Derrière le voile

Part 5

Chapter 53,725 wordsPublic domain

Au greffe, tandis qu’on lui restituait les menus objets qu’il avait dû déposer lors de son arrestation--montre, couteau, porte-monnaie, épingle de cravate--la colère et l’amertume l’envahirent. Pêle-mêle, il remit dans sa poche ces choses familières, dont la vue et le contact désormais n’éveilleraient plus que des réminiscences abominables: la fouille, la mensuration... Leur séjour dans la geôle les souillait--et il en était de même pour sa personne, imprégnée de l’impure atmosphère.

Mis en liberté, Airvault laissait quand même derrière lui les traces ineffaçables de son passage dans le séjour du crime. Les indices du bertillonnage, les empreintes de ses doigts, son signalement, son nom, ceux de ses parents et de sa femme demeuraient immatriculés sur les pages d’un registre d’écrou, parmi des noms infâmes.

La figure réjouie de Maître Bénary vint à propos éclairer la triste pièce et ramener les idées consolantes, entraînant vers l’espoir.

Une délicate inspiration vint à l’avocat: épargner à l’homme éprouvé la honte de passer sous cette arche terrifiante de la porte extérieure, qui semble devoir inscrire à son fronton l’exergue désolant: _Lasciate ogni speranza, voi che intrate._

--Nous allons faire le tour par le Palais, dit-il, prenant le bras de Raymond. Je vous reconduirai jusqu’à votre logis.

IX

--Papa!

Ah! cette joie où l’âme se fond! Presser dans ses bras un corps enfantin, chair de votre chair! Lire dans des yeux limpides le ravissement et l’amour!

Les rancœurs, les hontes de l’injuste captivité s’oublièrent, une minute, dans la félicité de cet embrassement qui consacrait la délivrance!

Sa fille suspendue à son cou, Raymond se dirigea vers le lit, où l’appelait le regard de velours, baigné de brume. Les bras blancs amaigris se tendirent. Et sans parler, les trois êtres qui s’aimaient demeurèrent unis, frémissants, éplorés.

Tout à coup, Raymond desserra les tendres liens et se rejeta en arrière:

--Je n’aurais pas dû vous toucher tout de suite, ô mes immaculées, avant d’avoir lavé ce que cette fange où j’ai trempé a déposé sur moi! Il me semble qu’un relent nauséabond se dégage de ma personne! De l’eau! de l’eau!

Il disparut dans le cabinet de toilette et bientôt après s’entendit le jaillissement de la douche. La violente émotion du premier contact s’amortissait cependant chez Madeleine. Immobile, elle s’absorbait en une pénible méditation. Quand Airvault revint dans la chambre, rafraîchi, détendu, il retrouva sa femme mélancolique et grave. Il lui prit la main. Elle le fixa longuement, et il baissa les yeux.

--Chérie! dit Madeleine avec effort, s’adressant à la fillette, y a-t-il quelque chose à la cuisine pour faire dîner ton papa?

--Oui, oui, maman! Philo avait acheté des œufs et une grande tranche de jambon. Et il reste des biscuits et des cerises. Peut-être manquerons-nous de pain! Je vais bien vite en chercher! dit vivement Raymonde.

Avec diligence, courant de la chambre à la cuisine et de la cuisine à la chambre, l’enfant rectifiait sa tenue, coiffait son canotier, saisissait un grand sac, fouillait dans un porte-monnaie, toute à son affaire--telle qu’une mère de famille qui part au marché--et s’écriait finalement, très animée:

--J’apporterai le guéridon près de ton lit, maman, et j’y mettrai le couvert pour nous trois. Comme ce sera gentil! Je vais acheter aussi un morceau de gruyère, de peur de disette!

Elle s’évapora là-dessus, comme une petite sylphide emportée par le vent. Airvault demeurait stupéfait.

--Mais on dirait une parfaite ménagère!

--Oui! Heureusement, son cœur la guide, fit la mère. Que serais-je devenue sans ma Raymonde! Et je dois bénir aussi l’excellente femme qui, sur la recommandation du docteur Davier, a bien voulu s’intéresser à notre misère! Car nous avons été traitées en parias! Ah! que ce fut dur!

Elle s’arrêta pour étancher ses larmes. Airvault gronda, dans un sanglot:

--Ah! ce camée fatal! Ce juge obtus, têtu, tâtillon...

Madeleine l’interrompit de ce regard droit, qui plongeait jusqu’au fond de la conscience de l’homme.

--Oui, tout cela fut horrible! Mais la première cause, la faute qui t’a rendu suspect, qui a prêté au doute, et fourni des motifs à l’accusation?... Oh! Raymond, Raymond! Toi qui aimes ta femme et ton enfant, te laisser tenter par des plaisirs de viveur, céder aux entraînements d’oisifs et de détraqués! Et cela, tandis que je gisais sur ce lit, abattue par le mal!

Il hasarda une sourde excuse:

--Le vertige! L’espoir fou d’acquérir d’un coup tout ce qui nous manque pour assurer le lendemain et te voir tranquille!...

--Peut-être! Mais le dangereux moyen! A quelle catastrophe as-tu couru?... Et puis, ce fut un étonnement si poignant d’apprendre que tu as agi à mon insu, lâchant la bride à des passions que j’ignorais être en toi! C’est un homme inconnu qui se révèle!

Tandis que je m’exténuais à dévider ces idées, pendant mes heures de fièvre, j’en arrivais à m’étonner que des gens tels que M. Bénary et le docteur Davier puissent te garder leur confiance!

--Oh! Madeleine, ce que tu dis là est la plus dure des punitions!

--Que de reproches pourtant je serais en droit de t’adresser! Raymond! Toi, si travailleur, si rangé, tu as épuisé notre réserve! Huit mille francs de dilapidés! Et tu restes endetté!

--Je travaillerai double! Je vendrai certains bibelots. Mais pardonne-moi! Ne me parle plus si sévèrement!

--Tu as trop souffert pour que j’insiste davantage! fit-elle, épuisée et touchée. Mais bénissons ceux qui nous ont protégés dans cette affreuse passe! Sans l’inlassable bonté du docteur Davier, tu ne me retrouverais pas ici... Je ne serais plus de ce monde! Ah! ce qu’il m’a prêchée, réconfortée, apaisée!

--C’est encore grâce à lui que la geôle s’est ouverte aujourd’hui, murmura Airvault.

Il laissa tomber son front accablé sur la couche et très doucement, la malade joua, du bout des doigts, avec les courtes boucles noires.

--Mon ami, mon cher mari! reprenons courage! La vie recommencera!

Un bruit de serrures, de piétinements légers. Raymonde ne tardait pas à paraître, chargée de serviettes, d’assiettes et de verres.

--Allons, petit papa, commanda-t-elle, sérieuse et affairée, dérange-toi, s’il te plaît. Approche la table, si tu veux bien, et ajuste la rallonge. Étendons la nappe! et disposons le couvert de Monsieur, de Madame et de Mademoiselle, comme dans une comédie.

Son entrain, cette fois, était quelque peu forcé. Deux plaques rouges avivaient l’éclat de ses immenses prunelles noires. La courageuse enfant taisait les blessures reçues, dans sa rapide pointe au dehors. Elle s’interdisait de se rappeler les mauvais regards, échangés entre les commères aguichées d’ironique curiosité, chez l’épicière et le boulanger, et les paroles méchantes surprises au vol:

«Il est donc revenu?--Paraît!--Y a toujours de la chance pour ceux qui se font bien voir des bourgeois.»

Le léger repas fut vite servi, et non moins promptement expédié. Raymonde, adroite et attentive, assistait sa mère, arrangeait commodément les oreillers, comptait les gouttes des drogues qui devaient ajouter leur vertu tonifiante à l’alimentation de la malade. Et, tout naturellement, le nom du docteur Davier revint.

--Jamais je ne pourrai le remercier assez tôt! dit Airvault, dans une brusque décision. J’ai envie d’y aller tout à l’heure. Et je passerai ensuite rue de l’Orangerie pour avertir M. Menou que je serai demain matin à mon poste.

--Bien! Va!

--Oh! papa! tu vas nous quitter déjà! s’exclama l’enfant déconcertée.

Airvault se représenta la rue où il devait s’aventurer. Sur le chemin de sa maison, tout à la joie de son innocence reconnue, au soulagement de retrouver l’espace et l’air libres, de se mouvoir avec indépendance, protégé par la présence de l’avocat à ses côtés, le malheureux avait voulu ignorer le sournois ébahissement qui se propageait à son apparition et faisait retourner les têtes.

Il avait beau s’exciter au dédain, sur le point de recommencer l’épreuve, une peur l’ébranlait--comparable à la phobie du vide--et lui enlevait tout sang-froid.

Madeleine soupçonna cette hésitation. Avec le sublime instinct des femmes, elle trouva, pour l’homme démoralisé, déprimé, la plus efficace des défenses: l’enfant dont la petite main communiquerait au père énergie, vaillance, calme salutaire.

--Emmène Raymonde, tiens, puisqu’elle a tant de peine à se séparer de son papa! Elle ne sort guère depuis quelque temps. Et je puis très bien demeurer seule une heure ou deux.

X

Le dîner s’achevait chez le docteur Davier quand retentit le coup de sonnette d’Airvault.

Ce jour-là, justement, Stany honorait de sa plaisante présence la table de famille et Fulvie, charmée de cette condescendance, avait convié quelques amis à prendre le thé pour animer la soirée.

Le valet remit une carte au docteur qui se dressa avec un tressaillement.

--Hé! mon Dieu, cher ami, quel grand personnage s’annonce pour vous causer une telle commotion! badina Mme Davier, décidée à la belle humeur.

Mais le médecin, une barre en travers du front, jetait, d’une voix brève, un ordre au domestique:

--Introduisez dans mon cabinet!

--Un client, à cette heure! s’exclama Fulvie, contrariée.

Son regard tomba sur le carton que le médecin avait déposé près de lui. Elle eut une moue dédaigneuse.

--Raymond Airvault! fit-elle négligemment, en pliant sa serviette dans l’enveloppe brodée. Cet individu, suspecté de vol chez M. de Terroy? J’ai les oreilles rebattues de ce nom!

--Il est donc relâché? observa Stany.

--Apparemment, puisque le voici!

--Eh bien! pauvre diable, nous ne pouvons qu’en être enchantés! déclara Stany avec sérénité. J’ai horreur de savoir les gens dans la peine!

Fulvie éclata de rire.

--Oh! toi, mon grand, tu es d’une indulgence... large comme l’Océan! Avec toi, toujours: à tout péché miséricorde! N’empêche que tout désignait cet homme pour le coupable. Situation médiocre, habitudes de jeu, coquetterie de la femme--d’après ce que l’on dit.

Davier se mit debout d’un air impatient. Fulvie ajoutait avec malice:

--Mais oui, coquetterie de la femme, je le répète! Et si j’étais portée à la jalousie, mon cher époux?... Vous êtes-vous assez occupé de cette petite dame Airvault? Son nom figurait journellement sur votre liste de visites! Et voici l’homme, de plus, qui se précipite chez vous! Ne vous laissez pas envahir par ces gens-là. Naturellement, vous nous retrouverez au salon! conclut-elle avec grâce. Et un bon bridge vous délassera de vos obsessions médicales... et des taquineries conjugales!

Davier, nerveux, sourit à peine. Dès qu’il eut quitté la pièce, il rencontra dans le vestibule Évelyne, qui s’était faufilée inaperçue, telle qu’un petit furet, hors de la salle à manger.

--Papa, chuchota la fillette, Raymonde est avec son père. Je l’ai vue par la fenêtre. J’espère qu’elle n’est pas malade. Je vais rester dans le jardin. Si tu causes un peu longtemps avec M. Airvault, tu lui diras que je serais bien contente de me promener un petit instant avec sa petite fille? Tu y penseras, dis!

--Oui, chérie. Égaye-la! C’est une brave enfant! Et elle me parle toujours de toi!

Le cabinet de consultation et les salles d’attente étaient établis dans un bâtiment adossé à la muraille du jardin, et indépendant de l’hôtel. En pénétrant dans la première pièce, le docteur trouva l’homme et l’enfant. Il pinça affectueusement la joue de la fillette.

--Cette jeune demoiselle a-t-elle besoin que je constate si la Faculté doit lui ouvrir la gorge ou la supplicier au pied ou à la tête? Non! Je le supposais bien? Alors, mon cher Airvault, permettez que je la mette dehors. Elle retrouvera ici, tout près, une petite personne qui brûle du désir de converser avec elle.

Il rouvrit la porte. Évelyne s’avança, radieuse, vers Raymonde Airvault et lui prit la main:

--Je suis bien heureuse de vous retrouver! Voulez-vous venir voir les poules de Barbarie et les poissons dorés?

Raymonde, rougissante, céda à la douce attirance. La conjonction opérée, les souples bras s’enlacèrent. Le docteur suivit de l’œil les deux mignonnes, vaguant entre les buissons de roses et d’hortensias.

--Quel heureux âge! dit-il, introduisant le mari de Madeleine dans son cabinet. Comme les cœurs se prennent vite!

--Hélas! soupira Airvault, que ne reste-t-on toujours enfants! Ah! docteur, tout ce que je viens de subir! Et retrouver ma chère femme si changée, si livide, avec ces roses factices aux pommettes! Et cela en dépit des soins que vous lui avez prodigués! Que de grâces je vous dois! Je ne sais pas par où commencer! C’est votre témoignage, le juge me l’a dit, qui a fait enfin pencher la balance du côté de la vérité.

--Ne parlons plus de cela, fit le médecin, mettant en ordre, machinalement, quelques papiers. Revenons à votre malade. Oui, elle m’inquiète, je ne vous le cache pas... Elle est encore guérissable... Mais... cette guérison s’accélérerait dans certaines conditions d’hygiène, de climat, etc...

--Que je ne puis lui procurer! achevait Airvault avec découragement.

... Dans le jardinet, les deux fillettes erraient autour de la volière et du bassin, en échangeant ces mille puérilités délicieuses qui rapprochent les âmes jeunes et les esprits innocents.

Évelyne adorait les bestioles de toutes espèces. Elle-même, autant que possible, soignait ses petits pensionnaires: les deux couples de poulettes blanches, et les ménages des pigeonniers. A cette heure tardive, les pigeons étaient rentrés dans leurs alcôves et mesdames poules dormaient, roulées en boule sur leurs perchoirs--semblables à des houppes à poudre de riz, définissait Évelyne.

Mais au seuil de la cuisine, madame Sans-Gêne, une belle chatte tigrée, jouait avec ses minets. Évelyne posa l’un d’eux en cravate, sur son cou.

--Quelle jolie fourrure! n’est-ce pas? Ne dirait-on pas du velours gris? Et jamais ces chers petits ne font sentir leurs griffes! Seulement, je ne puis parvenir à les empêcher de croquer les moineaux! Voilà ce qui me désole! Aimez-vous les oiseaux, Raymonde?

--Oui, nous avons un petit chardonneret dans une cage. Il est très bien apprivoisé. Pendant les repas, il sort et vient sur mon épaule me tirer les cheveux!

--Oh! que c’est mignon! Mais s’il s’échappait?

--Je fais attention de fermer la fenêtre... Cependant...

Raymonde plissa un pan de sa jupe et murmura, en baissant la tête:

--Ces derniers temps, j’ai pensé... que c’était bien méchant, bien tyrannique de retenir en cage un petit être que le bon Dieu créa pour voler. J’ai eu l’idée de rendre la liberté à Très-Petit. Mais Philomène m’en a empêchée. Elle m’a dit que mon oiseau ne saurait pas trouver sa nourriture, et qu’il serait sûrement mangé par les éperviers.

Au nom de Philomène, Évelyne retint une exclamation. Ses grands yeux bleus s’ouvrirent largement, et très bas, la fille du docteur demanda à sa petite compagne:

--Philomène, n’est-ce point ma Philomène à moi, Raymonde?

--Oui! Nous causons bien souvent de vous ensemble! Elle vous aime tant!

--Tu lui diras, oh! tu lui diras que moi, je l’aime toujours, quoiqu’il me soit défendu de lui parler! dit Évelyne, sans s’apercevoir du _tu_ échappé à son émotion. Et je ne l’oublierai jamais... Tu lui diras tout ça?

La porte du cabinet s’ouvrait, laissant passer le médecin et son visiteur. Évelyne, cédant à son élan affectueux, saisit aux épaules la fille aux yeux noirs, et les deux enfants s’embrassèrent avec effusion:

--Au revoir, Raymonde. Nous ne sommes plus seulement camarades, mais amies, bien amies!

XI

Une lumière plombée tombait du ciel de juillet. Les terrassiers qui creusaient les fondations d’une bâtisse, dans le quartier de Porchefontaine, s’arrêtaient fréquemment pour prendre une lampée à la gourde, et étancher leurs fronts d’où découlait la sueur.

L’un d’eux, grand gaillard aux bras noueux, vaincu par la flemme, jeta bas sa pioche, et desserrant sa ceinture de laine bleue, s’affala au pied du monticule de gravats.

--Ah! non! les copains, c’qu’y fait bon à l’ombre! Si qu’on m’y aurait déposé, moi, j’y serais resté en disant: «Logé, nourri aux frais de l’État! Merci, mes juges, ça me botte!»

Raymond Airvault, à cet instant, descendait l’échelle, suivi du maître maçon. L’architecte reçut en plein visage l’allusion cinglante et le regard insultant. Il s’enfonça les ongles dans la chair pour soulager le désir de violence qui l’exaspérait.

Que de fois il avait dû s’imposer cette contrainte, où ses nerfs raidis menaçaient de se briser, alors que la colère, l’indignation bouillonnantes le poussaient à se ruer, tête baissée, vers l’insulteur narquois!

Sans même qu’il fût nécessaire de les entendre, ne saisissait-il pas le sens des propos susurrés à son apparition? Sa réputation n’était plus nette. Il ne suffisait pas que sa non-culpabilité fût reconnue par la justice; tant que le fauteur ne serait pas découvert, l’affaire resterait trouble, et la voix populaire pourrait répéter l’injuste et inexact dicton, trop facilement accepté comme axiome par la malignité humaine: «Pas de fumée sans feu!»

Le jeune architecte avait beau remplir ses devoirs professionnels avec le zèle le plus intelligent et une stricte intégrité, il ne se sentait plus l’intermédiaire écouté, estimé, qui possède à la fois la confiance du patron et celle des ouvriers. Son autorité était ruinée. Raymond expérimentait à ses dépens que, pour la généralité, un _inculpé_ est estimé _coupable_.

Et à ses côtés, deux pures victimes se trouvaient éclaboussées par cette boue, où il était condamné à cheminer.

Chaque jour, des déceptions, des affronts nouveaux atteignaient la malheureuse famille!

Fini! le projet d’association qui eût permis à Airvault la libre extension de ses talents! Le camarade sur lequel il comptait, s’était dédit avec embarras--craignant évidemment de lier son nom à celui d’un homme discrédité. Fini, l’espoir d’installer son nid dans la gentille maison, si enviée, de la rue de la Paroisse! Le propriétaire, sans chercher de prétexte, avait déclaré ne plus pouvoir donner suite aux pourparlers engagés. Il faudrait donc demeurer dans l’appartement trop étroit, laisser au grenier les meubles précipitamment achetés et que tant d’espérances avaient accueillis. Et pis encore, subir les rencontres des colocataires dans l’escalier, la malveillance embusquée dans les boutiques environnantes.

Madeleine, convalescente, sortait maintenant, restant le plus possible au dehors, selon les prescriptions du docteur. Tout en suivant la rue, la jeune femme avait l’impression angoissante de passer sous les fourches caudines. Son cœur se resserrait, ses jambes flageolaient.

Mais une mince épaule s’offrait comme appui à sa main tâtonnante.

Raymonde, chargée d’un grand sac à ouvrage, cheminait, droite et vaillante, près de sa mère--telle qu’un petit lionceau, prêt à mordre quiconque approcherait. Ainsi péniblement atteignaient-elles la grille du parc.

Vite, la fillette cherchait deux chaises, dans un coin abrité du Parterre de Neptune, installait sa chère maman, lui couvrait les épaules d’un châle; puis l’enfant s’asseyait, tirait son travail des profondeurs du sac, et son gai bavardage entourait la malade d’une musique d’amour.

Parfois, Madeleine lasse, semblait somnoler, les yeux mi-clos. Mais, le plus souvent, en ces instants de paix, elle priait en son cœur, sollicitant de Dieu vigueur et courage, afin de protéger au lieu d’être protégée, de donner d’elle-même plutôt que de recevoir.

En entendant les cris des enfants qui se poursuivaient, la mère songeait tristement à la chérie, immobile près d’elle comme une grande personne sage, et dont les douze ans avaient besoin de jeux. Mais elle comprenait pourquoi Raymonde, susceptible et fière, ne recherchait aucune compagne.

Un jour, une fillette étrangère vint vers l’enfant:

--Nous avons besoin d’une troisième pour sauter à la grande corde. Si ça peut vous faire plaisir de venir avec nous?

Oh! l’illumination subite des prunelles noires, trahissant l’intime convoitise!

Mais, de l’autre côté de l’allée, Raymonde aperçut la petite fille, nantie de la prestigieuse corde--l’une des méchantes qui, à la pension, l’avaient insultée de leurs ricanements! Sa figure se glaça.

--Je vous remercie beaucoup! dit-elle poliment à l’obligeante inviteuse. Mais j’ai mal au pied. Je ne joue pas!

Et elle se replongea dans son livre d’étude: une petite mythologie, qu’elle aimait parce qu’elle y trouvait l’histoire des déesses qui ornaient le grand jardin, et qui attiraient ou repoussaient son affection comme l’eussent fait des personnes vivantes.

Tristement, la mère songeait:

--Que fera-t-on de la pauvre mignonne à la rentrée des classes? En quelle institution la placer pour lui épargner les froissements que son petit cœur ressent avec tant de vivacité?

Il arriva qu’Évelyne Davier descendit, un jour, l’allée des Marmousets avec des compagnons de jeux. La fille du docteur aperçut les deux femmes, assises près de la Fontaine du Dragon, et, son aimable visage illuminé de plaisir cordial, elle accourut vers Raymonde.

--Que je suis contente de vous retrouver! Et vous allez mieux, madame? Votre fille doit en être bien heureuse! Je suis peut-être indiscrète... Voulez-vous bien qu’elle vienne jouer un peu au loup-caché avec nous, là, tout à côté, dans le Bosquet du Triomphe?

Madeleine surprit l’élan qui soulevait inconsciemment Raymonde vers la charmante tentatrice, et le sourire de sympathie qui rayonnait de l’une à l’autre.

--Vous êtes trop gracieuse pour vous refuser, mademoiselle. Et c’est bien volontiers que je verrai ma fille jouer avec vous. Ne te tourmente pas, mon petit, si je reste seule un instant. Je n’ai besoin de rien.

Évelyne prit Raymonde par la main, et toute rose de satisfaction:

--Combien je vous remercie, madame! Et puis, ajouta-t-elle gravement, soyez tranquille! Nous jouons avec des petits. Il y a ce garçon, Charlot Desroches, qui a onze ans, c’est vrai, mais il est plus pacifique que moi! Alors!...

A travers cette simplicité enfantine, se faisait jour un naïf instinct de protection. Évelyne jeta son bras fluet autour des épaules de Raymonde. Et Madeleine émue les vit monter l’allée, les deux têtes rapprochées mélangeant les boucles de la toison brune et la soie effilochée des longues mèches blondes.

Bientôt après, elle entendit les cris, les rires, les appels, sortant de l’enclos de feuillage. Par intervalles, elle entrevoyait les silhouettes graciles, bondissantes comme des faons poursuivis.

--Pour une heure, ma chérie pourra donc être enfant à l’aise. Décidément, tout ce que nous avons trouvé de secours, dans notre malheur, nous vient du docteur Davier. Sa fille est bonne comme lui-même. Que le ciel les bénisse!

Raymonde revint exubérante et gaie, grisée de rires, ne tarissant pas sur les plaisirs de la charmante récréation. Presque journellement, ces rencontres se reproduisirent. Mme Davier et sa société ayant pris pour quartier général le Parterre de Latone, Évelyne et ses compagnons, sous la garde indulgente de la bonne des jeunes Desroches, descendaient subrepticement l’Allée d’Eau pour rejoindre la petite amie. Raymonde devint la camarade choyée, sans laquelle ne peut s’organiser la moindre partie.

Une après-midi, Évelyne apparut toute pâle, ses tendres yeux violacés et gonflés. Laissant les petits Desroches s’amuser aux quatre coins, elle attira Raymonde dans l’allée parallèle.

--Il faut que je te parle. J’ai beaucoup de chagrin. Oui! le mois d’août va s’achever. Nous allons passer septembre près de Biarritz. Alors, je ne te verrai plus!

--Je serai triste en ton absence, Lynette. Mais contente pour toi, car tu vas faire un beau voyage... que tu me raconteras après...

Évelyne secoua la tête d’un air si triste que la petite Airvault s’effraya.

--Dis-moi tout ce qui t’afflige, je t’en prie!

--Eh bien!... après, je ne sais pas si nous nous retrouverons! Pense donc! Je ne vais pas rentrer à Versailles! On va me mettre en pension... à Saint-Germain-en-Laye.