Derrière le voile

Part 8

Chapter 83,686 wordsPublic domain

--Raymonde, oui, votre maman se met en route pour venir ici! Il faut que sa petite fille la soutienne, vous m’entendez bien! dans une épreuve qui est cruelle pour vous deux! Rappelez-vous que Dieu afflige souvent ceux qu’il aime!

L’enfant, effarée, fixait sur sa maîtresse des prunelles immenses, vides de pensées. Mlle Duluc joignit les petites mains entre les siennes, et dit gravement:

--Prions Dieu, Raymonde! Prions pour qu’une âme qui vous est bien chère trouve la félicité et le repos éternels. Dites après moi: Notre Père qui êtes dans les cieux, bénissez le père que vous m’aviez donné et que vous rappelez près de vous!

--Papa! Oh!

Un cri rauque de bête blessée. Le corps mince plia en arc, la tête pendant en arrière.

Le docteur enleva l’enfant dans ses bras, l’étendit sur le divan. Mlle Duluc courut chercher du vinaigre, des sels, de l’eau de Cologne. Mais la syncope évitée, des sanglots déchirants se firent jour, si violents, si pressés, qu’ils semblaient devoir briser la poitrine haletante.

III

Le surlendemain, Raymonde de nouveau était appelée au salon de Mlle Duluc. Une femme, dont le chapeau et les vêtements portaient la poussière d’un long voyage, se leva à son apparition. D’un élan, la fillette tomba sur la poitrine de sa mère.

--Oh! dis, dis, maman! ce n’est pas possible!

--Tous les malheurs sont possibles pour nous! murmura Madeleine.

Mais ces mots amers s’étouffèrent dans l’embrassement frénétique qui maintenait sa fille contre son sein.

Enfin, elle atteignait donc cette consolation suprême, vers laquelle convergeaient uniquement ses désirs, durant l’interminable trajet: envelopper de ses bras la petite créature née de ses entrailles. Dans le désastre où tout sombrait, l’infortunée ne gardait plus de vivant en elle que l’instinct maternel.

Mais si grand, si chaud était cet amour, où s’épandait son être, pour ainsi dire, que Mlle Duluc, présente à la scène, vibrait de tous ses nerfs devant l’enlacement pathétique de ces deux douleurs: la mère et l’enfant.

--Maman, oh! ma maman chérie! Je ferai tout, tout, près de toi pour remplacer papa en ce que je pourrai! balbutiait Raymonde (et son cœur sincère s’exhalait dans ces effusions). Mais après tout, est-ce bien vrai, cette chose affreuse? Ça s’est passé si loin! Ce n’est peut-être pas sûr! Dis, si ce n’était pas vrai, pourtant!

Madeleine, d’un hochement de tête, repoussa la velléité d’espoir. En quelques phrases sans lien, elle relata péniblement les simples et tragiques péripéties.

Une dépêche de M. Vielh--l’architecte de Paris dont Raymond faisait exécuter les plans à Talca--parvenait, quarante-huit heures auparavant à Lézins: «Reçois nouvelle décès d’Airvault. Regrets sympathiques.»

Quand ce pli lui fut remis, Madeleine demeura assommée, stupide, se refusant à croire que si peu de mots continssent des vérités aussi atroces!

Puis elle avait bâclé ses bagages, comme dans la bousculade d’un incendie, songeant seulement à télégraphier au docteur Davier: «Mari décédé. Prévenir Raymonde.» Et elle n’était sortie de son hébétude réellement que dans le train qui l’emportait, à toute vitesse, vers la France.

M. Vielh, à Paris, l’avait reçue avec des égards pleins de commisération, sans lui fournir aucun éclaircissement, instruit lui-même par une dépêche concise, signée d’un contremaître et ainsi notifiée: «Airvault disparu, voyage. Catastrophe. Mort probable.»

Une lettre explicative allait suivre, vraisemblablement. Au surplus, par suite de cet événement déplorable, M. Vielh avancerait de quelques semaines son départ pour le Chili, primitivement fixé en août.

Ah! cette date d’août! Le départ en commun arrangé par Raymond, et dont toutes deux avaient anticipé la joie! Si souvent, l’enfant s’était imaginé les délices de la traversée, sa mère près d’elle, et l’approche, jour par jour, de ce débarcadère où sourirait, hélas! celui qui n’était plus! Le même regret amena, pour les pauvres femmes, une recrudescence de larmes.

