Part 17
Gœthe a dit sur la perfectibilité de l’esprit humain un mot plein de sagacité: _Il avance toujours, mais en ligne spirale_. Cette comparaison est d’autant plus juste, qu’à beaucoup d’époques il semble reculer, et revient ensuite sur ses pas, en ayant gagné quelques degrés de plus. Il y a des moments où le scepticisme est nécessaire au progrès des sciences; il en est d’autres où, selon Hemsterhuis, _l’esprit merveilleux doit l’emporter sur l’esprit géométrique_. Quand l’homme est dévoré, ou plutôt réduit en poussière par l’incrédulité, cet esprit merveilleux est le seul qui rende à l’âme une puissance d’admiration sans laquelle on ne peut comprendre la nature.
La théorie des sciences, en Allemagne, a donné aux esprits un élan semblable à celui que la métaphysique avait imprimé dans l’étude de l’âme. La vie tient dans les phénomènes physiques le même rang que la volonté dans l’ordre moral. Si les rapports de ces deux systèmes les font bannir tous deux par de certaines gens, il y en a qui verraient dans ces rapports la double garantie de la même vérité. Ce qui est certain au moins, c’est que l’intérêt des sciences est singulièrement augmenté par cette manière de les rattacher toutes à quelques idées principales. Les poètes pourraient trouver dans les sciences une foule de pensées à leur usage, si elles communiquaient entre elles par la philosophie de l’univers, et si cette philosophie de l’univers, au lieu d’être abstraite, était animée par l’inépuisable source du sentiment. L’univers ressemble plus à un poème qu’à une machine; et s’il fallait choisir, pour le concevoir, de l’imagination ou de l’esprit mathématique, l’imagination approcherait davantage de la vérité. Mais encore une fois, il ne faut pas choisir, puisque c’est la totalité de notre être moral qui doit être employée dans une si importante méditation.
Le nouveau système de physique générale, qui sert de guide en Allemagne à la physique expérimentale, ne peut être jugé que par ses résultats. Il faut voir s’il conduira l’esprit humain à des découvertes nouvelles et constatées. Mais ce qu’on ne peut nier, ce sont les rapports qu’il établit entre les différentes branches d’étude. On se fuit les uns les autres d’ordinaire, quand on a des occupations différentes, parce qu’on s’ennuie réciproquement. L’érudit n’a rien à dire au poète, le poète au physicien; et même, entre les savants, ceux qui s’occupent de sciences diverses ne s’intéressent guère à leurs travaux mutuels: cela ne peut être ainsi, depuis que la philosophie centrale établit une relation d’une nature sublime entre toutes les pensées. Les savants pénètrent la nature à l’aide de l’imagination. Les poètes trouvent dans les sciences les véritables beautés de l’univers. Les érudits enrichissent les poètes par les souvenirs, et les savants par les analogies.
Les sciences présentées isolément, et comme un domaine étranger à l’âme, n’attirent pas les esprits exaltés. La plupart des hommes qui s’y sont voués, à quelques honorables exceptions près, ont donné à notre siècle cette tendance vers le calcul qui sert si bien à connaître dans tous les cas quel est le plus fort. La philosophie allemande fait entrer les sciences physiques dans cette sphère universelle des idées, où les moindres observations, comme les plus grands résultats, tiennent à l’intérêt de l’ensemble.
CHAPITRE XI
De l’influence de la nouvelle Philosophie sur le caractère des Allemands.
Il semblerait qu’un système de philosophie qui attribue à ce qui dépend de nous, à notre volonté, une action toute-puissante, devrait fortifier le caractère, et le rendre indépendant des circonstances extérieures; mais il y a lieu de croire que les institutions politiques et religieuses peuvent seules former l’esprit public, et que nulle théorie abstraite n’est assez efficace pour donner à une nation de l’énergie: car il faut l’avouer, les Allemands de nos jours n’ont pas ce qu’on peut appeler du caractère. Ils sont vertueux, intègres, comme hommes privés, comme pères de famille, comme administrateurs; mais leur empressement gracieux et complaisant pour le pouvoir fait de la peine, surtout quand on les aime, et qu’on les croit les défenseurs spéculatifs les plus éclairés de la dignité humaine.
