De Saint-Louis à Tripoli par le Lac Tchad
Part 4
L’inaction et l’indécision sont pour le voyageur au pays Noir les pires ennemis. Le noir est par tempérament un timoré ; il parle beaucoup, agit peu ; il accepte volontiers le fait accompli ; brusquer une situation est presque toujours un sûr moyen de le désarmer.
Le danger est de tous les jours ; mais, en Afrique, c’est une règle générale à laquelle je n’ai jamais failli : il faut savoir marcher droit vers lui.
Toujours en saluant un chef, quelle que fût son importance, je lui ai dit, après les compliments d’usage :
« Et demain ou dans tant de jours, je veux partir et que tu m’assures des guides pour la route. »
Et toujours aussi, j’obtenais cette première réponse :
« Non, suis mon conseil, la route est mauvaise, reste quelques jours, que les nouvelles soient meilleures. »
Le lendemain ou au jour dit, après avoir eu soin de faire des adieux convenables, je me mettais en route, que les guides demandés fussent arrivés ou non.
Toujours je me suis bien trouvé de cette méthode. Si j’avais voulu attendre chaque fois qu’un conseil d’ami, sincère souvent, voulait me retenir, je serais au centre de l’Afrique pour longtemps encore et réduit à la mendicité.
Rarement j’ai trouvé le danger signalé ; quand je l’ai rencontré, je m’en suis aisément affranchi.
Le lendemain, nous reprenons la route pour faire, après une marche pénible dans les marais, étape à Tiékelinso, village bobo[6], où nous recevons un accueil cordial de ce peuple si primitif, et dans l’après- midi j’envoie à San mon interprète prévenir l’Almamy de mon arrivée.
Le 5 janvier, après une laborieuse traversée de marais, nous arrivons à San à onze heures et demie, escortés de deux cavaliers que l’Almamy a envoyés au-devant de moi.
Je trouve une installation préparée à l’extérieur de la ville, contre le marché. C’est un grand enclos entouré de murs élevés, dans l’intérieur duquel sont quelques cases en terre très habitables.
Dans l’après-midi, je vais faire visite à l’Almamy Alassana, chef de San. Almamy est un titre que se donnent les chefs de village ou même de contrée quand en même temps ils sont personnages religieux, c’est-à-dire lettrés musulmans. Je le trouve au premier étage d’une maison située à peu près au centre de la ville ; c’est un vieillard cassé par l’âge, mais aimable et intelligent. Nous causons assez longuement de toutes sortes de questions, mais en particulier de la situation politique de son pays qui n’est pas sans lui inspirer des inquiétudes. Je lui laisse comprendre, sans trop insister sur l’instant, que son alliance avec nous aurait pour effet de lui assurer la sécurité dont il a si grand désir et besoin.
Dans l’après-midi, son fils Khalilou vient de sa part me rendre visite et à nouveau me sont soumis différents faits, petits ou grands, que j’utilise à nouveau pour arriver à la conclusion d’un traité.
Après quatre jours de négociations, l’Almamy en vient lui-même à me demander de le rédiger.
Le texte français une fois composé, je fis demander un marabout pour écrire le texte arabe. Ce fut un travail difficile, parce que la science assez rudimentaire de ces lettrés ne comporte guère la précision des expressions. J’eus bien avec Khalilou, personnage très intéressé, quelques tiraillements ; mais enfin nous vînmes à bout du travail. Au dernier moment, la question des quatre expéditions faillit tout compromettre : j’envoyai Makoura à l’Almamy lui expliquer les choses et enfin j’obtins satisfaction.
Le 14 janvier après midi, accompagné de Badaire et de Makoura, je me rends chez l’Almamy. Celui-ci, ayant Khalilou auprès de lui, nous reçoit sur la terrasse de sa maison. Les salutations d’usage faites, je présente à l’Almamy les quatre exemplaires du traité ; il lit très rapidement et à haute voix le texte arabe en approuvant à chaque paragraphe ; la lecture terminée, il dit :
« Cette parole écrite entre moi et les Français, je l’accepte devant Dieu. »
Je lui passe alors une plume pour qu’il signe au-dessous du texte arabe, je signe moi-même au-dessous du français, puis de même Badaire et Makoura.
