Dépaysements

Part 6

Chapter 63,623 wordsPublic domain

A l’exposition de Gothembourg dont je parlais plus haut, une attraction remportait un grand succès. Était-ce une «rue du Caire», un «village suisse», un endroit à femmes ou à jeux de hasard? Non, cela s’intitulait le _Paradis des enfants_. On y entrait par un portail flanqué de grenadiers de huit ans, dans des guérites. Puis, à l’intérieur, réduits à l’échelle enfantine, c’étaient des restaurants, aux tables et aux chaises minuscules, où des petites filles débitaient des sirops et des tartes; des échoppes de jouets; des poneys menés par des gamins; une pelouse où s’ébattaient des chevreaux et de jeunes lapins que les visiteurs puérils avaient le droit de caresser; une pièce d’eau où plongeait un phoque enfant. Peu à peu, à errer dans cet univers diminué, décoré de peintures qui rappelaient des contes de fées, et à voir l’aisance et le sérieux de ces pygmées qui ne m’accordaient d’ailleurs pas la moindre attention, je me sentis un intrus. «Tout de même, pensais-je, si c’étaient eux qui avaient raison: courir et sauter, inventer des histoires et raffoler de sucreries, voilà peut-être la sagesse véritable que la décrépitude nous interdit.» Mais que les organisateurs d’une exposition aient cherché à divertir les enfants plutôt qu’à multiplier les bastringues, cela en dit long sur un peuple.

Souvent, depuis, la fraîcheur de sensations, la spontanéité dans le rire, l’ingénuité, l’absence de logique rationnelle, la fantaisie romanesque que j’ai remarquées chez des Suédois et des Suédoises, m’ont fait penser qu’ils étaient moins, comme nous, des adultes intellectualisés que des enfants grandis. Ces qualités, ils les doivent à leur bas-âge, qu’ils n’oublient ni ne dédaignent, et ce n’est pas sans motifs que Nils Holgersom est un héros national.

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Qu’on ne se représente pas, d’après ces quelques lignes, la Suède comme une vaste _nursery_ peinte au ripolin. Si cette race a le goût de se reproduire, c’est qu’elle est athlétique.

Un grand sculpteur, Carl Millès, a su reconnaître les démarches balancées, les poitrines larges d’hommes et de femmes qui savent respirer, étreindre et bondir, et il a taillé leurs images symboliques. Je lui ai rendu visite dans sa maison suspendue au-dessus d’un fjord. A l’entrée, sous la voûte, un petit trois-mâts est accroché, voiles tendues, prêt à prendre son départ dans le courant d’air de la porte ouverte. La salle crépie à la chaux où nous avons causé contient deux marbres grecs, des statues gothiques, un grand ange de bois, élégant et doré, et puis des atlas, un globe terrestre. Car Millès--visage glabre et triangulaire, prunelles pâles, long bandeau de cheveux, expression mêlée d’humour et de douceur--a passé sa vie à partir et parfois à se sauver.

Sa sculpture est une évocation magnifique de sa patrie. Tels détails particuliers que l’observateur relève au hasard, les voici réunis, mis en place, et d’autant plus significatifs que cet art, rafraîchi d’archaïsme, donne à ses modèles une noblesse primitive qui les transfigure. Corps blonds et musclés, un peu lourds, danseuses entraînées au gymnase, sirènes que j’imagine surgies de la Baltique, avec leurs gros seins et leurs fortes chevelures,--c’est la synthèse suédoise que je cherchais. Auprès de ces nus robustes, formés par la nage et la course, on respire un vent salé et une odeur de sapins.

Millès, encore discuté dans son pays, vit au milieu d’un groupe d’amis. Il vient de modeler la statue de _Rudbeckius_, en pourpoint et manteau XVIIe, barbu, la Bible à la main. Il est aussi l’auteur de bas-reliefs en bronze et de petits groupes d’albâtre destinés à une église évangélique. Un riche banquier lui a fait exécuter de grands groupes de granit pour la façade de sa banque. Enfin, son plus récent ouvrage est un énorme cheval lancé au galop: cou gonflé, tête petite, crinière courte et ventre rond, il est lourd comme la bête d’un paysan dalécarlien, éperdu comme le coursier d’un dieu scandinave. J’eusse volontiers, sur son dos mythologique, parcouru la terre et le ciel suédois.

