Chapter 18
Vous admettez donc un Faust historique?
DIOTIME.
La réalité d'un ou même de plusieurs Faust n'est pas contestable. Il y a d'abord Faust ou Fust, l'associé, le trahisseur de Guttenberg, de qui le nom se rattache avec certitude à l'invention de l'imprimerie. On trouve aussi le nom de Faust inscrit dans l'année 1509, sur les registres de l'université de Heidelberg, au grade de bachelier _de via moderna_ (ce qui signifie, paraît-il, qu'il était nominaliste). On ne saurait nier non plus, car il figure dans les lettres du temps sous le nom de Georgius Sabellicus, l'existence d'un aventurier prodigieux qui prenait le titre de prince des nécromants ou de _Second Faust_, ce qui en suppose un premier. Enfin, hors de doute est le compatriote de Mélanchton, l'ami d'Agrippa, le protégé de Franz von Sickingen, le docteur Johannes Faustus. Celui-ci, en un rien de temps, forme comme le noyau de toutes les nébulosités légendaires. Il s'empare de toutes les attributions des autres Faust. Il leur imprime, en les absorbant, et malgré les transformations qu'il subit dans différents milieux, un caractère typique. Et ce caractère se compose sous la double influence de l'esprit théologique de la Réforme et de l'esprit humaniste de la Renaissance qui travaillaient alors toute l'Allemagne. La crainte du diable qui possède encore Luther et l'audace de la science qui commence à paraître dans Copernic, ont une part égale à la formation de ce Faust définitif, qui devient le héros des chansons populaires et le personnage favori des pièces de marionnettes.
Il s'accrédite rapidement en tous lieux, de telle sorte que bientôt il n'est plus personne dans le peuple, dit un contemporain, qui ne sache raconter un tour de sa façon. Et ces tours, empruntés à tous les Faust précédents, emmêlent, à la manière dantesque, l'antiquité classique, la chronique du moyen âge et les affaires contemporaines. Né en pleine Allemagne, dans une petite ville du Palatinat, notre Faust fait ses études à Wittenberg, le berceau de la théologie protestante. Il est, comme il convient, ensemble nécromant, astrologue et alchimiste. Il récite de mémoire tout Platon et tout Aristote. Il restituerait, pour peu qu'on l'en priât, les comédies perdues de Plaute et de Térence. Se rendant invisible à volonté, il assiste aux combats de Pavie et de la Bicoque. Il est porté à travers les airs, tantôt par les chevaux, tantôt sur le manteau du diable. Il fait ainsi des voyages fabuleux; il va en Thrace, dans les Indes; il visite à Naples le tombeau de Virgile; il monte sur une haute montagne d'où il s'élance jusque dans les astres. Il explique les comètes et les étoiles filantes; il découvre les trésors cachés dans les chapelles en ruine; il joue aux étudiants, aux hôteliers, au pape, mille tours pendables. Partout, sous apparence de chien, son démon Méphistophélès le suit, docile à ses commandements; il lui amène, pour ses plaisirs, les sept plus belles femmes des Pays-Bas, de la Hongrie, de l'Angleterre, de la Souabe et de la France, etc.; il va lui chercher Hélène. Faust l'épouse; il en a un fils. Puis enfin, le temps du pacte expiré, et après qu'il a institué pour son héritier son disciple Wagner, Faust meurt de mort violente; il est emporté dans la nuit par le diable, au milieu des éclats de la foudre et du tonnerre, et la moralité de la légende chrétienne, c'est le danger de la science: _Infelix sapientia_.
ÉLIE.
C'est une chose bien curieuse et qui m'a souvent fait songer, que ce penchant, cette facilité de l'imagination populaire, à créer des types et à former d'une multitude de traits épars dans la réalité une figure mythique.
DIOTIME.
C'est au fond le besoin d'unifier, de composer; c'est l'instinct des artistes; tout le contraire de l'esprit d'analyse et de critique. Bien que spontané, et en apparence capricieux dans ses effets, ce don naturel de l'enfance de l'homme et de l'enfance des peuples obéit, si l'on y regarde de près, à une loi rigoureuse. Ce travail inconscient a son procédé régulier, et l'on peut y observer une des plus sensibles applications de la grande loi de métamorphose qui préside non-seulement, comme l'a constaté Goethe, à la vie de la plante, mais encore à la vie de l'esprit humain. Il faut lire, pour s'en convaincre, les recherches de la critique allemande sur l'origine des mythes, et, chez nous, les beaux travaux d'Alfred Maury.
