De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts
Part 1
THOMAS DE QUINCEY
De l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts
TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR ANDRÉ FONTAINAS
TROISIÈME ÉDITION
PARIS SOCIÉTÉ DE MERCVRE DE FRANCE XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV MCMI
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
PREMIER MÉMOIRE[1]
(1827)
I
AVERTISSEMENT
PAR
UN HOMME MORBIDEMENT VERTUEUX[2]
Nous qui lisons des livres, nous avons sans doute, la plupart, entendu parler d’une Société pour la protection du vice, du club «le Feu de l’Enfer» fondé au siècle dernier par sir Francis Dashwood, etc.[3] C’est à Brighton, je crois, qu’il s’était fondé une société pour la suppression de la vertu. La société a elle-même été supprimée, mais j’ai le chagrin de dire qu’il existe, à Londres, une autre société d’un caractère plus atroce encore. Quant à sa tendance, on pourrait la dénommer: Société pour l’encouragement au meurtre, mais, suivant son propre délicat euphémisme, elle s’intitule Société des Connaisseurs en meurtre. On y fait profession d’être curieux en matière d’homicide, ce sont amateurs et dilettanti dans les modes divers du carnage, ou, en un mot, des amateurs de meurtre. Dès que quelque nouvelle atrocité de ce genre nous est apportée par les annales de la police de l’Europe, elle se réunit pour en faire la critique, comme on ferait d’un tableau, d’une statue ou de toute autre œuvre d’art.
Mais il n’est pas nécessaire que je me donne la peine d’essayer de décrire dans quel esprit elle agit, le lecteur le comprendra beaucoup mieux par une des conférences mensuelles faites, devant la Société, l’an dernier.
Cette conférence m’est tombée entre les mains par hasard, en dépit de la vigilance exercée pour tenir les affaires de la Société à l’abri de la vue du public. Ma publication l’alarmera, et tel est bien mon désir. En effet, j’aimerais plutôt l’abattre doucement par un appel à l’opinion publique que par un scandale de noms comme celui qui suivrait un appel à Bow-Street: et, pourtant ce dernier appel, si l’autre manquait son but, il me faudrait y recourir.
Mon opiniâtre vertu ne peut s’accommoder de pareilles choses en un pays chrétien. Et même, en plein pays païen, l’indulgence au meurtre, je veux dire dans les spectacles horribles de l’amphithéâtre, un écrivain chrétien a senti que c’était le plus criant des reproches à faire aux mœurs publiques. Cet écrivain, c’est Lactance, et c’est par ses propres paroles, singulièrement applicables en l’occasion présente, que je veux conclure: «_Quid tam horribile_», dit-il, «_tam tetrum, quam hominis trucidatio? Ideo severissimis legibus vita nostra munitur; ideo bella execrabilia sunt. Invenit tamen consuetudo quatenus homicidium sine bello ac sine legibus faciat; et hoc sibi voluptas quod scelus vindicavit. Quod, si interesse homicidio sceleris conscientia est, et eidem facinori spectator obstrictus est cui et admissor, ergo et in his gladiatorum caedibus non minus cruore profunditur qui spectat quam ille qui facit: nec potest esse immunis a sanguine qui voluit effundi, aut videri non interfecisse qui interfectori et favit et praemium postulavit._»
«Quoi de si horrible, dit Lactance, de si triste et de si révoltant que le meurtre d’un homme? C’est pourquoi notre vie est protégée par les lois les plus rigoureuses; c’est pourquoi les guerres sont des objets d’exécration. Et pourtant l’usage traditionnel, à Rome, a imaginé une sorte de meurtre autorisé, en dehors de la guerre et au mépris de la loi, et les besoins de ce goût (_voluptas_), sont devenus désormais les mêmes que ceux du crime dépravé.»