Dans son jardin, qu’il a arrangé à l’italienne, avec des bassins aux margelles plates, des pergolas, des allées droites et dallées, Millès a placé entre les cyprès ou au chevet des fontaines ses filles de pierre. Quand nous sortîmes, une averse trempait leurs belles épaules. Mais ces calmes créatures souriaient sous l’embrun. La pluie qui les faisait ruisseler, qui piquait l’eau des bassins et chantait au long des rigoles, nous enveloppait d’une harmonie poétique. Ensuite l’orage redoubla sur le fjord où fumaient des bateaux, noya le paysage, et l’on ne distingua plus entre les pins, tout en bas, luttant contre la rafale, qu’un petit remorqueur peint en vermillon.

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Au fond de son golfe marin, appuyée à son lac et mariant ainsi le Mälar à la Baltique, Stockholm offre un spectacle plein de majesté: cette capitale du Nord est pompeuse et historique. Le va-et-vient des petits vapeurs en route à travers l’archipel, le passage plus lent des steamers dans la clameur basse et prolongée de leurs sirènes, l’arrivée des goélettes de Finlande ne parviennent, pas plus que la fumée des cheminées d’usines sur la côte rocheuse, à lui donner un caractère commercial. C’est le massif palais du roi, aux lignes horizontales, qui commande la rade, son miroitement d’eau et les hautes vergues des navires. Des clochers d’églises, des façades de musées affirment ici et là leur primauté. Sur les places, des effigies de conquérants se dressent, à la fois élégants et virils.

Cette politesse suédoise, que j’ai signalée au débarqué, elle n’est pas improvisée. Elle est la tradition seigneuriale d’un peuple civilisé depuis longtemps, qui connaît ses fastes et tient à leur souvenir. Durant des siècles la Suède a engagé de grandes batailles chevaleresques. D’abord pour posséder sa terre et en chasser le Danois, puis le Norvégien, puis le Russe. Ensuite pour défendre et pour exalter sa foi. Gustave Vasa, qui convertit son pays à la Réforme, Gustave-Adolphe qui sauva la cause évangélique en Allemagne, sont des personnages d’une fougue héroïque. La Suède, comme la Hollande, comme l’Espagne, comme l’Autriche--que d’impérialismes ruinés!--se rappelle avoir été une grande puissance qui, sous la conduite de souverains aventureux, a fait trembler l’Europe. Comment l’histoire de Charles XII, si romanesque, celle de Bernadotte, ne toucheraient-elles pas leurs descendants? D’autant plus que ces expéditions guerrières ramenaient des trophées qui remplissaient les bibliothèques, les galeries de tableaux. Et l’on construisait des palais, des châteaux, comme ce délicieux Palais de la Noblesse, rose et gris, ou le château de Drottningholm, avec ses parterres à la française, ses statues allégoriques, son pavillon chinois. Depuis, les Suédois n’ont jamais pu se défaire d’un grand goût pour la représentation et la dépense. Ils aiment le luxe, et les économistes vous disent, d’un air chagrin, qu’ils ne mettent pas assez de côté. Il est très curieux de retrouver chez ce peuple aujourd’hui pratique et travailleur, soudain une brusque détente de prodigalité, de galanterie fastueuse. On croyait écouter un banquier positif, regardant, et tout à coup son glorieux XVIIe siècle parle par sa voix.

Patriote, le Suédois l’est même jusqu’au chauvinisme, jusqu’à la xénophobie. Son accueil courtois ne doit pas vous tromper: il sait que vous allez repartir dans quelques jours. Bloqué dans sa péninsule, il n’a comme mitoyen que le Norvégien qui est de même souche, et encore l’aime-t-il peu. Ses autres voisins se trouvent de l’autre côté de la mer. Il est donc habitué à vivre dans l’intimité des siens, d’autant plus que rares sont les visiteurs. Ajoutez que son pays est bourré de richesses latentes qu’il n’exploite pas toutes, mais qu’il surveille jalousement. Autrefois chacun possédait un coin de forêt, une part de haut-fourneau, et l’on débitait le bois, on travaillait le fer d’une manière patriarcale. Ce n’est qu’à partir de 1890, et dans la crainte des intrusions anglaises et allemandes, qu’on a modernisé les industries et créé des sociétés anonymes. Les Suédois apprirent alors l’usage des titres, mais cherchèrent à les garder pour eux.

