Part 1
Marguerite DUPORTAL
De la Volonté
Couronné par l’Académie française
PARIS LIBRAIRIE P. LETHIELLEUX 10, RUE CASSETTE, 10
DU MÊME AUTEUR
LIBRAIRIE DES SAINTS-PÈRES, 83, rue des Saints-Pères:
Les Chrysalides (Poésies). 1 vol. couronné par l’Académie de Marseille.
Le Prisme des heures (Poésies). 1 vol, couronné par le Comité de littérature spiritualiste.
Le Théâtre au Salon (Saynètes en vers). 1 vol. comprenant: _Les Voisins_--_Le Sourire_--_Une querelle dans le ménage d’Arlequin_--_La confession de Pierrette_--_Le Juif errant chez Cendrillon_, couronné par Revue des poètes--_Le Quatorzième_.
Le Théâtre au Pensionnat (Pièces en vers et en prose). 1 vol. comprenant: _Les apprêts d’une fête_--_Les vertus en congé_--_La grève des jours de la semaine_--_Gaétane_.
L’énigme du bonheur (Nouvelles en prose). 1 vol.
A «leur» mémoire sacrée (Poésies). 1 brochure.
Les Recueillements (Poésies). 1 vol. couronné par le Comité de littérature spiritualiste.
HATON, 59, boulevard Raspail:
L’offrande à Sainte Anne. 1 acte en prose pour jeunes filles.
GEORGES ONDET, 83, faubourg Saint-Denis:
Le Serment de Loïc. 1 acte en prose pour jeunes filles, couronné par les Belles Chansons de France.
LESOT, 10, rue de l’Éperon:
Le barbier du nouveau Seigneur. 1 acte en prose pour jeunes gens.
A paraître prochainement:
Le Sachet (Saynète en vers), couronné par la Revue des Poètes.
De la Souffrance. 1 vol. en prose.
AVANT-PROPOS
A tous ceux qui se croient dénués de volonté, ou maigrement pourvus d’une volonté faible, précaire, insuffisante... à ceux qui souffrent de cette prétendue pénurie, et à ceux qui leur en font grief; à ceux qui s’ingénient à créer de toutes pièces une volonté dans les natures qu’ils en déclarent démunies, ou à développer le peu qu’ils en découvrent dans les natures qu’ils en estiment faiblement dotées,--je dédie ce livre, destiné à affirmer, et, je l’espère, à prouver, que personne n’est sans volonté; que nous en avons tous exactement la même dose et la même puissance; que chacun porte en soi la volonté d’un Napoléon, et que l’opinion contraire répandue à cet égard n’est qu’une lourde, étrange et lamentable erreur, dont il est grand temps de débarrasser les consciences.
Il ne s’agit ici ni de suggestion à exercer, ni de théorie personnelle à défendre. Il s’agit d’une vérité de fait, à dégager et à proclamer.
DE LA VOLONTÉ
I
L’exercice ou le temps peuvent-ils créer ou développer la volonté?
Une vérité que l’on veut établir ou rétablir, comme un édifice que l’on veut construire ou restaurer, demande tout d’abord le déblayage du terrain sur lequel l’opération doit être faite.
Déblayons donc.
Il existe--dit-on,--à côté de gens à volonté forte, des gens à volonté faible. Il existe des gens qui manquent de volonté comme d’autres manquent du sens de l’ouïe ou de la vue. Bien doués parfois sous le rapport de l’intelligence et du sentiment, ces gens sont condamnés, tant que persistera leur nullité sur le chapitre du vouloir, à rester toujours, en fin de compte, des non-valeurs, quand ils ne deviendront pas des fléaux de l’humanité. Leur responsabilité est grande. Par leur coupable défaut de volonté, ils laissent s’accomplir de multiples injustices, renoncent à l’exécution de devoirs impérieux, abandonnent des tâches fécondes et nécessaires... On ne saurait trop les blâmer, dénoncer leur funeste exemple, et les exhorter à sortir de leur léthargie, en essayant par tous les moyens imaginables de leur infuser cette qualité primordiale, clé de voûte de tous les grands caractères: la volonté.
Et voilà!
Et l’illogisme de ce raisonnement couramment adopté ne surprend et n’arrête personne!
