De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad

Part 5

Chapter 53,867 wordsPublic domain

Parlant de l’ancien Fama de Kimbéri, le Peul me dit que c’était un grand guerrier redouté au loin et qui faisait durement payer aux caravanes le passage qu’il leur concédait parfois dans ses rares moments de bonne humeur. Les malheureux marchands ruinés par ses exactions venaient se plaindre souvent et tentaient même de l’attendrir par leurs larmes. Peine perdue, ce qui était demandé était froidement exigé et la réponse immuable aux doléances du malheureux était un indifférent _Sabari !_ (tais-toi). Le surnom lui en était resté. Le Fama Sabari, tombé aux mains de Tiéba, avait été tué l’année précédente.

A deux heures, quand je veux partir, j’obtiens difficilement du Peul qu’il m’indique le chemin de Koutiala. Enfin, à l’aventure, nous nous mettons en route. Je choisis un sentier bien battu que je suis. Vers quatre heures et demie, je m’aperçois, à des déboisements plus nombreux, que nous approchons d’un village. Quel est-il ? Je l’ignore ; mais comme la nuit n’est pas loin, il m’y faudra camper ; j’envoie mon interprète pour demander au chef l’hospitalité. Après un léger repos, on se remet en route, je suis les traces du cheval de Makoura. Vers cinq heures, enfin, nous débouchons dans une immense plaine où l’on aperçoit de nombreux villages. La nuit vient, on presse la marche, nous égrenons les tatas comme les grains d’un chapelet à la recherche du village du Fama. A la nuit faite, Makoura n’est pas de retour ; je ne peux plus suivre ses traces et il nous est impossible d’obtenir de réponse des rares gens que nous trouvons hors des murs. Enfin, j’avise la porte d’un tata, où deux hommes sont assis. Je mets pied à terre et tente de parlementer par l’intermédiaire d’un de mes hommes qui parle bambara, mais comprend à peine quelques mots de français. Nous demandons le village du Fama ; dédaigneusement on indique le Sud-Est. Enfin, sur la demande d’un de mes hommes qui désire de l’eau, une femme sort qui fort heureusement parle quelques mots de bambara ; par le don d’une pièce de cinquante centimes et en faisant appel à ses bons sentiments, je réussis à l’émouvoir sur notre sort. Nous sommes des voyageurs perdus, elle nous doit une marque d’hospitalité puisqu’elle nous a offert de l’eau. Elle parlemente vivement avec les deux indifférents, dont l’un se décide enfin, moyennant une somme de 200 cauries payée d’avance, à nous guider au milieu de la nuit jusqu’au village du Fama.

A sept heures, nous sommes enfin rendus à une sorte de caravansérail, où un Marka, commerçant, donne gîte aux caravanes de passage.

Nos tribulations sont à leur fin. Grâce à cet homme dont j’ai connu les deux frères, je puis trouver gîte pour la nuit chez le frère du Fama, vieillard aimable, qui me donne l’hospitalité la plus généreuse. Vers dix heures, Makoura revient et je puis m’expliquer avec mon hôte et me renseigner.

J’avais, avant de quitter Badaire, réglé ses étapes, dont une devait se faire à Kimbéri. Devant la mauvaise attitude de ce village, je ne puis l’y laisser arriver sans le prévenir ; aussi, dès le lendemain matin, j’envoie un de mes hommes à sa rencontre pour lui prescrire de camper à une petite rivière après le village et, s’il ne peut continuer d’une traite, de bien se garder et de me rejoindre à Koutiala le lendemain.

Fort heureusement les choses se passent suivant mes désirs ; le deuxième jour, Badaire arrive sans encombre auprès de moi ; mais une caravane qui le suivait, dont le chef était le propre fils de l’Almamy de San, est attaquée et pillée le lendemain de son passage par les gens de Kimbéri et Famousassou.

Après entrevue avec le Fama de Koutiala qui me conseille de laisser plutôt mon convoi à Ouelenguena, village voisin, où se trouve un agent de Tiéba, je continue avec mon monde dès le 28 janvier au matin et je suis à Ouelenguena à midi.