MARCEL.
Je parcourais précisément, ces jours passés, le volume de La Villemarqué sur notre enchanteur Merlin et sur sa douce amie, ta marraine, Viviane, qui, par parenthèse, était passablement curieuse et fantasque: et savez-vous quelle réflexion je faisais, moi, sur ces temps légendaires?
DIOTIME.
Laquelle?
MARCEL.
En songeant à ces fictions charmantes qui naissaient au bruit du rouet dans nos veillées de village; en me rappelant ces longues complaintes que rimaient nos Homères celtiques, et qui se chantaient par tout le pays, de grange en grange, de barque en barque, de berceau en berceau, avec mille variantes improvisées selon le goût particulier des gens de la mer, de la plaine ou de la montagne, pour de là se fixer en images dans nos livrets et se dramatiser dans les gestes de nos acteurs de la foire; en me remettant à l'esprit tout cet art naïf d'un temps que l'on appelle barbare, toute cette poésie qui coulait intarissable, à pleins bords, au milieu de nos landes et de nos forêts sauvages, je ne voyais pas bien, je l'avoue, ce que nous avions gagné au progrès, et je me posais cette question: Le suffrage universel, avec ses _urnes_ de cuisine, avec ses carrés de papier qui, par la main du gendarme, du pompier ou du garde champêtre, apportent à nos paysans, qui ne savent pas les lire, les choix tout imprimés d'un préfet qu'ils n'ont jamais vu, ce grand droit de vote dont on ne sait que faire, répand-il dans nos campagnes plus de contentement que cet _Espoir breton_ que nous avait mis au coeur le fils de la terre bretonne? Charme-t-il autant notre vie que ces belles pommes d'or qui tombaient une à une sur l'herbe verte, quand notre blond Merlin chantait dans le _Jardin de la Joie_, ou les arbres, dit la légende, portaient autant de fleurs que de feuilles et autant de fruits que de fleurs?
DIOTIME.
Il n'y a vraiment que vous au monde, Marcel, pour rapprocher des choses aussi dissemblables, l'urne électorale et les pommes d'or du Jardin de la Joie! Vous me rappelez ce bon bourgeois de Fribourg qui, tout ravi des deux chefs-d'oeuvre dont venait de s'orner sa ville natale, m'adressait un jour, comme je venais de visiter la cathédrale et le pont suspendu, cette question étourdissante: «Que préférez-vous, madame, du pont ou de l'orgue?...»
Assurément c'était un doux rêve que celui des fruits d'or de l'enchanteur Merlin et des guirlandes magiques que tressait sa Viviane pour l'enchaîner toujours à ses côtés sous le buisson d'aubépine; mais, croyez-moi, avant peu, ce sera une puissante réalité, cette urne domestique qui blesse aujourd'hui votre goût; ce sera une irrésistible magie, ce carré de papier blanc où le paysan, de sa main rude, écrira un jour le nom qui lui plaira, et qui, selon ce que lui dictera sa conscience, sa passion ou son intérêt, donnera à la république, pour la gouverner, un Cromwell, un Lincoln, un Médicis ou un Bonaparte!
... Mais revenons à la légende de Faust. Elle a eu, comme toutes les légendes, son développement naturel. Elle a passé du récit à la complainte, de la complainte au livre imagé, aux pantomimes des tréteaux de la foire. Soudain, elle fait un pas énorme, elle franchit les mers; elle touche le sol anglais travaillé déjà par ces puissants génies dramatiques qui préparent à Shakespeare la première scène du monde; elle s'empare de l'esprit du plus puissant d'entre eux. Elle y prend une signification profonde, un élan qui d'un bond la porte sur les hauteurs; elle devient _la Tragédie du docteur Faust_. La voici représentée sur le théâtre du comte de Nottingham, telle que l'a composée Christophe Marlowe. D'autant plus et d'autant mieux ce libre génie devait pénétrer et féconder la légende faustienne qu'il paraît avoir été lui-même, bien que né dans l'échoppe d'un cordonnier, une sorte de Faust, accusé en son temps, lui aussi, de curiosités défendues, d'épicurisme et d'athéisme.
