Derrière le voile

Part 6

Chapter 63,666 wordsPublic domain

Les pleurs, contre lesquels elle luttait, s’échappèrent. Consternée, Raymonde gémit:

--Oh! pourquoi! pourquoi te fait-on cette peine?

A la hâte, de son petit mouchoir en boule, Évelyne épongeait ses larmes:

--Il le faut! Papa me l’a fait bien comprendre! Une jeune fille--ou un garçon--doivent quitter la maison, un jour ou l’autre, pour les exigences de leur éducation. Et ma santé se trouvera mieux d’une vie plus réglée, plus tranquille, au milieu d’autres enfants. Je comprends très bien cela, et je sais que papa prend beaucoup sur lui pour se faire une raison. Et puis, la directrice de l’institution est une très bonne demoiselle; elle a été professeur de maman--ma vraie maman, tu entends bien! Je m’habituerai. C’est le début qui me coûtera beaucoup. Mais papa viendra me voir très souvent. Il va même acheter une auto.

«Papa ne pouvait jamais avoir tort! Tout ce qu’il décidait était juste.» Voilà ce qui ressortait de ces paroles désordonnées où s’exprimaient pêle-mêle la douleur, la résignation, l’amour confiant, le ferme propos de marcher avec vaillance dans le chemin assigné.

Raymonde, indécise entre la pitié, la sympathie, une indéfinissable admiration, demeurait stupéfiée, les prunelles fixes et ternes.

--Et toi, amie, demanda inopinément Évelyne, où iras-tu à la rentrée?

La petite Airvault ferma les yeux comme pour éviter de voir l’angoissant point d’interrogation, dont elle se détournait peureusement. Mais à son amie elle devait sa pensée,--confidence pour confidence--et elle balbutia, blême et farouche, les dents serrées:

--Je ne veux pas retourner en pension à Versailles!...

Évelyne lui saisit les deux bras.

--Eh bien! demande à tes parents de te mettre à Saint-Germain! Nous serons ensemble! Quel bonheur, dis!

Le regard bleu et le regard noir se fondirent, en une extase d’espérance. Mais, plus avertie que l’enfant riche des réalités de la vie, aussitôt Raymonde entrevoyait les impossibilités du merveilleux projet.

--Ce doit être trop cher! murmura-t-elle avec découragement. Ce qui est pour toi, Évelyne, n’est pas pour moi!

--C’est bien dommage! soupira Mlle Davier.

L’heure de se séparer les trouva aussi abattues l’une que l’autre. Elles s’embrassèrent avec plus d’effusion encore que de coutume.

--Prions bien fort! dit Évelyne. Le bon Dieu nous aidera.

Madeleine se levait quand sa fille la rejoignit.

--Le vent fraîchit plus tôt, ce soir! Rentrons, chérie!

Les deux femmes prirent leur route habituelle par le boulevard des Réservoirs. Comme elles traversaient la vaste chaussée, un rassemblement tout proche, d’où s’élevaient des voix menaçantes, devant un hôtel dont la façade était barrée d’échafaudages, attira leur attention. Une vision terrifiante les figea sur place.

Au centre du groupe, Airvault, d’un geste violent, souffletait un homme. Celui-ci, heureusement contenu par les assistants, faisait mine de foncer vers l’architecte. Son bras levé, son poing crispé, agité avec menace, signifiaient expressivement: «Tu m’échappes! Mais je te retrouverai!»

Pourquoi cette altercation?

Madeleine ne se le demanda pas. Elle se représentait trop bien la tension des rapports journaliers, les insolences sourdes ou agressives qui finissaient par exaspérer son mari jusqu’au délire.

Toute observation de l’architecte à un ouvrier paresseux ou saboteur, à un patron négligent ou inexact, augmentaient l’hostilité latente. Raymond avait beau imposer une compression formidable à son naturel bouillant, un jour ou l’autre l’esclandre devait se produire. Le malheur voulait que sa femme et sa fille fussent témoins de la rixe.

Les genoux de Madeleine fléchirent. Raymonde soutint rapidement sa mère:

--Maman, je t’en prie! Viens vite! Qu’on ne nous voie pas!

D’un effort surhumain, la jeune femme réagit contre le spasme qui la révulsait. Tremblante de la tête aux pieds, elle parvint à gagner le trottoir. Mais là, elle s’arrêta, chancelante:

--Je ne pourrai pas aller jusqu’à la maison. Appelle... cette voiture.