Sait-on qu’une autorisation du roi est nécessaire pour qu’un étranger puisse exercer en Suède un métier quelconque? Il est interdit aux étrangers de faire du commerce, d’être fondé de pouvoirs, directeur ou administrateur dans une affaire, de posséder des immeubles ou des bateaux. Quant aux impôts, ils sont plus lourds pour les étrangers que pour les Suédois.

Des centaines de millions dorment encore dans les mines, les forêts et les cours d’eau de Suède. Ce sont les pays pauvres qui thésaurisent, parce qu’ils savent combien il est dur d’acquérir. Mais ici, à l’abri de la concurrence, on gagne de l’argent. La vie est chère, mais elle est bonne. Théâtres, restaurants, dancings sont remplis de foules satisfaites qui boivent et mangent. Sans doute, le climat exige-t-il qu’on se soutienne. Toutefois l’entrain qu’on apporte à se soutenir m’émerveille.

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Avant de vous asseoir pour un repas, vous vous approchez d’un dressoir chargé de hors-d’œuvre. Vous commencez par avaler un ou deux verres d’eau-de-vie. Puis, après avoir grassement beurré une tranche de pain très blanc ou une sorte de biscotte plate et cassante, vous entassez sur votre assiette de la salade de légumes mêlée de fruits, du caviar jaune, du homard à la crème, des crevettes en gelée, des œufs sur le plat au saumon fumé, du poisson froid, des rognons en sauce, de l’omelette aux asperges, des champignons farcis.

Quand cette assiette est vide, vous versez de nouveau dans votre gosier un ou deux verres de cette solide eau-de-vie de tout à l’heure.

Ensuite, un peu congestionné peut-être, vous vous mettez à table.

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--Alors, conclurez-vous de ce qui précède, le Suédois est un homme pratique, qui mange et boit ferme, fortuné, honnête et bien portant?

--Mais non. C’est bien plus compliqué.

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Visages suédois, réguliers et calmes, on les croit d’abord insensibles. Mais, négligeant l’immobilité cérémonieuse des traits, il faut regarder aux yeux, qui ne trompent pas; ces yeux, tous gris, ou bleus, ou gris-bleu, étonnamment pâles dans certaines figures bronzées; des yeux d’eau pure, parfois profonde, des yeux innocents, des yeux, dirait-on, de nouveaux-nés. Ces yeux clairs et doux rayonnent de mélancolie.

Un jour, on m’a montré une fabrique de pâte de bois au bord d’un lac immense; l’ingénieur qui m’expliquait les machines semblait frappé d’angoisse. Il m’emmena déjeuner dans sa maison, toute seule sur une grève plantée de bouleaux, où l’attendaient sa femme et ses trois enfants--et il eut un sourire désespéré... Ailleurs, dans une demeure provinciale aux corridors dallés et crépis à la chaux, bâtie au coin d’un port qu’embrasait un coucher de soleil à la Claude Lorrain, et si près des navires que leurs gréements se profilaient contre les petits carreaux des fenêtres, une jeune femme, discrète et délicate, me parla de Proust, de Matisse, mais dans ses prunelles transparentes je crus voir se mêler les ondes du regret et celles du souvenir... Que m’importent alors les publications illustrées que me remettent avec obligeance les ministères ou les chambres de commerce. C’est cette tristesse, consciente ou non, c’est ce raffinement d’anxiété que je voudrais saisir, et non les énigmes d’un budget ou d’un bilan. Sont-ils inconsolables, mes interlocuteurs?