VIVIANE.
Je n'ai jamais lu le Faust de Marlowe. Il a donc fait de son héros un athée?
DIOTIME.
Pas le moins du monde. Les bonnes gens s'y sont mépris. Le Faust de Marlowe, comme le Faust allemand, est un bon protestant de la confession d'Augsbourg. Il commande au démon de chasser des Pays-Bas le duc de Parme et de prendre au roi Philippe les lingots de la flotte des Indes. Il s'en va vers Rome. Il s'y déguise en cardinal et s'y égaye très-fort aux dépens du pape et de l'antipape. Mais il est aussi très-bon humaniste, à l'aise, comme en sa maison, dans l'antiquité classique. Il porte à la plume de son chapeau les couleurs de la fille de Jupiter. Pour les beaux yeux de la belle traîtresse il ferait de Wittenberg «une autre Troie.» Son voeu le plus cher, c'est d'aller, après sa mort, converser sous les bosquets de l'Élysée avec les ombres des sages de la Grèce et de Rome. Il sait tout ce que l'on peut savoir. Il a vu de près les planètes, les étoiles et jusqu'au _Primum Mobile_. Comme l'auteur des Cantiques, il a souri à la petite figure que fait notre globe dans l'univers. Et c'est pour le respect de son prodigieux savoir que, malgré son effroyable fin, les écoliers en deuil lui feront à Wittenberg d'honorables funérailles.
VIVIANE.
Est-ce que Goethe s'est inspiré du Faust de Marlowe?
DIOTIME.
Il est probable que le Faust de Marlowe, qui défraya bientôt avec _Punchinello_ tous les _Puppet-Schows_ de l'Angleterre, ne fut pas sans influence sur les marionnettes allemandes; mais Goethe n'avait pas besoin de chercher au loin l'inspiration ou les motifs de son Faust, ma chère Viviane. Rappelez-vous que Wolfgang vient au monde à Francfort-sur-le-Mein, en pleine atmosphère faustienne. C'est à Francfort qu'a paru la première histoire complète du docteur Faust, extraite en grande partie, comme le dit naïvement le titre du livre, de ses propres manuscrits, et rédigée «pour l'effroi et l'avertissement des orgueilleux, curieux et impies.» Un débit considérable de livres populaires se faisait, deux fois l'an, pendant la foire, dans la vieille ville impériale; à tous les étalages du _Roemer_, notre petit poëte, moyennant quelques kreutzer, se pourvoyait amplement de bouquins, d'images et de complaintes concernant le merveilleux docteur. Les marionnettes aussi, la première passion de Goethe, et qui, apportées, selon l'usage allemand, dans la nuit de Noël, par l'Enfant Jésus aux enfants de Jean-Gaspard, s'établirent à demeure dans la maison du _Hirschgraben_, étaient, depuis la fin du siècle précédent, occupées par l'histoire lamentable. Le poëte favori de la jeunesse francfortoise, Hans Sachs, avait rimé la légende; tout le long du Mein et du Rhin elle allait et venait, avec le Juif-Errant, sans fin ni trêve. Lorsque Goethe vient à Strasbourg, il y trouve sur tous les tréteaux le docteur Faust; à Leipzig, il le voit en peinture, à cheval sur un tonneau, dans la cave d'Auerbach. Comment donc aurait-il été chercher en Angleterre le Faust émigré, quand, sans sortir de sa maison, il y vivait en famille avec le Faust national, patriote et populaire? La vision du voyage surnaturel en enfer, le pacte surnaturel avec le diable s'offrait, s'imposait en quelque sorte à Goethe comme à Dante. Une chose achève d'expliquer le choix du poëte: c'est combien l'histoire de Faust (à laquelle croyaient Luther et tout le peuple allemand, comme le pape Grégoire VII et le peuple florentin croyaient à la vision du moine Albéric) s'ajustait exactement à sa nature intime. On peut bien dire que, dès le sein de sa mère, les inquiétudes de Faust sommeillaient en Goethe, et que la perpétuelle préoccupation de ce sujet mystérieux fut, pendant toute sa vie, le développement successif, la métamorphose, aurait-il dit, de son propre génie. Ce génie respire si à l'aise et si fortement dans une oeuvre qui lui était si naturelle; il absorbe, il transforme si bien tout ce qui la précède et tout ce qui s'y rapporte; il se l'approprie si entièrement, il la pénètre si profondément de sa pensée, de sa religion, de sa morale propre, il l'emporte si haut avec lui dans l'immortalité, que désormais les destinées poétiques de Faust sont accomplies. La vertu créatrice de la légende est épuisée, ou du moins elle n'agit plus directement sur les imaginations. C'est le héros de Goethe de qui, à l'avenir, vont s'inspirer les arts. De même que _la Comédie_, son _Faust_ fournira, de siècle en siècle, des images à la sculpture et à la peinture, des motifs à la musique, des sujets de réflexion au moraliste; mais, de même que, après Dante, un poëte n'aurait pu reprendre heureusement la donnée de la vision, ainsi, après Goethe, le cycle de l'existence faustienne semble complètement parcouru.