Cependant, de deux choses l’une: ou les êtres à volonté faible, les êtres sans volonté, nés ainsi, n’y peuvent rien, et sont des infirmes à qui l’on ne doit aucunement reprocher leur infirmité; ou cette faiblesse, ce manque de volonté leur sont imputables, et alors cela revient à dire qu’ils n’ont point de volonté parce qu’ils n’en veulent point avoir; ils ont donc la volonté de ne pas vouloir; ils ne sont donc pas sans volonté.
Si les êtres que nous cherchons ici à analyser étaient véritablement des infirmes moraux, fatalement esclaves de leur tare et incapables de s’en affranchir, l’humanité ne s’enferrerait pas à leur endroit au point de les déclarer à la fois irresponsables et fautifs, et de prétendre à toute force les corriger d’un vice irrémédiable. L’instinct de justice qui préserve l’humanité des grands égarements continués et poursuivis d’âge en âge empêcherait les moralistes, les éducateurs et les philosophes de s’évertuer à faire et à refaire le procès de ces infirmes, et le simple bon sens commanderait qu’on cessât de tenter,--par des procédés toujours d’ailleurs couronnés d’insuccès,--tout renforcement des volontés dites faibles, toute création de volontés dites inexistantes.
Or, nous voyons au contraire moralistes, éducateurs et philosophes se jeter à corps perdu dans cette éternelle tentative, avec un zèle, une conviction et un dévouement dont il faut leur savoir gré. Il est vraiment dommage, toutefois, qu’ils consacrent ainsi leur temps et les facultés de leur esprit à une entreprise aussi stérile que l’occupation d’un Sisyphe, hissant indéfiniment son rocher vers le haut de la montagne d’où il doit toujours le voir retomber, ou que le bourdonnement obstiné d’une mouche contre la vitre à travers laquelle elle s’imagine toujours qu’elle pourra prendre son vol.
La tentative de ces moralistes pèche par la base. Et l’étonnant, c’est qu’aucun d’eux ne s’en soit encore aperçu.
Ils disent: Cet homme a peu ou n’a point de volonté: nous allons lui en donner.
Là-dessus, vont-ils à la source (?) de la volonté, en quérir une provision pour la verser dans les natures qu’ils en jugent dépourvues, comme on va prendre un broc d’eau à la fontaine pour en alimenter un réservoir à sec?
Naturellement, non. Pour la bonne raison qu’il n’existe pas de fontaine publique de la volonté, dont le jet limpide coulerait ostensiblement à la disposition de tous.
Vont-ils, alors, ces dévoués moralistes, opérer sur eux-mêmes et sur leurs élèves une sorte de transfusion du sang de la volonté, en leur communiquant la leur par un procédé direct?
Je crois volontiers qu’ils le feraient s’ils en avaient le moyen pratique. Mais la transfusion directe d’une faculté d’ordre moral est chose radicalement impossible. On ne transfuse à personne sa propre raison, ni sa propre vertu, encore moins sa propre volonté. L’enseignement n’est pas une transfusion: c’est une initiation, un éclairage de l’esprit facilitant la compréhension des choses; encore faut-il que cette clarté soit reçue, que ces explications soient admises par l’intelligence à qui elles s’adressent. L’exemple n’est pas une transfusion: c’est une amorce, une contagion, un entraînement; à force de voir quelqu’un agir avec bonté, avec courage, avec désintéressement, on pourra prendre le goût de cette façon d’agir, éprouver le désir de limiter et y porter sa volonté. Mais nul ne suit, en définitive, un exemple quelconque, bon ou mauvais, que s’il veut le suivre, à moins qu’il ne se trouve emporté par une impulsion en quelque sorte animale et irrésistible, où la volonté réfléchie n’est plus en jeu, comme dans le cas de certaines frénésies populaires. De toutes façons, dès qu’il est question de communiquer précisément la volonté qui fait agir ou qui s’oppose à l’acte, toute espèce de transmission directe est illusoire et impossible, Notre volonté est personnelle ou n’est pas. Dieu lui-même ne peut pas vouloir pour nous, ni nous faire vouloir ce que nous ne voulons pas.