Prenant alors un pavillon français que j’avais apporté, je le déploie et le remets solennellement à l’Almamy en lui disant qu’il est le symbole auquel se reconnaissent entre eux les hommes de notre nation ; que partout où il flotte il a droit de demander aide et protection.
Le lendemain, j’envoyai à l’Almamy et à ses fils de superbes cadeaux au nom du Président de la République, à l’occasion de la signature du traité.
L’acte qui venait d’être signé était à mes yeux d’importance capitale. On n’en saurait juger ainsi si l’on se place seulement au point de vue de l’étendue des territoires qui se trouvaient ressortir désormais à notre protectorat. San, en effet, est seulement un marché, sorte de ville libre où convergent les caravanes qui, du Sud et de l’Est, apportent du Ouorodougou et du Gondia l’or et la noix de kola qu’elles vont vendre plus loin dans le Macina, à Djenné, Bandiagara et même Tombouctou, ou au Nord, sur la rive gauche du Niger, dans les pays bambaras. Du Nord viennent aussi d’autres caravanes, qui apportent à San le sel en barres, qui est le produit base de toutes les transactions entre le Niger et la côte de Guinée, et les étoffes du Macina. C’est ainsi qu’à San se coudoient chaque jour au marché les Armat (population noire) de Tombouctou vendant leur sel, les Dioulas (marchands) du Macina et du Haoussa offrant leurs étoffes et vêtements brodés, les gens de Kong, les Bobos qui travaillent très ingénieusement le cuir et le fer, les Peuls enfin avec les produits de leurs troupeaux.
Les transactions se font à San en toute sécurité : aucun droit n’est perçu, ni à l’entrée, ni à la sortie, pas plus que sur les opérations d’achat ou de vente, et la justice de l’Almamy est reconnue par tous comme très équitable. Son renom de sagesse et de sainteté est universel dans toute la boucle du Niger, et le fait d’avoir signé avec moi un acte semblable au traité dont je viens de parler, devait assurément prédisposer en ma faveur tous les chefs ou lettrés musulmans que je pouvais rencontrer dans la suite.
San est entouré par des États divers dont il est indispensable de donner en quelques mots la physionomie politique en même temps que d’en définir à larges traits les populations.
Ces pays sont : au Nord, le Sarro ; à l’Ouest, le Baninko, anciennes provinces de l’empire toucouleur d’El-Hadj-Oumar et d’Ahmadou-Sheikou. Ce dernier dépossédé, l’année précédente, de sa capitale Ségou, que son fils Madani n’avait su défendre contre le colonel Archinard, était à ce moment enfermé dans Nioro, dont bientôt il devait être chassé par nos armes. Le Sarro avait son Fama (roi) qui avait reconnu notre suzeraineté, le Baninko relevait de Bodian, Fama de Ségou, mais était, ainsi que je l’ai dit, fort troublé en ce moment par les menées d’un marabout peul qui, profitant de l’absence de Bodian et de la faiblesse de la garnison de Ségou, tentait sous couleur de guerre sainte de se tailler un État indépendant. Ces deux pays sont peuplés de populations bambaras. Quelques villages bobos s’étendent le long du Bani, à l’est et au sud de San.
A l’est de San est le Macina. Le Macina occupe toute la partie septentrionale et occidentale de la boucle du Niger. Sa capitale est Bandiagara. La population indigène, actuellement réfugiée dans le massif montagneux du Hombori au sud-est de Bandiagara, est de race sourhaï ; elle a été successivement asservie par les Peuls, dont la dernière dynastie régnante était les Cissé. Puis ceux-ci ont été dépossédés par les Toucouleurs, lors des guerres d’El-Hadj-Oumar. J’ai dit comment, après s’être emparé du Macina tout entier et avoir contraint Tombouctou à lui payer tribut, le conquérant disparut dans une révolte. Son neveu Tidiani lui succéda vers 1864 environ ; il se refusa à reconnaître la suzeraineté d’Ahmadou, sultan de Ségou, et, tant que dura sur les bords du Niger la domination toucouleur, les deux États vécurent l’un vis-à- vis de l’autre en état de paix armée.
