Part 9
--En ouvrant les cartons de votre mari, j’y ai trouvé ces plans. Ce sont des projets, extrêmement intelligents et ingénieux, dressés pour des travaux secondaires, dont il avait déjà préparé les bases, et qui se continueront à mon compte. Il est de toute justice que je vous en verse une rétribution approximative.
Il avançait cinq billets de mille francs vers Madeleine. Il surprit chez la jeune femme un léger sursaut, comme l’esquisse d’un recul, et expliqua nettement:
--Ce n’est pas une aumône, madame Airvault, mais une rémunération légitime, due au talent et au labeur de votre mari. Il serait malhonnête à moi de profiter de ces esquisses, sans vous les acheter.
Ainsi convaincue, elle prit possession des papiers bleus--avec un respect et un attendrissement recueillis--ainsi qu’un legs inattendu, venant de l’être cher entre tous.
A cette faible somme se bornerait sans doute l’héritage du défunt.
En effet, la compagnie d’assurances allégua l’équivoque pour se refuser au paiement immédiat de la prime.
Un représentant de cette compagnie, quinteux, bilieux et rechigné, ne se contenta pas d’exposer les stricts règlements, mais jeta, sans ménagement, à la veuve des suppositions insultant la mémoire d’Airvault.
--Un homme ne donne plus signe de vie... Il peut quand même être vivant.
--Quoi! Mais...
--Mais?... Est-ce qu’un scandale, récent et retentissant, n’avait pas montré l’exemple d’une disparition simulée. Tout le monde s’y était laissé prendre, quelque temps, grâce à une mise en scène habilement réglée. Le fait se passait en France. Le subterfuge avait été bientôt éventé. Mais que de facilités pour pratiquer pareil stratagème entre les Andes et le Pacifique!
--Monsieur! Un tel outrage!...
--Madame, je parle affaires. Inutile de se fâcher! Il fallait seulement établir qu’une chose, jugée extravagante a priori, appartient néanmoins au domaine du possible!
Madeleine, atterrée, n’en voulut pas écouter davantage et se retira, un poignard en plein cœur.
Cette angoisse nouvelle était cent fois pire que l’affliction du sacrifice. L’abominable doute allait-il désormais obscurcir de noires vapeurs l’image bien-aimée?
Le docteur Davier, auquel elle se confia, s’éleva avec énergie contre la cruelle suggestion.
--N’admettez pas cela un seul instant! Vous avez eu affaire à une brute! Tenez-vous-en aux appréciations si justes de M. Vielh. Ne laissez pas ternir le souvenir d’un brave et charmant mari, qui vous aima d’un amour profond. Il suffisait de l’entendre prononcer votre nom pour être édifié sur l’affection qu’il vous vouait.
Médecin de la compagnie d’assurances, Davier essaya d’intervenir auprès d’autorités plus hautes que le grincheux employé. Mais le chef--avec une courtoisie aussi impeccable que la raie partageant ses cheveux plaqués--répéta les objections de son subordonné: les statuts étaient formels.
--La mort dudit Airvault peut sembler évidente à ses amis. Mais nous, hommes positifs, nous devons examiner soigneusement les circonstances. Un individu conclut avec nous un contrat. Il est jeune, robuste, mais il part au loin; il désire prémunir la famille qu’il laisse en Europe. Rien que de judicieux dans cette prévoyance. Quelques mois après son arrivée au Chili, plus personne! On veut croire qu’il a succombé dans une catastrophe! Peut-être est-ce vrai. Mais aussi n’a-t-il pu profiter des événements opportuns pour laisser supposer sa mort, et, tout en assurant un petit patrimoine à sa femme et à sa fille, se libérer des liens anciens pour commencer une vie nouvelle sur un autre continent?
--Mon cher monsieur, tout positif que vous vous vantiez d’être, je vous reconnais une imagination de romancier.
--Du tout! La vie réelle fourmille de pareilles histoires! Mon raisonnement s’appuie sur la connaissance de la faiblesse humaine. Votre protégé était empêtré d’antécédents fâcheux.
--Oh!...
--Fut-il, oui ou non, inculpé de vol?
--A tort! Ce fut démontré! Une ordonnance de non-lieu a été rendue.