Comment donc vont s’y prendre les généreux moralistes qui se consacrent à cette tâche de cultiver la volonté des faibles, et de subvenir au dénûment des prétendus déshérités de la volonté? Quelle méthode vont-ils employer? De quels facteurs vont-ils se servir? D’où vont-ils partir pour commencer leur traitement?
Ils disent: Nous partons de peu, et même de rien. Notre méthode, c’est l’exercice. Notre grand facteur, c’est le temps. Par la répétition des actes d’une volonté faible, ou même d’une volonté nulle, nous arrivons à produire une volonté forte. Il y faut de la patience, de la persévérance; mais le triomphe est au bout. L’expérience l’a prouvé.
Or, tout ce que l’expérience a prouvé, c’est que des actes répétés de bonté ont rendu peu à peu un être meilleur; des actes répétés de courage ont rendu peu à peu un poltron moins poltron et même brave; des actes répétés de sobriété ou de douceur ont rendu peu à peu un violent, un intempérant, doux et sobre, etc..., etc... Mais comment ces acquisitions de vertus ou d’accroissement de vertus se sont-elles produites? Grâce justement à la volonté de celui qui s’est astreint à la répétition de ces actes: c’est parce qu’il a voulu exercer sa bonté, sa bravoure, sa sobriété ou sa douceur, qu’il les a exercées et ainsi fortifiées. Mais, sans volonté, il n’aurait rien exercé du tout.
La volonté elle-même s’exerce-t-elle et s’accroît-elle par de tels exercices? Point. On n’a, après la répétition de ces exercices, ni plus ni moins de volonté qu’on n’en avait auparavant: car si on n’en avait pas eu d’avance ce qu’il en fallait pour les faire, on ne les aurait pas faits.
Si je n’ai en moi aucune volonté, à l’aide de quoi déclancherai-je le premier effort destiné à m’en procurer un peu? En supposant que je possède déjà ce peu, et que ce qu’on appelle le manque de volonté ne soit jamais que sa réduction à un germe minuscule, à un soupçon initial de volonté, par quel miracle ce peu se transformera-t-il en beaucoup?
Avec mon soupçon de volonté, je voudrai faiblement quelque chose; je ferai donc, si je le veux, de faibles progrès en patience, en sobriété, etc... Mais comment ferai-je des progrès en volonté? Pour voir s’augmenter un peu ma faculté de vouloir, il faut que je veuille un peu plus que je ne voulais tout à l’heure; mais pour vouloir un peu plus, il faut que j’aie un peu plus de volonté: où prendrai-je cet un peu plus? en ce que j’ai déjà? Mais par quel phénomène ce que j’ai me fournira-t-il ce surcroît? Et comment avec mon peu de volonté produirai-je un acte qui en exige davantage? Par quelle invraisemblable et impossible multiplication d’elle-même ma volonté s’amplifiera-t-elle? A l’aide de quoi m’emparerai-je d’elle pour lui faire faire plus qu’elle n’est capable de faire? pour lui faire donner plus qu’elle n’est en mesure de donner?
Ceux qui s’intitulent professeurs d’énergie disent: _Veuillez vouloir._ Mais pour vouloir vouloir, il faut avoir de quoi vouloir. Et si on n’a pas de quoi vouloir, comment voudra-t-on vouloir?
Moralistes et professeurs d’énergie auront beau varier formules et recettes, appeler le temps à leur aide... ils en reviendront toujours à ce cercle vicieux: pour développer sa volonté, il faut en posséder déjà tout juste autant qu’on souhaite en acquérir.
Dire à quelqu’un qu’il peut, s’il le veut, en s’y exerçant, augmenter sa dose de volonté, c’est lui proposer de se grandir en se prenant lui-même dans ses bras et en se juchant sur ses propres épaules.
Quant à compter sur l’œuvre du temps pour faire éclore une volonté qui n’existe pas, c’est imiter en philosophie le raisonnement de ces faux savants qui affirment que le monde s’est fait tout seul, et que l’univers est sorti de rien avec l’aide du temps.
A ce début magistral de la page sublime qui ouvre l’Évangile de saint Jean:
«Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu...», à ces lignes inspirées, que nul ne peut lire ou entendre sans un tressaillement sacré, et que l’homme ne pouvait écrire que sous la dictée divine, les faux savants en question ont substitué leur évangile à eux:
Au commencement était le néant, et le néant n’était dans rien, et le néant n’était rien...