VIVIANE.
Vous dites que la tragédie de _Faust_ est l'oeuvre de toute la vie de Goethe?
DIOTIME.
J'allais vous signaler cette nouvelle analogie entre les deux oeuvres et les deux poëtes.
La première pensée de _la Comédie_ s'entrevoit, je crois vous l'avoir fait remarquer, dans la première _canzone_ de Dante. Cette canzone porte la date de 1289; notre poëte est alors dans sa vingt-cinquième année. Quatre ans plus tard, à la fin de la _Vita Nuova_, il raconte une vision, une révélation qu'il a eue de Béatrice dans sa gloire; il annonce l'intention d'en perpétuer le souvenir. À Florence, en 1300, il commence sa première cantique. Interrompu par les affaires publiques et par ses propres désastres, par la douleur que lui cause la mort de son ami Guido et parce qu'il appellera lui-même _le cose presenti_, les choses présentes, il l'achève dans l'exil, chez les Malaspini. Selon une tradition accréditée, à la veille de franchir les Alpes, il en confie le manuscrit à Frate Ilario, prieur du monastère de Santa-Croce, dans la Lunigiana. On s'accorde à croire que la plus grande partie de la seconde cantique est écrite pendant le séjour de Dante à Paris. Enfin, après avoir maintes fois pris, quitté, repris, quitté encore, pendant l'espace de trente années, ce poëme divin, sans jamais cesser d'y penser, il l'achève à Ravenne; il en écrit la dernière tercine une année environ avant sa mort.
La même continuité dans la pensée, avec les mêmes interruptions dans l'exécution, se voit dans la création de _Faust_. Goethe conçoit le plan de sa tragédie en même temps que celui de son Werther et de son Goetz. En 1771 (il a vingt-cinq ans, lui aussi!), il en lit les premières scènes à Klopstock et à Jacobi; il l'emporte à Weimar. Dans son voyage en Suisse, même en Italie, son manuscrit, déjà tout enfumé, ne le quitte plus. Il écrit la scène de la sorcière dans les jardins de la villa Borghèse. L'explosion de la révolution française l'interrompt; la grande tragédie sociale lui fait oublier sa tragédie philosophique. Mais Schiller en a lu quelques fragments publiés au retour de Rome, et ces fragments ont produit sur son esprit l'effet du «torse d'Hercule.» Dans les épanchements mutuels de cette grande amitié sur laquelle, dira Goethe, veille un bon génie, l'auteur de _Don Carlos_ exhorte l'auteur de _Faust_ à reprendre son oeuvre inachevée. À cette voix qui a sur son coeur une puissance de tendresse irrésistible, Goethe se sent ranimé...
MARCEL.
Pardon si je vous interromps, mais n'a-t-on pas inventé après coup, et pour le besoin de la sentimentalité allemande, cette prétendue tendresse de deux rivaux, et de deux rivaux en art théâtral?
DIOTIME.
