dernière est d’une inquiétante et inébranlable certitude), deux moulins noirs, l’un, aux ailes titaniques et immobiles, et l’autre, un peu en arrière, dépouillé, sombre, nu, abstrait, et sans ailes, et énormes tous deux, énormes et hauts comme des tours à l’angle de la ville, oppressaient une violente et ténébreuse touffe d’arbres extrêmement grands et anciens.
Au détour d’une rue antique, je fis un effort pour revoir encore ces deux extraordinaires témoins, et, avec ce déséquilibre des mouvements et cette absence de mesure ordinaires au sommeil, en me retournant, je heurtai le fer du lit et je m’éveillai.
En cet état spécial entre la veille et le sommeil, qui est comme l’entr’acte des songes, et où la volonté renaît un peu, j’essayai d’analyser ma vision et de la fixer ainsi dans un demi-réel, car la mémoire du sommeil est inexplicablement fugace et fragile, et tandis qu’on peut se rappeler indéfiniment et exactement telle pensée ou image, «créée pendant le jour», les images des songes, alors même qu’on a eu soin de les établir nettement au réveil, et de les acclimater ainsi dans la vie diurne, ne se laissent pas évoquer plus de deux ou trois fois, et à chacune de ces évocations elles s’affaiblissent jusqu’à confluer en une mort indistincte, comme si on les entrevoyait à travers quelque verre grossissant qui s’éloigne outre mesure. Je ne m’attarde pas à cette énigmatique anomalie de la mémoire, elle n’eut pas entièrement lieu, du reste, dans le rêve en question, et le lendemain et depuis, je pus éveiller assez minutieusement tous ses souvenirs.
Annie, ce lendemain qui était un samedi, allait rejoindre Walter à New-Haven, sans avoir eu le temps de me dire adieu. Elle devait revenir le mardi suivant, mais elle ne revint plus. Je lui écrivis ce jour même une lettre, où je lui parlais incidemment de ce rêve auquel elle me semblait si ineffablement mêlée. Je traduis littéralement de l’anglais, en omettant simplement les propos inutiles ou inefficaces.--On me pardonnera, j’espère, la gaucherie de cette traduction, car il importait de rendre «verbatim» le texte américain qui m’a été restitué et que j’ai conservé par devers moi.
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... «A propos, j’ai rêvé de toi, Annie, mais ô, d’une étrange, étrange toi! Sache d’abord que je me noyais au fond d’un insondable puits; alors vint une très vieille femme regarder dans le puits, en levant les bras, et en exclamant une incompréhensible phrase en fort mauvais anglais: «The kind is in the pit! the kind is in the pit![1]» ou une chose analogue.
[1] «Kind» en anglais, genre, espèce, ou l’adjectif: bon, bienveillant, etc.
«Qu’est cela?--Après vint une autre femme, semblable à toi, Annie, ou du moins, une presque en tout semblable à toi, sauf quant au visage qui était bien plus triste. Alors toi, ou elle, m’as tiré de l’eau, en te penchant sur le puits comme tu fis vendredi soir à la fontaine, et tu m’emportas en tes bras (moi si grand et si lourd cependant) dans une ville que je n’avais jamais vue auparavant, et où, à droite, il y avait une vieille forêt de très hauts arbres, et au delà, deux effrayants, effrayants moulins à vent, «tels qu’il n’en existe pas ici», et dont un absolument sans ailes...»
L’enveloppe de cette lettre (elle n’adhère malheureusement pas à la lettre même, mais l’écriture est si parfaitement identique, que nul doute n’est possible), porte le timbre vert des États de l’Union. Il a été oblitéré à Boston, le 25 octobre 1880, 11. a. m. A la réception à New-Haven, un timbre humide a marqué: «New-Haven, Wharf 25/10.80. 4 n.» Je mets ces deux pièces à la disposition de ceux que cet événement psychique pourrait intéresser. J’ai été obligé d’effacer sur l’enveloppe, le nom patronymique d’Annie, et de découper l’angle gauche de la lettre, car il portait en exergue le nom entier de Mrs. W.-K., avec sa devise: «At last shut to fears» (enfin close aux peurs), que je ne me suis jamais expliquée.
Je passe à présent bien des années, des tristesses et des pièges, sans relations avec le sujet actuel, et j’arrive ainsi au moment où j’atteignis enfin ma majorité.
Vers cette époque,--j’avais quitté le morne orphelinat, et je veux désormais garder le silence sur tout ce qui concerne Mrs W.-K.,--vers cette époque, je reçus de Hollande, par l’intermédiaire du recteur de cet orphelinat, un volumineux envoi, comprenant des comptes de tutelle minutieux et compliqués, les procès-verbaux des délibérations du conseil de famille, des titres de propriété et de rentes, et une foule de papiers divers et anciens.
Il était de règle, en la maison que je venais d’abandonner--afin de sauvegarder toute égalité et d’écarter tout leurre d’avenir, et à moins de quelque incident inévitable, comme ce qui eut lieu pour Walter,--de ne révéler aux orphelins quoi que ce fût, au sujet de leurs familles et de leurs antécédents.
Je fus donc singulièrement étonné, à l’examen de cet envoi, d’apprendre que j’étais Hollandais, et maître d’une fortune assez importante; c’est plus tard seulement que je sus à la suite de quelle négligence et de quels mauvais vouloirs, j’avais été délaissé au fond du Massachusetts, mais ces détails n’ont aucun rapport avec le récit d’aujourd’hui.
J’ai dit tout à l’heure «à l’examen de cet envoi», malheureusement cet examen fut plus tardif que je n’aurais voulu. J’ignorais complètement le néerlandais, et à Salem où j’étais retourné, je me mis vainement en quête d’un traducteur. Je résolus alors d’apprendre une langue qui s’était si subitement décelée maternelle, et grâce à l’anglais, et surtout à l’allemand que je possédais, je fus à même, au bout de deux ou trois semaines, de lire assez couramment les pièces les plus importantes.
Une nuit, en feuilletant ainsi une liasse de papiers au timbre colonial de Java, je tombai,--graduellement en proie à une crise d’étonnement et d’effroi,--je tombai sur la brève et d’ailleurs très simple, mais pour moi, pour moi seul, vraiment insolite et incroyable lettre suivante, écrite de la main de ma mère, et dont l’influence a réellement et à jamais déplacé l’axe de ma vie. Je traduis mot à mot du hollandais, en omettant, comme tantôt, tout ce qui n’est pas essentiel.
Utrecht, 23 septembre 1862.
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