Part 7
J’ai visité des expositions de jeunes peintres: malgré leurs imitations de Cézanne, de van Dongen et de Picasso--car la plupart d’entre eux s’instruisent dans les ateliers et les cafés de Montparnasse--se manifeste un goût prononcé pour les imaginations légendaires, pour l’esthétique des contes d’enfants, auquel s’ajoute le goût de la drôlerie pincée, presque méchante. Ils semblent préoccupés de mettre en scène de curieux personnages qu’ils tournent en dérision. Ils raillent de façon bizarre. Par là, leur besoin de s’amuser qui frappe dès l’abord se rattache à cette rancœur que l’on découvre ensuite. Il n’est de vraie mélancolie que transpercée d’humour.
Ai-je réussi à faire comprendre combien, à force de se contredire et de se dépasser, cette race élégante et polie se raffine? Ils en font la confidence dans leur poésie--j’ai indiqué Fröding--dans leur peinture, et surtout dans leur art décoratif. Il n’y a pas de plus belles typographies, de plus belles reliures que chez eux. Leur argenterie, grasse et luxueuse, justement équilibrée, est magnifique. Mais ce qui les exprime le mieux, c’est leur verrerie. Je me rappelle, dans des vitrines tapissées de papier d’argent, éclairées par en haut, des coupes d’une ravissante pureté de formes, d’une idéale transparence. Cristal fait de neige et de lumière, chatoyant, mêlant des reflets opposés, des miroitements de soleil près de s’éteindre sur l’eau,--la Suède.
* * * * *
Je m’explique que les Suédois soient sportifs, soucieux de gaîté, prêts à boire et à manger beaucoup, si c’est pour étourdir une menaçante tristesse. Mieux vaut s’enivrer que de se corrompre. Je m’explique cette noblesse qu’ils portent dans la religion, et pourquoi certains d’entre eux prennent leur revanche d’un monde hostile en s’efforçant vers une perfection intérieure qui ne lui devra rien. Je comprends que cette discipline et cette courtoisie ont pour but de maintenir debout l’individu. Être maître de soi, c’est se défendre contre le froid, contre la solitude, contre l’engourdissement, contre la lâcheté, contre la nuit, contre le rêve. Le respect d’autrui, la pudeur: autant de zones neutres établies entre les humains, et qui les séparent. Il ne faut pas se tromper à une réserve qui n’est si forte que pour protéger, au fond de l’âme des meilleurs, quelque chose d’irréductible et d’inavoué.
Quelqu’un me dit:
--Il y a chez nous un sentiment indéracinable du devoir. Il survit même quand la foi qui l’alimentait a disparu. Plus ou moins, nous nous sentons tous _obligés_.
D’un autre:
--Les peuples diffèrent selon leurs rapports avec la nature. Il y a ceux qu’elle comble et ceux qui doivent la conquérir. Dans le Nord c’est un combat quotidien pour avoir chaud, pour manger, pour s’abriter. Si l’homme est paresseux ou distrait, il périt... Et une autre différence tient à l’idée que se font les peuples de ce qui est permis et de ce qui est défendu. Dans le Nord nous avons le sentiment du péché, je veux dire du danger.
Un soir, je causais avec trois femmes intelligentes et cultivées, deux touchant à la maturité, la troisième très jeune. J’avais commencé par leur demander:
--N’est-ce pas, à en juger par l’accueil qu’elles leur font, que les Suédoises ne sont pas très habituées aux compliments?
