Dante et Goethe : dialogues

Chapter 17

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Un moment, on le voit dans ses lettres et dans ses mémoires, Goethe, chargé par le grand-duc de Weimar de conduire les affaires publiques, s'applique, comme il s'est appliqué à tous les arts, au grand art de l'homme d'État. Il lit avec émotion nos cahiers de 89: il aurait voulu en réaliser la pensée. Il parle avec le sérieux candide qu'il apporte en toutes choses de la grande tâche qui lui est imposée. Il en remplit, dit-il, ses veilles et ses rêves, il y sacrifie ses plus chères occupations: il interrompt ses études, ses travaux, parce que son devoir (son devoir de ministre s'entend, car il semble oublier à ce moment son oeuvre poétique) lui devient chaque jour plus cher. C'est en l'accomplissant dignement qu'il voudrait «se rendre l'égal des plus grands hommes.» Mais il est vrai de dire aussi que les espérances prochaines de Goethe sont bientôt dissipées. Les horreurs de la guerre dont il pense, sous la canonnade de Valmy, qu'elles commencent une époque nouvelle dans l'histoire, le persuadent que des générations entières seront sacrifiées à la révolution immense qui, selon lui, va changer les destinées, non-seulement de l'Europe, mais du monde. Alors, comme il hait tous les agents violents (il est anti-vulcaniste en histoire comme en géologie); comme il sent douloureusement le malheur d'appartenir à une nation faible, incapable de cohésion, impuissante en politique; comme il n'a pas de foi dans la vertu des petites constitutions, des petits parlements, des petites promesses et des petits souverains de la Confédération germanique; comme il ne croit en définitive qu'au pouvoir de l'esprit, au progrès par la science et la persuasion, et non par les improvisations hasardées ou la contrainte, Goethe se met à l'écart. Il se retire des factions. Il se fait à lui seul, comme Dante (qui paraît bien, lui aussi, à un certain jour, avoir désespéré de ses amis), son propre parti. Voyant la confusion où tout allait chez ce pauvre peuple allemand, le plus grand dans l'ordre moral, dit-il, mais le plus misérable dans son organisation politique, il rentre, pour n'en plus sortir, dans la sphère de l'art, où son autorité s'exerce sans entraves. Mais c'est pour y tenter, à sa manière, l'unité allemande. Il forme le plan d'un grand congrès général qui sera, dans l'opinion de Herder, le premier institut patriotique de l'Allemagne; et s'il n'y réussit pas, il en répand du moins dans les esprits l'idée qui y germera plus tard. Une voix intime dit au poëte qu'il importe assez peu à l'Allemagne de compter un soldat, un clubiste, un pamphlétaire ou un harangueur de plus, mais que, en lui léguant un Goethe, il aura fait pour la patrie future tout ce qui lui est commandé par Dieu et par son génie.

Et qui oserait l'en blâmer? Qui oserait accuser d'indifférence patriotique celui dont on a pu dire:

_L'Allemagne s'est sentie grande tant que Goethe a vécu?_

ÉLIE.

Vous idéalisez, vous me feriez presque aimer le sage égoïsme du grand artiste; mais comment l'égaler à l'héroïsme du grand citoyen, et que les effets en sont moins vivants dans les coeurs! L'Allemagne, sans doute, admire, elle adore son Goethe; mais qu'il y a loin du culte un peu abstrait qu'elle lui rend au frémissement d'amour de toute cette jeune Italie qui portait naguère aux combats pour la liberté les couleurs de Béatrice, et que les chants divins de l'Allighieri consolaient dans les durs cachots du Spielberg, exaltaient au martyre de Cosenza!

DIOTIME.

J'en tombe d'accord avec vous, Élie, avec cette seule réserve, que je n'oppose pas ici l'égoïsme d'un caractère si l'héroïsme d'un autre, mais, comme je vous le disais tout à l'heure, le génie et la tradition des deux peuples qui se personnifient dans nos deux poëtes. Et tenez, même dans cette retraite studieuse, dans cette «solitude amie» que vous seriez tenté de reprocher à Goethe, dans ce calme où sa verte vieillesse poursuit sans dissipation l'oeuvre, patriotique aussi à sa manière, qu'il a entreprise de grandir dans les lettres et dans les arts le nom allemand, la colère vient un jour le saisir et lui inspire des accents tout à fait dantesques.