--Une ordonnance de non-lieu n’a pas la valeur justificatrice d’un acquittement, rendu après débats publics. Votre homme restait donc sous la main de la justice. Il a pu trouver une occasion inespérée d’échapper à cette emprise et de refaire son existence. Qui sait si une belle signora? Hé! hé!...
--Rien ne nous donne lieu de supposer une fugue! repartit assez froidement le médecin, crispé par la voix huileuse et les petits ricanements satisfaits. Airvault, de l’aveu de son patron, travailla comme quatre pendant son court séjour au Chili, et il s’était fait hautement estimer dans la société française, là-bas.
--Mon cher et honoré docteur, je ne vous empêche nullement de continuer, vous aussi, votre estime au supposé défunt. Mais, dans l’état de choses actuel, les quarante mille francs de prime resteront consignés jusqu’à ce que lumière soit faite. Croyez bien que si j’en avais le pouvoir, j’essayerais de fléchir la rigueur du règlement--ne fût-ce que pour vous être agréable.
Le docteur Davier sortit de cet entretien étrangement déprimé.
Il se laissa emporter par l’auto, sans accorder un regard aux grâces de la route. Pourtant les sites de l’Ile de France, dans la tonalité lilas et fauve de cette fin d’octobre, déployaient leur harmonie puissamment séductrice.
Mais l’âme, facilement pénétrée d’ordinaire par la poésie de la nature, demeurait insensible et fermée, comme retirée en elle-même. Et, dans ce refuge intérieur, elle se repliait, encore frémissante, devant le voile jadis abaissé et maintenu rigide.
La pensée osait-elle un mouvement, aussitôt elle se trouvait entraînée dans un cycle resserré, monotone, aux aboutissements immuables: «Si l’innocence d’Airvault, en temps utile, avait été pleinement et clairement démontrée, moins de préventions et de suspicions se dresseraient maintenant, incitant à la défiance. La veuve et l’orpheline ne se trouveraient pas en butte à ces difficultés misérables.»
Appuyé aux coussins de sa voiture, ainsi rêvait le docteur Davier, tandis que défilaient, rapidement, les faubourgs, les villages de la banlieue. Sans répit, une voix triste et basse, soufflant on ne sait d’où, se mêlait au bruit du moteur, répétant cette injonction pressante: «A toi de réparer l’injustice! A toi! A toi! C’est ta tâche!»
En arrivant chez lui, le médecin s’enferma dans son cabinet, rédigea une longue lettre destinée à la Suisse, et eut soin de la porter lui-même à la poste.
Quand il rentra, à l’heure du dîner, Stany, installé dans le boudoir de sa sœur, grillait des cigarettes avec béatitude.
Le jeune homme, depuis quelques semaines, rectifiait ses allures excentriques pour se transformer en gentleman d’aspect sérieux. Une société financière de récente création utilisait sa preste jactance--et surtout le nom à particule gravé sur sa carte--pour l’envoyer comme «rabatteur» chez les petites gens, toujours en peine de placements sûrs.
Stany se félicitait de cette situation qui lui permettait d’agréables déplacements. Sa mission l’amusait infiniment. Il jonglait maintenant avec les chiffres, de façon à étourdir la raison des auditeurs. Sa faconde atteignait l’éloquence pour dépeindre les entreprises grandioses qui assureraient aux avisés, sachant saisir l’occasion, monts d’or et merveilles de terre promise.
Allongé dans un fauteuil, il décrivait son procédé, au grand divertissement de sa sœur:
--Tu comprends! Il faut infiniment de doigté! Pas d’emphase d’abord: un préambule simple, engageant, à la fois cordial et retenu. Un exposé net comme une leçon de géographie, mais bourré de citations scientifiques et de termes de bourse. Le gogo boit cela comme une limonade. Puis le discours s’élève vers les hauteurs sublimes. Nous grimpons de roc en roc! J’arrive à la caverne où se cache la Fortune, hissée sur sa roue, prête à déverser sa corne d’abondance. A cette apparition magique, fasciné, subjugué, le bonhomme que je travaille ne saurait plus me refuser sa signature. Autant d’empoché!
Fulvie riait aux éclats.
--Mon cher, tu me sembles avoir trouvé le filon! Stanislas Bouche-d’Or! Crois-tu un peu à ce que tu racontes?
--Oh! cela, c’est autre chose! répliqua Stany avec flegme. Il m’est recommandé de «prêcher». Mais on n’exige pas que j’aie la foi!
