De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts
Part 2
Comme ces cas des philosophes ne sont pas très connus, et sont, en général, bons et bien distribués dans leur ordonnance, je lirai ici une digression à ce sujet, surtout dans le but de faire montre de ma science.
Le premier philosophe du dix-septième siècle (si nous exceptons Bacon et Galilée) fut Descartes; et si jamais on a pu dire d’un homme qu’il ne s’en fallut de rien qu’il fût assassiné, assassiné à un pouce près,--c’est de lui qu’on le peut dire. Voici le cas, tel qu’il est rapporté par Baillet, dans sa _Vie de M. Descartes_, t. I, pp. 102-103:--En l’an 1621, Descartes pouvait avoir environ trente-six ans, il faisait selon son habitude une excursion (car il était aussi remuant qu’une hyène); et, arrivant à l’Elbe, soit à Gluckstadt ou à Hambourg, il s’embarqua pour la Frise orientale. Ce qu’il pouvait aller faire dans la Frise orientale, personne n’a jamais pu le découvrir; et peut-être se posa-t-il lui même la question, car, à peine eut-il atteint Embden, qu’il résolut aussitôt de faire voile pour la Frise _occidentale_; très impatient de tout retard, il loua une barque avec un petit nombre de matelots pour y naviguer. Il ne fut pas plus tôt sorti en mer, qu’il fit une agréable découverte: c’est qu’il s’était enfermé lui-même dans un antre d’assassins. De son équipage, dit M. Baillet, il découvrit bientôt que c’étaient «des scélérats»--non des amateurs, Messieurs, comme nous sommes, mais des professionnels dont l’ambition, à ce moment, se haussait à lui couper sa gorge individuelle. Mais l’histoire est trop amusante pour l’abréger; je la donne donc exactement d’après le français de son biographe: «M. Descartes n’avoit pas d’autre conversation que celle de son valet, avec lequel il parloit François. Les Mariniers qui le prenoient plutôt pour un Marchand forain que pour un Cavalier, jugèrent qu’il devoit avoir de l’argent. C’est ce qui leur fit prendre des résolutions qui n’étoient nullement favorables à sa bourse. Mais il y a cette différence entre les voleurs de mer et ceux des bois, que ceux-ci peuvent en assurance laisser la vie à ceux qu’ils volent, et se sauver sans être reconnus: au lieu que ceux-là ne peuvent mettre à bord une personne qu’ils auront volée, sans s’exposer au danger d’être dénoncez par la même personne. Aussi les Mariniers de M. Descartes prirent-ils des mesures plus sûres pour ne pas tomber dans un tel inconvénient. Ils voyoient que c’étoit un étranger venu de loin, qui n’avoit nulle connoissance dans le pays, et que personne ne s’aviseroit de réclamer quand il viendroit à manquer».--Songez, Messieurs, à ces chiens de Frise discutant un philosophe comme si c’était une pièce de rhum consigné chez quelque courtier de mer. «Ils le trouvoient d’une humeur fort tranquille, fort patiente; et jugeant à la douceur de sa mine, et à l’honnêteté qu’il avoit pour eux, que c’étoit un jeune homme qui n’avoit pas encore beaucoup d’expérience, ils conclurent qu’ils en auroient meilleur marché de sa vie. Ils ne firent point de difficulté de tenir leur conseil en sa présence, ne croyant pas qu’il sçût d’autre langue que celle dont il s’entretenoit avec son valet; et leurs délibérations alloient à l’assommer, à le jetter dans l’eau, et à profiter de ses dépoüilles». Pardonnez-moi de rire, Messieurs,--mais le fait est que je ris chaque fois que je pense à ce cas: deux choses me paraissent si drôles. L’une est l’horrible panique ou «_funk_» (comme disent les gens d’Eton) où M. Descartes a dû se trouver en entendant esquisser le drame réglé de sa propre mort, de ses funérailles, de sa succession et de l’administration de ses biens. Mais une autre chose qui me paraît encore bien plus bouffonne dans cette affaire, c’est que, si ces chiens de Frise avaient été _courageux_, nous n’aurions pas de philosophie cartésienne: et comment aurions-nous pu faire sans elle, si l’on considère le monde de livres qu’elle a produit, je laisse le soin de le supputer à tout honorable fabricant de coffres.