On m’assure que la société suédoise est prudente, qu’elle attache une importance légitime aux apparences; qu’elle est trop raisonnable pour tirer des déductions excessives et qu’elle ignore l’indiscrétion comme le cynisme. Mais ces natures sérieuses sont à la merci d’une question brusque. Comme la vertu trop confiante, l’incognito, faute de rouerie, peut être mis en déroute. Et puis certaines confidences qu’on ne ferait pas à un ami, à un frère, on les livre à cet inconnu attentif, qui disparaîtra demain. Impossible alors de ne pas constater chez le Suédois, en dehors même des passions charnelles qui ne semblent pas le troubler, une inquiétude chronique d’être ailleurs, inquiétude née du paysage et du climat.

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Qu’on y songe: la Suède compte 448.000 kilomètres carrés et elle est longue comme de Hambourg à Naples. Or dans cette vaste contrée ne vivent que cinq millions de personnes. Elle réunit le double accablement d’être trop grande et insuffisamment peuplée.

Lorsqu’on quitte la côte, plate et cultivée, pour s’enfoncer dans l’intérieur, la campagne paraît d’abord monotone. Durant des jours et des jours de voyage, on est gêné d’être si peu diverti, et la répétition éternelle du même motif finit par vous intoxiquer. Ces forêts, indéfiniment étendues, de pins mêlés de bouleaux, ces lacs tous semblables vous engourdissent à la longue. Il y en a trop. Où qu’on regarde, c’est la Suède entière qui vous accueille puisqu’elle est partout identique. Rassemblée, résumée et presque schématisée, elle s’offre en une seule fois et pour toujours.

Comment ne pas être écrasé par tant de solitude! En chemin de fer et en auto, j’ai parcouru des centaines de kilomètres à travers cet immense parc sauvage. Pas de village. De loin en loin se dresse une maison de bois peinte en rouge sombre, sans chien ni poulailler, close, silencieuse, comme inhabitée. Ensuite la lande recommence à perte de vue. Et puis le froid qui vient dès qu’un nuage passe. Dans les sous-bois de myrtilles et de fougères, pas un oiseau. Voici un lac immobile, désert, endormi, un lac qui attend interminablement ce qui n’arrive jamais... On croirait que tout le monde est parti. Alors, au milieu de ces horizons muets, le temps paraît suspendu. La nature, vous la contemplez vierge, et dans la majesté des premiers jours. Ailleurs, la civilisation vous rassure: ici, vous êtes seul et faible au bord d’un mystérieux gouffre.

Et puis, tout à coup, au détour d’une rivière se dresse une construction trapue en grosses pierres. Est-ce un temple barbare? Non, une usine électrique. Vous y pénétrez pour voir enfin des figures humaines. Mais, là encore, il n’y a personne. Dans le hall haut comme une église et vide, les turbines tournent de leur propre mouvement; elles fabriquent de la force et de la lumière pour elles seules, dirait-on. Et la vitalité de ces machines énormes qui se passent de conducteurs aggrave en vous la sensation qu’il n’y a pas assez de monde dans ce pays démesuré, et que le Suédois, pour asservir la nature, a dû se fabriquer des suppléants mécaniques.

Au sortir de l’usine, je me suis arrêté pour regarder la rivière, chargée d’innombrables troncs d’arbres lentement entraînés par le courant. La procession de ces bois flottés révélait bien une intention, une volonté directrice, mais, toujours, l’homme manquait. Et je suis demeuré longtemps à observer, au passage de la cascade, ces blocs à peine dégrossis qui, s’inclinant, basculent, plongent, ressortent plus bas dans les remous du rapide et continuent leur voyage. Ils vont par troupes, pareils à des alligators, parfois précédés d’un chef qui semble les conduire. Certains s’arrêtent dans des criques, flânent, reprennent leur descente plus tard. J’en ai vu un qui avait pénétré dans un petit lac, et qui restait là, à moitié immergé dans le reflet du crépuscule. Et j’ai cru reconnaître le sapin de Henri Heine, en route pour rejoindre son frère du Sud, le palmier.

Ce glissement ininterrompu venu de très loin, ce défilé qui durera pendant des jours et des nuits--on dirait une migration de peuples.