Airvault, dégagé, avançait de ce côté, les mâchoires serrées, les sourcils barrant d’une ligne dure son visage enflammé. Il aperçut les deux femmes en détresse, la victoria qui s’arrêtait. En quelques enjambées, il fut près du véhicule.

--Madeleine!... Te trouves-tu mal?

A grand’peine, il l’aida, assisté par Raymonde, à gravir le marchepied, et la pauvre créature s’affala sur les coussins, une mousse rose aux commissures des lèvres.

XII

--Cela ne saurait durer! Je ne puis en supporter davantage!

Les doigts enfoncés dans sa chevelure crépue, Airvault redisait sa lamentation, avec une insistance de monomane.

Quand les portes de la geôle s’étaient ouvertes, il avait cru être quitte du cauchemar: les péripéties seules changeaient. Mais l’oppression s’appesantissait encore plus lourdement. Blessé par toutes les contingences, il se comparait au captif qui se meurtrit aux parois d’une cage de fer. L’idée de sujétion, d’humiliation le suivait partout. Dans l’inconnu qui le croisait, il appréhendait un ennemi, dont le mépris secret le salissait au passage.

--Cela ne peut durer! Je n’en puis plus de cette lutte! Nous partirons!

Il parlait haut, sans s’en rendre compte. Un faible écho venait de la couche où Madeleine était étendue:

--Partons! oui, partons!

A cette voix navrée, le malheureux frémissait, ramené au sentiment désolant de son impuissance. L’émigration était impossible tant que la jeune femme demeurait en cet état d’épuisement, sur la pente dangereuse qui conduit de la menace imminente au mal avéré.

Le docteur multipliait les recommandations de prudence, d’isolement...

Que faire? Raymond se le demandait avec rage. Aucun secours, humain ou divin, ne descendrait-il vers les affligés?

Cet appel désespéré, mêlé de blasphèmes, fut-il entendu d’un ange pitoyable?

Un jour, M. Menou, le patron d’Airvault--fort embarrassé lui-même par les difficultés que rencontrait désormais cet auxiliaire intelligent dont il connaissait la valeur--retint son employé pour un entretien confidentiel.

--Airvault, je dois vous faire part d’un projet qui peut vous intéresser, pour des raisons diverses. Un de mes plus notoires confrères parisiens--qui fut mon camarade à l’École des Beaux-Arts--a été chargé de la construction d’un musée, dans une ville du Chili. Il cherche présentement un homme actif, capable, qui s’engage à demeurer là-bas trois années de suite afin de surveiller les travaux. Vingt mille francs par année--voyage aller et retour payé, naturellement. Le premier semestre sera versé à la signature du contrat, pour permettre au suppléant de mettre ordre à ses affaires, avant de partir. J’ai songé que cet arrangement vous conviendrait peut-être.

Ahuri par l’inattendu de la proposition, ébloui par les chiffres, Raymond ne sut que balbutier:

--J’ai femme et enfant. Puis-je les exposer à un tel déplacement?

--Pas tout de suite! Je ne vous le conseille pas. A votre place, j’irais en avant, en fourrier. Je m’assurerais du climat, des conditions de la vie, etc. J’ajoute qu’il vous sera loisible d’accroître vos appointements, en acceptant là-bas des travaux pour votre compte personnel.

--En effet! cela serait tentant! murmura Airvault. Et je vous remercie d’avoir songé à moi! Mais il me faut réfléchir à tête reposée, et surtout aviser aux moyens d’organiser l’existence des miens, au cas où ma femme se soumettrait à cette séparation temporaire.

--Évidemment! Tout cela est juste! Mais les compétiteurs ne manqueront pas, si la chose s’ébruite. J’ai obtenu de mon ami la promesse de ne rien décider avant que je ne vous eusse pressenti. Maintenant, méditez et décidez... sans retard.

Airvault s’en alla, perplexe. Tous les avantages de l’expectative imprévue chatoyaient déjà dans sa vive imagination: curiosité du long voyage, du pays exotique, mœurs nouvelles, attrait de la tâche considérable, fierté de servir l’art français. Avec quel entrain, il eût clamé un oui! enthousiaste, quatorze ans plus tôt!