Mais poursuivons. En dépit de son énorme _funk_, Descartes fit mine de combattre, et par ce moyen terrifia ces misérables anti-cartésiens: «M. Descartes, dit M. Baillet, voyant que c’étoit tout de bon, se leva tout d’un coup, changea de contenance, tira l’épée d’une fierté imprévuë, leur parla en leur langue d’un ton qui les saisit, et les menaça de les percer sur l’heure, s’ils osoient luy faire insulte.»
Certes, Messieurs, c’eût été un honneur bien au-dessus des mérites de si chétifs coquins d’être embrochés comme des alouettes par une épée cartésienne; et c’est pourquoi je suis heureux que M. Descartes n’ait pas privé le gibet en mettant à exécution sa menace, d’autant qu’il n’aurait pu sans doute mener son vaisseau à bon port s’il en avait tué l’équipage, de sorte qu’il aurait croisé à jamais dans le Zuyderzée, où les marins l’auraient pris pour le _Hollandais volant_ retournant vers son pays. La hardiesse... dit son biographe, «qu’il fit paroître pour lors eut un effet merveilleux sur l’esprit de ces misérables. L’épouvante qu’ils en eurent fut suivie d’un étourdissement qui les empêcha de considérer leur avantage, et ils le conduisirent aussi paisiblement qu’il pût souhaiter.»
Peut-être, Messieurs, vous imaginez-vous que, sur le modèle du discours de César à son pauvre passeur: _Cæsarem vehis et fortunas ejus_,--M. Descartes n’avait eu besoin que de dire: «Chiens, vous ne pouvez pas me couper la gorge, car vous portez Descartes et sa philosophie», et qu’il ait pu, en toute sécurité, les défier de faire ce qu’ils voulaient.
Un empereur allemand avait eu cette même idée, lorsque averti de se garer de la ligne d’une canonnade, il répondit: «Bah! l’homme, as-tu jamais entendu parler d’un boulet de canon qui ait tué un empereur?[22]»
Pour un empereur, je ne saurais dire, mais une moindre chose a suffi à déconfire un philosophe, et le grand philosophe européen suivant sans aucun doute a été assassiné. C’est Spinoza.
Je sais très bien que l’opinion commune veut qu’il soit mort dans son lit. Peut-être est-ce vrai, mais il fut assassiné en dépit de tout; et je vais le prouver à l’aide d’un livre publié à Bruxelles en 1731, intitulé «La Vie de Spinoza, par M. Jean Colerus», avec nombre d’additions d’après une vie manuscrite par l’un de ses amis[23]. Spinoza est mort le 21 février 1677, il avait à peine plus de quarante-quatre ans. Cela déjà par soi-même paraît suspect; et M. Jean admet qu’une certaine expression dans la vie manuscrite autoriserait la conclusion «que sa mort n’a pas été tout à fait naturelle». Comme il a vécu dans un pays humide, dans un pays maritime, la Hollande, on pourrait croire qu’il s’adonna beaucoup au grog, ou plus spécialement au punch[24] qu’on venait d’inventer. Sans doute il aurait pu, mais le fait est qu’il n’en est rien. M. Jean l’appelle «extrêmement sobre en son boire et en son manger». Et, bien que quelques histoires singulières circulassent sur son habitude du jus de la mandragore (p. 140) et de l’opium (p. 144), pourtant aucun de ces articles ne se trouve dans le mémoire de son droguiste. Vivant donc avec une telle sobriété, comment est-il possible qu’il soit mort de mort naturelle à quarante-quatre ans?