Et ils continuent ainsi:
A force de n’être rien, le néant est devenu quelque chose. En y mettant des milliards et des milliards d’années, le néant est devenu une monade. Et de cette monade, avec le concours d’autres milliards et milliards d’armés, tout est sorti. Le monde entier a donc été produit par le néant. Le rien est devenu le tout. Au moyen de quoi? au moyen du temps.
Or, qu’est-ce que le temps? à lui tout seul est-ce un facteur? Le temps, comme facteur, est un zéro. Et pas même un zéro, puisqu’il ne s’ajoute pas aux autres facteurs et ne leur ajoute rien, mais se borne à les contenir. Tout facteur qui opère, opère dans le temps. La succession des diverses opérations: développement, usure, métamorphose, que de nombreux facteurs accomplissent dans le temps, peut être fort longue avant d’aboutir à un résultat qui s’aperçoive: on dit alors que le temps a fait son œuvre. Mais ce n’est là qu’une façon de parler, qui peut donner le change, et qui, malheureusement, le donne. Développement, usure, métamorphose, se sont accomplis dans le temps, grâce à d’innombrables facteurs travaillant sur la substance livrée à leurs opérations. Mais le temps, lui, n’a rien développé, rien usé, rien modifié. Car le temps n’est pas une force. Il n’est ni force matérielle, ni force morale. Il n’est que l’évaluation de la durée, laquelle n’est elle-même que la mesure de toute succession d’opérations.
La volonté, donc, ni ne se crée, ni ne se développe à l’aide du temps. Toute volonté existante existe avec sa totale plénitude, et doit son existence à l’intervention directe de Dieu, qui en dote l’âme au moment où il la crée. Ce cadeau que Dieu fait à la personne humaine en l’appelant à la vie, il le lui fait d’un seul coup, entier et inaliénable. Il ne le lui reprendra jamais. Et il ne lui permettra jamais qu’une volonté étrangère, non même la sienne, s’y substitue.
II
Un traitement physique de la personne humaine peut-il créer ou développer la volonté?
S’il est chimérique et vain de s’essayer à créer ou à développer directement dans l’être humain la faculté de vouloir, ne pourrait-on parvenir à ce but d’une manière indirecte, au moyen d’un développement ou d’un perfectionnement des facultés physiques de l’individu?
Chacun sait combien notre être moral se trouve en étroite dépendance de notre mécanisme corporel. L’homme a été défini: «Une intelligence servie par des organes.» Et la définition est juste, quoique incomplète. Elle est juste, parce qu’en effet l’être pensant que nous sommes a besoin, pour penser, de l’outillage matériel, qui, joint à notre psychisme pur, à notre âme, constitue notre personne humaine. Elle est incomplète parce que l’homme n’est pas seulement une intelligence, il est aussi une volonté. Et si des organes corporels nous ont été donnés pour servir--et parfois desservir--notre faculté de connaître, aucun organe corporel ne nous a été donné pour servir ou desservir notre faculté de vouloir.
La volonté ne possède aucun outil matériel dont le fonctionnement bon ou mauvais puisse favoriser ou altérer son action. On ne peut donc la développer ni la perfectionner, encore moins la créer, en développant ou en perfectionnant son instrument, puisqu’elle s’en passe, puisqu’elle n’en possède pas.
Il n’y a pas dans l’homme d’organe de la volonté. La volonté est même justement la seule faculté de l’âme représentant le psychisme indépendant, pur, échappant à toute contrainte matérielle, à toute entreprise d’asservissement, à tout choc en retour du physique sur le moral.
Ce n’est donc pas en prenant des douches, ou des stimulants du système nerveux; ce n’est pas en faisant de la suralimentation ou un séjour à la campagne, ni en cultivant les sports, ni en adoptant tel ou tel autre moyen d’entraîner, d’endurcir, d’exciter ou de calmer notre tempérament physique, que nous pourrons acquérir de la volonté.
On a vu, toutefois, à la suite d’un traitement physique approprié, les manifestations d’une volonté se modifier notablement et même du tout au tout. Que s’était-il donc produit? Une modification dans les _possibilités d’exécution_ du sujet. Pas autre chose[1].