ÉLIE.

En quelle occasion?

DIOTIME.

C'est en 1805. L'invasion française a réduit l'Allemagne à la dernière détresse. Le grand-duc de Weimar, le souverain bien-aimé de son peuple, est, sous de mensongers prétextes, accusé de trahison, menacé par Bonaparte de déchéance et d'exil. Goethe pousse un cri d'indignation; tant d'injustice le révolte. Il ressent au plus profond les humiliations de la patrie sous le caprice du dominateur étranger. Tout aussitôt son parti est pris. Il n'hésite pas; il va suivre son royal ami dans l'infortune. Il s'en ira, dit-il, de village en village, de chaumière en chaumière, d'école en d'école, «partout où l'on connaît le nom du vieux Goethe;» il rimera, il chantera les afflictions du peuple; et les femmes et les enfants s'attacheront à ses pas et répéteront en choeur sa grande complainte... Il n'est pas indifférent, alors, le vieux Wolfgang; sa voix tremble; des larmes coulent de ses yeux; ses genoux fléchissent. Lorsqu'il parle ainsi d'exil et de pauvreté, je songe à cet autre Juste, «quel Guisto,» à ce mendiant au grand coeur que l'Allighieri rencontre dans le ciel de Justinien, à ce Romeo en qui le poëte semble se reconnaître... Vous vous rappelez, Viviane, ces belles tercines que je vous citais hier:

Indi partissi povero e vetusto.

MARCEL.

Mais cet exil et cette pauvreté ne sont qu'imaginaires; et, bien différemment de Dante, votre Goethe finit ses jours dans sa maison, dans la jouissance de tous les conforts...

DIOTIME.

Que ce mot de _confort_ eût sonné étrangement à l'oreille de Goethe, mon cher Marcel, et que l'image du prosaïque bien-être que ce mot exprime était loin de son esprit! Ce qu'il fallait à Goethe, ce que le grand-duc Charles-Auguste sut lui assurer, en lui donnant tout auprès de lui, «champ, verger, jardin et maison,» ce n'était pas la combinaison savante et opulente de ces inventions _confortables_ où s'endorment les vanités de nos bourgeois parvenus; c'était la simplicité noble d'une demeure où toutes choses bien ordonnées dans un ensemble harmonieux le portaient au recueillement et à une douce activité de la pensée.

Dans cette maison modeste où Goethe va finir ses jours glorieux, les chambres sont peu ornées, médiocrement meublées (notre poëte avait coutume de dire que les riches ameublements sont faits pour les gens qui n'ont point d'idées et ne se soucient pas d'en avoir; quant à lui, il ne pouvait ni penser ni rêver dans un trop bon fauteuil); mais on y monte par des degrés majestueux où de graves figures antiques commandent le silence; et les beaux souvenirs qu'il a rassemblés là, ses collections, ses portefeuilles, ses livres, le pénètrent à toute heure de ce «sentiment d'une noble existence,» qu'il avait espéré, un jour, lorsqu'il exerçait le pouvoir, de donner même aux plus déshérités, même aux plus oubliés de la fortune.

Dans son jardin, bien abrité du nord, au penchant d'une colline, sous ses grands sapins germaniques, non loin desquels, de sa main, le vieillard a planté le doux figuier de la Brenta, si cher à sa jeunesse, Goethe vient en plein midi s'asseoir. Il se recueille; il écoute «la respiration de la terre pendant le sommeil de Pan.» À son front de Jupiter olympien rayonnent les souvenirs d'un passé sans tache; dans ses yeux, les certitudes sereines de la vie future. Et lorsque, par une matinée de printemps, à son tour, Goethe s'endort dans la plénitude de ses facultés et dans la calme conscience de son oeuvre accomplie (le 22 mars 1832; peu de temps auparavant il a mis la dernière main à son poëme de _Faust_), sa lèvre souriante demande «plus de lumière.» Sans effort et sans effroi, son âme va passer d'un monde à l'autre. Comme l'Allighieri, au sortir des épreuves de la montagne d'expiation, il s'est renouvelé aux flots vivifiants du Léthé. Il se sent, lui aussi,

Pur et disposé à monter aux étoiles.