La sagacité de l’esprit philosophique leur a seulement appris à connaître en toutes circonstances la cause et les conséquences de ce qui arrive, et il leur semble que, dès qu’ils ont trouvé une théorie pour un fait, il est justifié. L’esprit militaire et l’amour de la patrie ont porté diverses nations au plus haut degré possible d’énergie; maintenant, ces deux sources de dévouement existent à peine chez les Allemands pris en masse. Ils ne comprennent guère de l’esprit militaire qu’une tactique pédantesque, qui les autorise à être battus selon les règles, et de la liberté que cette subdivision en petits pays qui, accoutumant les citoyens à se sentir faibles comme nation, les conduit bientôt à se montrer faibles aussi comme individus[14]. Le respect pour les formes est très favorable au maintien des lois; mais ce respect, tel qu’il existe en Allemagne, donne l’habitude d’une marche si ponctuelle et si précise, qu’on ne sait pas, même quand le but est devant soi, s’ouvrir une route nouvelle pour y arriver.
[14] Je prie d’observer que ce chapitre, comme tout le reste de l’ouvrage, a été écrit à l’époque de l’asservissement complet de l’Allemagne.--Depuis, les nations germaniques, réveillées par l’oppression, ont prêté à leurs gouvernements la force qui leur manquait pour résister à la puissance des armées françaises, et l’on a vu, par la conduite héroïque des souverains et des peuples, ce que peut l’opinion sur le sort du monde.
Les spéculations philosophiques ne conviennent qu’à un petit nombre de penseurs, et, loin qu’elles servent à lier ensemble une nation, elles mettent trop de distance entre les ignorants et les hommes éclairés. Il y a en Allemagne trop d’idées neuves, et pas assez d’idées communes en circulation, pour connaître les hommes et les choses. Les idées communes sont nécessaires à la conduite de la vie; les affaires exigent l’esprit d’exécution plutôt que celui d’invention: ce qu’il y a de bizarre dans les différentes manières de voir des Allemands tend à les isoler les uns des autres, car les pensées et les intérêts qui réunissent les hommes entre eux, doivent être d’une nature simple et d’une vérité frappante.
Le mépris du danger, de la souffrance et de la mort, n’est pas assez universel dans toutes les classes de la nation allemande. Sans doute la vie a plus de prix pour des hommes capables de sentiments et d’idées, que pour ceux qui ne laissent après eux ni traces ni souvenirs; mais de même que l’enthousiasme poétique peut se renouveler par le plus haut degré des lumières, la fermeté raisonnée devrait remplacer l’instinct de l’ignorance. C’est à la philosophie fondée sur la religion qu’il appartiendrait d’inspirer dans toutes les occasions un courage inaltérable.
Si toutefois la philosophie ne s’est pas montrée toute-puissante à cet égard, en Allemagne, il ne faut pas pour cela la dédaigner; elle soutient, elle éclaire chaque homme en particulier; mais le gouvernement seul peut exciter cette électricité morale qui fait éprouver le même sentiment à tous. On est plus irrité contre les Allemands, quand on les voit manquer d’énergie, que contre les Italiens, dont la situation politique a depuis plusieurs siècles affaibli le caractère. Les Italiens conservent toute leur vie, par leur grâce et leur imagination, des droits prolongés à l’enfance; mais les physionomies et les manières rudes des Germains semblent annoncer une âme ferme, et l’on est désagréablement surpris quand on ne la trouve pas. Enfin, la faiblesse du caractère se pardonne quand elle est avouée, et, dans ce genre, les Italiens ont une franchise singulière qui inspire une sorte d’intérêt, tandis que les Allemands, n’osant confesser cette faiblesse qui leur va si mal, sont flatteurs avec énergie et vigoureusement soumis. Ils accentuent durement les paroles, pour cacher la souplesse des sentiments, et se servent de raisonnements philosophiques pour expliquer ce qu’il y a de moins philosophique au monde: le respect pour la force, et l’attendrissement de la peur, qui change ce respect en admiration.
C’est à de tels contrastes qu’il faut attribuer la disgrâce allemande, que l’on se plaît à contrefaire dans les comédies de tous les pays. Il est permis d’être lourd et raide, lorsqu’on reste sévère et ferme; mais si l’on revêt cette raideur naturelle du faux sourire de la servilité, c’est alors que l’on s’expose au ridicule mérité, le seul qui reste. Enfin, il y a une certaine maladresse dans le caractère des Allemands, nuisible à ceux même qui auraient la meilleure envie de tout sacrifier à leur intérêt, et l’on s’impatiente d’autant plus contre eux, qu’ils perdent les honneurs de la vertu sans arriver aux profits de l’habileté.