Écoutez le récit de son biographe: «Le dimanche au matin [21 février], avant qu’il fût temps d’aller à l’Église, il descendit encore de sa chambre et parla avec l’Hôte et sa Femme». A ce moment donc, peut-être à dix heures du matin le dimanche, vous voyez que Spinoza était vivant et se portait bien. Mais, il avait fait venir d’Amsterdam un certain médecin que, dit le biographe, «je ne puis désigner autrement que par ces deux lettres, L. M.»--Cet L. M. avait chargé les gens de la maison d’acheter «un vieux coq» et de le faire bouillir, afin que Spinoza pût prendre du bouillon vers midi. Il fit ainsi, en effet, et mangea un peu du vieux coq de bon appétit, après que l’hôte et sa femme furent rentrés de l’église. «L’après-midi, le Médecin L. M. resta seul auprès de _Spinosa_: ceux du logis étant retournés ensemble à leurs dévotions. Mais au sortir du sermon, ils apprirent avec surprise que sur les trois heures, _Spinosa_ étoit expiré en la présence de ce Médecin qui, le soir même, s’en retourna à Amsterdam par le bateau de nuit, sans prendre le moindre soin du défunt», et probablement sans prendre beaucoup plus de soin du paiement de sa propre petite note. «Il se dispensa de ce devoir d’autant plus tôt qu’après la mort de _Spinosa_, il s’étoit saisi d’un ducaton et de quelque peu d’argent que le défunt avoit laissé sur sa table, aussi bien que d’un couteau à manche d’argent, et s’étoit retiré avec ce qu’il avoit butiné.» Ici, vous le voyez, Messieurs, l’assassinat est évident, ainsi que sa nature. C’est L. M. qui a tué Spinoza pour son argent. Le pauvre Spinoza était invalide, maigre et faible. On ne remarqua pas de sang, L. M. sans doute l’a renversé et étouffé sous des coussins--le pauvre homme était déjà à moitié suffoqué par son infernal dîner. Après avoir mâché ce «vieux coq», ce qui veut dire, je pense, un coq du siècle précédent, en quel état pouvait se trouver le pauvre invalide pour lutter debout contre L. M.?--Mais qui est cet L. M.? Ce ne peut être à coup sûr Lindley Murray, car je l’ai vu à York en 1825, et, de plus, je ne pense pas qu’il aurait fait une telle chose--même contre un confrère en grammaire: car vous savez, Messieurs, que Spinoza a écrit une grammaire hébraïque très honorable.
Hobbes--pour quelle raison, en vertu de quel principe, je n’ai jamais pu le comprendre--n’a pas été assassiné. C’est là une inadvertance capitale des professionnels du dix-septième siècle, puisque à tout point de vue il était un beau sujet d’assassinat, sauf, en vérité, qu’il était chétif et décharné, mais je puis prouver qu’il avait de l’argent, et (ce qui est très amusant), il n’aurait pas eu le droit de faire la moindre résistance, puisque, d’après lui-même, un pouvoir auquel on ne peut résister, crée l’espèce la plus haute de droit, de sorte que c’est une rébellion de la couleur la plus noire de se refuser à être assassiné quand une force compétente paraît pour vous assassiner.
Cependant, Messieurs, s’il ne fut pas assassiné, je suis heureux de vous assurer que, d’après son propre récit, il a été trois fois très près d’être assassiné--et c’est une consolation. La première fois, au printemps de 1640, il prétend avoir fait circuler un petit manuscrit au nom du roi contre le Parlement[25]. Il n’a jamais pu produire ce manuscrit, mais il dit que «si S. M. n’avait pas dissous le Parlement (en mai), cela eût mis en danger sa vie». La dissolution du Parlement, cependant, ne fut d’aucune utilité; car en novembre de la même année[26] s’assembla le Long Parlement, et Hobbes, redoutant une seconde fois d’être tué, s’enfuit en France.
Ceci ressemble assez bien à la folie de John Dennis[27] qui crut que Louis XIV ne ferait jamais la paix avec la reine Anne à moins que lui, Dennis, ne fût livré à la vengeance des Français, et, sur-le-champ, il s’enfuit du bord de la mer, à cause de cette idée.
En France, Hobbes s’arrangea de façon à prendre soin de sa gorge le mieux du monde durant dix ans; mais au bout de ce temps, en vue de faire sa cour à Cromwell, il publia son _Léviathan_. Le vieux poltron alors se mit à _trembler_ horriblement pour la troisième fois: il s’imaginait constamment que les épées des Cavaliers étaient sur sa gorge, en se souvenant de quelle manière ils avaient servi les ambassadeurs du Parlement à la Haye et à Madrid: _Tum_, dit-il dans sa propre vie en un latin de chien[28],
_Tum venit in mentem mihi Dorislaus et Ascham; Tanquam proscripto terror ubique aderat._
Et, en conséquence, il s’empressa de rentrer en Angleterre. Certes, il est vrai qu’un homme a mérité la bastonnade pour avoir écrit le _Léviathan_, et deux ou trois bastonnades pour avoir écrit un pentamètre qui finisse aussi vilainement que _terror ubique aderat_, mais jamais personne ne l’a estimé digne de rien de plus grave que la bastonnade. Et, de fait, toute l’histoire est une hâblerie de sa part. Car, dans une lettre très grossière qu’il écrivit à «une personne savante» (ce qui veut dire le mathématicien Wallis) il donne une toute autre version de la chose, et dit (p. 8) qu’il revint «parce qu’il ne voulait pas confier sa sauvegarde au clergé français» insinuant qu’il y aurait apparence qu’il fût tué pour sa religion; ce qui eût été une haute plaisanterie, en effet: Tom jeté au bûcher pour sa religion!