Tidiani n’eut pendant son règne assez long (plus de trente ans) qu’une seule fois à entrer en contact avec les Européens : ce fut en 1887. Lors de sa mémorable exploration du Niger jusqu’à Tombouctou, M. le lieutenant de vaisseau Caron, laissant ses canonnières au mouillage de Mopti, alla rendre visite dans sa capitale au Cheik du Macina.
A sa mort ce fut un des frères d’Ahmadou, Monirou, qui lui succéda. Il ne put qu’imparfaitement asseoir son autorité sur le pays ; le parti toucouleur ne s’était qu’à contre-gré rallié à lui ; celui-ci eût préféré la domination d’Ahmadou lui-même, reprochant à Monirou d’avoir autrefois invoqué notre assistance contre son frère.
J’aurai établi la situation exacte quand j’aurai ajouté que l’instabilité de la situation de Monirou s’aggravait en ce moment. La chute de la domination d’Ahmadou sur la rive gauche du Niger était à prévoir à bref délai ; la seule place qui lui restait, Nioro, venait de tomber au pouvoir du colonel Archinard (1er janvier 1891), et, de tous leurs vœux, les Toucouleurs du Macina appelaient la venue du fugitif, décidés à lui offrir le turban s’il réussissait à gagner les bords du Niger et à abandonner Monirou à sa vengeance.
D’autre part, l’ancienne famille régnante, représentée par Ahmadou- Addou, Oumar-Balobo et Seydou, s’agite et voudrait profiter de l’impopularité de Monirou pour ressaisir le pouvoir en chassant les Toucouleurs.
Les campements peuls qu’ils commandent sont dans le voisinage de San à une dizaine de kilomètres dans l’Est, à Tnéniba et plus loin à Fio. Mais la désunion règne entre eux et ils n’osent point se compromettre ouvertement vis-à-vis de leurs fanatiques congénères, en nous faisant des ouvertures pour les appuyer.
Monirou, qui craint toutefois cette éventualité, aussitôt qu’il est avisé de mon arrivée à San, envoie une colonne de trois cents Toucouleurs sur le flanc de la route San-Tnéniba-Fio et me fait prévenir qu’il me fera attaquer si je m’engage dans cette direction. Ahmadou- Addou, de son côté, me refuse le passage que je lui demande sur son territoire.
C’est en conséquence de la situation politique que je viens de définir que, ne pouvant prendre la route de l’Est pour gagner le Mossi, je dus me rabattre sur une route par le Sud-Est.
Au sud de San s’étend une région connue sous le nom de Miniankala. On peut la diviser en deux parties. Le Miniankala nord dépendait du Ségou, le Miniankala sud récemment conquis dépendait de Tiéba. Mais il faut considérer que ces attaches politiques sont très vagues, et il faut voir là en réalité une série de groupes de villages qui sont souvent les uns vis-à-vis des autres en état d’hostilité. L’aspect général de la contrée est boisé, le sol y est bien arrosé et d’une grande fertilité.
La terre est ici admirablement cultivée ; la houe a un fer de 25 centimètres de large et de 35 centimètres souvent de longueur, et c’est au minimum à cette profondeur que les terres sont défoncées partout ; les terres sont fumées et retournées au moins deux fois avant l’époque des semailles ; ainsi, en ce moment, le mil est encore en gerbe dans les lougans que déjà les terres sont préparées, les chaumes de la dernière récolte enfouis.
Les cultures principales sont le mil, le coton en très grande quantité, dont les champs, souvent fort grands, sont entourés de clôtures serrées en tiges de mil. C’est le coton annuel. Pour le semer, on plante d’abord du mil en sillons espacés, puis entre deux rangs de mil on sème le coton ; autour du champ on plante du mil très serré ; lorsque l’arbuste est sorti et peut affronter le soleil, on coupe le mil protecteur ; puis, lorsque la gousse va s’ouvrir, on recourbe les tiges du mil de l’enceinte, garantissant ainsi le champ des effets des grands vents et aussi contre les animaux.