Mais d’autres destinées étaient liées à la sienne.

En cette occurrence, il éprouva le besoin d’un avis judicieux et désintéressé. M. Bénary--dont l’expérience eût pu l’éclairer--passait ses vacances en Hollande. Restait le docteur Davier. Au lieu de rentrer à la maison, Raymond dirigea sa bicyclette vers la rue de Satory.

Il eut la chance de trouver celui dont il souhaitait le conseil.

Le docteur le reçut dans son cabinet de consultation. Le jeune architecte s’excusa de son importunité. M. Davier s’était montré--non seulement le médecin--mais l’ami bienveillant, le soutien moral de la famille éprouvée. Il serait apte plus que tout autre à juger les complications présentes--qui d’ailleurs mettaient en jeu l’intérêt de la malade.

Encouragé, Raymond exposa alors l’offre transmise par M. Menou et ne cacha pas la séduction qu’elle exerçait sur son esprit. Ah! quel soulagement, s’il pouvait mettre de la distance et du temps entre lui et l’ambiance actuelle! Respirer à l’aise! Lever enfin la tête comme son honneur intact lui en donnait le droit!

Ses souffrances, ses aspirations, ses anxiétés, se déversaient en tumulte devant l’auditeur sympathique. Le médecin, pensif, écoutait avec une visible émotion. Quand Raymond se tut, Davier murmura:

--Il est toujours délicat et difficile de se substituer à autrui pour examiner ce qui lui convient ou non. Cependant, j’ai beau tourner et retourner la question, je crois, de bonne foi, qu’en tout temps elle eût mérité sérieux examen. Dans un pays plus neuf que le nôtre, vous serez moins étouffé qu’ici. Vous y trouverez des chances plus nombreuses d’élargir votre carrière--et, en premier lieu, l’apaisement qui vous est si nécessaire, à cette heure.

--Ah! puissiez-vous dire vrai! s’écria Raymond, acceptant avec ardeur l’approbation qui encourageait ses espérances. Mais Madeleine? Madeleine, que dira-t-elle? Se résignera-t-elle, sans trop de déchirement, à mon éloignement momentané?

--Votre femme est sensée autant que sensible! déclara posément le docteur. Et là, j’interviendrai pour la persuader--en lui dévoilant la vérité sur son état. Ne craignez rien! L’argent qui vous sera versé bientôt permettra enfin de réaliser ce qui s’impose: un séjour de quelques mois dans un sanatorium de montagnes. Alors le mal sera enrayé. Et elle rejoindra son mari et reprendra la vie familiale, sans craindre de contaminer son enfant.

--Oh! docteur! C’est à ce point? balbutia Raymond, interdit. Madeleine se désespérera. Cette révélation va la tuer!

--Non, parce que je lui démontrerai que son cas est guérissable. C’est ma conviction. Mme Airvault comprendra que son premier devoir est d’affermir sa santé pour redevenir elle-même, et ramener la joie dans votre intérieur qui se reconstituera plus heureux, plus fortuné, sous un ciel favorable.

--Ah! docteur, dites-lui tout cela! Vous serez, une fois de plus, notre sauveur. Seulement, objecta le pauvre homme, tourmenté d’une nouvelle inquiétude, voici ce qui entravera tout et bouleversera Madeleine: que faire de notre fille pendant ces quelques mois d’attente?

--N’avez-vous point de parents à qui la confier?

--Il ne nous reste, à l’un et à l’autre, que des cousins éloignés, indifférents, avec lesquels nous avons peu de relations.

--Une pension? Un couvent?

--Raymonde y souffrira à la fois et d’être privée de nous et de s’y sentir isolée. C’est beaucoup pour un cœur comme le sien!

Le docteur pensa, par analogie, à la tendre petite tourterelle qu’il devait écarter du nid. En ce rapprochement d’idées, une inspiration jaillit.

--Airvault, de ce côté encore, nous allons découvrir une solution. Votre fillette et la mienne ressentent l’une pour l’autre une de ces irrésistibles affections d’enfant qui restent inoubliables et deviennent parfois une force. Dès que je suis seul avec Évelyne, elle me parle de Raymonde. Elles se voient très souvent au parc. Maintenant, je vais vous confesser une décision prise dans l’intérêt de ma fille. Au début d’octobre, je la place dans un petit pensionnat de Saint-Germain, dont la directrice m’est parfaitement connue. Nos enfants éprouveraient une joie immense à se retrouver, et ainsi ce ne serait plus un exil ni pour la mienne, ni pour la vôtre. Vous allez en juger! J’entends Évelyne dans le jardin.