Surmontant sa faiblesse, Madeleine achevait rapidement le récit de son entrevue avec le patron de son mari: rendu à Talca, M. Vielh promettait de tout mettre en œuvre pour connaître les circonstances dans lesquelles son malheureux employé avait trouvé la mort, et obtenir la constatation légale du décès, sans laquelle rien ne pouvait se régler.

Mme Airvault s’arrêta. Une sueur de fatigue et d’angoisse perlait à ses tempes, et de grands cernes se creusaient autour de ses doux yeux embués. Mlle Duluc devina les anxiétés que la malheureuse, le cerveau encore vacillant, hésitait à concevoir et qui ajouterait une harcelante torture au grand brisement moral. Les multiples embarras d’ordre pratique, qui suivent la disparition d’un chef de famille, allaient s’accroître, dans la conjoncture présente, de toutes les complications, causées par la distance, le mystère, le milieu étranger.

Saisie de pitié, l’institutrice, tout naturellement, songeait à la protection qui s’était maintes fois manifestée en faveur de l’enfant, et qui, certainement, saurait guider la veuve à travers les difficultés de la situation.

--Êtes-vous allée à Versailles prendre conseil du docteur Davier?

--Non! Je suis venue ici tout droit en quittant Paris.

--Voulez-vous que je téléphone? Peut-être le docteur se trouve-t-il chez lui! En tout cas, nous saurons à quelle heure il pourrait vous recevoir, ce soir ou demain, afin de ménager vos pas et vos forces.

--Oh! que de reconnaissance, Mademoiselle! Merci! Je n’ai plus une idée!

Mlle Duluc décrocha le récepteur et demanda la communication:

--Pour Versailles? Dix minutes au moins d’attente.

--Bien!

L’institutrice était demeurée en tiers aux premières minutes de la visite--craignant, pour la mère et la fille, une émotion trop violente: elle se tenait ainsi prête à les secourir, tout en les assistant de sa muette sympathie. Maintenant elle pensa qu’il serait discret de les laisser seules. Mais comme elle faisait mine de sortir, Mme Airvault, d’un geste effrayé, la retint par sa robe:

--Oh! restez, Mademoiselle, je vous en prie! Je n’ai pas l’habitude du téléphone! Et puis, la voix si faible, les oreilles bourdonnantes, je suis incapable de me faire comprendre et d’entendre moi-même.

--Ne craignez rien! Je passe seulement dans la pièce voisine et je reviendrai aussitôt que la sonnerie se déclenchera.

Quand Mlle Duluc rentra, au premier tintement, elle retrouva les deux femmes, unies comme elle les avait laissées, leurs cœurs se réchauffant au contact l’un de l’autre.

Dans l’appareil, une voix féminine, un peu sèche, demandait:

--Que veut-on?

--Madame, c’est Mlle Duluc, de Saint-Germain, qui désire parler au docteur, si c’est possible!

--Bonjour, Mademoiselle. J’espère qu’Évelyne n’est pas souffrante.

--Du tout! du tout! Rassurez-vous, Madame! Mais il y a ici, en ce moment, une personne qui a besoin des conseils du docteur, non pas tant comme médecin que comme ami. Et nous désirerions savoir à quelle heure elle doit se présenter.

--Mais à l’heure des consultations! de deux à quatre. Trop tard aujourd’hui! Au fait, demain est jeudi... le jour que le docteur se réserve maintenant à cause de votre élève, je le soupçonne. Mais si cette personne veut dire son nom, le docteur sera prévenu dès son retour et vous téléphonera pour fixer le moment qui lui convient.

La voix s’était adoucie en modulant ces explications, avec une intention de bonne grâce.

--Oh! madame, je vous en remercie vivement! répliqua Mlle Duluc. Il s’agit de la mère d’une de mes élèves, revenue de Suisse après l’annonce d’un malheur affreux, et qui souhaite les bons avis du docteur Davier: Mme Airvault!

--Quel nom dites-vous?

La voix lointaine s’exacerba avec une telle âcreté que la mère et la fille en perçurent les éclats discordants.

--Airvault! par un A! appuya Mlle Duluc, croyant s’être mal fait comprendre.

--Ah!