Que la Société des Gentlemen amateurs considère ceci, et me laisse attirer son attention spéciale sur la dernière phrase, laquelle est d’une importance telle que je m’en vais tenter de la transporter dans l’anglais:
«Or, si être simplement présent à un meurtre attache à un homme le caractère de complice; si être seulement spectateur nous enveloppe dans la faute commune en même temps que le coupable, il s’ensuit, nécessairement, que dans ces meurtres de l’amphithéâtre, la main qui inflige le coup fatal n’est pas plus profondément souillée de sang que celle de qui, passivement, regarde. Il ne peut être pur de tout sang, celui qui a encouragé à le répandre, et cet homme ne semble pas autre chose qu’un participant au meurtre, s’il donne au meurtrier son applaudissement ou réclame, en sa faveur, des prix.»
Le _praemia postulavit_ je n’en ai pas entendu jusqu’ici accuser les Gentlemen Amateurs de Londres, bien que, sans aucun doute, leurs agissements y tendent. Quant à l’_interfectori favit_, il est implicite dans le titre même de leur association et exprimé dans chacune des lignes de la conférence qui suit.
X. Y. Z[4].
II
CONFÉRENCE
Messieurs,
J’ai eu l’honneur d’être désigné par votre Comité pour la tâche difficile de lire une conférence-Williams[5] sur l’assassinat considéré comme un des Beaux-Arts. Cette tâche aurait pu être aisée, il y a trois ou quatre siècles, alors que l’art était peu compris et que peu de grands modèles s’étaient montrés. Mais dans cet âge-ci, après que des chefs-d’œuvre parfaits ont été exécutés par des professionnels, il faut évidemment que, dans le style de la critique qui s’y attache, le public s’attende quelque peu à un progrès en rapport. La pratique et la théorie doivent marcher _pari passu_.
On commence à voir qu’il entre dans la composition d’un bel assassinat quelque chose de plus que deux imbéciles, l’un qui tue et l’autre qui soit tué, un couteau, une bourse, et une allée obscure. Le dessin, messieurs, le groupement, la lumière et l’ombre, la poésie, le sentiment sont maintenant estimés indispensables à des essais de cette nature. M. Williams a élevé chez nous tous l’idéal du meurtre, et pour moi personnellement, il a par conséquent rendu plus profonde la difficulté de ma tâche. Comme Eschyle ou Milton pour la poésie, comme Michel-Ange pour la peinture, il a amené son art à un point de colossale sublimité, et, ainsi que l’observe M. Wordsworth, il a, en quelque sorte «créé le goût par lequel on devra jouir de lui».
Esquisser l’histoire de l’art et en éclairer les principes par la critique, c’est ce qui reste le devoir du connaisseur, ou de juges d’une bien autre trempe que les juges d’assises de Sa Majesté.
Avant de commencer, souffrez que je dise un mot ou deux à de certains faquins qui affectent de parler de notre société comme si elle était, à un degré quelconque, immorale dans son but. Immorale! Jupiter me protège, Messieurs! qu’est-ce donc qu’on veut dire par là? Je suis pour la moralité, et je le serai toujours, et pour la vertu, et pour tout cela. Et certes, j’affirme, et j’affirmerai toujours (quoi qu’il en puisse résulter) que l’assassinat constitue une ligne de conduite inconvenante, hautement inconvenante, et je n’hésite pas à déclarer que tout homme qui commet un assassinat doit avoir des façons de penser fort incorrectes et des principes véritablement inexacts. Bien loin de l’aider et de l’encourager en lui désignant la cachette de sa victime--ce qu’un grand moraliste d’Allemagne déclarait être le devoir de tout homme de bien[6]--je souscrirais un shilling et six pence pour qu’il fût arrêté..., ce qui fait dix-huit pence de plus que ce que les moralistes les plus éminents ont souscrit dans ce but jusqu’à ce jour. Mais quoi, enfin? Toute chose a, dans ce monde, deux anses. L’assassinat, par exemple, peut être saisi par son anse morale (c’est ce qu’on fait, en général, en chaire ou à Old Bailey) et c’est là, je le confesse, son côté faible; mais il peut aussi être traité _esthétiquement_, comme disent les Allemands, c’est-à-dire dans ses rapports avec le bon goût.
Pour illustrer ceci, j’aurai recours à l’autorité de trois personnages éminents, à savoir: Samuel Taylor Coleridge, Aristote, et M. Howship, le chirurgien.
Commençons par S. T. Coleridge.