[1] Il importe de ne jamais confondre la puissance d’exécution d’une volonté avec la puissance de la volonté elle-même.
Avant ce traitement physique, le sujet ne faisait pas ceci ou cela, et l’on croyait qu’il ne le faisait pas parce qu’il ne voulait pas le faire. Or, il ne le faisait pas, soit parce qu’il ne pouvait matériellement pas le faire, soit parce qu’il ne l’aurait pu qu’au prix d’un effort excessif qu’il ne voulait pas s’imposer, soit enfin parce qu’il ne savait pas qu’il pouvait le faire. A présent, il le fait: c’est _ou que l’impossibilité matérielle a disparu, ou que l’effort exigé est devenu moins considérable, ou que la connaissance de ses possibilités est apparue au sujet_.
Mais si c’est son vouloir qui s’est modifié, et c’est-à-dire qui a changé de but, le traitement physique n’y a été pour rien.
Il n’y a pas, quoi qu’aient pu écrire là-dessus les auteurs les plus doctes, de maladies de la volonté, j’entends maladies qui ressortissent à la thérapeutique médicale. _Il y a des maladies des nerfs et des muscles, qui privent l’homme de la possibilité de faire ce qu’il voudrait faire; il y a des maladies du cerveau, qui l’empêchent de comprendre et de savoir ce dont il est capable; mais il n’y a pas de maladie qui s’attaque à sa volonté elle-même, parce que celle-ci est essentiellement immatérielle._
Si on peut appeler malade une volonté dépravée, cette maladie n’a rien à voir avec un état physiologique quelconque. La dépravation de la volonté est quelque chose d’exclusivement moral, qui peut fort bien s’allier à un complet équilibre et à un parfait fonctionnement de tout l’outillage corporel; par contre, l’excellence de la volonté peut aller de pair avec le plus pitoyable état de la personne physique.
Dans les cas de suggestion et d’hypnose, ce n’est jamais sur la volonté de l’hypnotisé que l’hypnotiseur agit, mais sur sa connaissance. L’hypnotisé, comme le fou, conserve intact son vouloir au milieu des plus bizarres détraquements de sa mentalité; ce sont ces détraquements qui, seuls, le jettent à l’exécution d’actes si étranges, et si contraires à son caractère, qu’on croit devoir les attribuer à une substitution de volonté. De tels actes ne sont en réalité que le résultat d’une altération de connaissance, due aux troubles cérébraux provoqués par un phénomène d’ordre physique.
Non seulement il faut déclarer immatérielle la volonté de l’homme, faite à l’image de celle de Dieu, mais on peut découvrir dans l’animal, dans la plante, et jusque dans la créature la plus inerte et la plus insensible, une sorte de principe spirituel qui représente le vouloir de ces êtres inférieurs. Vouloir tout instinctif et tout fatal, imposé à la nature de l’être par son Créateur: vouloir cependant, et qui se différencie de la substance matérielle de l’être, ne saurait se confondre avec elle.
Quand je place un objet dans des conditions d’équilibre instable, je m’aperçois que cet objet ne veut pas tenir ainsi posé, qu’il _veut_ reprendre son équilibre. Quand l’héliotrope tourne vers le soleil ses boutons près d’éclore, je constate que la fleur de ce végétal _veut_ s’ouvrir et s’épanouir à la lumière. Quand un chien accourt à mon appel et qu’un oiseau s’envole dès que je fais mine de l’approcher, je dis que le chien _a voulu_ venir à moi et que l’oiseau _a voulu_ me fuir. Ce sont bien là les manifestations de quelque chose qui dépasse le domaine des sens et qui ne peut être modifié par aucune action matérielle: car, si je puis fixer cet objet par des clous ou des cordes dans l’état d’équilibre instable où je l’ai placé; si je puis contraindre par un tuteur les fleurs de l’héliotrope à rester tournées du côté de l’ombre; si je puis éloigner le chien en le menaçant d’un bâton, ou capturer l’oiseau en l’attirant par du grain répandu, je ne puis faire que la loi, la tendance et l’instinct qui régissent la position et les mouvements naturels de ces êtres soient autres qu’ils ne sont.