Diotime se tut. En la voyant fermer son cahier de notes, Viviane se récria. Elle n'aurait pas voulu que la fin du récit vint si vite. Elle aurait désiré plus de détails; elle avait mille questions à faire encore. Diotime promit d'y répondre à mesure que l'analyse de _Faust_ les amènerait, ce qui ne pouvait manquer. Mais elle se sentait fatiguée d'avoir parlé pendant près de deux heures au grand air, et priait qu'on voulût bien la laisser reprendre haleine.

On se dispersa sur la plage.

QUATRIÈME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.

On s'oublia longtemps sur la plage, chacun à ses pensées. Diotime s'était éloignée. Viviane prenait un curieux plaisir à regarder, à examiner de près les milliers d'animalcules et de plantes marines que le reflux avait abandonnés sur le sable. Elle questionnait Élie. Avec sa vivacité féminine, elle aurait voulu, en moins d'une heure, tirer de lui et s'approprier tout ce que de longues années d'études lui avaient appris. Mollusques et madrépores, infusoires, astéries, coquilles, écailles, varechs, débris de toutes sortes, elle voulait aussitôt nommer et classer l'infinité des formes équivoques de cette vie flottante qui, poussée par je ne sais quel vague et universel désir de lumière, vient incessamment vers nous, des crépuscules de l'abîme, à la pleine clarté des cieux.

Quant à Marcel, après avoir suivi d'un oeil de chasseur plusieurs files d'oies sauvages qui traversaient les airs du nord au sud, et, de leurs blanches ailes éployées, laissaient tomber sur ce beau jour d'automne comme un premier frisson des neiges d'hiver, il était parti pour le village, en quête d'un fusil, bon ou mauvais.

Depuis quelques instants une méduse énorme, cachée sous une touffe d'algues, absorbait l'attention de Viviane. Lorsqu'elle releva la tête, grande fut sa surprise de ne plus voir Élie à ses côtés. Après qu'elle l'eut cherché des yeux tout alentour:

--Où êtes-vous donc allé et qu'avez-vous? lui cria-t-elle en le voyant revenir à pas pressés dans la direction que Diotime avait prise; vous êtes pâle à faire peur.

--Ce n'est rien, dit Élie en l'abordant; c'est le démon du cap Plouha qui m'a troublé la cervelle... Pouvez-vous distinguer là-bas, à l'horizon, tout à l'extrémité de ce rocher qui surplombe, Diotime et son grand voile noir qui flotte au vent?

VIVIANE.

Eh bien?

ÉLIE.

Eh bien! figurez-vous que, tout à l'heure, en la voyant qui s'avançait lentement, comme une somnambule, sur cette pointe étroite, j'ai pris peur. J'ai couru; la respiration m'a manqué, mes jambes ont fléchi; si j'étais femme, je dirais que j'ai failli me trouver mal... Que voulez-vous! on n'est pas maître de ces choses-là; il me semblait que le pied lui glissait, qu'elle chancelait, qu'elle disparaissait.

VIVIANE.

Quelle folie! Rappelez-vous donc qu'avant-hier, par une mer très-houleuse, vous m'avez conduite jusque-là. Il y a place pour trois personnes de front; pas le moindre danger, même si l'on tombait.

ÉLIE.

Encore une fois, que voulez-vous que je vous dise? c'est le démon du cap Plouha qui fait des siennes. Diotime était si triste depuis hier!... Ce matin même, elle m'avait très-longuement parlé de notre pauvre George. J'étais hanté par les idées les plus noires... Enfin, je n'avais pas le sens commun, et je m'en suis convaincu quand, au moment de ma plus vive angoisse, j'ai vu Diotime s'asseoir aussi tranquillement que possible et s'entretenir avec un petit chercheur de crabes que, dans mon agitation extrême, je n'avais pas aperçu tout d'abord à ses côtés.

VIVIANE.

Vous étiez très-lié avec George, n'est-il pas vrai?

ÉLIE.

Je m'étais beaucoup attaché à lui dans le peu de temps que nous avons passé ensemble; c'était une nature charmante, la mieux douée que j'aie jamais rencontrée, et aussi la plus à plaindre.

VIVIANE.

J'ai vu son portrait, peint par Lehmann, dans la chambre de Diotime; il devait lui ressembler beaucoup. Quel noble visage, mais quelle mélancolie empreinte sur tous ses traits! Sans rien savoir, je l'aurais dit prédestiné? quelque chose de funeste.

ÉLIE.