--Alors, permettez-moi de vous dire mon opinion, bien qu’elle n’importe guère! interrompit le docteur Davier. Vous faites là métier d’attrapeur!
--Non! de trappeur! corrigea très gentiment Stany, rallumant une cinquième cigarette. Que voulez-vous! J’ai un tempérament de chasseur. Atavisme! Ne pouvant courir le loup et la grosse bête, je chasse pauvrement, piètrement, au miroir! Il faut être de son époque! Il y eut la période du renne et du mammouth, maintenant...
--Nous en sommes au règne du muflisme! définit le médecin, ouvrant un journal.
Mais Loys entrait, râclant le tapis de Savonnerie des roulettes mal dégrossies d’un cheval de bois.
--Regardez-moi ce futur cavalier et son impétueux palefroi! s’écria Fulvie, tendant les bras à son fils.
Sans se laisser distraire par ces agaceries, le garçon, en ligne droite, se dirigeait vers son père.
--Mon petit amour! murmura Davier, s’inclinant vers la tête brune aux frisons légers.
Appuyé à son genou, l’enfant le buvait du regard avec une adoration muette. Et, sous la caresse de ces yeux frais, de suaves effluves s’épandaient dans le cœur paternel.
--Décidément, quand vous êtes là, personne n’existe plus pour lui! constata la mère, piquée.
L’annonce du dîner fit heureusement diversion. Davier, la pensée absente, laissa le frère et la sœur causer à leur guise sans se mêler à l’entretien.
--Des obsessions professionnelles qui me poursuivent! s’excusa-t-il, comme sa femme lui reprochait aigrement son mutisme.
Et il continua de s’abstraire. En esprit, il suivait la lettre qui cheminait vers les Alpes.
La réponse lui parvint dans le plus bref délai, ainsi qu’il l’avait demandé. Le jour même, le docteur se rendait à Saint-Germain-en-Laye, dans la petite maison où Madeleine était revenue, lorsque la rentrée des classes avait rappelé Raymonde.
--Mme Airvault, vous vous êtes engagée à m’obéir--ou plutôt à suivre mes avis de confiance. Voici l’heure de vous exécuter. Rassemblez, sans un instant de retard, ce qui vous appartient, et dès demain vous reprendrez la route de Lézins.
Effarée, elle se récria.
--Docteur, y songez-vous! Je ne suis plus en mesure de payer l’hospitalité du sanatorium. Les cinq mille francs donnés par M. Vielh doivent être consacrés à l’éducation de Raymonde.
--Tranquillisez-vous à cet égard. Je...
--Docteur, je crois comprendre... Non, non!... Je ne veux pas que votre générosité aille plus loin que le don de votre temps et de vos soins! C’est déjà trop.
--Ne vous agitez pas ainsi, et ne me coupez pas la parole avant que je me sois expliqué entièrement, s’il vous plaît! Voici l’hiver qui s’annonce. Cette maisonnette, très gentille, j’en conviens, est située en contre-bas dans un fond humide. J’appréhende pour vous les brumes perfides de la mauvaise saison. J’ai donc correspondu, à votre sujet, avec mon collègue de Lézins. Mis au courant de la situation, il a trouvé une solution ingénieuse: je viens vous la proposer. Vous vous êtes fait apprécier là-bas. On vous y verrait revenir avec plaisir. Vous êtes en état maintenant de surveiller la lingerie, la bibliothèque, l’ordonnance des salons, de causer un peu avec les pensionnaires anglais. Le docteur Aubert estime que quatre heures, chaque jour, de ces occupations, compenseraient, au delà même, les frais de votre nourriture. Le reste du temps, vous le passeriez au soleil, sur la bienheureuse chaise-longue. J’ajoute que Mlle Duluc, pressentie, consent volontiers à diminuer d’un tiers la pension d’une élève, sujet d’avenir, qui fera honneur à son institution.
--Je comprends à peine... Ou plutôt je comprends que tout le monde s’entend pour nous obliger! murmura Madeleine, le cœur gonflé. Si j’étais fière comme autrefois, je souffrirais de me savoir... l’objet de la pitié générale. Aujourd’hui tant de bonté m’étonne... et me fait du bien... Mais je vais encore me séparer de ma fille! Ah! cela, c’est l’arrachement, la douleur sans nom!