Un silence se fit après cette exclamation. Puis, brusquement, ces mots furent jetés, cassants comme une grêle de cailloux:

--C’est bien! On préviendra le docteur. Adieu, mademoiselle.

Mlle Duluc, étourdie par ce leste congé, réfléchit trop tard, en quittant l’appareil.

--C’est vrai! Je n’ai pas eu le temps de me concerter avec vous avant de répondre, Mme Airvault. Peut-être ne comptiez-vous pas rester à Saint-Germain aujourd’hui? On ne sait à quelle heure le docteur rendra réponse! Alors, que ferez-vous?

Madeleine, recrue de fatigue et de désespérance, eut un mouvement des épaules si résigné, si exténué, si abandonné à la destinée, que l’institutrice voua toute sa compassion à cette épave, palpitante et brisée.

--Ce que je ferai? murmurait Mme Airvault. Le sais-je? Les circonstances le commanderont. Je ne puis rien... qu’attendre le retour de M. Vielh et suivre la ligne de conduite que détermineront ceux qui veulent bien s’intéresser à nous.

Et comme pour répliquer à une objection qui ne lui était pas adressée, humblement, Madeleine ajoutait:

--Ce qui me tente le plus, ce serait de demeurer à proximité de ma chérie. Je ne suis plus dangereuse... Le docteur du sanatorium me recommande seulement d’accroître ma force de résistance. Hélas!

Le téléphone impérieusement lui coupa la parole. Mlle Duluc se précipita vers l’appareil. Et aussitôt son visage s’éclaira.

--Oh! docteur, que vous êtes bon!... Merci, merci!... Oui, oui, elle va vous attendre ici! A tout à l’heure!

--Vous avez compris, Mme Airvault? fit-elle, la communication achevée. Le docteur Davier, arrivé tout de suite après mon appel, remonte en auto et dans quelques instants, vous le verrez! En attendant, il est nécessaire que vous preniez quelque réconfort, ne bougez pas. Je vais vous faire apporter ici quelques aliments.

Du lait, des œufs, des confitures et des biscuits furent déposés devant Madeleine. La légère collation n’était pas achevée que le docteur Davier paraissait dans le petit salon.

Raymonde courut vers lui. Il frôla ses cheveux d’une caresse et tendit la main à la veuve qui, suffoquée d’émotion, essayait vainement d’articuler une parole.

Mlle Duluc entraîna son élève.

--Votre présence redoublerait l’attendrissement de votre mère. Laissez-la s’expliquer librement avec son médecin--dont le temps, d’ailleurs, est si limité.

Madeleine recommença son récit douloureux. Cette fois, ainsi que l’avait intelligemment supposé l’institutrice, elle vidait tout son cœur, en laissant sortir non seulement les regrets, mais les appréhensions et les effrois.

N’étaient-ils pas maudits? A peine respiraient-ils après la première commotion, et la riante espérance, saluée joyeusement, s’évanouissait dans le noir abîme! Et voici que se redressait, les griffes étendues, le spectre de la Pauvreté! Comment lutter? Une fillette de treize ans, une femme à peine échappée à un mal insidieux et rongeur, et qui perdrait, en peu de temps, l’énergie vitale patiemment récupérée.

A travers ces plaintes dramatiques, le docteur saisissait des menaces imminentes, un enchaînement de fatalités vraiment lamentables. Il savait que les précautions prises par Airvault afin de faciliter l’avenir à sa famille, risquaient d’être annihilées. Tant que le décès ne serait pas absolument confirmé, le contrat d’assurance resterait en suspens. A défaut de preuve, la prime de l’assurance, versée à la Caisse des Dépôts et Consignations, ne serait mise à la disposition de la veuve et de l’orpheline qu’après un délai de trente ans.

Cependant, il fallait que cette femme continuât de vivre, que cette enfant, bien douée, reçût le bienfait d’une bonne éducation!

A cet instant, une impression mystérieuse envahit Davier: il sentit en lui, non seulement l’impulsion de sa vive pitié, mais la poussée sourde et forte que donne la conscience d’un devoir, d’une tâche!

S’efforçant de concentrer sa pensée sur le terrain pratique, le médecin dit:

--Rappelez-vous qu’il est de toute importance que vous gardiez votre vigueur pendant ces pénibles atermoiements! Le directeur de Lézins était satisfait du résultat obtenu. Je vais donc écrire au docteur Aubert pour lui demander avis. Et je vous surveillerai en suivant ses indications. Où comptez-vous résider?