Tout en reconnaissant que la philosophie allemande est insuffisante pour former une nation, il faut convenir que les disciples de la nouvelle école sont beaucoup plus près que tous les autres d’avoir la force dans le caractère; ils la rêvent, ils la désirent, ils la conçoivent; mais elle leur manque souvent. Il y a très peu d’hommes en Allemagne qui sachent seulement écrire sur la politique. La plupart de ceux qui s’en mêlent sont systématiques, et très souvent inintelligibles. Quand il s’agit de la métaphysique transcendante, quand on s’essaie à se plonger dans les ténèbres de la nature, aucun aperçu, quelque vague qu’il soit, n’est à dédaigner, tous les pressentiments peuvent guider, tous les à peu près sont encore beaucoup. Il n’en est pas ainsi des affaires de ce monde: il est possible de les savoir, il faut donc les présenter avec clarté. L’obscurité dans le style, lorsqu’on traite des pensées sans bornes, est quelquefois l’indice de l’étendue même de l’esprit; mais l’obscurité dans l’analyse des choses de la vie prouve seulement qu’on ne les comprend pas.
Lorsqu’on fait intervenir la métaphysique dans les affaires, elle sert à tout confondre pour tout excuser, et l’on prépare ainsi des brouillards pour asile à sa conscience. L’emploi de cette métaphysique serait de l’adresse, si, de nos jours, tout n’était pas réduit à deux idées très simples et très claires, l’intérêt ou le devoir. Les hommes énergiques, quelle que soit celle de ces deux directions qu’ils suivent, vont tout droit au but sans s’embarrasser des théories, qui ne trompent ni ne persuadent plus personne.
Vous en voilà donc revenue, dira-t-on, à vanter comme nous, l’expérience et l’observation.--Je n’ai jamais nié qu’il ne fallût l’une et l’autre pour se mêler des intérêts de ce monde; mais c’est dans la conscience de l’homme que doit être le principe idéal d’une conduite extérieurement dirigée par de sages calculs. Les sentiments divins sont ici-bas en proie aux choses terrestres, c’est la condition de l’existence. Le beau est dans notre âme, et la lutte au dehors. Il faut combattre pour la cause de l’éternité, mais avec les armes du temps; nul individu n’arrive, ni par la philosophie spéculative, ni par la connaissance des affaires seulement, à toute la dignité du caractère de l’homme; et les institutions libres ont seules l’avantage de fonder dans les nations une morale publique, qui donne aux sentiments exaltés l’occasion de se développer dans la pratique de la vie.
CHAPITRE XII
De la morale fondée sur l’intérêt personnel.
Les écrivains français ont eu tout à fait raison de considérer la morale fondée sur l’intérêt comme une conséquence de la métaphysique qui attribuait toutes les idées aux sensations. S’il n’y a rien dans l’âme que ce que les sensations y ont mis, l’agréable ou le désagréable doit être l’unique mobile de notre volonté. Helvétius, Diderot, Saint-Lambert, n’ont pas dévié de cette ligne, et ils ont expliqué toutes les actions, y compris le dévouement des martyrs, par l’amour de soi-même. Les Anglais, qui, pour la plupart, professent en métaphysique la philosophie expérimentale, n’ont jamais pu supporter cependant la morale fondée sur l’intérêt. Shaftsbury, Hutcheson, Smith, etc., ont proclamé le sens moral et la sympathie, comme la source de toutes les vertus. Hume lui-même, le plus sceptique des philosophes anglais, n’a pu lire sans dégoût cette théorie de l’amour de soi, qui flétrit la beauté de l’âme. Rien n’est plus opposé que ce système à l’ensemble des opinions des Allemands: aussi les écrivains philosophiques et moralistes, à la tête desquels il faut placer Kant, Fichte et Jacobi, l’ont-ils combattu victorieusement.
Comme la tendance des hommes vers le bonheur est la plus universelle et la plus active de toutes, on a cru fonder la moralité de la manière la plus solide, en disant qu’elle consistait dans l’intérêt personnel bien entendu. Cette idée a séduit des hommes de bonne foi, et d’autres se sont proposé d’en abuser, et n’y ont que trop bien réussi. Sans doute, les lois générales de la nature et de la société mettent en harmonie le bonheur et la vertu; mais ces lois sont sujettes à des exceptions très nombreuses, et paraissent en avoir encore plus qu’elles n’en ont.