Je ne crois pas, mon cher Marcel, qu'il y ait jamais eu en ce monde de sentiment plus profond et plus véritable que l'amitié de Goethe et de Schiller. Les anciens l'auraient divinisée. J'y retrouve des traits frappants de la noble amitié de Dante pour Guido Cavalcanti. Des nuances délicates, des accents variés à l'infini comme le génie même de nos deux poëtes, donnaient à cette intimité un charme toujours nouveau. Schiller y mêlait plus d'admiration et de respect, Goethe plus de tendresse et de sollicitude. Selon le tour de son imagination plus riante, il sentait s'épanouir en lui «comme un printemps» cette amitié naissante; et quand elle subit la dure loi des choses mortelles, lorsqu'elle lui fut ravie, il lui sembla, dit-il, en perdant son ami, qu'il se perdait lui-même.
Ainsi encouragé, Goethe revient avec amour à Faust. Il taille pour lui, dans le marbre de Paros, la figure d'Hélène. Mais bientôt une grave maladie et plus tard la tristesse où le plonge la mort de son Schiller paralysent ses facultés créatrices. Comme l'Allighieri s'est relevé de son abattement dans le commerce de Boëce et de Cicéron, ainsi Goethe cherchera son refuge dans Spinosa et dans Linné. Mais les épreuves de la mort se succèdent, elles se pressent dans sa vie. Il perd sa mère, sa femme, son royal protecteur, son fils unique. Ce dernier coup, le plus terrible, le plus inattendu, surprend sa raison. Il veut refouler la douleur, il lui commande le silence; il croit lui échapper en s'emportant à tous les excès du travail. Une apoplexie violente l'avertit, le ramène à la modération, et triomphe ainsi, mieux que sa volonté, du désespoir. Rentré en possession de lui-même, Goethe reprend son _Faust_ si souvent abandonné. Dans l'extrême désir de ne pas laisser inachevée cette oeuvre où il sent bien qu'il revivra tout entier, il se recueille profondément; il étreint son sujet avec une vigueur nouvelle. Ses amis s'étonnent; ils admirent, ils ne sauraient comprendre une telle verve dans une vieillesse déjà si avancée. «C'est un dieu qui travaille en toi!» s'écrie Zelter. Enfin, dans sa quatre-vingt-deuxième année, Goethe met la dernière main au poëme qu'il a commencé à l'âge de vingt-cinq ans. Il en confie le manuscrit à des mains fidèles. Comme les derniers chants du _Paradis_, les dernières scènes de _Faust_ demeurent ignorées du vivant de leur auteur. La plus pure flamme de ces deux grands génies s'élèvera sur leur tombe.
Mais que sont devenus mes deux petits volumes, Élie? Je ne les vois plus, et je vais en avoir bien besoin, si vous voulez que nous revoyions ensemble, ainsi que nous avons fait _la Comédie_; le poëme de Goethe.
ÉLIE.
Les voici, et nous écoutons.
DIOTIME.
L'analyse de _Faust_ ne sera, il faut vous y attendre, ni aussi simple ni aussi brève que celle dont vous avez pu vous contenter pour _la Comédie_. Bien que Goethe lui-même déclare son sujet _barbare_ (il entend par là créé par la poésie du Nord), et qu'il l'emprunte aux récits populaires, on conçoit que la _barbarie_, au XIXe siècle, ne saurait plus avoir la simplicité de geste et d'accent qu'elle avait au XIVe. Le génie germanique, d'ailleurs, qui n'a ni la clarté ni la précision du génie latin, nous est, beaucoup plus que lui, étranger. L'imagination du peuple allemand affectionne ce que notre goût français repousse, ce que Goethe appellera quelque part, à propos même de sa tragédie, «les compositions problématiques.» J'ajoute que, dans cette composition problématique de _Faust_, sous cette forme dramatisée beaucoup moins simple que la narration épique de _la Comédie_, Goethe va tenter de faire entrer l'infini du panthéisme moderne, auprès duquel l'infini de la théologie catholique semble bien limité et bien facile à étreindre. Dante peut diviser son poëme, comme l'était alors l'éternité, en trois règnes distincts; il peut bâtir avec une rigueur géométrique, sculpter et peindre son enfer conique, son purgatoire en corniche et son paradis en amphithéâtre. Mais l'éternité de Goethe? celle-ci n'a bien