L’indigo est planté sur foule de points, ainsi que l’igname et le manioc ; dans tous les villages il y a en outre de nombreux jardins pour la culture vivrière ; le riz ne se récolte plus guère depuis Scienso, mais l’herbe de Guinée croît en abondance et donne un excellent fourrage aux bestiaux, qui sont très nombreux. Cependant ceux-ci sont surtout la propriété des Peuls et ils ne dépassent guère Bougounsou dans l’Ouest. Partout où sont des bestiaux, on trouve abondamment du lait délicieux et du beurre excellent. Depuis Bamakou jusqu’ici nous avons fait exclusivement la cuisine au beurre.
Le karité[7] est très abondant et dans tous les villages on trouve des trous à noix et des fours. La préparation est la suivante : au moment de la cueillette, les indigènes mangent la pulpe sucrée du fruit et enfouissent les noix dans des trous, en les recouvrant de terre mouillée. Dans cet état la noix se conserve très longtemps sans se modifier beaucoup dans sa forme ; toutefois le beurre intérieur se resserre, se durcit et peut facilement être détaché de la coque. On met alors la noix dans un mortier et avec un pilon on décortique ; la coque est rejetée, puis le beurre est écrasé entre des pierres plates. Ce beurre écrasé est mis ensuite dans de grandes marmites en terre et celles-ci dans un grand four ; on laisse cuire quelques heures, puis on fait des pains que l’on entoure de feuilles et ainsi le beurre se garde pendant de longs mois.
A partir des rives du Baninfing le terrain devient ferrugineux et dans nombre de villages existent des fours à fer.
Ces fours sont circulaires et ont à peu près 3 mètres de haut, ils sont construits par assises successives de banco (terre battue séchée au soleil) et de gangue d’anciennes coulées. Les forgerons de plusieurs villages se réunissent, font une grande fête et se séparent de leurs femmes pour toute la période de la récolte et de la fonte du fer.
La récolte du minerai se fait ou à la surface du sol ou par des fouilles ; à cet effet on creuse des trous de plusieurs mètres de profondeur pour extraire le minerai d’un filon. Le minerai récolté, on fait le charbon.
On charge le four avec du charbon et sur le charbon on charge du minerai mélangé avec du sable comme fondant ; des trous pratiqués à la base permettent de passer les tuyères des soufflets et pendant la première partie de la chauffe on active la fonte au moyen de ces soufflets. Le fer est recueilli dans un creuset situé à la partie inférieure du four ; on le fait couler au dehors, puis on décape à froid le fer de la gangue qui y est adhérente après le refroidissement. Le fer ainsi obtenu est de bonne qualité, mais souvent il est brûlé ; en tout cas, une grande partie en est perdue.
Au point de vue de la nourriture, celle-ci est un peu différente dans le Miniankala et dans le reste des pays bambaras. Le couscouss au mil concassé est inconnu, le mets général est le _thou_ ; c’est du petit mil écrasé au pilon, puis réduit en farine entre deux pierres ; on cuit ensuite cette farine comme la farine de sarrasin en France ; à part, on fait une sauce pour la viande, on lie cette sauce avec de la feuille de baobab (lalo des Ouoloffs). Cette nourriture n’a rien de désagréable, quoique un peu lourde.
En route, au voyageur qui passe on n’offre point l’eau pure, mais bien de l’eau mélangée d’un peu de farine de mil aiguisée d’une pointe de piment, ou encore de l’eau avec cette même farine et du pain de singe (fruit du baobab).
Le vêtement est celui des Bambaras, y compris le grand bonnet, le carquois et les flèches ; fusils en nombre restreint dans l’Est, plus nombreux en se rapprochant de l’Ouest, tous ou presque tous de fabrication anglaise.
