Derrière le voile

Part 11

Chapter 113,636 wordsPublic domain

C’était jour de consultation. La sonnette ne cessait de retentir. Sans revoir son mari, Mme Davier monta dans l’auto qui la transporta à la gare.

Tandis que le train l’emmenait vers la capitale, un sourd malaise tourmentait ses esprits. Tous les motifs allégués pour ce déplacement n’étaient que mensonges. Et les yeux purs et sincères d’Évelyne émouvaient en elle un sentiment d’humiliation, presque un regret.

En définitive, qu’allait-elle faire à Paris? Tout bonnement, retrouver son frère, qui l’introduirait dans un dancing réputé. Son manteau de fourrure cachait la tunique constellée d’acier qui la moulait.

Le proposition chuchotée par Stany avait réveillé chez la jeune femme un avide désir de s’échapper du logis trop bourgeois, de replonger dans l’atmosphère capiteuse, de goûter au plaisir violent qui anesthésie à force d’ivresse, comme un soporifique.

Depuis quelque temps, Fulvie était obligée de constater un phénomène effarant. Entre l’époux qui se dépensait à des tâches austères et la jeune fille, gracieuse et bonne, qui montrait dans les moindres choses, sans y prétendre, la passion du dévouement, la conscience déprimante d’une infériorité morale s’imposait trop souvent à l’orgueilleuse femme. Une lente transformation s’opérait en elle, atténuant ses virulences, sapant l’égoïsme impérieux et exigeant de son caractère. Mais elle regimbait, résistait à l’évolution, accusait l’assoupissement de la vie familiale, qui rouillait ses ressorts, diminuait en elle l’énergie, peut-être la jeunesse.

Et elle voulait retenir son véritable _soi_, cette personnalité mentale à laquelle on est habitué comme à l’image physique reflétée par la psyché. Elle cherchait à retrouver la Fulvie audacieuse et impériale, cueillant à la ronde l’admiration et le désir des regards, la Fulvie devant laquelle tombaient en moissons les hommages, comme les fleurs venues de la foule pleuvent devant la ballerine ou le torero.

Quelques heures d’amusement, de vertige, la rendraient à elle-même, retrempée, revivifiée, ayant rejeté toutes impressions maussades et grises.

A la sortie du train, Fulvie s’engouffra dans le métro. Devant elle s’assit un officier bleu horizon. Elle vit le chiffre brodé sur le képi. Ses mains gantées se tordirent nerveusement dans le large manchon. Son cœur s’enveloppa de deuil.

Ce chiffre, c’était le numéro de _son_ régiment! Cet homme avait peut-être connu celui qui gisait dans un coin ignoré de la Champagne, celui qui, jadis, marivaudait avec tant d’esprit et de hardiesse dans le cercle du Parterre de Latone! Jours enfuis, joies évaporées, préférence secrète dont les preuves n’étaient plus que cendres!

Elle sortit du souterrain, vibrante encore de ces réminiscences. Comme il semblait l’aimer! Et comme elle l’eût aimé!

Devant la glace d’un étalage, Fulvie s’arrêta pour rectifier sa coiffure. Elle s’étudia d’un regard clairvoyant. Trente-cinq ans! Oui, la limite dangereuse de la maturité. Et l’âge se dénonçait à de sournois indices: plissement des paupières, empâtement du menton, un je ne sais quoi de plus massif et de plus lourd dans l’ensemble.

--La lutte finale! pensa-t-elle avec amertume. En avant, tout l’arsenal défensif préconisé par Lina Cavalieri dans _Femina_, autrefois! Aurai-je la patience de me vouer à ce travail de bagne?

Ses emplettes effectuées, Mme Davier se trouva, boulevard Haussmann, tout près du siège administratif de l’importante maison d’automobiles dans laquelle son frère était employé depuis peu. Elle avait projeté d’y entrer pour obtenir de Stany un lieu et une heure de rendez-vous plus précis--la friture du téléphone, le matin, ayant empêché la communication.

--Je suis la sœur de M. de Lancreau, attaché à l’usine de Levallois-Perret, dit Fulvie à l’huissier superbement galonné d’or. Pouvez-vous lui demander à quel endroit je dois l’attendre?