--Votre premier devoir maternel, en ce moment, est d’achever votre guérison et de laisser votre enfant travailler en toute quiétude. Il n’y a pas de meilleure manière pour vous préparer, à l’une et l’autre, un avenir tranquille que votre mutuelle affection embellira.
La logique de ce raisonnement s’imposa au bon sens de Mme Airvault. Réprimant son chagrin, docile et résignée, elle s’embarqua, le lendemain soir, à la gare de Lyon, escortée jusqu’au wagon par Raymonde et Évelyne, qui, sur son instante sollicitation, avait été admise à accompagner son amie sous la garde du docteur.
Et la voyageuse emporta dans son exil, suggestive de courage et d’espoir, la vision des deux jeunes figures, et de l’homme respecté qui représentait à ses yeux un émissaire de la Providence, la Sagesse et la Bonté incarnées,--en un mot, la Loi et les Prophètes!
TROISIÈME PARTIE
A PAS LENTS
I
Vevey, 12 septembre 1919.
«Amie chérie,
«Aujourd’hui sonnent mes dix-neuf ans. Et, pour fêter l’anniversaire, tout m’est sourires et joies.
«D’abord à l’aube, ce matin, j’ai pu embrasser ma chère petite mère.
«Ensuite, cette aube qui s’épanouit en pleine lumière, c’est sur la terre suisse que je l’admire. Ce qui me rappelle que les hostilités sont enfin closes! Le monde va respirer! Et il me semble que la nature même reflète la quiétude rendue à l’univers. Je t’assure que les Dents du Midi, à cette heure, paraissent animées d’une humeur espiègle et jouent à cache-cache à travers les dernières brumes matinales.
«Où et quand te parviendront ces joyeusetés, ma Lynette?
«Peut-être es-tu lancée déjà dans l’excursion de vacances que préméditait le docteur--sans en avoir encore déterminé le but--lorsque je suis partie de Saint-Germain-en-Laye pour rejoindre maman et miss Marwell?
«Où que vous soyez, quand t’arrivera ce billet, dis bien à ton cher père que je ne goûte pas un agrément sans reporter vers lui ma reconnaissance.
«Qu’il ne se récrie pas, suivant son habitude, quand j’entonne mes hymnes de remerciements! Mais si je remonte vers l’origine de mes chances... alors, alors, il me faut, de toute nécessité, inscrire son nom!... Oui, comme dans la vieille chanson: «Le feu ne veut pas brûler le bâton, le bâton ne veut pas battre le chien,» etc...
«N’est-ce pas en suivant ses instructions que ma mère chérie raffermit sa santé? N’est-ce pas à Lézins, où il la persuada de séjourner encore une année, qu’elle connut cette délicieuse miss Daisy Marwell, qui, obligée aux mêmes précautions, la prit pour compagne et lui permit de mener, sous des cieux cléments, une existence aussi douce que le permettaient les horribles cahots de la guerre?
«Et c’est grâce à miss Marwell que, depuis cinq années, je puis passer trois semaines de vacances, près de maman, dans une intimité charmante.
«Miss Marwell est une fée, et mon tuteur, un saint! Comment ne pas s’estimer bénie quand on est gratifiée de tels patronages et qu’on possède un petit ange de vitrail pour amie?
«Mille baisers, Lynette, dont tu donneras une part au gent Loys! Il ne manque que toi à ma félicité de ce matin! Du moins ai-je voulu t’évoquer!
«Ton démon familier,
«RAYMONDE.»
L’épistolière ferma vivement l’enveloppe, bondit sur ses pieds, et saisit le feutre léger déposé sur le guéridon. Le soleil, le lac, les palmiers du jardin, les hirondelles, tout l’appelait au dehors. Quatre à quatre, elle descendit un étage et tambourina doucement à une porte.
--Rosalinde!
--_Come in, darling!_ répondit une voix claire et rieuse.
Le panneau poussé, Raymonde aperçut, contre la fenêtre, sa mère, penchée vers une table où s’éparpillaient des cartes illustrées et des feuillets.
--Je dérange! Pardon! Je m’en vais!
Mais, d’un vaste fauteuil, couvert de cretonne à ramages, la voix rieuse s’éleva, entre des volutes de fumée bleuâtre, fleurant une fine odeur de tabac oriental.
