Chapter 13
En effet, plus qu'aucun poëte, Dante a mis, comme vous le dites si bien, toute sa vie dans son art; mais son art dans sa vie, je ne l'y saurais voir. Ce parfait équilibre qui s'établit, après de courts orages, dans l'intelligence de Goethe, ce raisonnable arrangement des choses, cette accommodation à la circonstance, cette _objectivité_, pour parler comme les Allemands, qui le met, lui et son génie, hors de l'atteinte des passions, hors des combats, hors des perplexités de son siècle, il n'y en a pas trace dans l'existence révoltée de l'Allighieri, dans cette âme dévorée d'angoisses jusqu'à sa dernière heure.
DIOTIME.
La dernière heure sonna pour l'Allighieri au moment où la révolte achevait de gronder dans son âme et dans sa vie. Il quitta le monde prématurément, sans avoir parcouru comme Goethe toutes les phases de son existence. Il mourut, ne l'oublions pas, à cinquante-six ans, au seuil de l'âge désabusé, retiré des factions dans une «solitude amie,» alors que, venant d'achever sa cantique céleste, il entrait enfin dans la paix que sa jeunesse inquiète demandait vainement à la porte des cloîtres et cherchait éperdue sur le sein des femmes. Dante cessait de vivre quand, guéri de toutes ambitions et de toutes illusions terrestres, il se faisait peu à peu semblable à ces grandes ombres tranquilles dont il avait vu passer dans les limbes le majestueux cortége, et qui s'y étaient entretenues avec lui des choses éternelles. Qui pourrait dire ce qu'eussent été pour le chantre du Paradis ces années, retranchées par la mort, qui mirent au front de Goethe la sérénité? Rappelons-nous que c'est précisément dans ce long cours de temps qui s'écoule pour le poëte germanique entre sa cinquante-sixième et sa quatre-vingt-deuxième année qu'il élève sa pensée, pour ne l'en plus laisser descendre, dans les régions les plus hautes de la science et de la religion. C'est durant cet intervalle que, rompant avec ces grands révoltés, Tantale, Ixion, Sisyphe, le Juif-Errant, Lucifer, les Titans, les Démons, qui furent, comme il l'a dit, les _saints de sa jeunesse_, il s'attache de tout son génie à l'étude des lois immuables de la nature, qu'il achève de s'initier aux mystères de la beauté grecque, qu'il se tourne, en esprit de sacerdoce, vers l'antique et lumineux Orient. C'est alors qu'ayant poétiquement transformé, lui aussi, ses révoltes et ses désespoirs, tout ce qui restait en lui de son Werther et de son Prométhée, il enseigne dans ses oeuvres cette noble morale d'équité compatissante envers les hommes et d'adoration désintéressée de Dieu, qui désormais sera la règle de sa vie et la joie de son grand coeur pacifié. C'est dans ces vingt-six années refusées à Dante que Goethe, étouffant de sa propre main les explosions d'un tempérament toujours jeune et les flammes menaçantes des tardives amours, développe dans la calme atmosphère de ses romans philosophiques tout l'ensemble de ses idées sur les rapports de l'homme avec la nature, avec son semblable, avec son Dieu. C'est alors que, de sa parole et de son exemple, il atteste le progrès indéfini de l'esprit humain, la sanctification de la vie par le travail, l'amélioration mutuelle des hommes justes par l'amitié, la grandeur des humbles, l'innocence des coupables; et que, pénétrant des tendresses de Jésus le panthéisme géométrique de Spinosa, il chante, dans son second Faust, à la sagesse éternelle, l'hymne de l'éternel amour.
ÉLIE.
Votre explication est très-belle, mais, dans votre désir d'atténuer les contrastes, ne prêtez-vous pas à Dante plus d'inclination à la paix qu'il n'y en eut jamais dans son âme, et ne supposez-vous pas chez Goethe des tempêtes intérieures qui n'ont grondé, peut-être, que dans votre imagination? Goethe aurait-il jamais pu écrire l'_Enfer_, lui qui ne voulait pas même écrire des chants guerriers, parce qu'il ignorait la haine? Et Dante eût-il pu voir éclater la Révolution sans s'y jeter?
DIOTIME.