Hâblerie ou non, il est pourtant certain que Hobbes, à la fin de sa vie, craignait qu’on le tuât. Cela est démontré par une histoire que je vais vous raconter: elle n’est pas dans un manuscrit, mais (comme dit M. Coleridge), elle est aussi bonne qu’un manuscrit, car elle provient d’un livre maintenant oublié tout à fait, à savoir: _La Foi de M. Hobbes examinée dans une conversation entre lui et un étudiant en théologie_ (publié environ dix ans avant la mort de Hobbes).
Le livre est anonyme; mais il est écrit par Tenison--le même qui, environ trente ans plus tard, succéda à Tillotson comme archevêque de Canterbury[29].
Une anecdote sert d’introduction: «Un certain théologien (sans doute Tenison lui-même) faisait une excursion annuelle d’un mois dans les différentes parties de l’île. Dans l’une de ces excursions (1670), il visitait le Pic dans le Derbyshire, en partie à cause de la description qu’en a faite Hobbes[30]. Étant dans ces parages, il ne pouvait pas manquer de visiter Buxton, où dès le moment de son arrivée, il eut la bonne fortune de tomber sur une Société de gentlemen qui descendaient de cheval à la porte de l’auberge; parmi eux était un personnage long et maigre, lequel se trouvait être M. Hobbes, arrivant sans doute de Chatsworth[31].
En rencontrant un si grand lion, un touriste à la recherche du pittoresque ne pouvait faire moins que de se présenter comme un cauchemar.
Fort heureusement pour la réussite de ce plan, les deux compagnons de M. Hobbes furent tout aussitôt rappelés par un exprès; de sorte que, pendant le reste de son séjour à Buxton, il posséda Léviathan entièrement tout seul, et eut l’honneur de pinter avec lui le soir.
Hobbes, semble-t-il, tout d’abord fit montre de beaucoup de raideur, car il était soupçonneux avec les théologiens. Mais cela disparut, il se fit très sociable et facétieux, et ils convinrent d’aller ensemble se baigner.
Comment Tenison a pu s’aventurer à s’ébattre dans la même eau que Léviathan, je ne peux l’expliquer; mais il en fut ainsi. Ils folâtrèrent comme deux dauphins, bien que Hobbes dût être aussi vieux que les monts; et dans les intervalles où ils s’abstenaient de nager et de plonger, ils discouraient de maintes choses relatives aux bains des Anciens et à l’origine des sources.
Quand ils eurent de la sorte passé une heure, ils sortirent du bain; et, séchés et habillés, ils s’assirent en attendant le souper que le lieu fournirait; ils concevaient le dessein de se restaurer comme les _Deïpnosophistes_ et de raisonner plutôt que de boire, profondément. Mais, dans cette intention innocente, ils furent interrompus par le tumulte qu’éleva une petite querelle où une partie des gens plus grossiers de la maison se trouvaient depuis un moment engagés. M. Hobbes en parut très inquiet, bien qu’il fût à bonne distance de ces personnes». Et pourquoi était-il inquiet, Messieurs? Sans doute, pensez-vous, par un bénin amour de la paix, désintéressé, digne d’un vieillard et d’un philosophe. Écoutez donc: «Pendant un moment il ne se remit pas, mais il raconta une ou deux fois, comme à lui-même, d’une voix basse et prudente, c’est-à-dire anxieuse, comment Sextus Roscius fut assassiné, après souper, près des Balneæ Palatinæ. Si loin peut, en général, s’étendre cette remarque de Cicéron relativement à Épicure l’athée: il observe que de tous les hommes celui-là redoutait le plus les deux choses qu’il méprisait: la Mort et les Dieux».--Simplement parce que l’heure du souper était passée et qu’il était dans le voisinage de bains, Monsieur Hobbes devait avoir le destin de Sextus Roscius! Il devait être assassiné, parce que Sextus Roscius avait été assassiné! Quelle logique y avait-il à cela, sinon pour un homme qui toujours rêvait d’assassinat? Voilà donc Léviathan, non plus effrayé des poignards des Cavaliers où du Clergé français, mais «épouvanté au delà des convenances» par un vacarme de cabaret entre quelques honnêtes rustres du Derbyshire, tandis que lui-même, épouvantail humain décharné, appartenant tout à fait à un autre siècle, les eût pu faire mourir de peur.