Pendant que l’homme, obligeamment, opérait, Mme Davier examinait la pièce, meublée avec une savante sobriété, et décorée de dessins et de photographies des dernières créations sorties des ateliers. Une impression de confiance la réconforta. Ce Stany, à travers ses innombrables avatars, possédait le talent acrobatique de retomber toujours d’aplomb. C’était une chance qu’il eût trouvé, dans cet établissement puissant et prospère, une «situation d’avenir».

Ah! mon Dieu! ces situations dites _d’avenir_, le pauvre garçon, en avait-il essayé! Et d’ordinaire ce fameux avenir n’allait pas plus loin que cinq ou six mois! Tantôt la mirifique entreprise quittait Stany, en s’écroulant; tantôt c’était Stany qui laissait l’entreprise, pour des causes insaisissables et indéfinissables.

Il était temps, pour cet éternel gamin, d’arriver à la stabilité permettant un mariage sérieux, qui achèverait de l’assagir.

L’huissier, le récepteur à l’oreille, écoutait les explications qui lui étaient données. Puis, se tournant, placide, vers Mme Davier, il prononça:

--M. de Lancreau, madame, depuis ce matin n’appartient plus à la maison.

Mille bluettes dansèrent devant les yeux de Fulvie. Elle sortit, sans rien demander de plus, possédée par une rage froide.

Tous ses griefs légitimes contre son frère lui remontaient en mémoire. Que de choses, cachées à son mari, et dont elle avait fait violemment reproche à cet incorrigible fou! La conduite de Stany, durant la guerre, avait blessé sa fierté. Homme, elle eût autrement soutenu le vieux nom patronymique et ne se fût pas contentée d’un office de gratte-papier dans un bureau de l’arrière.

Fulvie s’étonnait que le docteur n’eût émis aucune observation à ce propos. Elle interprétait cette abstention comme une preuve de complet dédain. Davier, évidemment, voyait en son beau-frère une parfaite non-valeur.

--Je ne suis pas loin de cette opinion aujourd’hui! s’avoua-t-elle en serrant les dents. Que s’est-il encore passé? Quel mobile à ce renvoi?

Elle se rendit rue Lafayette, à l’hôtel meublé où habitait Stany. Là, nouvel échec: la gérante, avec un sourire pincé, l’avertit que M. de Lancreau n’était plus son locataire. Et elle ignorait son adresse actuelle.

Mme Davier, sidérée, courba la tête sous une honte. Sans aucun doute, Stany était parti de là, congédié, endetté. La sœur s’en alla précipitamment, à la fois démontée, inquiète et exaspérée.

--Encore et toujours des fugues! Ah! c’en est trop! Il abuse de mon indulgence!... J’en ai assez de ses jérémiades, de ses repentirs, aboutissant toujours à des demandes d’argent! Il faut qu’il se range! Ma patience est à bout.

La jeune femme marchait frénétiquement, pour soulager la surexcitation de ses nerfs. Soudain elle sentit la fatigue. Le jour de novembre pâlissait. Elle distingua, près de Notre-Dame-de-Lorette, un autobus qui desservait la rive gauche et passait devant la rue de Tournon. Eh bien! puisque tout le plan d’escapade craquait, par la faute de cet idiot de Stany, du moins acquitterait-elle une partie du programme annoncé, en faisant visite à Mme Clozel.

Mme Davier monta donc dans l’autobus. Quelques instants plus tard, elle gravissait le large escalier de l’aristocratique logis dont la famille d’éditeurs occupait le vaste premier étage depuis plus d’un demi-siècle.

IV

Malgré les deuils de ces dernières années, Mme Clozel gardait sa porte ouverte à ses amies, chaque mardi, de quatre à sept. A ces réceptions très simples se retrouvaient à peu près régulièrement les mêmes personnes, imprégnées de l’esprit de charité et dévouées, pour la plupart, à des œuvres d’aide sociale.

La mère de Valentin s’avança, avec une urbanité empressée, vers la rarissime visiteuse. La haute dignité de cette femme, dont le chagrin avait givré la chevelure châtain et creusé les tempes, mais qui conservait tant de lumière dans son large regard et dans son beau sourire, intimida l’altière Fulvie. Son ton s’adoucit, prenant le diapason de la voix accueillante.