Une nuit, il y a de cela plusieurs années, je prenais avec lui le thé dans Berners Street (qui, soit dit en passant, pour une rue si courte, a été extraordinairement féconde en hommes de génie)[7]. D’autres personnes étaient là avec moi; et, au milieu de considérations charnelles sur le thé et les rôties, nous nous délections tous à boire une dissertation au sujet de Plotin, sur les lèvres attiques de S. T. Coleridge. Soudain un cri s’éleva: Au feu! au feu! Et tous, maître et disciples, Platon et οἱ περὶ τον Πλατωνα, nous nous ruâmes au dehors, avides du spectacle. Le feu était dans Oxford Street, chez un facteur de pianos. Et, comme cela promettait d’être un incendie de conséquence, j’eus du chagrin que des engagements m’obligeassent à quitter la société de M. Coleridge avant que les choses en fussent venues à leur période décisif.
Quelques jours plus tard, je rencontrai mon hôte platonicien, je lui rappelai l’incendie en le priant de me faire connaître comment ce spectacle si prometteur s’était terminé. «Oh! monsieur, dit-il, il a fini si mal que, unanimement, nous nous sommes mis à le siffler.»
Or quelqu’un supposera-t-il que M. Coleridge, trop gras pour être un personnage de vie active, mais sans nul doute digne chrétien, que ce bon S. T. Coleridge, dis-je, fût un incendiaire, ou seulement capable de souhaiter du mal au pauvre homme et à ses pianos (dont plusieurs, je pense, avec claviers additionnels)? Au contraire, je le tiens pour être de cette espèce d’hommes qui, j’en oserais gager ma vie, mettraient, en cas de nécessité, la main à la pompe, encore qu’il soit plutôt gras pour donner une preuve si ardente de sa vertu. Mais quel était, ici, le cas? La vertu n’était en rien intéressée. Une fois arrivées les pompes à feu, toute moralité s’en remettait au bureau des assurances. Et puisque tel était le cas, il avait bien le droit de satisfaire son goût. Il avait laissé son thé. N’allait-il rien avoir en retour?
Je maintiens que l’homme le plus vertueux, ces prémisses établies, était autorisé à se faire une volupté de l’incendie et à le siffler, aussi bien que tout autre spectacle qui eût élevé une attente dans l’esprit public pour, ensuite, la décevoir.
Puis, si je cite une autre grande autorité, que dit le Stagyrite? Celui-ci, (dans le 5e livre, je crois bien, de sa Métaphysique)[8] décrit ce qu’il appelle κλεπτὴν τέλειον, c’est-à-dire un _voleur parfait_, et, quant à M. Howship[9], dans un de ses ouvrages sur l’_Indigestion_, il ne se fait pas scrupule de parler avec admiration d’un certain ulcère qu’il a vu, et auquel il accorde le titre de «bel ulcère».
Or, est-il quelqu’un pour prétendre que, considéré abstraitement, un voleur pût apparaître à Aristote sous le caractère de la perfection, ou que M. Howship pût être amoureux d’un ulcère? Aristote, on le sait bien, était lui-même un tel caractère moral que non content d’écrire sa Morale à Nicomaque en un volume in-8º, il écrivit encore un autre système appelé Magna Moralia ou Grandes Morales. Or il est impossible qu’un homme qui compose n’importe quelle morale, grande ou petite, puisse admirer un voleur _per se_; et, pour M. Howship, on sait qu’il fait la guerre à tous les ulcères et que, bien loin de se laisser séduire par leurs charmes, il s’efforce de les bannir du comté de Middlesex.
Mais la vérité est que, répréhensibles _per se_, cependant, par rapport à d’autres de leur espèce, et un voleur et un ulcère peuvent avoir des degrés infinis de mérite. L’un et l’autre sont des imperfections, c’est vrai; mais, être imparfait étant leur essence, la grandeur même de leur imperfection devient leur perfection. _Spartam nactus est, hanc exorna._ Un voleur comme Autolycus ou le naguère fameux George Barrington[10], et un hideux ulcère phagédénique, superbement déterminé, et progressant régulièrement par tous ses stades naturels, peuvent non moins justement être regardés comme l’idéal de leur espèce que la rose moussue comme la plus irréprochable parmi les fleurs, dans son développement depuis le bouton jusqu’à «la brillante fleur consommée», ou comme parmi les fleurs humaines, la plus magnifique jeune femme, revêtue de toute la pompe féminine.