Au milieu de la forêt sont d’immenses clairières défrichées de plusieurs kilomètres de diamètre ; au centre se groupent sept, huit, dix, quinze villages souvent, fortifiés isolément. Cette sorte de confédération a son chef choisi qui prend le titre de Fama. Le village du chef donne son nom au groupe et les divers villages qui composent celui-ci portent le nom de Soukhala (dépendance).
Diondio comprend trois villages, Koutiala une dizaine, Djitamana trois, etc., etc.
La population du Miniankala est de race senofo, très proche parente de la race bambara, mais parlant une langue toute différente. Beaucoup de Markas (branche de la race bambara) se mélangent aux Senofos et exercent le commerce, ce sont les Juifs de la race noire. Dans le Miniankala, fait unique dans tout le Soudan, l’anthropophagie existe. J’en avais vaguement connaissance et je doutais, mais à Diondio je dus me rendre à l’évidence. Pendant mon séjour sous les murs du village, un cadavre porté par quatre hommes fut introduit dans l’intérieur du tata (enceinte fortifiée) et partagé sous les yeux de mes hommes entre les divers membres de la famille.
Dans ce village se trouvait une fille du Mamby de Kangaba qui avait été réduite en captivité à la suite de la prise de Kangaba par Samory vers 1884 et vendue à Diondio. J’entrepris de racheter cette jeune fille pour la rendre à son père et elle me confirma que fréquemment on faisait dans le village des festins de chair humaine. Elle disait aussi que jamais on ne tuait un homme pour le manger, mais que c’était seulement le mode de sépulture usité dans le pays. Il y a lieu de penser que dans les expéditions de guerre les cas d’anthropophagie sont nombreux.
Mon but, en partant de San, était de descendre vers le Sud jusqu’en un point qu’on m’avait signalé, Koutiala, d’où une route fréquemment employée par les caravanes se dirigeait sur Bobo-Dioulasso. J’espérais tourner ainsi les pays peu hospitaliers ressortissant à Amadou-Addou.
Nous partîmes de San le 18 janvier. Très péniblement, la caravane se mit en route pour atteindre dans la matinée le village bobo de Scienso. Un excellent accueil nous y était réservé, grâce à mes anciens amis de Tiekelinso, grâce aussi à l’Almamy de San que les Bobos tiennent en grande vénération.
Malgré l’achat de plusieurs animaux, je trouvais mon convoi trop lourd et dans la journée j’expédiai des hommes et des animaux transporter à San, pour les remettre entre les mains de l’Almamy qui les ferait parvenir à Ségou par une occasion, quelques caisses et mon bateau _Berton_.
Pour attendre le retour des hommes, nous fîmes séjour le lendemain. C’était grand marché, partant grande beuverie de dolo ; aussi, dès midi, le village entier était ivre.
Les jeunes gens, vers deux heures, vinrent me faire montre de leurs talents chorégraphiques. Je trouvai à leurs danses et aussi à leurs costumes une analogie singulière avec des scènes semblables dont j’avais été témoin autrefois aux îles Marquises.
Particularité à signaler, les eaux de Scienso provenant de puits, sont blanches comme de l’eau de savon ; elles tiennent en dissolution, je crois, une forte proportion de sels de magnésie. Cependant elles cuisent bien les légumes et dissolvent le savon. Elles produisirent, en tout cas, sur Badaire et sur moi — sur moi surtout — un effet désastreux et je suis disposé à leur attribuer l’état de fatigue que je ressentis pendant près de trois semaines.
Un peu allégé, le convoi prit une marche plus normale à partir de Scienso, que nous quittâmes le 20 avec un guide. Celui-ci, arrivé au village minianka voisin, déclina ses services, et, allant trouver le chef du village, se fit remplacer. Ainsi il devait en être tout le long de la traversée de cette région pour les causes que j’ai dites ci- dessus, résultant souvent de l’indépendance et de l’hostilité des villages les uns vis-à-vis des autres. Aussi, perdait-on le temps sur les chemins sans avancer, et les difficultés s’accroissaient encore du fait que de plus en plus rares étaient les gens qui parlaient la langue bambara.