Cependant Mme Clozel, laissant ses intimes poursuivre à leur guise l’entretien en cours, installait Mme Davier à un guéridon, lui versait elle-même une tasse de thé, l’entourait de petits soins hospitaliers, et s’asseyait à ses côtés pour déguster une infusion de camomille.

--Le docteur est toujours extrêmement occupé?

--Il se surmène! A peine aborde-t-il la maison! Sans cesse on l’accable de missions nouvelles! Je lui reproche d’excéder ses forces!

--Je le conçois! Mais ce sont de nobles excès! fit Mme Clozel. Et vous devez manquer de conviction en les lui reprochant!

Tout en buvant à petits coups le breuvage aromatique, la mère de Valentin demandait d’un air très calme, mais avec une imperceptible hésitation:

--Votre mari n’a-t-il pas été le tuteur d’une jeune fille, Mlle Airvault?

Les oreilles de Fulvie tintèrent à l’assourdir. Les nerfs ratatinés, la jeune femme parvint à garder une apparente indifférence:

--Ah! mon Dieu, oui! Mlle Airvault représente encore une de ces corvées... scabreuses... que mon pauvre docteur n’a pas la force morale de refuser... Une situation... particulièrement délicate... des circonstances... difficiles... Il se laissa toucher... Enfin!...

En achevant ces petites phrases rompues et sournoisement ambiguës, Fulvie jeta un coup d’œil vers Mme Clozel qui, les yeux baissés, surveillait la fusion du sucre dans sa tasse. Et affectant l’intérêt, très naturellement, Mme Davier demanda:

--Vous avez entendu parler de cette jeune fille? Désire-t-on des renseignements sur elle?

Mme Clozel fit un effort qui, visiblement, lui coûtait.

--Oui,... je... on... quelqu’un désire s’enquérir près du docteur Davier... Et puisque je vous voyais... je supposais...

--Il s’agit peut-être d’un changement de position... pour cette personne... Un poste plus avantageux, probablement?

--Probablement, oui... Je crois que oui! acquiesça précipitamment la bonne mère de Valentin.

--Ah! tant mieux! laissa tomber Fulvie, car cette pauvre enfant ne possède aucune fortune!... Mais, toutefois, si cette petite enquête était déterminée par... une intention... de mariage, engagez vos amis à se renseigner... s’il se peut... au Parquet de Versailles... sur le père.

Les lèvres de Mme Clozel blanchirent, et ses yeux gris foncé, si semblables aux yeux de son fils, se dilatèrent.

--Le père?...

--Oui, le père fut mis en prison pour une accusation de vol, qui ne fut jamais bien tirée au clair! acheva Mme Davier, se levant et fermant son écharpe de zibeline. Quand je vous disais que le docteur avait accepté là un rôle scabreux!

Ayant déposé cet obus, elle ne songea plus qu’à précipiter sa sortie. Décidément, cette après-midi à Paris ne lui réservait, jusqu’au bout, que déboires et mécomptes! Elle ne s’étonnerait pas d’un déraillement pour couronner le tout!

Au fond d’elle-même, Fulvie, en s’analysant, eût trouvé une honte de sa rosserie. Maintenant elle se rendait compte de la perfidie de ses insinuations. Mais une fureur de déchirer quelqu’un à coups d’ongles l’avait saisie en entendant nommer Raymonde par cette moutonnière Mme Clozel. Plus un doute à garder: ce bêta de Valentin s’était féru de la gitane!

Quelque chose de plus qu’une antipathie fouettait le courroux de Mme Davier. Le caprice de ce jeune homme allait faire avorter un projet matrimonial, arrangé dans la cervelle de Fulvie, et qui, pensait-elle, eût satisfait tout le monde.

Évelyne, à force de tact, de mesure, de bonté, était parvenue à se faire estimer de sa belle-mère. Si personnelle que fût la jeune femme, elle rendait justice à la sœur de Loys et souhaitait pour celle-ci un établissement heureux.

La combinaison Valentin Clozel représentait exactement le genre de mariage s’harmonisant aux goûts et au caractère de la fille du docteur Davier. Fortunes solides, familles considérées, toutes les conditions extérieures s’assortissaient merveilleusement. Et--Fulvie croyait le deviner--le chaste cœur d’Évelyne inclinerait sans contrainte vers cette union.