Malebranche, vous l’apprendrez avec plaisir, a été assassiné. L’homme qui l’assassina est bien connu: c’est l’évêque Berkeley. L’histoire est notoire, bien que jusqu’ici on ne l’ait pas mise en pleine lumière. Berkeley, jeune homme, alla à Paris et visita le Père Malebranche[32]. Il le trouva dans sa cellule, qui faisait la cuisine[33]. Les cuisiniers ont toujours été un _genus irritabile_, les auteurs plus encore; Malebranche était l’un et l’autre. Une discussion s’éleva. Le vieux père, déjà chaud, devint plus chaud; l’irritation culinaire et l’irritation métaphysique s’unirent à lui déranger le foie. Il se mit au lit, et mourut. Telle est la version ordinaire de l’histoire, «ainsi le Danemark entier est abusé». Le fait est que la chose fut atténuée par considération pour Berkeley, qui (Pope l’observe justement) avait «toutes les vertus sous le ciel». Mais on n’ignorait pas que Berkeley, piqué par l’irritabilité du vieux Français, s’était mesuré avec lui; une culbute en était résultée; Malebranche toucha le parquet au premier tour. Toute conception lui fut entièrement enlevée, et il allait peut-être se rendre; mais le sang de Berkeley était désormais excité, et il insista pour que le vieux Français rétractât sa doctrine des Causes Occasionnelles. Mais la vanité de l’homme était trop grande; et il tomba en holocauste à l’impétuosité de la jeunesse irlandaise, combinée avec sa propre obstination absurde.
Leibnitz étant de toute façon supérieur à Malebranche, on pourrait, _a fortiori_, compter qu’il a été assassiné; mais, à la vérité, il n’en est rien. Je crois qu’il a été très aigri de cette négligence, et qu’il se sentit outragé par la sécurité dans laquelle il a passé ses jours. Je ne saurais expliquer autrement sa conduite vers la fin de sa vie, alors qu’il se mit à devenir très avare, et à entasser de grandes sommes d’or qu’il gardait dans sa maison. C’était à Vienne, où il est mort. Et des lettres existent encore qui décrivent l’incommensurable inquiétude de sa gorge où il vivait. Ainsi son ambition d’être l’objet d’un attentat n’était point, du moins, assez grande pour qu’il en oubliât le danger. Un défunt pédagogue, de la manufacture de Birmingham, le docteur Parr, suivait une marche plus égoïste dans les mêmes circonstances. Il avait amassé une quantité considérable de vaisselle d’or et d’argent, qu’il déposa quelque temps dans la chambre à coucher de son presbytère, à Hatton. Mais de jour en jour plus effrayé d’être tué, ce qu’il savait qu’il ne pourrait supporter (et jamais d’ailleurs, il n’y eut la moindre prétention), il transféra le tout chez le forgeron de Hatton; supposant, sans doute, que l’assassinat d’un forgeron serait plus léger au _salus reipublicae_ que celui d’un pédagogue. Pourtant j’ai entendu mettre cela fortement en doute, et l’on convient en général, maintenant, qu’un bon fer à cheval vaut environ deux _sermons de l’Hôpital_ et un quart[34].
Si de Leibnitz, bien que non assassiné, on peut dire qu’il est mort en partie de sa peur d’être assassiné, et en partie de la contrariété de ne l’avoir pas été, Kant, de son côté, qui n’a manifesté aucune ambition de ce genre, échappa à un meurtrier de plus près que tout autre homme dont nous ayons lu la vie, Descartes excepté. Tant la fortune répand absurdement ses faveurs!