Mme Airvault réfléchit.

--Philomène pourrait peut-être me donner asile jusqu’au retour de M. Vielh.

Mais en levant les yeux, elle aperçut une nuance d’ennui ou d’improbation dans le regard fixé sur elle. Le docteur, entre haut et bas, confessait:

--Je préfère vous le dire: Philo est antipathique à Mme Davier.

Madeleine chassa, d’un signe, l’idée émise:

--Et d’ailleurs, me retrouver à Versailles me serait une épreuve. Trop de souvenirs m’y obséderaient.

--Peut-être pourrez-vous dénicher un abri à Saint-Germain?

--Mais cet abri doit être extrêmement modeste! allégua-t-elle, rougissante. Mes ressources sont bien minimes. Je puis, cependant, me rendre utile, travailler quelques heures.

--Mlle Duluc ou Mme Forestier nous assisteront de leurs bons conseils à cet égard. Ne projetez rien. Ne concluez rien sans m’en avertir. Vous avez confiance en moi?

L’élan qui souleva la pauvre Madeleine, les mains jointes, était plus éloquent encore que son cri.

--En qui aurais-je foi sur terre?

Davier détourna ses yeux obscurcis.

--Alors, je vais vous apprendre ce que votre mari me demanda, lors de son départ. Il me fit promettre, s’il venait à vous manquer, de servir de tuteur à votre fille. Cette mission, je la revendique aujourd’hui.

Madeleine jeta une exclamation et, saisissant la main que le docteur n’eut pas le temps de dérober, elle y posa ses lèvres frémissantes.

--Oh! comment vous remercier! Et c’est l’intervention de mon pauvre aimé qui me vaut cette grâce! Mon fardeau me paraît déjà moins lourd! Ah! vous êtes d’une bonté sans pareille!

--N’exagérez pas! dit le médecin avec effort. Ma fille aime tendrement votre fillette,--que j’ai vue naître. Je ne saurais demeurer indifférent à vos chagrins. Et n’importe quel honnête homme vous rendrait les mêmes services. Je ferai de mon mieux, mais je compte, de votre part, sur une complète docilité. D’abord, reposez-vous. Ne perdez pas de vue la pensée que vous serez utile à votre fille.

Il tira sa montre et se leva.

--Le temps me presse. Je vais conférer avec Mlle Duluc, qui est bonne et sage. Attendez-la. Et soyez persuadée que vos amis ne vous abandonneront pas.

Une heure après, l’institutrice annonçait à la veuve le succès des négociations entreprises. Une personne, toute dévouée à Mme Forestier, consentait à prendre Mme Airvault en pension pour une rémunération très modérée, dans une petite maison calme et simple, située sur la route de Fourqueux. Madeleine se laissa passivement conduire à la chambre, claire et aérée, ouvrant sur des jardins de maraîchers, et, à bout de forces, se couchant aussitôt, elle tomba dans le gouffre d’un sommeil accablé, pareil au repos de la mort.

IV

Mme Davier, au retour d’une partie de golf, qu’avait suivi un goûter joyeux, entrait en coup de vent dans le cabinet de travail de son mari, excitée, le teint coloré.

--Que m’apprend-on?... Vous auriez accepté un mandat de tutelle? Et cela, sans que j’en fusse le moins du monde avisée?... Vous êtes vraiment d’un mystérieux!... J’ai le droit de m’en offenser! Le juge de paix est bavard comme une corneille, quand il prend le thé. Il vient de me dire qu’hier, ou avant-hier, il eut le plaisir de présider un conseil de famille dont vous faisiez partie. Peut-on savoir, du moins, le nom de cette pupille inconnue? Princesse, mendiante... ou saltimbanque?...

Le docteur releva le front avec une indicible fatigue.

--Cette pupille est seulement une enfant malheureuse. Son père, avant de partir pour l’Amérique du Sud, m’avait demandé de veiller sur sa fille, s’il venait à lui manquer. Il est mort, et je tiens mon engagement.

Pour conclure ces brèves révélations, il ajoutait, d’un ton uni et naturel:

--Comme vous vous en doutez bien, c’est Raymonde Airvault que le conseil de famille, rassemblé avant-hier, m’a accordée pour pupille.