Je m’abouche avec l’agent de Tiéba que je rends responsable de ce qui pourrait arriver en mon absence, et à deux heures je me remets en route pour Kinian, dont une centaine de kilomètres environ me séparent. Le 30, je passe la rivière de Kouoro, en face du village de ce nom, au point où René Caillié, en 1828, l’avait lui-même traversée dans son mémorable voyage ; d’ailleurs la route que j’ai faite depuis Scienso se confond sensiblement avec celle de l’illustre voyageur.

Cette rivière de Kouoro est un des affluents des plus importants des Bani ou Mayel-Balevel ; elle garde de l’eau toute l’année ; une nombreuse population de pêcheurs habite sur ses rives. Profonde de 4 à 5 mètres au point de passage, la rive gauche à pic surplombe de 6 à 7 mètres la rive droite ; aux hautes eaux les deux rives souvent disparaissent et en particulier sur la rive droite la limite d’inondation s’étend à plusieurs kilomètres du lit de saison sèche.

Je dus, à cause d’un grand état de fatigue, faire étape le soir à Katiala, d’où j’envoyai un courrier au capitaine Quiquandon, à Kinian, pour le prévenir de mon arrivée.

J’étais littéralement à bout de forces, j’avais eu une série d’accès de fièvre de la dernière violence, mon état se compliquait de diarrhée et de vomissements bilieux ; à toute peine je pouvais au prix d’horribles souffrances me tenir à cheval, je ne pouvais prendre pour toute nourriture qu’un peu de lait.

Le 31 janvier, je dois m’arrêter le matin à Saniankabougou, comptant continuer le soir sur Kinian. Vers une heure, un homme de Tiéba arrive, qui me dit que le lieutenant Spitzer avec une dizaine de spahis et les deux Famas sont venus au-devant de moi jusqu’au village voisin, mais qu’ils sont repartis, ne me voyant pas arriver.

Je presse le départ ; nous avons un rude chemin de montagne que les cavaliers ont préféré ne pas faire ; à trois heures, j’arrive à Tiébi, où je trouve les traces du passage d’une nombreuse cavalerie ; à quatre heures, je débouche dans la plaine de Kinian. A peine suis-je en vue que les camps du siège sont en rumeur ; de tous côtés cavaliers et fantassins arrivent en foule, escortant le lieutenant Spitzer et les deux Famas du Kénédougou et du Ségou, Tiéba et Bodian.

Après les salutations, nous nous mettons en marche vers le camp du capitaine Quiquandon. Je trouve ce pauvre camarade dans un bien triste état de santé ; depuis cinq mois il est en proie à une dysenterie du plus mauvais caractère qui lui a enlevé toutes ses forces ; c’est un squelette, presque un vieillard. Auprès de lui je trouve le docteur Crozat, retour depuis quelques jours à peine d’un très intéressant voyage dans le Mossi, dont j’aurai à parler plus loin.

Les présentations sont vite faites, en quelques minutes nous sommes de vieux amis.

Et tout de suite nous causons de mes propres affaires. L’avis de Crozat et de Quiquandon est que la seule route possible pour gagner le Mossi est celle qui passe par Sikasso et Bobo-Dioulasso. Quiquandon m’offre tout ce dont je puis avoir besoin en porteurs et animaux, et aussitôt nous arrêtons que le convoi se rendra directement à Sikasso et que des hommes de Tiéba, accompagnés de deux de mes hommes, retourneront à San chercher les bagages que j’y ai laissés.

Dès le lendemain, 1er février, partaient les ordres nécessaires à Badaire pour lui indiquer les étapes jusqu’au Kouoro, et Tiéba donnait des hommes pour aller à San avec les deux tirailleurs venus avec moi.

Ce même jour, je rendis visite à Tiéba dans son camp et lui offris de très beaux cadeaux, que j’avais apportés à son intention.

Après ma visite, Tiéba et moi fîmes le tour de la place, visitant les travaux d’approche. C’est au physique un fort beau noir, de manières affables et réservées.