Et voici que l’irruption de la bohémienne aux yeux dévorants, dans ce champ réservé, bouleversait les plans, rompait les calculs les mieux établis! Mme Davier vouait de grand cœur la funeste créature aux gémonies, et croyait s’animer de colère généreuse alors qu’elle concentrait, sur la seule tête de Raymonde, les mécontentements accumulés dans ce néfaste jour.

V

Le docteur n’était pas encore rentré, quoique l’heure du dîner fût dépassée. Fulvie eut le temps de quitter la tunique pailletée pour enfiler une robe d’intérieur moins clinquante, avant que son mari parût, animé, exultant.

Dès que la famille fut réunie autour de la table, Davier laissa déborder son allégresse.

--Je suis en retard! Mais vous m’en excuserez sûrement. La grande affaire que nous travaillions à mettre sur pied, Desroches et moi, va enfin devenir viable. Nous avions déjà obtenu des donations d’immeubles. De Terroy a recruté des philanthropes qui nous assurent, par leurs libéralités, les fonds de roulement. Les grands industriels, employant la main-d’œuvre féminine, nous soutiendront. Bref, dès le printemps prochain, trois asiles s’ouvriront, aux alentours de Versailles, pour les jeunes filles qui, trop souvent, sont obligées de passer immédiatement de l’hôpital à l’atelier.

Évelyne se leva pour aller déposer un baiser sur le front de son père, et revint silencieusement à sa place.

--Oui, reprit le docteur, redoublant d’entrain, les arrangements pratiques sont enfin conclus. Les ouvrages d’appropriation vont commencer. En avril au plus tard, les convalescentes, les anémiées trouveront trois maisons de repos en pleine campagne--modestes mais tranquilles--avec des distractions variées, intelligentes et saines.

--Je vais donner mes quilles et mon jeu de tonneau! s’écria Loys enthousiaste. Et aussi mon croquet!

--Très bien, mon petit homme!... Elles auront aussi une bibliothèque choisie...

--J’offre mes livres de jeunesse, dit Évelyne.

--Parfaitement, ma vieille demoiselle. Vous pourrez y joindre des études et récréations musicales élémentaires, car à Marly nos hospitalisées jouiront d’un piano, Mme Forestier donnant les meubles avec le logis. Enfin, M. de Terroy fera don de boutures et de greffes, afin que nos «Jennys ouvrières» apprennent la culture en chambre. Elles recevront encore chez nous des notions d’enseignement ménager... et de bons conseils.

--Idéal! murmura Évelyne, les yeux humides et brillants. Oh! papa, que tout cela est beau et bien!...

Mme Davier branla un front soucieux.

--Soit! mais combien de tracas et de désillusions j’entrevois pour vous, à travers cet éblouissant programme! D’abord, trouverez-vous un personnel capable de l’exécuter?

--Le personnel sera très restreint. Les pensionnaires collaboreront au service de la table, de la cuisine, des dortoirs, du jardin.

--Mais où vous procurer des directrices assez fermes et clairvoyantes pour maintenir, en bon ordre, ce petit monde turbulent?

--Desroches connaît quelqu’un pour la maison de Viroflay. Quant à celle de Marly, Mme Forestier avait elle-même fixé son choix.

Évelyne, rayonnante, levait vers son père un regard d’entente affectueuse que Fulvie saisit au passage. Un soupçon naquit.

--Et quelle est la personne désignée par Mme Forestier? demanda-t-elle, regardant son mari en face.

A cette question catégorique, le docteur répondit du ton le plus naturel:

--Mme Airvault. Elle est radicalement guérie, et je crois qu’elle conviendra très bien à ces fonctions délicates... si elle veut bien les accepter.

Mme Davier resta imperturbable, mais le verre de cristal dont elle étreignait la tige se brisa. L’eau se répandit sur la nappe.

--Admettons que ce soit un bon présage! dit-elle avec un rire forcé, en passant la première dans le petit salon.

Loys, suppliant, tirait la manche de sa grande sœur.

--Lynette, montons, dis! Je ne viendrai pas à bout de mes problèmes sans ton aide!

La jeune fille prit l’enfant par la main.

--Allons, vite, chéri! Et comme j’ai un peu mal à la tête, je demande permission aux autorités de me coucher ensuite sans redescendre.