Il avait apporté en naissant l'inclination à la mélancolie, à cette grande mélancolie germanique dont Diotime nous parlait tout à l'heure, et dont il est, je crois, bien difficile de guérir. La mort mystérieuse de sa mère avait jeté sur son enfance une ombre froide; très-jeune encore, il s'était, comme elle, essayé plusieurs fois, sans y réussir, au suicide.

VIVIANE.

Et sa famille l'avait su?

ÉLIE.

Sans doute. Mais comme il refusa toujours de s'expliquer, ses proches, oubliant la morne hérédité qui mettait dans son sang le dégoût de la vie, ne prirent point au sérieux ces tentatives vaines. On ne vit là qu'un peu d'ennui qu'il fallait distraire. On décida que George voyagerait.

VIVIANE.

Mais Diotime?

ÉLIE.

Diotime, sur qui la mort tragique d'une soeur très-aimée avait produit une impression ineffaçable, concevait à ce sujet plus d'inquiétude; mais, par des motifs que j'ignore, elle ne pensa pas devoir s'opposer aux volontés qui éloignaient George de la maison paternelle, elle me pria seulement de l'accompagner, et je partis avec lui pour la Grèce. Au bout de quelque temps, rappelé par des affaires, je crus pouvoir le quitter. Je ne le laissais pas seul; nous avions noué amitié avec Evodos. Vous le connaissez; vous savez de quel ascendant naturel, malgré sa jeunesse, il entraîne, il sait gagner à ses belles ambitions tout ce qui l'approche. J'espérais que, par ce lien nouveau, George insensiblement se rattacherait à la vie, et que peut-être même il en viendrait quelque jour à entrer de coeur et d'esprit dans les vues, dans les projets, dans les passions généreuses du jeune Hellène. Hélas! à peine rentré chez moi, je recevais une lettre d'Athènes; elle était scellée de noir; je l'ouvris en tremblant. Evodos m'écrivait qu'au lendemain de mon départ, George avait soudain disparu, et qu'après plusieurs jours de recherches, on avait appris, par des femmes de pêcheurs, venues de grand matin au Pirée pour y vendre leurs filets, que, pendant leur marche nocturne sur le rivage, elles avaient vu, bercé par la vague, un beau corps endormi, d'une blancheur angélique, et qui semblait comme enveloppé de lueurs merveilleuses...

VIVIANE.

J'avais bien deviné quelque chose de tout cela, mais j'ignorais les détails. Croiriez-vous que Diotime n'a jamais prononcé devant moi le nom de George!

ÉLIE.

La dernière fois que nous avions parlé de lui ensemble, c'était à l'occasion d'une lettre d'Evodos qui s'occupait de faire placer, à l'endroit même où l'on a retrouvé le corps, une pierre funéraire. Les larmes que j'avais vues tomber des yeux de Diotime sur ses joues d'une pâleur mortelle m'avaient à tout jamais interdit d'éveiller ce souvenir. D'elle-même, ce matin, après plusieurs années de silence, elle l'avait rappelé, et j'en étais resté troublé plus que je ne saurais dire...

Comme ils en étaient là, Viviane mit un doigt sur sa bouche, et s'avançant vivement à la rencontre de son amie qui déjà se trouvait à portée de la voix: Qu'avez-vous donc vu là-bas de si extraordinaire, lui dit-elle, et comment pouvez-vous si longtemps vous passer de nous?

--J'étais avec un autre ami, dit en souriant Diotime.

VIVIANE.

Un autre ami?

DIOTIME.

Un ami invisible, un ami absent, un ami très-éloigné... mais pas autant peut-être que nous nous le figurons. Vous savez que j'ai parfois des pressentiments étranges; ce n'est pas pour rien que je suis née à minuit et dans la patrie de Goethe. Nous autres _Mitternachtskinder_, comme on nous appelle en Allemagne, nous découvrons les trésors. À cet égard j'ai fait mes preuves, et j'en ai trouvé un que tout le monde m'envie dans votre _Bretaigne grifaigne_ (n'est-ce pas ainsi, Élie, que dit la chanson?). Mais ce n'est pas tout; nous conversons aussi avec les esprits... Eh bien, là-bas, sur mon rocher solitaire, je pensais à Evodos; je peux dire que je le voyais auprès de moi...

Les yeux de Viviane s'illuminèrent d'un éclair rapide. Au même moment, elle entendit la voix de son frère qui rapportait le meilleur fusil du garde de Tréveneuc et qui descendait en chantonnant sur la plage.