Regardez, Élie, cette mer paisible; rappelez-vous ce qu'elle était avant-hier. Que s'est-il donc passé dans le mystère des eaux profondes pour qu'elles aient ainsi changé d'aspect et d'accent? Ligne, couleur, lumière, mouvement, tout est contrasté; et pourtant c'est le même océan; ce sont les mêmes rochers, le même ciel; et nous sentons là je ne sais quelle identité de vie, une sorte d'individualité déterminée à qui nous donnons le même nom, et qui nous attire d'un même attrait. Il en est ainsi pour moi du calme goethéen et de la tourmente dantesque. J'y reconnais le même élément, apaisé ou soulevé, le même génie.
* * * * *
Il se fit un silence. Puis Diotime, ayant tiré d'un étui de voyage qu'elle avait apporté avec elle un petit cahier écrit de sa main, elle en parcourut rapidement quelques feuillets et commença ainsi:
À l'heure où Wolfgang Goethe voyait le jour (c'était le 28 août, en plein midi, à Francfort-sur-le-Mein), les constellations étaient propices. Goethe, pas plus que Dante, ne néglige de nous l'apprendre. Le soleil, nous dit-il. était dans le signe de la Vierge; Jupiter et Vénus...
MARCEL.
Jupiter et Vénus en plein XVIIe siècle! Votre Goethe, l'ami des Humboldt, croyait aux astres propices!
DIOTIME.
Il y croyait poétiquement, à peu près comme Dante, je suppose; comme il croyait aux songes, aux démons. Il en parlait en souriant, mais d'un sourire grave; il n'en aurait pas ri. Bien qu'il eût poussé, comme Dante, aussi loin qu'il était possible l'observation des phénomènes naturels et l'étude de leurs lois, peut-être même à cause de cela, les relations occultes de l'homme avec le monde invisible ne le trouvaient point esprit fort. Les superstitions populaires lui étaient sacrées.
VIVIANE.
Goethe n'appartenait-il pas au peuple par sa naissance?
DIOTIME.
La famille de Goethe était d'humble origine; son bisaïeul ferrait les chevaux dans le comté de Mansfeld, son aïeul taillait le drap. Devenu maître en sa profession et citoyen de la ville de Francfort, où il était venu s'établir et où il se maria deux fois, en possession d'une petite fortune bien acquise, le grand-père de notre poëte avait pu quitter les ciseaux et donner à ses fils l'éducation libérale. L'un d'eux, Jean-Gaspard, celui qui fut le père de Wolfgang, épousa une jeune fille riche de la famille syndicale des _Weber_, qui, pour se rehausser selon la mode du XVIe siècle, avait latinisé son nom et se faisait appeler _Textor_. C'était un jurisconsulte distingué; il reçut de l'empereur Charles VII le titre de conseiller impérial, ce qui ne l'empêcha pas de mettre dans son blason trois fers à cheval, en mémoire de ses origines.
MARCEL.
J'ai vu ces trois fers à cheval sculptés sur la maison où l'on dit que votre poëte est né. Au-dessus des fers à cheval, il y a une étoile.
DIOTIME.
C'est l'étoile du matin, pour laquelle l'auteur de _Faust_ avait un culte et qu'il voulut ajouter au blason paternel; emblème de la poésie rayonnant sur l'industrie.
ÉLIE.
Vous dites que Jean-Gaspard était conseiller impérial. Comment y avait-il des conseillers impériaux dans une ville libre? car Francfort était bien alors une république, n'est-ce pas?
DIOTIME.
Francfort était politiquement une ville libre, historiquement une ville impériale. Elle se vantait de tirer son nom du passage des armées de Charlemagne, et gardait avec orgueil la bulle d'or de Charles IV dans son antique _Roemer_, où se faisaient l'élection et le couronnement des empereurs. Mais elle avait, comme les cités italiennes, son gouvernement municipal où les artisans avaient part. Elle élisait, en des scrutins compliqués à la vénitienne, ses magistrats pour une durée très-courte. Pas plus que la commune de Florence, elle n'entendait qu'on vint du dehors s'immiscer dans ses affaires.
MARCEL.
Vous n'allez pas comparer, je suppose, Francfort à Florence?
DIOTIME.
Il ne faudrait pas m'en défier. Je ne voudrais pas pousser la chose à outrance: mais quelques traits généraux de comparaison, je les trouverais bien dans le site, dans la physionomie, dans l'activité propre aux deux villes.
ÉLIE.
Je n'ai jamais vu Francfort, quoique j'aie fait une partie de mes études à Heidelberg.
DIOTIME.