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A ces distances, à ces allongements de paysages forestiers jusqu’au pôle, il faut ajouter l’allongement de l’hiver, l’obscurité interminable. Pendant des mois, sur ces solitudes pèsent les ténèbres. Aussi le 23 juin, à la Saint-Jean, célèbre-t-on comme une fête nationale la nuit la plus courte de l’année, et on l’éclaire de grands bûchers pour la raccourcir encore. Hélas! l’été se confond avec le printemps tardif: là-haut ils en sont encore aux lilas que déjà nous avons épuisé les roses. Les arbres sont en fleurs, mais les fruits auront-ils le temps de mûrir? Aussi, quelle ardeur à respirer, à vivre. Il est mêlé de désespoir l’amour que les Suédois portent à la belle saison et à sa splendeur menacée, si douce. Surtout durant les heures nocturnes, ces quelques nuits de juin et de juillet, si étrangement différentes des autres, où le jour ne veut pas mourir et persiste comme une longue attente, comme un désir impossible à satisfaire. Nuits transparentes, bleuâtres et nacrées, qui semblent un indicible regret de la veille; nuits qui, sans rien dissimuler, changent les formes du paysage; nuits vides et provisoires, où les voix humaines se transposent, étonnées, où les visages pâlissent surnaturellement, où l’on devine quelqu’un, sous l’horizon, qui va revenir; nuits lunaires sans lune--plutôt nuits où la lune s’est dissoute tout entière pour mêler à l’univers son reflet argenté.

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Un petit lac, uni comme une glace, reflétait le ciel pur et rose de dix heures du soir.

Des marins de l’État, vêtus de blanc, passèrent, par groupes de deux, de trois, sans rien dire, et leurs minces silhouettes flottantes s’évanouirent dans la nuit claire.

Une jeune fille parla, d’un accent doux.

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De tels instants, subtils et mystérieux, mais trop douloureusement courts, l’appréhension du pesant hiver, font comprendre l’envie de partir qu’éprouve irrésistiblement le Suédois. Il faut fuir ce pays déchirant, ses contrastes et ses excès, aller vers des régions normales. Lorsqu’ils descendent vers le Sud, les Suédois ne cherchent pas l’étrange: ils s’y soustraient. Ainsi se transpose l’instinct viking qui animait leurs anciennes entreprises et qui alimente toujours au fond de leurs âmes cet éternel besoin de départ. Ils ne se lancent plus dans des pirogues de bois. Ce ne sont plus les bandes de Gustave-Adolphe, en perruques et grosses bottes, le mousquet à la main. Mais l’«ailleurs» continue de les tourmenter, et c’est à Paris, à Rome, dans les stations de Suisse et de la Riviera qu’on les retrouve. Comme je les guetterai désormais, maintenant que j’ai surpris, chez eux, les motifs de leur évasion.

Mais leur soupir de soulagement dans une foule en rumeur qui les empêche de penser à eux-mêmes, leur repos en face d’une mer bleue, ne durent guère. La mélancolie qu’ils dépistaient les ressaisit dans leur chambre d’hôtel. Car si révoltés qu’ils soient contre les rigueurs de leur pays, ils ne peuvent s’en passer. En voyageant ils n’ont fait que changer l’objet de leur mélancolie... Un jour, sur un bateau qui naviguait à travers un archipel, je causais avec un Suédois qui, ayant beaucoup couru l’Amérique et les Balkans, m’exposait la nécessité morale où il se trouvait d’habiter New-York ou Vienne. Une pluie glacée nous criblait, voilait à demi, sur l’eau noire, les îlots désolés aux petites constructions qui avaient l’air de boîtes d’allumettes. Je dis sournoisement à mon compagnon: «Je comprends qu’il vous soit impossible de vivre ici.» Il hésita. Nous contournions un rocher rond et mouillé qu’assaillaient, sous le ciel blafard, de gémissantes mouettes. Alors il s’écria, sur un ton de remords et d’ardeur:

--Pardon, j’aime la Suède de toutes mes forces. Et nulle part dans le monde je n’ai vu paysage plus beau que celui-ci.