L’on échappe aux arguments tirés de la prospérité du vice et des revers de la vertu, en faisant consister le bonheur dans la satisfaction de la conscience; mais cette satisfaction, d’un ordre tout à fait religieux, n’a point de rapport avec ce qu’on désigne ici-bas par le mot de bonheur. Appeler le dévouement ou l’égoïsme, le crime ou la vertu, un intérêt personnel bien ou mal entendu, c’est vouloir combler l’abîme qui sépare l’homme coupable de l’homme honnête, c’est détruire le respect, c’est affaiblir l’indignation; car si la morale n’est qu’un bon calcul, celui qui peut y manquer ne doit être accusé que d’avoir l’esprit faux. L’on ne saurait éprouver le noble sentiment de l’estime pour quelqu’un, parce qu’il calcule bien, ni la vigueur du mépris contre un autre, parce qu’il calcule mal. On est donc parvenu par ce système au but principal de tous les hommes corrompus, qui veulent mettre de niveau le juste avec l’injuste, ou du moins considérer l’un et l’autre comme une partie bien ou mal jouée: aussi, les philosophes de cette école se servent-ils plus souvent du mot de faute que de celui de crime; car, d’après leur manière de voir, il n’y a dans la conduite de la vie que des combinaisons habiles ou maladroites.
On ne concevrait pas non plus comment le remords pourrait entrer dans un pareil système; le criminel, lorsqu’il est puni, doit éprouver le genre de regret que cause une spéculation manquée; car si notre propre bonheur est notre principal objet, si nous sommes l’unique but de nous-mêmes, la paix doit être bientôt rétablie entre ces deux proches alliés, celui qui a eu tort et celui qui en souffre. C’est presque un proverbe généralement admis, que, dans ce qui ne concerne que soi, chacun est libre; or, puisque dans la morale fondée sur l’intérêt, il ne s’agit jamais que de soi, je ne sais pas ce qu’on aurait à répondre à celui qui dirait: «Vous me donnez pour mobile de mes actions mon propre avantage; bien obligé: mais la manière de concevoir cet avantage dépend nécessairement du caractère de chacun. J’ai du courage, ainsi je puis braver mieux qu’un autre les périls attachés à la désobéissance aux lois reçues; j’ai de l’esprit, ainsi je me crois plus de moyens pour éviter d’être puni; enfin, si cela me tourne mal, j’ai assez de fermeté pour prendre mon parti de m’être trompé; et j’aime mieux les plaisirs et les hasards d’un gros jeu que la monotonie d’une existence régulière».
Combien d’ouvrages français, dans le dernier siècle, n’ont-ils pas commenté ces arguments, qu’on ne saurait réfuter complètement; car, en fait de chances, une sur mille peut suffire pour exciter l’imagination à tout faire pour l’obtenir; et, certes, il y a plus d’un contre mille à parier en faveur des succès du vice.--Mais, diront beaucoup d’honnêtes partisans de la morale fondée sur l’intérêt, cette morale n’exclut pas l’influence de la religion sur les âmes. Quelle faible et triste part lui laisse-t-on! Lorsque tous les systèmes admis en philosophie comme en morale sont contraires à la religion, que la métaphysique anéantit la croyance à l’invisible, et la morale le sacrifice de soi, la religion reste dans les idées, comme le roi restait dans la constitution que l’assemblée constituante avait décrétée. C’était une république, plus un roi; je dis de même que tous ces systèmes de métaphysique matérialiste et de moralité égoïste sont de l’athéisme, plus un Dieu. Il est donc aisé de prévoir ce qui sera sacrifié dans l’édifice des pensées, quand l’on n’y donne qu’une place superflue à l’idée centrale du monde et de nous-mêmes.
La conduite d’un homme n’est vraiment morale que quand il ne compte jamais pour rien les suites heureuses ou malheureuses de ses actions, lorsque ces actions sont dictées par le devoir. Il faut avoir toujours présent à l’esprit, dans la direction des affaires de ce monde, l’enchaînement des causes et des effets, des moyens et du but; mais cette prudence est à la vertu comme le bon sens au génie: tout ce qui est vraiment beau est inspiré, tout ce qui est désintéressé est religieux. Le calcul est l’ouvrier du génie, le serviteur de l’âme; mais, s’il devient le maître, il n’y a plus rien de grand ni de noble dans l’homme. Le calcul, dans la conduite de la vie, doit être toujours admis comme guide, mais jamais comme motif de nos actions. C’est un bon moyen d’exécution, mais il faut que la source de la volonté soit d’une nature plus élevée, et qu’on ait en soi-même un sentiment qui nous force aux sacrifices de nos intérêts personnels.