Francfort est une des villes les plus agréables que je connaisse, et des plus originales par ses contrastes. Elle est assise sur les bords d'une rivière charmante, dans une large vallée, bornée à l'horizon par la chaîne du _Taunus_, que l'on a comparée aux montagnes de la Sabine. Aujourd'hui les remparts de Francfort sont abattus, mais au temps de Goethe ils se dressaient, rudes et noircis, au milieu des prairies, des vergers, des jardins, où l'air pur qui descend des cimes boisées entretient une fraîcheur délicieuse. Sa vieille cathédrale, les hautes grilles de ses couvents, ses tours, ses ruelles tortueuses, ses escaliers obscurs s'enfonçant sous des voûtes profondes, son immonde Ghetto, ses toits aigus habités des cigognes, rendaient présent et vivant dans Francfort tout le moyen âge. Les fêtes du couronnement avec leurs pompes traditionnelles, les grandes foires privilégiées depuis le XIVe siècle et qui s'ouvraient au pied du _Roemer_ par des cortèges symboliques, le gymnase dont la fondation datait du XVIe siècle, l'esprit indépendant et railleur de la population, son goût vif pour le théâtre, animaient et relevaient dans cette cité marchande la médiocrité de la vie bourgeoise. Comme dans tous les pays protestants, le désir du progrès et la culture y descendaient jusqu'au plus bas des couches populaires; les artisans étaient aisés et instruits. La Bible imagée, le chant des psaumes, les vieilles légendes du Rhin entretenaient au foyer et même au comptoir une certaine flamme poétique. On croyait dans Francfort à la puissance des livres; on leur faisait l'honneur de les brûler.
VIVIANE.
On brûlait les livres dans votre chère ville natale?
DIOTIME.
Eh mon Dieu oui; tout comme à Florence. À deux pas de la maison de Luther, à la veille de la Révolution, le petit Wolfgang vit un jour tout un ballot de livres français jetés sur le bûcher, aux flammes de l'_anathème_ où trois siècles auparavant Savonarole brûlait le divin Platon. L'histoire est ainsi faite: elle souffre des attardements et des invraisemblances que la plus hardie fiction n'oserait admettre.
L'imagination du jeune Goethe fut très-troublée par cette exécution sauvage d'une chose inanimée; plus encore par les vestiges humains qu'il aperçut un jour, dans ses récréations enfantines, pendants, depuis deux siècles, aux fourches patibulaires. L'humiliation des juifs, renfermés chaque soir dans leur quartier boueux et puant, n'étonnait pas moins son âme candide. Bientôt d'autres spectacles, plus terribles et plus grandioses, lui ouvrent, comme à Dante, ce que l'on pourrait appeler les horizons épiques. Le tremblement de terre de Lisbonne, plus retentissant que la catastrophe du pont _alla Carraia_, la guerre de Sept-Ans et son héros, l'occupation de Francfort par les Français, les passages rapides et calamiteux de troupes amies ou ennemies, le canon des batailles rangées aux portes de la ville, les incendies, les pillages, et, pour parler avec le poëte, «le démon de l'épouvante répandant ses frissons par toute la terre;» puis enfin, comme gage de temps meilleurs, le couronnement du roi des Romains, qui me semble, dans l'existence de Goethe, jouer le même rôle que le jubilé du pape Boniface dans l'existence de Dante: tous ces événements précipités imprimèrent de bonne heure à l'âme de Wolfgang quelque chose de cette solennité que le pinceau de Giotto a mise au front du jeune Dante. Goethe est de bonne heure, comme l'Allighieri, porté par le spectacle des injustices humaines et des rigueurs divines à la méditation, à la rêverie solitaire. Il vit en crainte et en respect des volontés d'en haut, attentif au destin, _ahnungsvoll, ehrfurchtsvoll_, nous n'avons pas en français de mots pour exprimer ces nuances, ces degrés dans la profondeur de la religiosité germanique; et ce mot même de religiosité dont je me sers, faute de mieux, il est à la fois chez nous hors d'usage et sans valeur.
MARCEL.
Dans cette religiosité de Goethe, auriez-vous, par hasard, découvert une Béatrice?
DIOTIME.
Pas précisément une Béatrice, du moins en personne; mais, dès les plus jeunes années de Wolfgang, une influence sensible, dominante, de ce que j'appellerai l'idéal féminin dans l'amour et dans l'amitié; et, tout aux premières heures de l'enfance, une passion exaltée pour sa soeur au berceau, qui paraît plus incroyable encore que l'amour du petit Dante pour la fille des Portinari.