Le médecin ouvrit la porte vitrée.

--Viens ici, mon amour!

La fillette entra, éclairant la pièce de sa robe rose et de sa chevelure d’or.

--Voici le papa de ton amie Raymonde.

Évelyne salua, d’un joli sourire, pendant que le docteur poursuivait:

--Nous sommes en train, M. Airvault et moi, d’élaborer un dessein où tu peux nous aider. Que dirais-tu si ta petite camarade passait l’hiver avec toi, chez Mlle Duluc?

Évelyne laissa tomber son livre et frappa des mains.

--Ce que je dirais? Mais que ce serait une chance sans pareille!... Pas d’attrape, au moins? Ça va se faire?

--Oui, mais il faut toi-même entrer dans le complot et disposer Raymonde à ce parti!

--Comment? s’écria la fillette exultante. Mais c’est déjà fait. L’autre jour, nous causions pension, toutes deux! Et nous avons conclu que ça deviendrait presque un paradis... si nous y étions ensemble!

Les deux hommes échangèrent furtivement un regard attendri et amusé:

--Voilà comment les enfants devancent les combinaisons des parents! soupira le docteur. Éternellement Rosine déconcertera Bartolo! Ah! petites têtes de poupées! Ainsi, Airvault, rassurez-vous! Les choses s’arrangeront comme la raison nous engage à le souhaiter! Avant une heure--puisque vous devez rendre promptement réponse--j’irai chez vous afin de préparer ma malade!

Le soir même, en effet, le médecin, avec une fermeté calme, instruisait Madeleine de la nature de son mal, d’une façon catégorique. Mais après avoir démontré la gravité des symptômes constatés, le péril qu’offrait la cohabitation pour l’enfant, M. Davier, paternellement, réconfortait la jeune femme éperdue en lui infusant la certitude de la guérison, si elle se plaçait dans les conditions désirées.

Et alors Raymond expliqua quelle proposition lui était faite, quels avantages immédiats et palpables permettraient aux éprouvés de recouvrer le calme d’abord, puis, au delà de cette passe troublée, l’espérance, la félicité de la réunion, la marche en avant vers un avenir plus beau.

--Ta santé surtout et avant tout, Madeleine! Point de vrai bonheur pour personne de nous trois si tu ne redeviens solide, alerte, enjouée! Ne pleure pas! Que te demande-t-on? Quelques mois de sagesse, de philosophie, pendant lesquels tu te diras: Tous les jours, je travaille pour ceux que j’aime en me guérissant, en me fortifiant; tous les jours, j’avance vers le but que nous désirons! Alors, tu t’endormiras chaque soir et tu te réveilleras chaque matin plus contente.

Madeleine étendit ses mains diaphanes.

--Tu as raison! Je ne veux pas pleurnicher sottement. Nous avons tous besoin de courage. Et je penserai que la séparation eût pu être sans terme!

Longuement, avec un tendre respect, Raymond baisa la joue pâle.

--Tu l’as dit un jour: la vie recommencera! Et voilà que la Providence nous en offre le moyen. Vivons pour notre fille! Pour elle, je lutterai! Pour elle, tu vas t’appliquer à guérir!

--Et soyez bien tranquille à son sujet! observa le docteur presque gaiement. Évelyne, tout à l’heure, m’a recommandé, avec beaucoup d’importance: «Papa, dis bien à Mme Airvault qu’elle ne se tourmente pas de laisser Raymonde à Saint-Germain! Je veillerai sur elle!»

XIII

La collaboration d’Airvault fut acceptée.

Une quinzaine se passa en multiples préparatifs. Le jeune homme dut faire face à une foule d’obligations urgentes. La première de toutes fut de conduire sa chère femme dans l’abri montagnard de haute altitude, choisi par l’entremise du docteur. Un ami de M. Davier avait été traité avec succès à Lézins. Le même établissement reçut Madeleine.

Raymonde accompagna ses parents, afin d’alléger à sa mère la tristesse et la fatigue du voyage. Ainsi la fillette connaîtrait-elle le pays où sa pensée irait retrouver sa maman. Les cimes neigeuses, les glaciers, les pentes vertigineuses couvertes de bois, les vallées alpestres, le grand ciel pur exaltèrent l’enthousiasme de l’adolescente.