Loi, tendance et instinct sont donc bien des forces d’un autre ordre que la matière elle-même, des forces sur lesquelles, par conséquent, nulle mesure matérielle ne saurait avoir de prise.
Si cette volonté instinctive, involontaire et fatale de l’animal, de la plante et du minéral,--volonté qui n’est qu’une loi de leur nature et tout au plus une sorte d’âme sans conscience responsable,--échappe à toute action matérielle, directe ou indirecte, à plus forte raison doit y échapper notre volonté humaine, personnelle, libre, consciente et immortelle.
III
Pouvoir. Savoir. Vouloir
Voilà donc chacun de nous avec sa dose de volonté inaugmentable et irréductible. L’illusion de ceux qui se faisaient fort d’en procurer des suppléments, tout comme l’illusion de ceux qui espéraient en acquérir quelque surcroît, doit tomber devant la constatation des faits et leur scrupuleuse analyse. Chacun de nous n’a de volonté que ce qu’il en a reçu de Dieu au moment de la création de son âme. Il n’en aura jamais ni plus ni moins.
Mais cette dose est-elle la même pour tous?
Il semble bien que non, et que ce soit l’évidence même qui le prouve.
Cependant regardons-y de près avant de répondre.
Sur quoi se base-t-on pour déclarer que tel individu est prodigieusement riche en volonté, tandis que tel autre n’en possède que fort peu, et tel autre encore point du tout?
Sur ce fait que le premier poursuit avec ténacité tout ce qu’il entreprend, vient à bout d’œuvres difficiles, exigeant des efforts et de la persévérance; tandis que le second se décourage et reste à mi-chemin du but, et que le troisième ne prend même pas la peine de se mettre en route.
Conclure de là à des répartitions inégales de la volonté dans les natures, c’est négliger d’observer beaucoup de choses; et, tout d’abord, d’examiner si les capacités physiques de ces trois individus sont les mêmes; car enfin, proposez à un homme parfaitement agile et bien découplé de grimper dans un arbre, il y grimpera dès qu’il le voudra; soumettez la même proposition à un manchot ou à un cul-de-jatte: ceux-ci ne demanderaient certes pas mieux que d’en faire autant, mais avec la meilleure volonté du monde ils en seront fort empêchés.
Il s’agit donc, avant tout, d’examiner si ce qu’on attribue à un manque ou à une insuffisance de volonté ne provient pas d’un manque ou d’une insuffisance de moyens d’exécution.
Ce n’est pas toujours aussi facile à constater que dans le cas du cul-de-jatte ou du manchot. Il y a de sourdes résistances de l’être physique, il y a aussi des complications matérielles extérieures dans lesquelles un homme peut se trouver pris, et qui, sans apparaître clairement aux yeux de l’observateur, rendent impossible la réalisation d’une entreprise vers laquelle se tend cependant toute la volonté du sujet.
Le vieil adage, entraîneur et magnifique: _Vouloir, c’est pouvoir_, n’exprime nullement une vérité de fait, mais une excitation à la recherche et à l’utilisation de toutes les possibilités dont on dispose. Il est certain qu’on ne fait pas toujours tout ce qu’on peut. Mais il est certain aussi qu’on ne peut pas tout ce qu’on veut.
Un captif, dévoré du désir de recouvrer sa liberté, brisera ses liens, limera ses barreaux, si sa force musculaire le lui permet, si quelque outil providentiel se trouve tomber entre ses mains... Mais, chétif et démuni de tout instrument de délivrance, il aura beau être animé du plus violent désir de s’évader, il n’en pourra venir à bout.
Chacun peut, s’il le veut, et s’il les découvre, utiliser tout ce qu’il a de possibilités. Il ne peut rien au-delà.
La théologie avance hardiment que Dieu, qui peut tout, ne peut que ce qui est possible. Assurément, c’est déjà un champ infini: Dieu ne peut que ce qui est possible, mais il peut _tout ce qui est possible_. Les hommes sont loin, aussi loin que le fini l’est de l’infini, de pouvoir tout ce qui est possible: ils peuvent seulement tout ce qui _leur_ est possible. Et ce qui est possible à l’un n’est pas toujours possible à l’autre.