Et ainsi, non seulement un idéal d’encrier peut être imaginé, comme l’explique M. Coleridge dans sa célèbre correspondance avec M. Blackwood[11],--ce qui, pour le dire en passant, ne va pas si loin, puisqu’un encrier est une sorte de chose louable et un élément précieux de société,--mais jusqu’à l’imperfection même peut avoir son idéal ou son état parfait.
Vraiment, Messieurs, je vous demande pardon de tant de philosophie en une fois; et maintenant laissez-moi l’appliquer.
Lorsqu’un meurtre sera, dans le temps _paulo post futurum_, non pas accompli, non même (selon un purisme moderne) _à_ s’accomplir, mais seulement sur le point d’être accompli, et que la rumeur en viendra à nos oreilles, par tous les moyens traitons-le moralement. Mais supposez-le fini et passé, et que vous puissiez en dire, τετέλεσται, il est terminé ou (dans ce _molosse_ adamantin de _Médée_) εἴργασται, il est fait, c’est _un fait accompli_[12]; supposez le pauvre homme assassiné hors de peine, et le misérable qui a effectué la chose disparu en coup de feu, nul ne sait où; supposez, enfin, que nous ayons fait de notre mieux en nous harassant les jambes pour faire trébucher le compagnon dans sa fuite, mais le tout en vain--«abiit, evasit, excessit, erupit», etc... pourquoi dès lors, dis-je, de quelle utilité l’usage de plus de vertu? On a donné assez à la morale: voici venir le tour du goût et des Beaux-Arts. Ç’a été une triste chose, sans doute, très triste; mais nous n’y pouvons rien. C’est pourquoi tirons d’une chose mauvaise le meilleur parti; et, puisqu’il est impossible d’en rien marteler dans un but moral, traitons-la esthétiquement et voyons si on la peut estimer en ce sens. Voilà la logique de l’homme sensible; et que s’ensuit-il? Nous sécherons nos larmes, et nous aurons la satisfaction, peut-être, de découvrir qu’une affaire qui, considérée moralement, était choquante et ne tenait pas debout, si elle est soumise aux principes du goût, parviendra à être un ouvrage méritoire. Ainsi tout le monde sera content; le vieux proverbe est justifié que c’est un mauvais vent celui qui ne souffle le bien à personne; l’amateur, au lieu de paraître bilieux et hargneux par une attention trop serrée à la vertu, commence à ramasser ses miettes; et l’hilarité générale l’emporte. La vertu a fini son temps; et désormais, _Virtù_, chose si approximativement la même qu’elle ne diffère que par une seule lettre (qui à coup sûr ne vaut pas qu’on barguigne ou qu’on marchande)--_Virtù_, je le répète, et le goût du connaisseur ont licence de se pourvoir pour eux-mêmes. C’est par ces principes, Messieurs, que je me propose de guider vos études depuis Caïn jusqu’à M. Thurtell. Donc, à travers cette grande galerie du meurtre, marchons ensemble la main dans la main, en les délices de l’admiration, cependant que je m’efforcerai de fixer votre attention sur les objets d’une critique profitable.
Le premier meurtre vous est familier, à tous. Comme inventeur du meurtre, et comme père de l’art, Caïn a dû être un homme de génie de premier ordre. Tous les Caïns furent des hommes de génie. Tubal Caïn a inventé les tubes, je crois, ou quelque chose de semblable. Mais quels qu’aient pu être l’originalité et le génie de l’artiste, tout art était alors dans l’enfance; et les œuvres sorties de tous ces ateliers doivent être critiquées avec le souvenir de cela. Même l’œuvre de Tubal serait probablement peu approuvée aujourd’hui à Sheffield. C’est pourquoi de Caïn (j’entends du premier Caïn) ce n’est pas le dénigrer que de dire que son action fut seulement tant bien que mal. Milton, cependant, peut-on supposer, en a pensé autrement. Par sa manière de rapporter la chose, il semble, en effet, que ce fut là, à ses yeux, l’assassinat favori, car il le retouche avec une inquiétude très apparente de son effet pittoresque:
De quoi le laboureur sentit une rage intérieure, et comme il causait avec le berger, il le frappa au milieu de la poitrine d’une pierre qui lui fit rendre la vie: il tomba, et mortellement pâle, exhala son âme gémissante, _avec un torrent de sang répandue_.