--Oh! maman, c’est si beau! Tu guériras! Je m’imaginerai tout cela en t’écrivant et en priant pour toi!

L’entourage prévenant, la chambre inondée de lumière, le balcon d’où l’on semblait planer dans l’espace infini, le diagnostic encourageant du docteur, les exemples probants qu’il citait, tout concordait à inspirer confiance. Et pénétrés d’optimisme, grisés d’espoir, ces trois êtres qui s’aimaient tant supportèrent avec une résignation presque joyeuse l’heure des adieux.

--Après... après... quel bonheur! répétait la petite Raymonde.

Et ces mots naïfs résumaient leurs intimes impressions.

De retour à Versailles, la fillette, active et zélée, aida son père à ranger et à classer les objets qui garnissaient l’appartement; l’essentiel du mobilier fut entassé dans une mansarde de la petite maison où vivait Philomène.

--Si nous ne revenons pas ici, dit Airvault, je vous donnerai mission de brocanter ces meubles; gardez pour vous, dès maintenant, en remerciement de votre obligeance, ces fauteuils, cette lampe, cette portière, et ces diverses babioles qui rendront votre logis plus confortable.

Comme témoignage de sa gratitude envers ses protecteurs, Raymond laissait à Maître Bénary un vieux miroir de Venise: au docteur Davier, une coiffeuse empire, incrustée de bronze doré. Au neveu de M. de Terroy, il apporta, en gage des trois mille francs qu’il ne pouvait encore solder, un souvenir de famille: le chef-d’œuvre de son trisaïeul, le compagnon serrurier Airvault, dit Franc-Cœur--un petit puits de fer forgé, d’une délicatesse aérienne.

--Mais c’est une pièce de musée, mon garçon! fit M. de Terroy, qui, grand horticulteur, vouait aux fleurs et aux arbustes l’affection que son oncle avait donnée aux arts. Ce travail dépasse la valeur du prêt qui vous fut fait...

--Et dont vous ne connaissez le chiffre que par mes aveux! dit Raymond avec chaleur. Ah! monsieur, pour avoir cru en ma bonne foi et accepté ma parole comme véridique, alors que tout se tournait contre moi, je voudrais trouver un don, des mots, capables d’exprimer toute ma reconnaissance.

M. de Terroy, gagné par cette émotion si sincère, tendit brusquement la main au jeune homme. Raymond s’inclina comme pour la baiser.

--Monsieur, vous me dédommagez, en une seconde, de mes pires souffrances. Que de fois j’ai souhaité qu’il fût possible aux morts de revenir attester la vérité! Votre oncle eût ratifié les moindres détails de ma confession!

--Mon oncle vous estimait, repartit M. de Terroy à sa manière ronde. Et puis il se connaissait en hommes. Vous aviez joué. Il vous a reproché votre faute. Quelqu’un qui le touchait de près--oui, Airvault! je fus celui-là!--lui donna jadis l’occasion des mêmes reproches. Je n’ai donc pas le droit de vous jeter la pierre. Mais se laisser entraîner par la fièvre du baccara--ou profiter bassement de la mort d’un être qu’on respecte--ce sont deux actions bien différentes. Je vous crois incapable de la dernière, qui est le fait d’un vil goujat--ou d’un inconscient!

Cette affirmation, dépourvue d’éloquence, mais énergique et convaincue, réconforta Airvault comme un stimulant, pendant les dernières et graves dispositions qui lui restaient à prendre. Le jour de la rentrée des classes, il mena lui-même sa chérie au pensionnat de Saint-Germain. La vue du bon visage de Mlle Duluc et du riant jardin renouvelèrent les impressions favorables de sa première visite. Et ce fut en toute quiétude qu’il abandonna sa fille à cette femme aux yeux maternels.

D’ailleurs, Évelyne Davier arrivait bientôt, escortée seulement de son père--Mme Davier ayant dû demeurer près de Loys, en l’absence de la nurse. Les deux petites se prirent aussitôt par la main pour se donner mutuellement du courage, en adressant à ceux qu’elles adoraient un: Au revoir! trempé de larmes.