véritablement ni commencement ni fin. Son enfer, son purgatoire et son paradis n'existent que dans la conscience humaine; ils appartiennent au royaume des idées pures, et ne sauraient, même sous le pinceau d'un puissant artiste, prendre figure autrement que vague et nébuleuse. Et ce n'est pas seulement l'éternité théologique qui a changé totalement du XIVe au XIXe siècle, c'est la représentation de l'univers; c'est la connaissance de la nature et de l'humanité; c'est la science, c'est la philosophie, c'est le sentiment moral; ce sont toutes les prises de l'esprit et du coeur humain sur l'espace et sur la durée, sur la nature et sur Dieu. L'humanité qui gravit, elle aussi, la _Montagne de contemplation_, a, dans sa marche ascendante de Dante à Goethe, atteint des sommets d'où l'on voit de plus haut et de plus loin dans le passé et dans l'avenir. Tandis que Dante aperçoit à peine quelques lueurs au delà des temps virgiliens, Goethe embrasse du regard tout l'horizon homérique et découvre, par delà, l'antiquité sacrée de l'Égypte et de l'Inde. Quand les quatre étoiles du Sud et les Mirabilia de l'Irlande laissent encore incrédules les contemporains de l'Allighieri, la génération de Humboldt contemple sans s'étonner, au sein du Cosmos, les astres innombrables qui naissent et meurent. Quelles distances intellectuelles franchies de l'Adam de Moïse au genre humain de Lessing, du déluge de Noé aux théories neptuniennes de Werner, du Romulus de Tite-Live aux origines mythiques de Niebuhr, du Virgile napolitain aux Homères de Wolf, de l'alchimie de Cecco d'Ascoli à la chimie de Lavoisier, de Ptolémée à Herschell, des catégories d'Aristote au _devinir_ de Hegel, du salut selon saint Thomas à la béatitude selon Spinosa, du Christ de saint Mathieu au Christ de Herder, qui sera tout à l'heure le Christ de Strauss!
Combien, dans la différence même de la matière poétique qui lui est offerte, la force créatrice de nos deux poëtes va trouver des nécessités et des difficultés différentes! Le génie de l'Allighieri ne doit agir sur un monde sensible et figuré, au sein d'un merveilleux parfaitement connu, qu'en vertu d'une foi précise et qui reste toujours plastique, jusque dans ses spéculations les plus hautes; tandis que le génie de Goethe, tout au contraire, ne saura en quelque sorte où prendre pied dans l'insaisissable abstraction de la métamorphose éternelle. Sollicité de tous côtés à la fois, en plein rationalisme, en pleine critique, au regard de la matière sans limite et sans repos du panthéisme, s'efforçant de voir l'invisible, de toucher l'impalpable, de retenir ce qui fuit, de donner une forme à ce qui n'existe pas encore, une voix à ce qui ne saurait parler, l'artiste est à toute minute en danger de s'égarer, de se perdre au doute profond où s'évanouissent incessamment tous les fantômes et toutes les chimères qui, jusqu'à lui, ont fait le charme ou l'effroi, l'attrait ou l'horreur de l'âme humaine. Et cette âme elle-même, qui garde encore dans la Divine Comédie les apparences de la forme corporelle, elle n'est plus dans l'imagination de Goethe que la monade problématique qui, dépouillée de toute figure, traverse des régions indescriptibles pour s'élever vers une vague béatitude, vers un Dieu sans forme et presque sans nom.
MARCEL.
Ah! bon Dieu! je prévois que je vais regretter l'enfer, peut-être bien même le paradis du Florentin.
DIOTIME.
Je vais vous mettre à même de choisir.--Dès les premiers vers de nos deux poëmes, la différence d'étendue et d'intensité philosophique se marque, et l'on peut en entrevoir toutes les conséquences. Dante, vous vous en souvenez, entre en scène le plus simplement du monde. C'est lui-même qui parle en son propre nom. En quatre tercines, il expose tout ce qu'il a besoin de faire connaître pour préparer l'action qui commence. Il raconte que, à trente-cinq ans, il s'est égaré hors de la droite voie; et qu'un jour, s'étant endormi, il se trouve au réveil dans une forêt sauvage où il a fait les rencontres qu'il va dire.