_Par. Perdu, Livre XI_[13].
Là-dessus, Richardson le peintre, qui avait l’œil à l’effet, remarque ce qui suit dans ses _Notes sur le Paradis Perdu_, p. 497: «On a cru, dit-il, que Caïn coupa (comme on dit communément) le sifflet au corps de son frère au moyen d’une grosse pierre: Milton parle ainsi, en y ajoutant, de plus, la grande plaie.» C’était, en cet endroit, une addition judicieuse; car la grossièreté de l’instrument, si non relevée et enrichie par une chaude et sanglante couleur, aurait eu par trop l’air simple de l’école sauvage, comme si l’acte avait été perpétré par un Polyphème, sans science, sans préméditation, sans rien qu’un os de mouton. Mais je suis surtout satisfait de ce perfectionnement en ce qu’il implique que Milton fut un amateur. Quant à Shakespeare, il n’en fut jamais de meilleur, témoin sa description de Duncan tué, de Banquo, etc... et enfin, par-dessus tout, témoin son incomparable miniature, dans _Henri VI_, de Gloucester assassiné[14].
Les origines de l’art une fois établies, il est pitoyable de voir comme il sommeilla sans aucun progrès durant les âges. En effet, je vais être maintenant obligé de sauter par-dessus tous les meurtres sacrés ou profanes, comme entièrement indignes de votre attention, jusqu’à longtemps après le début de l’ère chrétienne. La Grèce, même dans le siècle de Périclès, n’a produit aucun meurtre, ou du moins on ne se souvient d’aucun qui soit du plus léger mérite; et Rome eut trop peu d’originalité de génie dans aucun des arts pour réussir où son modèle lui manquait[15]. De fait, la langue latine succombe à l’idée même du meurtre. «L’homme fut assassiné»--comment dit-on cela, en latin? _Interfectus est, interemptus est_, ce qui n’exprime qu’un homicide; aussi la latinité chrétienne du moyen âge fut-elle obligée d’introduire un mot nouveau, et tel que la faiblesse des conceptions classiques ne s’y haussa jamais. _Murdratus est_, dit le dialecte plus sublime des temps gothiques. En même temps, l’école juive d’assassinat gardait vivant tout ce qu’on connaissait de l’art jusqu’à ce jour, et peu à peu le transférait au monde occidental. En vérité, l’école juive a toujours été respectable dans sa période médiévale, comme le démontre le cas de Hugues de Lincoln, honoré de l’approbation de Chaucer, à l’occasion d’un autre ouvrage de la même école qui, dans les _Contes de Canterbury_, se trouve placé dans la bouche de la Dame Abbesse[16].
Mais, pour revenir un moment à l’antiquité classique, je ne puis m’empêcher de penser que Catilina, Clodius et quelques autres de cette coterie eussent fait des artistes de premier ordre; et il est de tous point regrettable que l’_affectation_ de Cicéron ait privé son pays de la seule chance qu’il eût de se distinguer dans cette partie. Comme _sujet_ de meurtre, nulle personne n’eût convenu mieux que lui. O Gemini! comme il eût hurlé de terreur, s’il avait entendu Cethegus sous son lit. C’eût été vraiment divertissant de l’écouter; et convaincu je suis, messieurs, qu’il aurait préféré l’_utile_ de ramper dans un cabinet ou même dans un _cloaque_, à l’_honestum_ de faire face à l’audacieux artiste.