--Trop tard! lui cria-t-elle en montrant du geste l'horizon; les oiseaux sont envolés. La Providence les protége et les enlève à tes coups.

--Oui vraiment, reprit Marcel avec humeur et en contrefaisant l'accent nasillard du curé de Saint-Jacques, admirons la divine Providence, mes frères; quand le gibier vient au chasseur, c'est le fusil qui lui manque; et quand le chasseur tient le fusil, le gibier a disparu!

On rit de cette boutade; puis on revint s'asseoir autour de la table de granit. Alors, à la demande générale, Diotime reprit ainsi:

DIOTIME.

Vous m'avez fait un reproche qu'on adresse rarement aux professeurs, ma chère Viviane, vous m'avez trouvée trop courte. Mon récit de la vie de Goethe et l'idée que j'ai tâché de vous donner de sa personne vous semblent insuffisants. Hélas! oui, j'en conviens, il m'arrive avec Goethe ce qui m'est arrivé avec Dante: à mesure que j'avance, les horizons reculent, et quand je crois toucher au port, ma sonde jetée m'avertit que je suis bien loin encore de tous rivages, en haute mer:

O voi che siete in piccioletta barea. ....................................

Non vi mettete in petago,

dit l'Allighieri, à ceux qui voudraient, dans leur frêle esquif, suivre son vaisseau superbe; plus je vais, plus je m'effraie de l'entreprise où je me suis hasardée. À ne parler que du temps, savez-vous que, si je voulais tout dire sur Goethe, ce ne serait pas quelques heures, mais quelques semaines qu'il nous faudrait rester à Plouha?

VIVIANE.

Je le voudrais bien...

DIOTIME.

Et je devrai m'estimer heureuse si j'achève aujourd'hui d'esquisser les grands traits généraux qui font de Goethe, à mes yeux, le Dante du XIXe siècle. Vous ne sauriez vous figurer, Viviane, le nombre et l'étendue des ouvrages écrits sur Goethe. La littérature dantesque est déjà dépassée, je crois, par la littérature goethéenne. La controverse au sujet des idées et des sentiments de l'auteur de _Faust_ ne finira pas de longtemps en Allemagne; elle ne fait que commencer en Europe. Comme aussi Goethe, en ce qui le touchait personnellement, gardait volontiers le silence; comme il ne daigna jamais répondre à ses détracteurs; comme il ne lui déplaisait pas de voir son _Faust_ devenir l'objet d'une infinité d'interprétations et de commentaires qui donnaient au vieillard un sentiment vif de sa puissance croissante sur les imaginations; comme il souriait complaisamment à ce _Faust poliscusa_ qui déconcertait la critique, il en a été de lui comme de l'Allighieri: dans les deux camps opposés, guelfes ou gibelins, croyants ou sceptiques, conservateurs ou réformateurs, on s'est disputé l'honneur de son nom. Les nuages se sont amassés tout alentour; l'obscurité s'est accrue, le tonnerre a grondé; et, pareil aux demi-dieux antiques, le poëte a disparu, il a été ravi aux cieux dans l'orage,--Je crois bien, quoique je vous aie dit peu de chose au regard de ce qu'il y aurait eu à dire, vous avoir montré dans Goethe l'homme de sa nation, de son temps, mais aussi l'homme universel, l'homme de l'humanité, en qui s'expriment et luttent, avec une puissance extraordinaire, les passions, les espérances, les tristesses, les joies, tout le réel et tout l'idéal de la destinée humaine. Si je ne m'abuse, je vous ai fait entrevoir les analogies profondes qui, sous les différences de temps, de lieux, de races et de caractères, relient l'un à l'autre l'auteur de _Faust_ et l'auteur de la _Comédie_: un génie essentiellement religieux, traditionnel autant que novateur, qui reçoit avec respect du passé tout ce qu'il est possible d'en recevoir, et qui transmet à l'avenir un héritage agrandi, fécondé par le travail d'une pensée libre et généreuse. Nous avons admiré chez nos deux poëtes un talent spontané et réfléchi, lyrique et épique tout ensemble; une âme ouverte à la plus haute conception de l'amour. Nous touchons maintenant à ce qui va achever la ressemblance entre Dante et Goethe, à ce désir qui les possède également de mettre tout leur génie, toute leur vertu, la _Somme_, le _Trésor_, le _Miroir_ de leur connaissance, aurait-on dit au moyen âge, dans une oeuvre grandiose qu'ils vont porter en eux, méditer, quitter et reprendre, remanier, améliorer sans cesse, jusqu'à la fin. Sans se mettre ouvertement en scène dans son _Faust_, Goethe y est présent tout aussi bien que Dante dans sa _Comédie_. Étudier l'oeuvre, c'est ici, plus qu'en aucune autre création de l'art, étudier l'homme. Et c'est pourquoi tantôt, Viviane, je vous disais que vous alliez avoir plus d'une occasion, à mesure que nous entrerions dans l'analyses de _Faust_, de revenir sur ce que j'ai pu négliger, et de remettre où bon vous semblera vos grands points d'interrogations despotiques.