Ce Fama Tiéba est chef bien incontesté dans son pays, chose rare en pays Noir ; il y est à la fois très redouté et très aimé ; très redouté, parce qu’il est personnellement très brave et possède une armée nombreuse, invaincue jusqu’à ce jour, victorieuse contre Samory lui- même : lorsque ce dernier vint il y a quatre ans mettre son camp devant Sikasso, il y essuya défaites sur défaites. Il est très aimé, parce qu’il est très généreux et que ses nombreux succès lui ont permis de faire de grandes largesses autour de lui.

Tiéba serait en tous pays un homme remarquable ; en tout cas il est hors de doute qu’il possède de réelles qualités de commandement. Il sait s’attacher les hommes et en obtenir des services. Il sait aussi ne point conduire son pays à la ruine, comme le font tous les chefs noirs et Samory en particulier. Certes, sans cesse à la tête d’une colonne nombreuse, Tiéba devrait à brève échéance ruiner le Kénédougou, mais il a agi en prévoyant. Aucun pays n’est cultivé comme le sien, les terres y sont partout défoncées à 0m,40 et 0m,50 même de profondeur, les lougans[8] s’étendent fort loin aux environs des villages et leur étendue est proportionnellement deux ou trois fois plus grande qu’ailleurs. Dans chaque village il y a le lougan du Fama dont le produit lui revient ; d’autres villages peuplés de ses captifs lui doivent leur récolte ; enfin les villages qu’il fonde ainsi que je vais le dire lui en doivent la moitié.

Lorsqu’il vient de prendre un village ou ennemi ou qui a méconnu son autorité, Tiéba n’en anéantit pas la population adulte, ainsi que le fait Samory ; il la transporte à Sikasso d’abord, puis dans des villages de cultures des environs à lui appartenant, puis enfin lui fait fonder d’autres villages dans une région différente. Est-ce à dire qu’il ne vend point de captifs ? Si ; mais, outre qu’il en donne beaucoup à ses guerriers, seuls les enfants sont vendus.

Tiéba est un oseur autant que noir peut l’être ; malgré les conseils de son entourage, il a recherché notre alliance et a demandé un résident pour lui apprendre à gouverner suivant nos procédés et aussi apprendre de lui toutes choses qu’il ignore et qui pourraient lui être utiles. Pour l’instant, avoir une centaine de fusils Gras en plus de la trentaine qu’il possède déjà est son rêve. Il a compris également déjà combien la liberté du commerce est indispensable à la prospérité d’un pays et il fait tous ses efforts pour assurer la sécurité des routes des caravanes.

En tout cas le capitaine Quiquandon qui réside auprès de lui a su acquérir sur Tiéba une autorité personnelle considérable, et à aucun point de vue ce poste important ne pouvait être confié à de meilleures mains.

A l’encontre de ce qui se passe habituellement au pays Noir où les chefs tiennent les membres de leur famille en suspicion, Tiéba est entouré des siens, adoré d’eux ; ses frères, ses fils sont avec lui au siège. Demba, son frère et futur successeur, est son premier lieutenant.

Kinian est un repaire de détrousseurs de caravanes qui s’était fait dans le pays un renom de terreur.

Lors de notre installation à Ségou, Kinian était venu faire sa soumission. Plus tard, en juin dernier, Tiéba, pour s’ouvrir la route de San, dut enlever le village de Lountana ; le capitaine Quiquandon l’y accompagna. Une moitié du village fut prise d’assaut, mais l’autre moitié résista deux mois et demi. Pendant le siège, les gens de Kinian crurent pouvoir tenter de forcer Tiéba à la retraite et vinrent l’attaquer dans son camp ; l’attaque fut dirigée sur le diasa (poste palissadé) du capitaine Quiquandon. Dans cette circonstance, Tiéba put apprécier la bravoure des Français. La colonne de Kinian fut taillée en pièces, trente-cinq cavaliers et cinq fantassins sur mille hommes revinrent seuls à Kinian.

Lountana pris, Tiéba se porta sur Kinian, mais nombre de villages étaient entrés dans son tata. Une bataille eut lieu au dehors, mais on ne put entrer de vive force dans le village. Il fallut en faire le siège.