--Couchez-vous tout de suite si vous souffrez, fit Mme Davier. Loys abuse de votre obligeance!

--Du tout! Sa confiance m’honore et me réjouit! répliqua Évelyne, avec son aimable enjouement.

Fulvie suivit d’un œil troublé les deux jeunes silhouettes. Ses colères, refoulées à grand’peine, se manifestèrent sous forme de juste et violente indignation.

--Ah! je n’en puis plus de voir cette pauvre petite, si candide, si aveugle, si dupe, sur le point d’être victime de votre crédulité! Oui, vous, son père, avec une confiance obstinée, vous prêtez la main à ceux qui trahissent votre enfant et lui préparent une douleur peut-être irrémédiable!

--Qu’est-ce à dire? interrogea Davier, blêmissant.

--Soyez franc avec vous-même. N’eussiez-vous pas accepté facilement Valentin Clozel pour gendre?

--Je... je ne me suis pas posé la question... dit le médecin en hésitant. Mais où voulez-vous en venir?

--Eh bien! je suis certaine qu’Évelyne ne considérait pas ce garçon avec des yeux indifférents. Je puis vous annoncer, sans me vanter du don de seconde vue, une prochaine visite de M. Clozel père, pour une proposition de mariage... qui ne concernera pas Évelyne. Son fils s’est toqué de la transcendante Raymonde. Je m’en aperçus à Vevey. C’est pour cela que je précipitai le départ de cette ville. Je vous avais toujours prédit que votre complaisance pour ces aventurières vous serait préjudiciable un jour ou l’autre. Ce jour arrive. Vous avez couvé une vipère pour mordre le cœur de votre fille!

--Vous allez trop loin! murmura Davier, en qui se redressait le sens de la justice, au milieu d’un chaos de douloureuses anxiétés. Vous allez trop loin! répéta-t-il, la gorge étranglée, le visage altéré, mais reprenant la maîtrise de sa pensée et de ses sentiments. Admettons que Valentin se soit épris de Raymonde, que celle-ci réponde à cette inclination. Il ne s’ensuit nullement qu’elle ait comploté de trahir son amie: l’amour souffle où il veut. Et il n’est pas certain non plus que le cœur d’Évelyne ait parlé, comme vous le présumez.

Ces représentations sensées tombèrent dans l’âme agitée de la femme comme de l’eau projetée sur des charbons ardents et en activèrent follement l’effervescence. Fulvie, presque tragique, bondit de son fauteuil, droite devant son mari.

--Vous le prenez vraiment avec un calme... qui me laisse fort à penser. Toujours des excuses pour les torts et les fautes de ces gens! Et voici que vous rapprochez d’ici... cette femme!... Que dois-je en conclure?...

--Seulement ce qui est la vérité. Cette femme a subi de rares tortures. Ceux qui le savent ont cherché à améliorer son destin en la réunissant à sa fille. N’en cherchez pas davantage.

Et soutenant sans faiblir, de ses yeux noyés de tristesse, le défi des noires prunelles brûlantes, Davier proféra:

--Ce que vous devez penser surtout, Fulvie, c’est que votre mari vous aima avec une tendresse dont vous ne connaissez pas la profondeur et qu’il préféra toujours sacrifier son repos au vôtre.

Elle sentit, dans ces mots, une sincérité et une force qui lui imposèrent, en même temps qu’une amertume dont elle n’osa pas demander explication. Sans savoir pourquoi, elle prit peur, baissa les paupières et resta muette.

La femme de chambre, à cet instant, entrait dans le petit salon.

--Madame! J’ai omis de dire à madame que, peu après son départ, M. de Lancreau a téléphoné pour dire à madame que, envoyé aujourd’hui en mission, il ne pourrait retrouver madame comme il était convenu. Il viendra ici demain ou après-demain. Madame m’excusera de mon oubli?

--Oh! très bien! répondit Fulvie distraitement.

VI

Le train emportait Raymonde Airvault, ce jeudi, de Saint-Germain à Versailles. Philo, très malade, réclamait une visite de la jeune fille. Et celle-ci, avec la permission de Mlle Duluc, accourait au chevet de la pauvre vieille qui la désirait comme une dernière joie.