La jeune femme enleva ses longs gants et les jeta sur le bureau avec dépit.

--C’est très flatteur! Ces gens discrédités possèdent vraiment sur vous un singulier empire! Votre existence n’était pas assez surchargée! Vous refusez de m’accompagner en de nombreuses occasions où il serait bienséant de vous voir figurer à mes côtés. Vous fuyez le monde, de plus en plus. Et voilà que, de votre plein gré, vous assumez une tâche de surcroît!... En l’honneur de qui et de quoi? De deux femmes, mère et fille, qui me sont antipathiques!

--Vous ne les connaissez pas!

--Il me suffit de vous savoir si occupé d’elles! Et puis, je sais leurs accointances avec cette odieuse Philo! Soutenir ces Airvault, c’est pactiser avec ceux qui me sont hostiles!

Des ombres s’étendirent sur la physionomie de l’homme qui, renversé sur le dossier de son fauteuil, subissait l’orage.

--Ne vous montez pas ainsi à tort! fit-il doucement. L’intérêt que m’inspire cette famille est uniquement motivé par l’excessive fatalité qui ne cesse de la poursuivre. Tout homme de cœur éprouverait le même sentiment. Bénary...

--Que ne le nommait-on tuteur en vos lieu et place? interrompit-elle, cassante.

--Bénary est célibataire. Je suis père: donc mieux désigné, à tous égards, pour exercer un office quasi paternel auprès d’une fillette.

--Paternel! se récria Mme Davier, réellement scandalisée. Employer une telle expression quand une gamine des rues est en jeu... Ces gens n’appartiennent pas à votre monde. Laissez-les à leur destin!

--Oh! Fulvie, pesez vos paroles et vous en comprendrez la cruauté et l’injustice! «Mon monde» est plus étendu que le vôtre! Je crois à la fraternité humaine et au devoir d’aider plus faible que soi.

La jeune femme agita ses bracelets dont les pendeloques tintèrent, accompagnant son rire sec d’un bruissement métallique.

--Ah! mon ami, où allez-vous? Votre grandiloquence m’écrase! A mon tour, je vous supplie... de revenir au sens commun. Vous voilà lancé dans des utopies, dignes du Chevalier de la Triste Figure. Si vous vous croyez obligé de réparer toutes les injustices du sort, il vous faut recruter une armée de Dons Quichottes, et mobiliser toutes les Filles de Saint-Vincent, que dis-je?... la totalité des congrégations d’hommes et de femmes.

--Sans parler des bonnes volontés laïques! Oui, cette chimère me séduirait! répartit le médecin, acceptant le sarcasme.

Fulvie leva les yeux vers le plafond avec un soupir qui signifiait clairement: «Fou! Il est fou et incurable!»

Son regard lourd d’ironie rencontra, en descendant, celui de son mari. Elle ne lut pas de défi dans les prunelles bleu foncé, dont la lumière voilée luisait au fond des orbites caves, mais la fermeté et la tristesse. Sa finesse de femme lui apprit que ses moqueries n’avaient point entamé la résolution arrêtée, et qu’elle ne gagnerait rien à une opposition querelleuse et violente.

--Assez catéchisé! déclara-t-elle d’un ton léger. Faites à votre guise. Courez au devant des déboires. Je m’en lave les mains! Mais épargnez-moi l’agacement d’entendre jamais parler de ces deux créatures.

Elle sortit, droite et majestueuse. Davier suivit de l’œil la silhouette élégante, qui se profila encore une seconde à travers les rideaux diaphanes de la porte vitrée. Longtemps, après qu’elle eut disparu, il demeura dans cette attitude. Puis, trempant dans l’encre sa plume desséchée, il reprit le rapport médical suspendu.

V

L’année scolaire s’acheva, dispersant les élèves de l’institution Duluc.

Évelyne retournait à Versailles, sans voir se résoudre les perplexités aiguës de Raymonde et de Mme Airvault. Mme Forestier, compatissant à cette détresse excessive, chercha le moyen d’assurer, durant les vacances, un peu de tranquillité aux deux éprouvées. Elle les envoya passer août et septembre dans une maison champêtre qu’elle possédait aux confins des bois de Marly, la femme du jardinier étant chargée d’apprêter leurs repas.