Les deux pères, contenant le trouble qui les remuait, sortirent ensemble. Airvault fit des adieux pénétrés au docteur.

--Je pars pour Paris et je n’aurai plus occasion, je suppose, de revenir à Versailles. Tout est liquidé, en ce qui concerne mes affaires personnelles. J’ai cédé le bail de mon appartement et vendu nombre de bagatelles embarrassantes. Ainsi ai-je pu payer un semestre d’avance à Mlle Duluc et envoyer une forte provision à Lézins, assurant le séjour de Madeleine jusqu’en avril. Enfin, les paperasses de l’assurance sur la vie sont signées d’hier. S’il m’arrivait malheur, permettez-moi de compter sur vous pour guider les chères créatures que je laisserais derrière moi. Et promettez-moi de servir de tuteur à ma Raymonde.

--Je vous le promets! Mais chassez les noirs papillons! Tout ira bien!

--Merci! Vous m’enlevez un poids oppressant! Maintenant, au travail! Je pense m’embarquer à Pauillac, avec mon patron, vers la fin d’octobre.

--Alors, en route pour la fortune! dit le docteur, secouant une dernière fois la main de l’architecte. Je vous souhaite tous les succès.

Raymond se redressa, un éclair jaillit de ses prunelles noires.

--Je souhaite mieux: l’honneur! Ah! trouver le damné gredin qui profita de l’inertie de M. de Terroy pour enlever ce maudit coffret, voilà ce qu’il faut me désirer!

Ils se quittèrent sur ces mots, Airvault devant traverser la ville pour prendre la direction de Paris, tandis que le docteur revenait au train de ceinture, qui, par Marly et Saint-Cyr, le ramenait à Versailles.

Une songerie profonde le retint, immobile et morne, près de la portière, indifférent à l’éclatante parure automnale des prairies et des forêts qu’il semblait contempler. La figure crispée de l’homme calomnié se maintenait seule devant ses yeux, effaçant même la douce image d’Évelyne.

Une scène de tendresse et de grâce familière éclaira opportunément les brouillards tristes de son esprit, quand il rentra en son home. Fulvie, assise dans le jardin tiède, embaumé par les héliotropes et les roses, berçait dans ses bras, contre son épaule, l’intraitable Loys, qui, en l’absence de Mary, agité et quinteux, venait de _faire une colère_.

Mme Davier s’était dépensée en de tels efforts qu’une rougeur de fatigue avivait la pâleur ambrée de son teint.

--Heureusement, sa nurse revient demain! Je n’en puis plus! fit-elle, plaintive et rieuse à la fois. Il est aussi méchant que put l’être Duguesclin, ce petit monstre! Après tout, c’est peut-être ainsi que les héros débutent! Écoutez, Monsieur, une berceuse que me chantait ma grand’maman:

Son œil le dit: il est fait pour la guerre! De ses lauriers comme je serai fière!

(C’est vrai! Vous irez à Saint-Cyr!)

Il est soldat, le voilà général! Il court, il vole: il devient maréchal!

--Avancement rapide! objecta le père, admirant la menotte aux ongles mignons qu’il tenait entre deux doigts.

En attendant, sur mes genoux, Beau maréchal, endormez-vous!

Loys se taisait, insensiblement assoupi par la mélopée, les câlineries et les baisers.

Fulvie était charmante dans cette attitude de Madone. Une confiance amicale sourit dans le regard qu’elle leva vers son mari.

--Tout s’est bien passé à Saint-Germain? demanda-t-elle à demi-voix.

--Très bien! L’enfant s’est montrée raisonnable et soumise à souhait.

--Ah! tant mieux! J’en suis bien aise pour vous autant que pour elle! Écoutez, mon ami! Je n’ai pas voulu vous accompagner aujourd’hui. Je craignais--à tort ou à raison--de rendre plus pénible par ma présence ce changement qui est, j’en conviens, une épreuve pour la chère petite. Mais demain, j’irai seule, à l’heure de la récréation, porter à Évelyne cette jolie boîte de vannerie fine--voyez là, sur le guéridon.--Je l’ai remplie de friandises qu’elle distribuera à ses compagnes.

--Excellente inspiration! fit le docteur, touché de l’aimable prévenance.

Il remercia sa femme d’un baiser qui glissa ensuite vers le petit front moite. Une bouffée d’espoir rafraîchit son âme.