J’arrive maintenant aux temps obscurs,--(par quoi nous qui parlons, entendons, avec précision, _par excellence_[17], le dixième siècle comme méridien, et les deux siècles immédiatement antérieur et postérieur, la pleine nuit s’étendant de l’an 888 à l’an 1111)--; ces temps devaient naturellement être favorables à l’art de l’assassinat, comme ils le furent à l’architecture d’église, au vitrail, etc.; et, en effet, vers l’extrême fin de cette période, surgit une grande figure de notre art,--je veux dire le Vieux de la Montagne. Éclatante lumière, à coup sûr, et je n’ai pas besoin de vous dire que le mot même d’_assassin_ provient de lui[18]. C’était un amateur si ardent qu’une fois un assassin de ses favoris ayant attenté à sa vie, il fut si satisfait du talent montré que, en dépit de la trahison de l’artiste, il le créa duc sur-le-champ, avec transmissibilité en ligne féminine, et lui constitua une pension pour trois générations durant. L’assassinat politique est une branche de l’art qui demande une notice spéciale; et il serait possible que je fisse à ce propos une lecture entière. Néanmoins j’observerai combien il est étrange que cette branche de l’art ait fleuri par accès intermittents. Jamais l’assassinat politique ne pleut continûment, mais il tombe à verse. Notre temps même peut s’enorgueillir de quelques beaux spécimens, tels que, par exemple, l’affaire de Bellingham avec le premier ministre Perceval[19], le cas du duc de Berry, à l’Opéra de Paris, le cas du maréchal Bessières, à Avignon[20]. Il y a environ deux siècles et demi, il y a eu une très brillante constellation de meurtres de cette espèce. J’ai à peine besoin de dire que je fais particulièrement allusion à ces sept splendides ouvrages: les assassinats de Guillaume Ier d’Orange; des trois Henri français, à savoir Henri, duc de Guise, qui songeait au trône de France; Henri III, dernier prince de la ligne de Valois, qui occupait alors le trône, et enfin Henri IV, son beau-frère, qui lui succéda sur ce trône en tant que premier prince de la ligne de Bourbon. Moins de dix-huit ans après, survint le cinquième de la liste, celui de notre duc de Buckingham (vous le trouverez excellemment décrit dans les lettres publiées par Sir Henry Ellis, du British Museum); le sixième, celui de Gustave Adolphe, le septième, celui de Wallenstein. O la glorieuse pléïade de meurtres! et l’admiration s’accroît à songer que de cette brillante constellation de manifestations artistiques, comprenant trois Majestés, trois Hautesses sérénissimes et une Excellence, toutes aient eu lieu dans un laps aussi court que de 1588 à 1635[21]. L’assassinat du roi de Suède, il est vrai, est mis en doute par plusieurs écrivains, Harte entre autres; mais ils ont tort. Il fut assassiné, et j’estime ce meurtre unique pour son excellence, car il fut assassiné en plein midi, et sur le champ de bataille, trait de conception qu’on ne rencontre en aucune autre œuvre dont je me souvienne. Concevoir l’idée d’un meurtre secret pour un motif secret comme enclos en une petite parenthèse dans la vaste scène de carnage de la bataille générale, cela ressemble au subtil artifice de Hamlet, d’une tragédie dans la tragédie. Vraiment tous ces assassinats peuvent être étudiés avec profit par le connaisseur avancé. Tous sont exemplaires, des modèles de meurtres, des patrons de meurtres, desquels on peut dire:
«_Nocturna versate manu, versate diurna_»
et surtout _nocturna_.
Dans ces assassinats de princes et d’hommes d’État, rien n’excite notre étonnement. D’importants changements dépendent souvent de leur mort; et, de l’éminence où ils se tiennent, ils sont particulièrement exposés comme points de mire à tout artiste possédé du désir ardent de produire un effet théâtral. Mais il y a une autre classe d’assassinats qui a prévalu depuis la première partie du dix-septième siècle, et qui réellement me surprend: je veux dire l’assassinat des philosophes. Car, Messieurs, c’est un fait que tout philosophe éminent, pendant les deux derniers siècles, ou a été assassiné, ou, tout au moins, s’est vu bien près de l’être,--si bien que si un homme se nomme philosophe et qu’on n’ait jamais attenté à sa vie, tenez pour certain qu’il n’y a rien en lui. Et contre la philosophie de Locke, en particulier, je crois que c’est une objection sans réplique (si nous en avions besoin) que, bien qu’il ait porté sur lui sa gorge dans ce monde pendant soixante-douze ans, jamais un homme n’ait condescendu à la lui couper.