Le capitaine Quiquandon, qui avait demandé à Ségou le renfort d’une pièce, reçut en outre une dizaine de tirailleurs sénégalais, quatre spahis et l’armée du Ségou, Bodian en tête. Le lieutenant Spitzer était en même temps envoyé de Ségou pour le seconder.

Au 26 février (depuis le 15 octobre environ) le siège durait encore. J’ai visité les travaux, ils sont simples. Au commencement des approches, l’armée assiégeante établit autour et à 200 mètres environ de la place des diasas (postes retranchés) et coupe toutes les routes ; peu à peu, soit de jour, soit de nuit, les diasas sont rapprochés et poussés jusque sous les murs mêmes du tata. A Kinian, certains diasas n’étaient pas à 50 mètres du tata. Le blocus était complété par une ligne de palanques réunissant entre eux les divers diasas. Dans les diasas on élève des tours pour dominer le village et, réciproquement, les assiégés en font autant pour dominer les diasas.

Avec la pièce de 4, le capitaine Quiquandon avait fait deux brèches praticables de 50 et 20 mètres, mais jamais il n’a pu entraîner les troupes des Famas à l’assaut ; elles prétextaient qu’un village de Rois ne peut se prendre d’assaut.

Rentré au poste français, je fis plus tard une visite au Fama Bodian, que j’avais connu longtemps avant, alors que son oncle, dépossédé de ses États, était venu nous demander asile aux environs de Médine.

Je passai douze jours à Kinian, attendant que Badaire fût arrivé avec le convoi à Sikasso.

Je mis largement ce temps à profit pour la préparation de l’avenir.

J’ai dit que le docteur Crozat était de retour depuis un mois environ de son voyage dans le Mossi ; il avait réussi à atteindre la capitale Waghadougou, que Binger, le premier, avait visitée deux ans avant. Crozat terminait à ce moment son rapport et son itinéraire. Avec le plus parfait désintéressement, il me communiqua ses travaux en entier, y ajoutant foule de renseignements qui devaient m’être dans la suite de la plus grande utilité. Des hommes venus avec lui du Mossi acceptèrent de me servir de guides et d’interprètes ; ils devaient retourner avec moi.

La mort a fauché ce vaillant au cœur généreux, simple et droit. Savant autant que modeste, Crozat, au moment où la tombe s’est ouverte prématurément sous ses pas, était dans la plénitude de ses moyens qu’un labeur constant et une expérience déjà longue avaient admirablement et harmoniquement développés. J’ai connu peu d’hommes réunissant à semblable degré les séductions de l’esprit et du cœur alliées aux charmes d’un commerce à la fois attrayant et instructif.

Après son retour en France en 1891, le docteur Crozat avait accompagné le capitaine Binger dans son voyage de délimitation à la côte d’Ivoire et au pays de Kong ; mais, au lieu de faire retour, il était resté, voulant remonter vers les États de Tiéba et faire la lumière sur les causes du massacre de la mission du capitaine Ménard. La mort l’a surpris à Tengréla, alors qu’il avait atteint le but qu’il s’était assigné. Il succombait à l’épuisement, conséquence d’un séjour presque ininterrompu de six années au Soudan. La France a perdu en lui un des plus actifs pionniers de son œuvre civilisatrice, un savant dévoué autant que modeste.

Et combien j’en ai connus comme lui, animés du désir de faire de grandes choses, armés pour cette dure lutte où facultés physiques et morales entrent en action dans leur plus grande tension et qui obscurément ont disparu !

Le lieutenant Spitzer, de l’infanterie de marine, est une autre de ces victimes ; j’ai dit ci-dessus comment il était venu à Kinian amener au siège le renfort de l’armée du Ségou. Dès son arrivée, il fut légèrement blessé à la joue au cours d’un combat sous les murs de la place. Quelques mois après, il faisait partie de la colonne du lieutenant- colonel Humbert contre Samory ; il succomba aux suites d’un accès pernicieux.