La chose est racontée, je crois, dans une vie anonyme de ce très grand homme. Par raison de santé, Kant s’imposait, à une certaine époque, une promenade de six milles le long d’une grande route. Ce fait était connu d’un homme qui avait ses raisons particulières pour commettre un assassinat; à trois bornes de Königsberg, il guetta son «prétendu» qui arrivait juste à l’heure aussi exactement qu’une malle-poste. Sans un accident, Kant était un homme mort. Cet accident, ce fut la scrupuleuse, ou, comme l’eût appelée Mrs Quickly, la _sotte_ moralité de l’assassin. Un vieux professeur, s’imaginait-il, pouvait être chargé de péchés, et non un jeune enfant. Sur cette considération, il se détourna de Kant au moment critique, et tout aussitôt il assassina un enfant de cinq ans. Telle est la version allemande de l’incident, mais mon opinion est que le meurtrier était un amateur, et qu’il sentit combien peu serait profitable à la cause du bon goût le meurtre d’un vieux, aride et consumé métaphysicien: il n’y avait là nul motif de se montrer, car l’homme n’aurait pu paraître plus semblable à une momie, une fois mort, qu’il ne l’était, vivant.
Ainsi, Messieurs, j’ai retracé les rapports de la philosophie et de notre art, si bien que je me trouve parvenu à notre siècle. Je ne prendrai pas la peine de le caractériser autrement que celui qui l’a précédé, car ils n’ont, en fait, aucun caractère distinctif. Le dix-septième et le dix-huitième siècles, joints à tout ce que nous avons vu du dix-neuvième, forment ensemble l’âge d’Auguste du meurtre.
Le plus bel ouvrage du dix-septième siècle est sans conteste l’assassinat de Sir Edmundbury Godfrey[35]--lequel a toute mon approbation. Au point de vue important du _mystère_ qui doit, d’une manière ou d’une autre, colorer toute tentative d’assassinat judicieuse, il est excellent, le mystère n’en est pas encore dissipé.
On a essayé de mettre ce meurtre sur le dos des papistes, mais ce serait lui faire tort, de même qu’à des Corrège bien connus ont fait tort les nettoyeurs professionnels de tableaux; ce serait même le perdre en la classe apocryphe des simples meurtres politiques ou de partisans, auxquels manque tout à fait l’_animus_ meurtrier, et je supplie la société de réprouver cette manière de voir. En fait, cette idée est tout à fait sans fondement, et n’a surgi que du plus pur fanatisme protestant.
Sir Edmundbury ne s’était pas distingué parmi les magistrats de Londres par sa sévérité à l’égard des papistes, ni en favorisant les tentatives des fanatiques, dans le but de renforcer les lois pénales contre les individus. Il n’avait pas armé contre lui l’animosité d’une secte religieuse quelle qu’elle fût. Et, pour ce qui est des coulures de bougie sur les vêtements du cadavre lorsqu’on vint à le découvrir dans un fossé (d’où l’on inféra, dans ce temps-là, que les prêtres attachés à la papiste chapelle de la Reine étaient intéressés dans le meurtre), c’est simplement un artifice frauduleux imaginé par ceux qui souhaitaient de fixer les soupçons sur les papistes, ou même toute cette allégation--les coulures de la cire avec le motif suggéré de ces coulures--peut bien n’être qu’une bourde ou un conte de l’évêque Burnet. Celui-ci, comme le disait couramment la duchesse de Portsmouth, est le seul grand maître du dix-septième siècle en l’art de faire des contes et des romans.
Cependant on peut observer que le nombre des assassinats n’était pas grand au siècle de Sir Emundbury, du moins chez nos artistes, et il faut peut-être l’attribuer au manque de patronage éclairé. _Sint Mæcenates, non deerunt, Flacce, Marones._ Si l’on consulte les _Observations sur les Tables de Mortalité_, de Grant (4e édition, Oxford 1665) on trouve que sur 229.250 personnes mortes à Londres dans une période de 20 années du dix-septième siècle, il n’y en pas eu plus de quatre-vingt-dix assassinées, c’est-à-dire par an, environ quatre et trois dixièmes.
Bien petit chiffre, Messieurs, pour fonder dessus une académie, et, certes, où la quantité est si mesquine, avons-nous le droit de nous attendre à une qualité de premier ordre.