Lorsqu’on voulait empêcher saint Vincent de Paul de s’exposer aux plus grands périls pour secourir les malheureux, il répondait: «Me croyez-vous assez lâche pour préférer ma vie à moi?» Si les partisans de la morale fondée sur l’intérêt veulent retrancher de cet intérêt tout ce qui concerne l’existence terrestre, alors ils seront d’accord avec les hommes les plus religieux; mais encore pourra-t-on leur reprocher les mauvaises expressions dont ils se servent.
En effet, dira-t-on, il ne s’agit que d’une dispute de mots; nous appelons utile ce que vous appelez vertueux, mais nous plaçons de même l’intérêt bien entendu des hommes dans le sacrifice de leurs passions à leurs devoirs. Les disputes de mots sont toujours des disputes de choses; car tous les gens de bonne foi conviendront qu’ils ne tiennent à tel ou tel mot que par préférence pour telle ou telle idée; comment les expressions habituellement employées dans les rapports les plus vulgaires pourraient-elles inspirer des sentiments généreux? En prononçant les mots d’intérêt et d’utilité, réveillera-t-on les mêmes pensées dans notre cœur, qu’en nous adjurant au nom du dévouement et de la vertu?
Lorsque Thomas Morus aima mieux périr sur l’échafaud que de remonter au faîte des grandeurs, en faisant le sacrifice d’un scrupule de conscience; lorsque, après une année de prison, affaibli par la souffrance, il refusa d’aller retrouver sa femme et ses enfants qu’il chérissait, et de se livrer de nouveau à ses occupations de l’esprit qui donnent tout à la fois tant de calme et d’activité à l’existence; lorsque l’honneur seul, cette religion mondaine, fit retourner dans les prisons d’Angleterre un vieux roi de France, parce que son fils n’avait pas tenu les promesses au nom desquelles il avait obtenu sa liberté; lorsque les chrétiens vivaient dans les catacombes, qu’ils renonçaient à la lumière du jour, et ne sentaient le ciel que dans leur âme, si quelqu’un avait dit qu’ils entendaient bien leur intérêt, quel froid glacé se serait répandu dans les veines en l’écoutant, et combien un regard attendri nous eût mieux révélé tout ce qu’il y a de sublime dans de tels hommes!
Non certes, la vie n’est pas si aride que l’égoïsme nous l’a faite; tout n’y est pas prudence, tout n’y est pas calcul; et, quand une action sublime ébranle toutes les puissances de notre être, nous ne pensons pas que l’homme généreux qui se sacrifie a bien connu, bien combiné son intérêt personnel: nous pensons qu’il immole tous les plaisirs, tous les avantages de ce monde, mais qu’un rayon divin descend dans son cœur, pour lui causer un genre de félicité qui ne ressemble pas plus à tout ce que nous revêtons de ce nom, que l’immortalité à la vie.
Ce n’est pas sans motif cependant qu’on met tant d’importance à fonder la morale sur l’intérêt personnel: on a l’air de ne soutenir qu’une théorie, et c’est en résultat une combinaison très ingénieuse, pour établir le joug de tous les genres d’autorité. Nul homme, quelque dépravé qu’il soit, ne dira qu’il ne faut pas de morale; car celui même qui serait le plus décidé à en manquer, voudrait encore avoir affaire à des dupes qui la conservassent. Mais quelle adresse, d’avoir donné pour base à la morale la prudence! quel accès ouvert à l’ascendant du pouvoir, aux transactions de la conscience, à tous les mobiles conseils des événements!
Si le calcul doit présider à tout, les actions des hommes seront jugées d’après le succès; l’homme dont les bons sentiments ont causé le malheur sera justement blâmé; l’homme pervers, mais habile, sera justement applaudi. Enfin, les individus ne se considérant entre eux que comme des obstacles ou des instruments, ils se haïront comme obstacles, et ne s’estimeront plus que comme moyens. Le crime même a plus de grandeur quand il tient au désordre des passions enflammées, que lorsqu’il a pour objet l’intérêt personnel; comment donc pourrait-on donner pour principe à la vertu ce qui déshonorerait même le crime[15]!