Et cependant, au moment de mon récit, celui des trois qui semble le plus atteint dans sa santé est Quiquandon. Depuis cinq mois, il lutte contre une dysenterie tenace qui l’a réduit à l’état de squelette. Crozat, depuis son retour du Mossi, le soigne avec assiduité, l’a contraint à une diète presque absolue et tente depuis quelques jours sur lui le traitement par l’ipéca à la brésilienne[9].

Le breuvage est désagréable au possible ; Quiquandon se plaint d’avoir sans cesse le cœur sur les lèvres ; il opterait volontiers pour un sphincter en argent qu’il parle de se faire confectionner par les forgerons très habiles du Kénédougou. Au contraire Crozat est enchanté de l’état nauséeux auquel son malade est en proie. C’est le seul point sur lequel leur entente n’est pas parfaite.

Les fatigues du siège et nos nombreux soucis et travaux n’empêchent point une douce gaieté de régner parmi nous. Quiquandon emploie ses loisirs forcés de malade à confectionner une série de recettes culinaires du plus heureux résultat ; mais, ô ironie ! il ne peut mettre la dent à aucun de ses chefs-d’œuvre.

Grâce à une très ingénieuse installation de son invention, nous mangeons chaque jour un pain excellent ; notre boisson habituelle est un vin de palme que nous avons baptisé de _spumante_ à l’instar de l’asti.

Le 13 février, sachant que mon convoi doit avoir rallié Sikasso, je prends la résolution de le rejoindre. Quiquandon doit m’y faire tenir des animaux, des porteurs, Crozat des renseignements et il doit aussi m’envoyer les guides dont j’ai parlé.

A deux heures, je me mets en route, après avoir fait des adieux émus à mes amis. Tiéba m’a envoyé un guide qui me conduira à Sikasso et de là jusqu’aux frontières du Kénédougou sur la route de Bobo-Dioulasso.

J’ai eu la veille une lettre de Badaire m’annonçant son arrivée et m’informant que rien n’est à signaler dans la route qu’il vient de faire.

Le lendemain après midi, tout à coup, sur le chemin, je rencontre mon cuisinier :

« Où vas-tu ?

— J’allais à Kinian te retrouver.

— Pourquoi as-tu quitté la mission ?

— J’ai eu des difficultés avec le maréchal des logis (titre sous lequel les hommes désignaient Badaire) ; alors je lui ai dit que je ne voulais pas rester, que je voulais aller te retrouver à Kinian.

— C’est bien, continue avec le convoi ; je verrai cette affaire à Sikasso. »

J’avais comme un pressentiment que toutes choses peut-être n’allaient pas aussi bien que Badaire l’avait écrit, mais je me gardai de questionner davantage cet homme.

Le 15 février, j’arrive à Kinian. Il y a quinze jours que j’ai quitté mon monde. Je ne tarde pas à constater que tout est à recommencer, le personnel n’est plus en main, je sens que tous les hommes se sont relâchés, détachés même. Je consacre les deux premiers jours à une réforme nécessaire, je sévis avec la dernière rigueur contre les meneurs, dont je congédie plusieurs ; je rétablis une discipline qui a fléchi sous toutes formes.

Cette brusque rentrée en scène et ces rigueurs impitoyablement exécutées produisent en peu de jours l’effet que j’en pouvais attendre, mais il était grand temps.

Badaire, avec la plus grande bonne volonté, n’avait pu prendre sur les hommes aucun ascendant. Il avait la main dure, sans souplesse ; il se croyait toujours au régiment, où la discipline s’exerce d’elle-même, où la répression des fautes peut être immédiate, où l’influence du chef se manifeste bien plus en temps de paix par l’autorité dévolue au grade que par la valeur propre de l’homme investi de ce grade, où l’autorité en un mot est impersonnelle.

Dans les circonstances particulières où nous nous trouvions placés, il en est tout autrement, et le temps de guerre seul, avec ses imprévus les plus variés, ses soucis multiples, peut donner une idée affaiblie de la responsabilité qui incombe au chef d’une mission de longue durée. Quand le personnel est peu nombreux, la question du commandement se trouve compliquée de ce fait que le chef est constamment en contact avec ses hommes, que ses moindres actes sont à leur portée et que son autorité seule est admise par eux.