--Plaignez votre maman, Rosalinde! J’avais le cerveau débrouillé, au réveil! Alors nous en sommes à la douzième lettre! Tante Daisy devait beaucoup de réponses. Mme Airvault va prendre en grippe les Marwell de toutes les générations. Si mes yeux étaient moins mauvais, je n’abuserais pas ainsi de sa complaisance!
--Et que ferais-je alors? dit Madeleine affectueusement. Vous vous ingéniez à m’éviter toute peine.
--Eh bien! darling, à mon exemple, vous apprécieriez le far niente! Far niente! Il faut avoir vécu en Italie pour comprendre ce délice. Far niente! Boire le soleil, s’engourdir, ne plus penser! Presque le nirvana!
Et miss Marwell éclata de son joli rire, si juvénile qu’on s’étonnait de voir des cheveux de neige à la créature fantastique, frêle et mignonne, qui jetait ces trilles perlés.
Raymonde s’approcha et baisa respectueusement la main fluette, pendante sur la cretonne fleurie.
--Far niente! Je doute, princesse Titania, que vous vous donniez souvent ce loisir, car cessez-vous jamais de chercher quel bienfait commettra cette main-là?
--C’est la gauche! Elle n’est utile qu’à manier la fourchette et à tenir le violon! s’écria miss Marwell. Ah! _my dear_, j’ai pitié de vos jambes, trop souvent au repos, entre nous! Exercez-les en portant ce fatras à la poste! Vous avez une grande heure libre jusqu’au lunch! Mais...
Raymonde, rappelée par ce mot, s’arrêtait sur le seuil:
--Mais, recommandait emphatiquement miss Daisy, n’écoutez ni Faust, ni Don Juan, s’ils se trouvent sur votre passage et vous proposent leur bras!
--Si! J’écouterai pour répondre: Messeigneurs, bien obligée je vous suis! Mais on voit bien que vous sortez d’un autre siècle! Vous êtes des vieux messieurs très démodés. Les hommes et les femmes ne se donnent plus le bras que dans les cortèges de noces, ou pour passer du salon dans la salle à manger. Et dans la rue, je préfère de beaucoup marcher à mon pas!
Là-dessus, la jeune fille esquissa une bouffonne révérence, qui redoubla l’hilarité de miss Daisy, et elle sortit, suivie par le regard tendre et heureux de sa mère.
Raymonde eut vite fait de traverser le jardin et de gagner le quai; là elle ralentit son allure. Pouvait-on se rassasier du tableau où s’épandaient encore les douceurs de l’été?
Les voiles triangulaires, les cygnes, les mouettes, éparpillaient des blancheurs errantes entre l’azur du ciel et celui du lac. Et pour cerner l’horizon, les montagnes dressaient des crêtes déchiquetées, transparentes comme du cristal, tandis que les hauteurs plus proches de la rive découpaient les lignes sévères de leurs pentes, boisées ou rocheuses.
Les rues de la vieille ville, qui gardent si heureusement un archaïsme local malgré les inévitables transformations modernes, intéressaient aussi la flâneuse. Elle se complut à muser quelque temps entre les éventaires fleuris du grand marché. Cependant, les lettres englouties dans une boîte, Raymonde biaisa de nouveau vers le lac, attirée irrésistiblement par la magie de l’eau et des mouvants mirages.
Une grande paix l’enveloppait--la paix heureuse où la pensée se tait, voluptueusement inerte. Tout ce que son regard rencontrait l’amusait, lui paraissait aimable et ami, même le voiturier jovial charriant des futailles, même ce chien jaune assoupi devant une porte, ces pigeons, ces moineaux, mendiants de terre, et les hardies corsaires ailées, les mouettes, poursuivant de leurs tourbillons et de leurs cris rapaces le steamer qui s’éloignait de la Tour-de-Peilz, sous un panache de fumée.
Chaque ombre des nuées variait la scène, faisant courir des frémissements colorés sur les cimes et les eaux profondes. Raymonde s’accouda au parapet, ravie dans sa contemplation. Des gens passèrent, d’autres s’approchèrent, sans qu’elle daignât y prendre garde. Tout à coup, elle tressaillit violemment. Une voix lui soufflait à l’oreille:
--Ne mange pas tout le paysage avec tes énormes yeux, gourmande! Laisses-en pour les autres!