C’était une vieille demeure, digne d’être peinte par Le Sidaner. Les fenêtres des deux chambres mitoyennes ouvraient sur un petit parc planté d’arbres résineux, de chênes et de tilleuls; entre les massifs s’entrevoyait, par claires échappées, la calme et charmante campagne. Des petits villages élevaient leurs toits au-dessus de l’étendue des champs et des prés. Des fleurs, des fruits dans le verger! Des aliments simples et sains, des œufs dénichés dans le poulailler, du lait frais. Outre ces agréments journaliers, de temps à autre, la surprise d’une visite d’Évelyne et de son père! Et par-dessus tout, primant tout, cette fortune de vivre là, ensemble, cœur à cœur!

Quels avantages--qui eussent été de la félicité--si l’angoisse latente n’eût retenu toute jouissance et assombri la clarté des jours!

Vers le début de septembre, une lettre de M. Vielh apporta les premiers résultats de son enquête.

Raymond Airvault était parti de Talca au début de mai, en prévenant son entourage qu’il s’absentait quelques jours. Il allait vers le Sud, à Constitucion, pour y étudier l’agrandissement d’une chapelle, dans un couvent de sœurs françaises, et il devait bifurquer vers Chillan afin de discuter sur place un projet de Palace, adapté aux besoins de la station thermale, de plus en plus fréquentée.

Airvault annonçait qu’il profiterait de ce petit voyage pour s’offrir les émotions de la descente des fameux rapides du Maule.

Depuis ce départ, nulles nouvelles.

Or, deux catastrophes s’étaient produites à cette époque, presque simultanément, dans la région visitée par Airvault: un pont de chemin de fer, dont les assises avaient été ébranlées par une récente secousse sismique, s’était effondré, dans un fleuve, au passage du train. Quatre wagons se trouvaient complètement immergés. Nombreux furent les cadavres, fracassés, défigurés, qui, roulés par le courant entre les roches, ne purent être identifiés.

Et à Chillan, une vaste posada, construite en bois, avait pris feu en pleine nuit. Plusieurs voyageurs n’eurent pas le temps de se sauver et périrent dans les flammes. Airvault se trouvait-il parmi eux? Aucun indice ne permettait de le certifier.

L’architecte pouvait aussi avoir été victime d’un accident ignoré, pendant sa navigation--assez hasardeuse--sur le Maule.

Aussitôt ces renseignements obtenus, M. Vielh fit insérer, dans les principaux journaux du Chili, une annonce promettant récompense à qui pourrait fournir des indications sur le Français Airvault, dont les traces étaient perdues depuis le 10 mai.

Personne ne répondit à cet appel.

Dès son retour, à la fin de septembre, M. Vielh fit mander la femme de son employé et ne lui cacha pas son découragement.

--Ne comptons plus que sur le hasard pour nous apporter la lumière. Mais toutes les probabilités, hélas! concordent! Et pour moi je ne garde pas d’illusions.

Le patron de Raymond rapportait les papiers, livres et effets, demeurés en désarroi dans l’appartement du défunt, à Talca. En palpant ces pauvres dépouilles, les souvenirs des temps heureux, l’amour désespéré se ravivèrent chez Madeleine. Touché de cette poignante douleur sans plaintes et sans phrases, M. Vielh s’évertua aux exhortations.

--Patience. J’ai donné ordre de poursuivre les investigations commencées, et à chacune de mes tournées, je réchaufferai le zèle des enquêteurs. Tôt ou tard, nous saurons les circonstances, et la preuve nécessaire sera obtenue.

En homme d’affaires, il songeait surtout aux conséquences funestes de ce mystère environnant la mort d’Airvault. Pendant une période indéterminée, peut-être longue, la famille du disparu resterait privée des bénéfices de l’assurance. Et cette femme, encore charmante, serait dans l’impossibilité de refaire sa vie, d’accepter un nouvel époux.

Madeleine, elle, bien loin de ces idées, considérait surtout les différentes hypothèses émises sur la fin de celui qu’elle aimait. En l’une ou l’autre de ces conjectures, le mari adoré avait subi les tortures d’une mort tragique, dans des circonstances effroyables.

M. Vielh, cependant, déroulait des papiers et les montrait à la veuve.