Non seulement il faut tout prévoir, mais il faut pourvoir à tous les besoins. Le principe d’autorité tend chaque jour à s’affaiblir et cependant il faut le maintenir intact. Certes, les premiers temps, dans la traversée du Soudan, une discipline inflexible pouvait être de rigueur, je pouvais sévir contre les manquements et au besoin renvoyer les hommes dont j’étais amené à suspecter la fidélité. Mais plus tard, au fur et à mesure que s’accroîtra la distance qui séparera les hommes de leur pays, je serai de plus en plus appelé à voir mon autorité méconnue. L’ascendant moral du chef sur sa troupe doit peu à peu se substituer aux formes rigides d’une discipline inflexible.

Il faut savoir comprendre que l’homme n’est pas soutenu, comme le chef lui-même, par l’élévation du but vers lequel il tend, il est sujet à des défaillances ; il faut savoir faire la part de la fatigue, des privations aussi, chaque fois que l’occasion, qu’on saisit trop hâtivement souvent, s’offre d’avoir à réprimer. Réprimer et commander sont choses très différentes. La répression doit être instantanée, proportionnée à la faute ; elle doit tenir compte des circonstances où celle-ci a été commise ; elle ne doit jamais dégénérer en tracasserie, encore moins en revêtir l’apparence. Il faut savoir fermer les yeux, parfois pardonner en temps utile ; en semblable situation la rancune surtout est mauvaise conseillère. Éviter de dire ou de faire sentir, même à un homme qu’on punit, qu’on aggrave sa peine à cause de ses fautes antérieures, est bien difficile ; c’est indispensable cependant, sinon dans son esprit germe et se développe l’idée que le chef est pour lui malveillant.

Les hommes n’ont pas que des défauts, ils ont aussi des qualités, et, si je m’exprime de la sorte, c’est que les premiers frappent plus facilement l’esprit d’un chef inexpérimenté que les seconds. Il faut que le chef en soit bien conscient, car il est de son intérêt de tirer utilité des deux.

La récompense est un puissant moyen d’action pour relever le moral abattu des hommes ou pour les maintenir dans la bonne voie ; mais son usage est aussi délicat que celui de la répression. La récompense doit venir à son heure, elle doit surprendre celui qui en est l’objet et n’être point désirée à l’avance par lui ; alors seulement elle a son plein effet. Elle doit dépendre de l’entière initiative du chef, mais non plus ne doit être différée une fois promise. Il est plus difficile à un chef, placé dans les conditions dont nous parlons, de récompenser à propos que de punir avec justice. La raison est qu’on est enclin par générosité à se montrer reconnaissant d’un bon service. Si l’on n’y prend garde, une trop grande propension à gratifier est rapidement exploitée contre le chef par sa troupe, de même manière que le serait une trop grande rigueur.

Commander c’est récompenser et punir, c’est aussi prévoir, c’est-à-dire faire concourir de façon efficace les efforts de tous vers un but commun ; prévoir, c’est définir le but et y adapter les moyens, c’est une action morale ; mais il faut encore pourvoir ; or pourvoir, c’est entretenir en bon état l’instrument de travail et, cet instrument ici, c’est l’homme. Il faut satisfaire à ses besoins de toutes sortes avec une sollicitude constante ; il n’est pas d’homme qui puisse abandonner un chef si celui-ci sait lui demander des efforts proportionnés à ses forces ; aucune privation ne peut influencer, détacher l’homme qui a conscience qu’il n’y a eu ni négligence ni faute de la part du chef.

C’est, on peut en juger, tâche complexe que la conduite d’une expédition ; mais, en particulier au pays Noir, le problème à résoudre pour forcer le succès est des plus délicats. Pour prévoir au pays Noir, il faut plier ses conceptions à des usages, à des coutumes qui ne sont pas les nôtres, qui ne sont pas toujours les mêmes d’une population à l’autre. Prévoir au pays Noir, c’est se renseigner avec certitude ; c’est une tâche difficile, souvent ingrate, qui amène bien des déceptions, si l’on n’est très expérimenté.