VIVIANE.

Comptez que je ne m'en ferai pas faute, malgré l'épithète railleuse.

DIOTIME.

Nous avons vu déjà que Goethe, en concevant le plan de sa tragédie, était mû, comme Dante, non-seulement par le désir de la gloire qui leur est commun avec tous les grands artistes, mais encore par le désir généreux qu'ont seuls les grands coeurs de faire servir l'exemple de leurs fautes et de leurs égarements au bien d'autrui. En étudiant l'un et l'autre poëme, nous n'apprenons pas seulement à connaître un chef-d'oeuvre littéraire, mais encore le moyen que, dans la société du XIVe et du XIXe siècle, deux nobles esprits jugeaient le plus propre à gagner la béatitude, à _faire son salut_; si bien que je serais parfois tentée d'examiner _Faust_ et la _Comédie_ de ce point de vue dévot, et de les considérer comme un livre d'édification qui se pourrait nommer l'_Imitation de Dante_ ou l'_Imitation de Goethe_. Mais, pour le moment, ne nous engageons pas dans ces considérations morales, et tenons-nous-en à notre Faust poétique et légendaire.

ÉLIE.

Vous nous avez dit, je crois, que la légende de Faust remonte au VIe siècle.

DIOTIME.

En ce qui touche la donnée générale du pacte avec le démon, la légende se produit dès le IIIe siècle. Le païen Cyprien d'Antioche, qui veut séduire par magie Justine, la vierge galiléenne, et qui, pour cela, fait alliance avec le diable, semble, dans la légende grecque, comme une sorte de Faust anticipé.

ÉLIE.

Ce Cyprien d'Antioche est le type du _Magico Prodigioso_ de Calderon, si je ne me trompe?

DIOTIME.

En effet. Mais de même qu'il y a en plusieurs visions et plusieurs voyages en enfer, nous allons voir se produire un grand nombre de Faust. Celui du VIe siècle se nomme _Théophilus_; c'est un clerc de l'Église d'Adana en Cilicie, qui, par l'entremise d'un juif, signe de son sang le pacte avec le démon, mais qui finit par lui échapper néanmoins, grâce à l'intercession de la Vierge Marie. L'histoire de ce Théophilus figure dans un poëme latin de la nonne Hroswitha; elle a été rimée chez nous par le trouvère Rutebeuf, et on la voit représentée sur les vitraux de plusieurs de nos cathédrales du XIIIe siècle.

ÉLIE.

Je crois me rappeler l'avoir vue sur un vitrail de Notre-Dame de Paris.

DIOTIME.

Après ce Théophilus, une longue succession de personnages illustres, parmi lesquels beaucoup de papes, de savants, de docteurs, sont, du Xe au XVe siècle, en mauvais renom de pratiques diaboliques. L'innombrable famille des écoliers errants, _scholastici vagantes_ ou _bacchants_, comme on les appelait, qui rapportent des universités de Tolède, de Salamanque et de Cracovie, où on les apprenait des Juifs, des Sarrasins, parfois même du diable en personne, les secrets de la sorcellerie; qui fréquentent les saltimbanques, les escrimeurs, les jongleurs de toutes sortes; qui visitent en Allemagne le _Mont de Vénus_ et qu'excommunie l'Église, perpétuent et répandent au loin la tradition du pacte infernal. Il y a un Faust polonais, un Faust bohême, un Faust hollandais, etc.; mais le Faust véritable, le Faust historique de qui s'empare la légende allemande, appartient en propre à l'Allemagne et au XVIe siècle.

ÉLIE.