Le 24 janvier, nous traversâmes, non sans quelques difficultés, le Baninfing et, dans la soirée, nous arrivâmes à Bougounso, où je trouvai un agent du Fama du Kénédougou, notre allié Tiéba. Ma résolution fut vite prise.
Tiéba, auprès duquel, comme résident, se trouvait le capitaine d’infanterie de marine Quiquandon, faisait à ce moment le siège du gros village de Kinian dans le Sud-Ouest par rapport à Bougounso. J’ai dit que Bodian, Fama de Ségou, appuyé de M. le lieutenant Spitzer, était venu quelque temps avant se joindre à lui avec les contingents du Ségou. Je savais Tiéba redouté et respecté dans son pays, dont Bougounso était l’entrée ; partout mon convoi pouvait y circuler en toute sécurité. J’entrepris de laisser le convoi marcher sous la direction de Badaire jusqu’à Koutiala où il devrait m’attendre, et, de mon côté, de me porter sur Kinian. J’espérais, grâce aux bons offices du capitaine Quiquandon, obtenir : 1o des interprètes bobos et senofos qui me faisaient défaut ; 2o des hommes à engager pour augmenter mon personnel ; 3o des animaux pour alléger les miens fatigués et en partie blessés.
Le 25, avec deux tirailleurs, mon interprète et mon domestique, emportant seulement un peu de linge et mes instruments astronomiques, je partis avec un guide et deux porteurs qui devaient se relayer de village en village. J’eus bien quelque peine, le soir, à Niensensou, à obtenir l’hospitalité du chef de village, mais je crus que cela tenait à ce que nous étions arrivés de nuit. Or, une fois la nuit venue, partout dans le Miniankala, les portes des villages sont fermées et il est à peu près impossible d’en forcer l’entrée. Y réussit-on, qu’on n’est guère plus avancé, car le chef de village, par tradition, est invisible de la chute du jour au soleil levant. C’est là une coutume générale dont il faut voir la cause dans la crainte qu’ont les chefs d’être assaillis par des ennemis personnels ou même des mécontents ivres de dolo.
Le lendemain, au village de Famousassou, je trouvai chez les notables et les habitants une hostilité mal déguisée ; on me refusa guides et porteurs. Après bien du temps perdu, je réussis à gagner Kimbéri, où je m’arrêtai vers dix heures hors du village, sous un énorme ficus. Cette fois, je n’eus plus d’illusion à me faire. Impossible de trouver un homme hors du village, d’y acheter la moindre nourriture ou même d’obtenir qu’on fît cuire le riz de mes hommes. Ce ne fut qu’après trois quarts d’heure de recherches qu’on finit par trouver le chef du village, que le guide et l’interprète m’amenèrent penaud, car on l’avait surpris caché dans une case obscure, craintif parce qu’il ne savait pas l’accueil que lui feraient ses administrés, qui tous s’étaient enfuis. Par gestes, par l’offre de cadeaux, je lui fis comprendre ce que je désirais de lui ; mais, aussitôt qu’il le put, il s’enfuit et ne revint plus.
Heureusement que, campé non loin, se trouvait un Peul avec quelques animaux. Je me trouvais en bien mauvaise situation ; mon guide et mes porteurs, de crainte que je ne les emmenasse plus loin, s’étaient sauvés. Je restais seul, sans savoir la direction de la route, dans l’impossibilité de communiquer avec les habitants. Cet homme, qui aurait pu me renseigner, manifesta tout d’abord la plus vive répugnance ; puis enfin, voyant apporter la nourriture du village, où les hommes l’avaient fait cuire eux-mêmes, séduit par la vue de la viande et l’offre d’une boîte d’endaubage vide, il se laissa amadouer.
J’appris alors de lui que les ruines que je voyais partout depuis la veille remontaient à l’an dernier et étaient l’œuvre de Tiéba, qui avait rasé les villages et réduit la population pour les deux tiers en esclavage, à cause des pillages exercés sur les caravanes venant de San ou y allant, alors que Tiéba, qui avait besoin de sel pour faire subsister son armée, avait demandé que les routes fussent libres pour le commerce.