Elles avaient ri, et confirmé ma remarque; ensuite, parlant toutes les trois, elles ajoutèrent:
--Chez nous, on se fiance de bonne heure, souvent en secret, et on se marie tôt. Moi, j’avais dix-sept ans, mon mari vingt et un... Moi dix-huit et mon mari vingt-trois... En Suède, l’amour est presque toujours un sentiment d’adolescent. Mais nos adolescences sont réfléchies, sérieuses. Et il doit à cet âge son caractère de parti-pris absolu... Oui, l’amour pour nous est grave, et même ennemi du plaisir. Quelque chose d’unique, et que nous ne remettons pas en question... Un amour correspond à une vie: c’est pour toujours qu’on s’aime. Parfois on s’aperçoit que ce choix ne peut vous satisfaire jusqu’au tombeau. Alors on ne trompe pas son conjoint, ce serait se trahir soi-même: on divorce. Mieux vaut une rupture qu’une compromission... En Suède, il y a beaucoup d’enfants naturels, mais très peu d’adultères... Le Suédois ne pense guère à l’amour après trente ans: à partir de cet âge il n’a plus que des habitudes conjugales. D’ailleurs où trouverait-il le temps d’une intrigue? Il faut travailler, et ferme: nous nous marions sans dot, et nous ne manquons pas d’enfants à élever. Nous avons notre saison sentimentale, brève comme le printemps d’ici: ensuite l’individu, une fois satisfait, se consacre à sa race, à son pays. Il faut se subordonner. C’est un peu triste... N’oubliez pas que nos femmes ont souvent des occupations professionnelles: c’est une distraction contre l’amour... Sans doute, un Suédois, une Suédoise, même après trente ans, même mariés, pourraient éprouver une grande passion, y céder: mais je crois qu’ils la considéreraient comme un malheur.
Le mari de la jeune femme ajoute:
--Si, dans vos pays méridionaux, la chasteté et la fidélité viriles ne comptent pas, elles sont, dans le Nord, des vertus nobles et même poétiques. Mes compatriotes n’ont pas le goût de la complication et du mensonge: ils vivent sur des sentiments simples, la plupart sur des sentiments sommaires.
--Quand vous êtes entre hommes, de quoi parlez-vous?
--Nous parlons d’affaires, de sport, de nourriture. Parfois de politique. Quand nous sommes jeunes, de service militaire.
--De littérature?
--Rarement.
--De femmes?
--Jamais.
Et il dit encore:
--Notez que, comme le féminisme, cette chasteté relative des hommes tend à rapprocher les sexes. Le jeune homme et la jeune fille ont subi la même formation, ils ont presque la même expérience. Ils se ressemblent peut-être trop pour s’aimer tout à fait. Et puis, comme l’égalité dans le couple est impossible, il arrive que les caractères d’un des sexes passent à l’autre. La femme n’a plus la duplicité des êtres faibles; elle parle comme un camarade qui se sait en sécurité. Et l’on voit chez l’homme une timidité, une douceur féminines...
Plus tard je lui demande:
--Qu’arriverait-il dans un de ces ménages paisibles si la femme, déplorant l’indifférence de son mari, cherchait à le rendre jaloux?
--Elle le dégoûterait et le rendrait plus indifférent encore...!
Ces conversations étonnaient un peu mes interlocuteurs et leur plaisaient. Ils ont l’esprit libre, beaucoup d’honnêteté dans le jugement, mais ils préfèrent les sujets moraux aux sujets psychologiques. Ils cherchent à être sincères, vis-à-vis d’eux-mêmes plus encore que de vous. Personne ne pose. Une telle aisance dans la franchise est charmante. Au cours de la discussion et pour avoir moins chaud, la jeune femme enleva son chapeau et laissa voir un désordre de boucles blondes. Elle s’animait de plus en plus parce qu’elle croyait à ce qu’elle disait. Et à cause de son exaltation et de la chaleur, son visage, où luisait le feu bleu de ses prunelles, devint non pas rouge mais rose, d’un rose pur, le rose des bougies d’arbre de Noël.
TABLE DES MATIÈRES
Quinze jours à Vienne 1 En Hongrie 35 Cinq jours à Berlin 89 Suède ou le pourquoi d’une mélancolie 143
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 27 NOVEMBRE 1923 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (SOMME)