--Évelyne! cria-t-elle, dans l’émerveillement d’un prodige.
C’était bien le délicieux visage, nimbé d’or fin, qui frôlait sa joue! Et le petit Loys déjà lui tiraillait énergiquement le bras.
Raymonde, interdite, en se détournant, ne découvrit pas ceux qui eussent pu accompagner le frère et la sœur, c’est-à-dire M. et Mme Davier, mais deux grandes fillettes, grimaçantes et rougissantes, Mariette et Suzie Desroches, et un jeune homme, brun de cheveux, bronzé de peau, portant à la boutonnière le ruban vert et rouge de la croix de guerre, qui se tenait droit et sérieux durant l’accostage.
--Je viens de t’écrire, Évelyne! Cinquante centimes de perdus! Comment te trouves-tu ici sans crier gare?
--Par le bon plaisir de nos papas docteurs, qui ont voulu visiter certain ami de la Faculté de Lausanne! Je crois, entre nous, qu’ils étaient enchantés de mettre le pied hors des frontières!
--Et nous donc! firent les petites Desroches.
--Alors, par faveur grande, malgré les passeports exigés, les marmots des deux familles ont été admis à visiter les bords du Léman, pendant quatre jours. Oh! ajoutait Évelyne, suis-je étourdie! Le plaisir de la surprise me fait négliger l’étiquette! Au fait, M. Valentin Clozel a peut-être déjà rencontré Mlle Raymonde Airvault chez notre amie commune, Mme Forestier?
--J’ai eu cet honneur! dit le jeune homme, s’inclinant.
--Je m’en souviens, en effet! murmura Raymonde, répondant au salut.
Un carillon annonçait midi. La jeune fille laissa dans le vague les réminiscences:
--Ah! mon Dieu! l’heure du lunch! Je devrais être rentrée! De quel côté vous dirigez-vous?
--Nous sommes descendus à l’hôtel proche du débarcadère. On le voit d’ici...
--L’hôtel de la Grande-Bretagne? Mais c’est le nôtre.
Au lieu de se réjouir, les deux jeunes filles parurent également embarrassées. Le nuage qui ternit les grands yeux noirs obscurcit les tendres prunelles bleues.
La coïncidence--sur laquelle s’extasiait le petit Loys--menaçait de devenir gênante. Mme Davier se trouverait certainement au déjeuner. L’expectative d’une confrontation avec la femme, hostile et dédaigneuse, qui pouvait humilier sa mère, glaçait la jeune fille jusqu’au creux des os.
Elle-même, dans le cours des dernières années, avait dû supporter, à diverses reprises, cette épreuve réfrigérante. Un allié inopiné l’avait soutenue, et facilitait la continuité de ses relations avec Évelyne, après que celle-ci fut sortie de la pension Duluc.
Loys, introduit par son père chez Mme Forestier, s’était pris d’amour tendre pour la vieille dame et le petit monde dont elle s’entourait. Raymonde Airvault, bras droit maintenant de Mlle Duluc, n’abandonnait pas la bonne voisine, et, les après-midi de jeudi, continuait d’animer les innocents divertissements. Le petit Loys se toqua de l’amie de sa sœur. Les critiques et les ironies maternelles ne le dissuadèrent pas de cet engouement intempestif. Force fut de laisser le garçonnet à sa passion.
Câlin et doux, mais de santé fragile et inconstante, le malheureux gamin devenait forcément impulsif et irritable. Loys était de ces oiselets débiles à qui toute bouffée d’air apporte une bactérie quelconque. Il semblait qu’un dieu malicieux eût voulu faire, du pauvre petit, un démenti vivant à la science médicale et à l’infaillibilité de l’hygiène.
Pâli par une récente fièvre de croissance, Loys gambadait près de Raymonde, au centre du groupe qui, sans empressement, s’acheminait vers la grille de l’hôtel.
--Ah! veine! s’exclama le garçon, une charmeuse d’oiseaux!
Une personne menue, habillée de laine blanche, debout devant le parapet, lançait du pain aux cygnes, environnée de piailleries aiguës et d’un tournoiement de longues ailes souples.
--Miss Marwell! avertit Raymonde à demi-voix. Ne dirait-on pas un Reynolds, avec ces beaux cheveux poudrés à frimas, ce profil délicat et ce collier de velours noir!
Puis, entraînant Évelyne: