Part 12
«Vous me défendez de vous écrire, très méchamment. Aujourd’hui, j’enfreins l’ordre. Je suis à Menton, j’ai causé avec votre délicieuse mère.
«Les chagrins qui vous frappèrent l’une et l’autre et disjoignirent vos existences excitent plus ardemment mon désir de vous apporter bonheur et sécurité à toutes deux.
«J’ai écrit à mes parents dans ce sens. Déjà ma mère--si bonne, de compréhension si haute, elle aussi--avait reçu ma confidence. Elle sait que j’aime comme on ne peut aimer qu’une fois.
«Je lui affirme de nouveau que votre pensée, plus que jamais, remplit ma vie. J’épouse votre passé, et je veux la direction de votre avenir.
«Je vous aime. Je ne saurais trop le redire. Et--je me le jure à moi-même--j’acquerrai le droit de vous donner le baiser dont j’ose à peine écrire le souhait ici!
«Vôtre à jamais.
«VALENTIN.»
L’arrêt en gare de Versailles obligea Raymonde à redescendre du rêve dans le monde actif. En suivant la foule, elle réfléchit qu’à cette heure il lui restait quelque chance de rencontrer encore le docteur Davier et qu’ensuite elle se trouverait libre de donner l’après-midi à la malade.
Quelques pourparlers furent nécessaires, rue de Satory, pour faire fléchir la consigne, le médecin interdisant sa porte les jeudis. Cependant, dès que sa carte eut été transmise au docteur, Mlle Airvault fut introduite dans le cabinet de consultations. M. Davier se leva pour la saluer et abrégea, d’un geste, les excuses.
--Non, Raymonde! Vous ne me dérangez jamais, parce que je sais que vous ne venez pas ici sans raison sérieuse. Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui à Versailles?
--Un billet, écrit sous la dictée de Philomène Pradin, qui, étant _au plus mal_ (ces mots sont soulignés), demande instamment à me parler.
La face pâlie et amaigrie du docteur parut s’amenuiser encore; ses yeux se voilèrent.
--Ce n’est pas moi qui l’ai soignée, murmura-t-il. J’ignorais qu’elle fût à cette extrémité.
--J’ai reçu aussi une lettre de maman, contenant des nouvelles importantes qu’elle me prie de vous transmettre. Le mystère dont s’enveloppait le décès de mon père est en passe de s’éclaircir.
Brièvement, la jeune fille relata l’histoire, en lui donnant pour conclusion la pensée exprimée par Madeleine.
--Dieu merci! mon pauvre père ne sera plus insulté, dans sa tombe, par des conjectures mensongères. S’il en était ainsi de toutes les erreurs dont il fut victime! Mais la justice d’En-Haut prend heure, tôt ou tard!
Davier baissa les paupières et ne répondit rien. Raymonde, avec rapidité, pour éviter à son tuteur une perte de temps, transmettait les remerciements de Mme Airvault, la joyeuse espérance inspirée par le projet de Marly...
--Comme elle sera contente, en recevant ma lettre, qui se croise avec la sienne et qui lui apprendra l’heureuse solution! Ah! que de gratitude s’ajoute à tout ce que nous vous devons.
Le médecin inclina la tête. Intimidée et refroidie par cet étrange silence, Raymonde balbutia:
--J’aurai l’ennui de ne pas voir Évelyne tantôt, puisqu’elle devait visiter Mme Forestier. Elle vient à Saint-Germain tandis que je suis à Versailles!
--Elle est à Versailles et ne peut vous recevoir. Grippée et alitée depuis deux jours!
--Ah! mon Dieu! j’observais bien en vous quelque chose d’anormal. Mais rien ne vous inquiète, n’est-ce pas?
--Jusqu’ici non! Mais la grippe débute souvent d’une façon insidieuse. Par mesure de prudence, je prescris l’isolement, et je compte appeler une infirmière.
Raymonde, atterrée, pressa la main du père.
--Oh! que je vais souffrir d’ignorer... Mais vous téléphonerez à Mlle Duluc?...
--Oui, mon enfant, oui!
--Vous direz à Évelyne que je pense à elle, que je vais entrer à Notre-Dame exprès pour elle, dans l’église où nous nous sommes connues! Oh! j’oubliais cette triste chose... oui, qui rend encore plus triste ma visite à Philo. Elle est soignée chez sa sœur... qui habite toujours près de la grille de l’ancien hôtel de Terroy!
--Ah!
Il avait tressailli, frappé, lui aussi, de la coïncidence pénible qui ramenait la jeune fille au lieu du drame ancien.
Ce fut avec la terreur du but à atteindre que Raymonde s’élança vers l’avenue de Saint-Cloud.
VII
Elle se retrouva bientôt devant la grille franchie par son père, sept ans auparavant, un soir de juin.
Comme en ce temps-là, le portail restait béant, laissant libre l’accès de l’allée pavée qui menait au perron du petit hôtel.
Sans oser jeter un regard de ce côté, Raymonde frappa à la porte de la première maisonnette basse, à la haute toiture percée de lucarnes en saillie.
Des savates traînèrent sur le carrelage. Et dans l’entre-bâillement parut une figure, usée plus que vieille, paupières sans cils, teint cireux, cheveux jaunâtres roulés en un minuscule chignon.
--Ah! Mademoiselle Airvault, que vous êtes gentille d’être venue! Elle ne cesse de vous demander. C’est son idée fixe.
--Si j’avais su, je serais venue plus tôt.
--Cela a été subit. Et tout de suite le cœur a flanché... Elle est très bas, très bas...
Tout en susurrant, la vieille femme traversait la cuisine pour ouvrir la porte d’une seconde pièce où deux lits, bout à bout, se rangeaient au long de la muraille. Sur la couche la plus éloignée, Raymonde aperçut Philomène, soutenue par une pile d’oreillers, les mains errantes sur les draps. Des mèches grises, échappées au bonnet, retombaient sur le visage cachectique, où luisaient des yeux de fièvre.
C’était la première fois que la jeune fille entrevoyait les transes des ultimes combats. Maîtrisant son effroi et sa pitié, elle s’approcha de la moribonde et posa un baiser sur la tempe flétrie.
--Rara! ma jolie petite Rara si bonne! Enfin!
--Je ne vous savais pas malade, chère Philo! Vous m’auriez vue déjà. Où souffrez-vous?
--Partout! Mais bientôt je ne souffrirai plus... Te parler va me soulager. Après je m’en irai sans crainte vers le bon Dieu... Adèle, laisse-nous.
La voix saccadée avait pris une force soudaine. Adèle sortit, obéissante.
--Je me tiendrai à côté, mademoiselle. Si vous aviez besoin de moi...
Philo surveilla la porte, qui se referma strictement. Alors les prunelles de braise plongèrent un âpre regard dans les beaux yeux, jeunes et brillants.
--Tu es jolie, Rara, de plus en plus!... Et voici l’âge du mariage! Je m’en tourmente!
--Pauvre bonne amie!
--Non... pas si bonne! J’aurais dû parler déjà depuis deux ans... J’ai retenu cela, par affection pour Évelyne, pour son père... C’est Ernest, mon neveu, le fils d’Adèle, mort durant la guerre dans un hôpital de Paris, qui s’en inquiétait aussi, dans sa conscience. Adèle ne sait rien. La tête pas assez solide et puis trop de chagrin!... Mais, en repassant ses fautes, Ernest retrouvait celle-là. Il m’a révélé à moi seule, et à son confesseur, comme il se reprochait de n’avoir pas dit à propos... ce qu’il savait. Il faut toujours dire la vérité. A l’âge d’homme, il voyait combien il avait été coupable. Mais alors c’était un gamin, et il avait une peur affreuse des magistrats... Ah! j’étouffe! Pourvu que j’aille jusqu’au bout! Ouvre la croisée.
Raymonde, épeurée, entr’ouvrit le battant. La malade aspira l’air froid qui parut la ranimer, et reprit en rassemblant toute son énergie:
--C’était par cette fenêtre que le pauvre petit devait guetter... ce soir-là, pour fermer la grille. Il vit entrer et sortir tout le monde. Mais quelqu’un vint sur le tard, juste avant que ton père ne s’en retournât. Ernest attendit longtemps sans voir repasser l’homme, si longtemps que l’enfant s’endormit. Voilà ce qu’il n’osa avouer à sa mère, qui était dure et sévère, et de peur d’être traduit en justice et accusé, lui aussi. Il se faisait des chimères... qui se calmèrent quand ton papa fut relâché.
--Oh! mon Dieu! pourquoi tout cela n’a-t-il pas été élucidé à temps! s’écria désespérément la jeune fille.
--Oui! c’est la grande faute... la mienne comme la sienne!... car moi, Philo, oui, Philomène Pradin! répéta la mourante, passant ses doigts décharnés dans ses cheveux, j’ai su la négligence d’Ernest. Il était plus libre avec moi. C’est à cause du père d’Évelyne que j’ai retenu ce que je pensais. J’ai essayé de lui insinuer mon soupçon. Il n’a pas compris... Et voilà pourquoi j’avais tant pitié de vous tous! Je cherchais à vous obliger... pour réparer un peu... Mais, maintenant, il y a un autre tribunal à craindre... et je te dis ces choses, parce qu’il faut que ton père soit mieux innocenté...
La voix, sortie en violent éclat, sombra subitement. Il sembla aussi que la raison, surexcitée par l’effort, déviât et faiblît au bout de la tâche. Philomène, retombée sur ses oreillers, ne murmurait plus que des lambeaux de prières, coupés de mots sans suite, où passait sans cesse le nom du docteur Davier.
Raymonde, prostrée au chevet sur une chaise de paille, les mains à ses tempes douloureuses, essayait de démêler les aveux confus qui venaient de l’étourdir. Mais quelque chose échappait à son examen. L’énigme restait sans solution. Une poignante impatience l’envahit et la remit debout, près de la mourante.
--Philo, complétez, je vous en adjure, vos révélations. Votre neveu connaissait-il l’homme entré le dernier?... Écoutez-moi! Entendez-moi! Il faut que je sache tout!... Quel était cet homme?
La lueur vacillante des yeux troubles se raviva quelques secondes.
--Oui... tu dois savoir... Il ressemblait... nous avons cru... Un vaurien... le frère de Mme Davier...
Raymonde se rejeta en arrière, accablée et déçue. Elle regretta d’avoir prêté l’oreille à des divagations de délire, où subsistait une aversion tenace.
Elle avait ouï dire que l’âme, dans la détresse des derniers débats, exhale souvent le secret de ses sentiments dominants. Ernest avait pu se reprocher, lui, sa déposition incomplète, devant les magistrats. Mais la tante, dans sa rancune contre la seconde épouse du docteur, sous prétexte d’une vague ressemblance, ne trouvait rien de mieux que d’identifier le coupable supposé avec le frère de celle qui l’avait expulsée!
Quelle créance apporter à ces dangereuses imaginations de monomane? La jeune fille s’interdit d’en écouter davantage.
--Vous devez être fatiguée, dit-elle. Je vais appeler votre sœur.
Avec la divination suraiguë que donne l’approche de l’heure, Philo sembla percevoir les réflexions de la jeune fille. La main squelettique saisit le poignet mince.
--Adieu! Va-t’en! Pardonne comme dans le Pater Noster! Mais va, oh! va prévenir le docteur Davier, sans faute! Je veux le voir! Promets d’y aller.
Une seconde d’hésitation, puis Raymonde balbutia:
--J’irai... Et je vous pardonne, au nom de mon père comme au mien!
... Une terreur superstitieuse la précipita hors de la maison maudite. Elle s’enfuit par la vaste avenue et le dédale des rues voisines, guidée par l’instinct qui oriente l’oiseau sur le chemin du retour.
Dans l’obscurité naissante, Notre-Dame érigea son vaste vaisseau. La jeune fille se jeta dans l’église et, agenouillée, enveloppée de la douce pénombre de la nef, essaya de se recueillir, de se ressaisir, de coordonner ses idées emmêlées.
Elle pria, de toute sa ferveur, pour celui qui avait été persécuté au delà de la tombe, et sa pitié s’étendit à la malheureuse dont la conscience s’agitait au bord de la mort.
«Requiescat in pace! Pauvre femme ignorante!... Pourtant?»
De nouveau, le doute obsédant, implacable, s’implantait, envahissait la pensée. Pourtant?... Oui, pourtant, il y avait un coupable! Quelqu’un avait commis l’acte répréhensible.
«Quelqu’un autre que mon père! Quelqu’un qui pouvait entrer, à front découvert, dans ce salon hospitalier! Quelqu’un qui ne sortit pas par la voie habituelle et se déroba! Si le petit Ernest avait dit vrai!»
Elle se courba sur le prie-Dieu et, en dehors de sa volonté, les déductions continuaient de s’enchaîner d’elles-mêmes, avec logique et vraisemblance. Stanislas de Lancreau était un vaniteux, un médiocre, un incapable! Tout le monde le savait, et l’on supposait bien que le docteur Davier ne pouvait estimer ce déplorable beau-frère... Mais le docteur adorait sa femme, choisie par amour.
Raymonde se débattit avec angoisse contre la suggestion.
--Qu’il ait soupçonné la vérité sans la dévoiler! Non, non, je ne consentirai jamais à l’admettre!... Et si c’était là, néanmoins, le secret de sa générosité inlassable envers nous? Ce serait à n’avoir plus foi en personne!
Elle se revit, enfant enthousiaste, élevant son protecteur au niveau des plus grands, l’assimilant aux nobles modèles des vertus civiques ou guerrières, épris d’idéal, de désintéressement, de dévouement! Militaire, à son sens, il eût été l’émule de Hoche, ce Hoche à qui elle eût voulu offrir une fleur, chaque fois qu’elle passait devant sa statue. Dans la vie politique, il se fût montré l’égal de ce ferme et austère Bailly, dont elle étudiait avec amour les effigies sculptées et peintes, dans la salle du Jeu de Paume et au Musée, en leur attribuant une ressemblance avec la physionomie mélancolique et fine du médecin.
Devait-elle renier cette longue admiration et ce respect? Ah! ce serait le pire des supplices! Un écroulement intérieur!
--Mon Dieu! cria-t-elle en son cœur, délivrez-moi de ces insinuations perverses, de ces présomptions, irrévérencieuses et iniques! Surtout, que cette torture je la subisse seule! Et que ces perplexités déchirantes soient épargnées à ma pauvre mère!
Brisée, mais un peu apaisée, Raymonde quitta l’église et se dirigea vers la rue de Satory, afin de remplir la promesse faite à la mourante.
Mais le docteur, parti pour Paris où il dînerait, ne devait rentrer que tard. La jeune fille ne put songer à confier verbalement au domestique ni à expliquer sur une carte à découvert, la requête d’une femme détestée de Mme Davier. Elle reprit le chemin de la gare où l’appelait l’heure.
Là elle acheta une carte-lettre, et sous la lampe de la salle d’attente, griffonna ces lignes, qu’elle jeta ensuite dans la boîte de la station.
«Philo vous réclame instamment pour vous dire... les mêmes choses qui m’ont bouleversée! Mon père serait innocent du délit dont il fut accusé à la légère!
«Je n’en ai jamais douté. Mais eût-on pu fournir la preuve, en temps voulu, pour le décharger de ce poids honteux? Voilà la question qui m’affole!
«A vous, à Évelyne, mes constantes pensées.
«RAYMONDE.»
VIII
A l’heure même où Raymonde Airvault, fiévreuse et accablée, s’embarquait pour Saint-Germain-en-Laye, son nom remplissait un grave colloque dans le cabinet de l’éditeur Clozel.
Entre les affaires urgentes qui, cette fin de jour, appelaient le docteur Davier à Paris, il n’en était point de plus importante ni d’aussi épineuse que cette entrevue avec le père de Valentin.
M. Clozel lui ayant demandé la faveur d’un entretien particulier, le médecin, aisément, devina l’objet de la conversation désirée. Mais préférant que le conciliabule eût lieu ailleurs que chez lui, il répondit que, devant se rendre dans la capitale pour différentes démarches, il irait lui-même trouver l’éditeur, boulevard Saint-Michel, avant la fermeture des bureaux.
M. Clozel, quand le visiteur honoré se présenta, se répandit naturellement en effusions reconnaissantes. Il était extrêmement confus de ce que le docteur se fût dérangé pour lui rendre service. Mais M. Davier excuserait deux pauvres parents, mortellement inquiets, qui voyaient leur dernier fils, empoigné par la passion, décidé à tout braver, à tout risquer...
--Représentez-vous notre angoisse. Nous ne connaissons pas cette jeune fille. Elle mérite peut-être les éloges exaltés que lui décerne Valentin. Mais l’amour rend aveugle! Peut-être aussi n’est-elle qu’une créature habile, flirteuse, artificieuse et intrigante... adroite à dresser ses pièges?
--Non! non! tranquillisez-vous à cet égard. Raymonde est trop spontanée, trop franche et trop fière pour s’abaisser à de pareilles ruses.
--C’est ce que nous a déjà affirmé Mme Forestier. Mais vous la suivez depuis plus longtemps. Mieux que quiconque, vous êtes au courant des antécédents--non seulement de la jeune personne--mais de la famille. Ah! docteur, docteur, voilà le point scabreux! Ni ma femme ni moi ne sommes gouvernés par l’intérêt. Nous avons dû subir des sacrifices trop douloureux pour ne pas sentir l’inanité, l’impuissance de l’argent. Le manque de fortune ne serait donc nullement un grief valable contre la jeune fille choisie par Valentin. Mais quelque chose prime tout à nos yeux: l’honneur! Notre nom modeste est sans tache. Il nous en coûterait terriblement, à l’un et à l’autre, de voir notre enfant s’allier à des gens... tarés, indignes d’estime, ayant une flétrissure dans leur passé...
Le médecin serra son pardessus, comme dans le frisson d’un froid subit.
--Les Airvault ne sont ni tarés ni indignes, prononça-t-il avec lenteur. Ils furent malheureux, simplement.
Clozel considéra son interlocuteur d’un œil perplexe. Comment les assertions du mari contredisaient-elles si complètement les imputations de la femme? Que signifiait cette divergence? La matière importait trop pour que l’éditeur ne se décidât pas à sonder le mystère. Il dit, hésitant:
--Mme Clozel a su, par Mme Davier elle-même, que le père de cette jeune fille fut emprisonné quelque temps.
Fulvie!... Ah! dérision! Un rictus releva les lèvres rasées du docteur.
--Airvault, oui! fut victime de la détention préventive, inculpé d’un vol qu’il n’avait pas commis. L’accusation tomba d’elle-même. La seule faute du pauvre homme avait été de tenter la chance du jeu. Mais ceux qui le connaissaient, le sachant incapable d’un larcin aussi stupide qu’odieux, tinrent à cœur de lui servir, en quelque sorte, de caution morale.
En termes laconiques et précis, M. Davier narra le fait-divers, la mort subite de M. de Terroy, la disparition du coffret d’argent, la découverte du camée-pendentif dans un tiroir du dessinateur, toutes les circonstances futiles et fatales qui projetaient l’idée de culpabilité dans le cerveau d’un magistrat à la fois blasé, sceptique et timoré.
M. Clozel écouta ce récit avec une attention soutenue. Mais, en dépit de sa volonté de bienveillance, sa physionomie et son attitude trahissaient la gêne, l’anxiété, le découragement.
--Tout cela est certainement pitoyable! déclara-t-il quand le docteur eut achevé. Et je ne m’étonne pas que ces réminiscences vous émeuvent! Vous avez suivi, jour après jour, les vicissitudes de cette famille. Vous pouvez prendre parti en connaissance de cause. Nos positions respectives, pour juger des choses, sont bien différentes, car moi, j’ignorais ces gens jusqu’à l’heure où mon fils me déclara qu’il passerait par-dessus tous les obstacles, comme son tank, afin d’épouser Mlle Airvault.
La voix plus basse, M. Clozel formulait l’objection capitale:
--Dans l’histoire fâcheuse, il reste cette grave lacune: le coupable n’a pas été découvert.
Le docteur fut repris de ce frisson qui, tout à l’heure, le secouait de la tête aux pieds. Il ferma le col de sa pelisse et lança un coup d’œil vers la grande horloge comtoise, qui égayait, de son cadran de faïence et de son balancier de cuivre, les sombres cartonniers verts et les étagères de livres.
--Excusez-moi de vous quitter! dit-il, en se levant. Je suis loin d’avoir achevé mes courses! Et j’ai un dîner de confrères.
M. Clozel, la tête penchée sur l’épaule, le front labouré de plis, se mit en devoir de reconduire son visiteur. Celui-ci, la main sur le bouton, se retournait:
--Mon cher ami, remettez-vous. Tout ce que je vous ai dit est exact. Mais j’ai tout lieu de croire que la vérité absolue se dévoilera... Je l’espère. Prenez patience. Temporisez avec votre fils. La jeune fille qu’il a en vue se montrera digne de votre confiance. Patience encore une fois!
Il ajouta, après une légère pause, entre haut et bas, presque bégayant:
--Peut-être vous appellerai-je... un de ces jours. Laissez tout alors et venez sans tergiverser! Au revoir!
Le docteur traversa les bureaux, la tête haute et le pas ferme. Mais, en tournant la rue Saint-André-des-Arts, il fut obligé de s’appuyer à la muraille, chancelant, une main crispée sur la poitrine. Le spasme réprimé par un effort immense, il reprit sa marche, sans égard pour son malaise et traînant ses membres courbaturés.
Minuit sonnait quand le médecin rentra chez lui. Parmi les diverses communications qui l’attendaient, se trouvait le billet de Raymonde, apporté à la dernière distribution.
Louis Davier, cette nuit-là, ne connut pas le sommeil. Dès sept heures, il commandait l’auto pour se rendre avenue de Saint-Cloud.
Mais sa visite, si matinale qu’elle fût, avait été devancée: Philomène Pradin était entrée dans le grand repos.
IX
La funèbre vision de la couche mortuaire s’ajouta au cortège d’idées noires qui pressaient Davier.
Au devant de ces multiples tristesses, planait une crainte, menace harcelante, qui reléguait dans la pénombre toutes les autres appréhensions, si poignantes qu’elles fussent.
Depuis les confidences de M. Clozel, confirmant les suppositions de Fulvie sur l’amour qui portait Valentin vers Raymonde, Davier ne cessait de creuser cette énigme: sa femme aurait-elle deviné aussi juste en ce qui concernait Évelyne? L’enfant, au cœur si tendre, avait-elle conçu une espérance condamnée à se flétrir?
Ah! s’il n’en était rien? Si ces conjectures tombaient à faux? De quel soulagement serait pour le père cette certitude qui lui donnerait plus de liberté d’action!
Aussitôt revenu à sa maison, le docteur monta à la chambre de la petite malade. Évelyne, couchée, paraissait idéalement enfantine avec le serpent doré de sa longue natte, ondulant sur la chemise finement brodée d’où se dégageait le col mince et laiteux.
La jeune fille, souriante, présenta son front poli au baiser paternel.
--Mon méchant docteur va-t-il enfin me permettre de me lever aujourd’hui? fit-elle, espiègle. J’en ai assez d’être clouée au lit! Et je ne veux pas d’infirmière! Je ne me sens plus du tout malade!
--Non! mademoiselle, charitablement, a passé son rhume à son petit frère! Le voilà en observation!
--Oh! que je regrette! Pauvre chéri! Mais tu le guériras vite, papa!
--On y tâchera! En attendant, vous resterez recluse, pour ne pas semer çà et là vos microbes! Ne te crois pas encore hors de cause, fanfaronne! Au lit! Au lit!... Et la tête au repos!... Que vois-je? Encore un bouquin!... Et d’importance! Un in-octavo pour le moins!
Et le docteur attirait une brochure, glissée sous l’édredon. Évelyne agrippa vivement le volume.
--Oh! papa! Il te paraît lourd! Et c’est une lecture si savoureuse, si réchauffante qu’elle vous enlève, vous ravit! L’histoire de la chère petite sœur Thérèse! Elle me transporte au troisième ciel!
--Reste sur la terre, mignonne, car je ne saurais te suivre si haut! repartit Davier, s’asseyant sur le fauteuil, placé au pied de l’élégante couchette laquée.
Et jetant un coup d’œil circulaire autour de la chambrette, décorée d’aquarelles et de gracieuses futilités:
--Tiens! j’avise là, près de la fenêtre, une encoignure tout indiquée pour un petit bureau de marqueterie que j’ai déniché quelque part, et qui, surmonté d’un vieux miroir, fera ici le plus bel effet du monde!
--Papa! tu me gâtes trop! Sans cesse, tu inventes de nouvelles gentillesses!
--Pour te retenir... ou pour me faire regretter... Car, je ne m’abuse pas!... Un jour, il faudra te céder! Que peut un pauvre vieux papa quand l’amour se met de la partie? Et puis, je serai enchanté--nonobstant--de faire sauter des petits-enfants sur mes genoux!
Sous le voltigement des paroles badines, l’âpre arrière-pensée continuait sa marche. L’œil du causeur contredisait le ton plaisant. Acéré, attentif, il épiait les moindres fluctuations de la physionomie transparente.