Personne, comme les Suédois, n’a chanté son pays avec une telle tendresse, mêlée de déceptions. Cette patrie marâtre et maternelle, et qui ne ressemble à aucune autre, inoubliable, dont la cruauté suscite une infinie gratitude, les a envoûtés. Ils partent pour s’affranchir, et reviennent par impossibilité d’être infidèles. Leurs colonies à l’étranger, ils les ont organisées avec un soin méticuleux, multipliant les écoles, les bibliothèques, les églises suédoises, afin que nul Suédois ne s’habitue à l’exil, mais entretienne en lui, inconsolable, le souvenir.

Les gens qui sont nés dans des pays tempérés et faciles, où il y a des places, de l’embauche pour tout le monde, ces gens-là, assurés dans leurs certitudes de propriétaires et de rentiers, qui voient le monde venir à eux, et dont les fils, les filles ne seront pas forcés de s’en aller à l’étranger, ignorent cette piété mystérieuse que nourrit l’absence, ces ferveurs mélancoliques de la mémoire et du désir.

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Nous connaissons mal la littérature scandinave, que, cédant au préjugé de la «brume du Nord», nous imaginons obscure et perpétuellement symboliste. Nos pères ont commis à propos d’Ibsen d’énormes contre-sens, qu’il serait amusant de reviser. Strindberg, que les Allemands, les Anglais, les Italiens s’accordent à considérer comme un des génies du XIXe siècle à sa fin, est très incomplètement traduit en français. Selma Lagerlof nous est accessible. Mais j’ai été surpris d’entendre les Suédois mettre Heidenstamm--dont nous ne possédons que deux ou trois romans historiques--sur le même rang qu’elle. Enfin j’avoue que j’ignorais jusqu’aux noms de Karlfeldt et de Fröding, qui sont deux écrivains considérables.

De Karlfeldt, chantre rustique, je ne puis rien dire, car il n’est pas traduit et l’on ne saurait le juger d’après la très médiocre _Anthologie d’écrivains suédois contemporains_ parue chez Larousse. Mais Fröding, je l’ai lu dans une traduction anglaise et, malgré ce double voile, j’ai respiré, frôlé, une poésie subtile et douloureuse. Elle exprime cet amour de la nature et du sol natal, cette raillerie jetée comme un défi et cette ferveur mélancolique dont j’essaye de rassembler ici les indices.

Fröding, né en 1860, mort en 1911, était un journaliste de province. Après avoir étudié à Upsal, il a écoulé sa vie à Karlstad, une petite ville silencieuse du Vermland où l’on m’a parlé de lui comme d’un être délicieux. Il publia quelques volumes de vers, il souffrit d’une grave maladie nerveuse, et mourut fou. Ses compatriotes le saluent comme un de leurs plus grands poètes; ses funérailles, au dire d’un critique, furent véritablement «royales». Aujourd’hui encore, sa tombe est couverte de fleurs incessamment renouvelées.

C’était un solitaire, que tourmentait une mélancolie coupée d’accès de joie. Il mesurait en lui le progrès du délire. Et alors le spectacle de la vie lui apparaissait dans la lumière tragique de l’ironie. Son Vermland le consolait, et il n’a cessé de redire la beauté grave et calmante de ses forêts. Il peint les hommes avec exactitude, montrant chez eux l’instinct même le plus brutal. Mais du fait, il s’élève à l’émotion, et l’émotion il la redouble dans l’humour. On l’a comparé à Burns. Comme point de repère, je proposerais Heine. Certains de ses poèmes, d’une pitié qui se moque--_Le Poète Wennerbom_, _Il aurait fallu des étoiles_, _La Réunion de prières_--on sent qu’il avait la gorge serrée en les composant.

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Le secret de ce pays tient peut-être dans ses dissonnances. Elles tourmentent la créature suédoise, mais de ce disparate douloureux naît comme une musique, une harmonie nouvelle. A la tristesse, brusquement, s’oppose le rire, un rire qui parfois finit en grimace. Plus j’interroge autour de moi, et plus je note d’étonnants contrastes psychologiques, des merveilles intérieures.