D’autres nouvelles, reçues au même courrier le matin, ajoutaient à l’émoi que lui causait cette démarche suprême près de l’humble amie mêlée au passé. La jeune fille, dans l’isolement du wagon, lisait et relisait ses lettres avec un trouble croissant.

La première, datée de Menton, provenait de sa mère. Plusieurs feuillets de papier pelure: un véritable journal.

Dimanche 16 novembre.

«Le soleil brille sur les montagnes et sur la mer. Mais la vraie lumière, pour ta pauvre maman, c’est le sourire de ta photo, posée près de mon encrier. Quel bonheur si je pouvais jouir réellement de ta présence, comme le cher et excellent docteur me le fait espérer!

«Cette solution arriverait à point pour me permettre de quitter miss Marwell sans la froisser ni l’affliger. Une de ses parentes se trouve appauvrie par de grandes pertes. Daisy ne peut guère lui venir en aide qu’en l’appelant à me remplacer. Mais jamais elle ne s’y décidera dans la crainte de me peiner. Elle est si délicate et si bonne! Ainsi mon départ, motivé par cette nomination, satisferait tout le monde, sans blesser personne.

«Dieu nous prendrait-il en pitié? Le printemps dernier, j’avais fait connaissance, ici même, d’une famille italienne d’honorables commerçants. Un des frères du patron est établi directeur de banque dans la partie sud du Chili. Ce banquier vint lui-même en France pour deux mois, afin de revoir sa mère. Mis au courant de mon histoire, il me promit de faire des recherches, qui seraient d’autant plus efficaces qu’il possède des relations dans toutes les classes.

«Ce brave homme, de retour au Chili, n’a pas oublié sa promesse. Dans sa dernière lettre à son frère, il dit avoir retrouvé trois rescapés de l’horrible incendie de Chillan. Ceux-ci, la veille de la catastrophe, dînèrent avec un architecte français, qui leur parla des plans de l’hôtel futur et qui, fatigué, les quitta pour aller se mettre au lit. Dispersés après le sinistre, ils n’eurent pas connaissance de l’annonce publiée par les soins de M. Vielh, ou négligèrent de se déranger. Quoi qu’il en soit, tous trois, pris séparément, ont répété les mêmes détails et les mêmes affirmations. Leurs dépositions, dûment légalisées, vont être adressées à la Compagnie d’assurances, qui ne saurait plus alors différer l’exécution de son contrat sans mauvaise volonté notoire.

«Ainsi, ô ma chérie, ton pauvre bien-aimé père, mort d’une façon si cruelle, ne sera plus insulté par des suppositions calomnieuses!

Mardi.

«Chérie, M. Valentin Clozel nous a visitées hier, et m’a demandé une entrevue ce matin. Ensemble nous sommes sortis pour une promenade au Cap-Martin, et longuement il me parla de toi.

«Oh! ma petite, je l’aime de te distinguer, de t’apprécier, d’exprimer avec une si belle ardeur son désir de te donner sa vie. Il serait bien le compagnon loyal, aimant, intelligent et énergique que je souhaite pour ma chère fille.

«Mais quelles inquiétudes m’assaillent! Je me mets à la place de sa mère, et je conçois trop bien l’alarme qu’elle doit éprouver. Tant de jeunes gens se laissent entraîner par la violence de leur passion vers des filles indignes! Elle ne te connaît pas, et tout ce qu’elle peut apprendre l’engagera à la méfiance. Penses-y bien. Ne te prépare ni des regrets ni des remords qui gâteraient votre avenir à tous deux, car l’emportement de son amour le ferait passer par-dessus toutes les oppositions. Mais, la griserie dissipée, ne t’en voudrait-il pas?

«Je lui ai raconté notre grande épreuve, l’accusation qui atteignit ton père et nous désespéra. Je dois t’avouer qu’il me parut fortement secoué par cette révélation inattendue.

«Sois forte et calme. Quoi qu’il arrive, songe au refuge que t’offre le cœur maternel. Je t’embrasse de toute mon âme.

«Madeleine AIRVAULT.»

Une larme avait maculé ces dernières lignes, que Raymonde frôla pieusement des lèvres.

Il lui suffit d’ouvrir la troisième enveloppe pour qu’un fluide brûlant parcourût ses veines. C’était seulement un petit carton, griffonné de quelques lignes.