VIVIANE.
Mais cette passion n'a pas, comme l'autre, laissé de traces. Elle n'a inspiré ni une _Vita Nuova_ ni une _Divine Comédie_.
DIOTIME.
Si Cornélie Goethe n'a pas reçu de Wolfgang la couronne poétique que Dante a mise au front de Béatrice; si l'auteur de _Faust_ n'a pas réalisé ce qu'il appelle «le beau et pieux dessein» d'immortaliser son amie; si, au lieu de la faire revivre tout entière, comme il l'avait projeté et comme il s'y essaya, dans une oeuvre de longue haleine, il n'a fait qu'évoquer un moment son ombre pour en saisir à la hâte les vagues contours, Goethe en accuse ses heures trop rapides et le tourbillon qui les emporte. Mais dans ces vagues contours où l'émotion tremble encore, quel charme, et que cette morte adorée nous apparaît touchante en son linceul!
VIVIANE.
Je n'ai pas souvenir de cette soeur Cornélie.
DIOTIME.
Les biographes l'ont trop négligée. Silencieuse, à l'écart, elle passe voilée dans le cortège triomphant des femmes aimées du poëte. Elle demeure, elle semble arrêtée par une invisible main, au seuil du temple, loin des chants et des parfums, et comme en crainte de l'apothéose. Lui-même, le grand artiste, il renonce à rendre toute la dignité pudique, toute la puissance douloureuse qui réside en cette personne «indéfinissable et impénétrable,» absorbée dans l'amour pur qu'elle avait voué à son frère, et qui n'entrevit des joies d'ici-bas que celle qu'il lui était interdit de souhaiter, même en rêve.
Dès le berceau, je vous le disais tout à l'heure, Cornélie fut pour son frère l'objet d'une passion jalouse. Il lui prodiguait les présents, les caresses; mais il la voulait à lui seul; il entrait en fureur quand d'autres que lui rapprochaient. À mesure qu'ils grandirent ensemble, et quand la mort de leurs autres frères et soeurs les eut laissés seuls en butte aux sévérités paternelles, les deux enfants s'unirent d'une tendresse plus étroite et se devinrent l'un à l'autre plus indispensables. Les moralistes n'ont point assez observé ces grandes amours fraternelles. Dans les temps et dans les circonstances les plus diverses, elles gardent toutes néanmoins un caractère particulier et en quelque sorte typique. Plus craintives et plus fidèles que les autres amours, elles sont à la fois plus tristes et plus charmantes, parce que le désintéressement est leur loi et que, toujours menacées par le cours régulier des choses, elles ne sauraient jamais être entièrement satisfaites. J'entrevois dans la résignée Cornélie quelque chose des Lucile, des Eugénie, des Henriette: le tourment d'une âme fière et délicate qui sent qu'elle aime «comme on n'aime plus, a dit l'une d'elles, comme on ne doit peut-être pas aimer.» Dans le pâle nuage où s'enveloppent la vie et la mort de ces soeurs de poëtes, que la Muse n'a fait qu'effleurer de son aile, je sens gronder sourdement la même orageuse électricité.
VIVIANE.
Est-ce que Cornélie Goethe ressemblait à son frère?
DIOTIME.
Plus jeune que lui d'une année, elle avait assurément quelque chose de son génie; mais la nature ne lui donna point en partage la force et l'éclat. Elle ne naquit point belle et en pâtit. Son sexe ne lui permettant pas, comme à Wolfgang, de s'échapper au dehors, elle fut beaucoup plus que lui opprimée par le despotisme d'un père qui semble avoir été, dans la maison bourgeoise de Francfort, aussi redouté que le seigneur de Châteaubriant au féodal manoir de Combourg. La jeune fille couva longtemps au foyer des ressentiments taciturnes et d'exaspérés désirs de liberté. La noblesse de son être moral, qui lui donnait sur ses compagnes une supériorité marquée, ne suffisait pas, dans les jeux où venaient se joindre de jeunes garçons, à la faire rechercher. Elle demeurait isolée, et son frère était seul à lui rendre des soins.
MARCEL.
Comment Goethe, l'adorateur idolâtre de la beauté, le païen, pouvait-il se plaire auprès d'un laideron?
DIOTIME.
Ce païen, comme vous l'appelez et comme on l'appela longtemps en Allemagne, était, plus que personne, sensible à la beauté souffrante de l'âme chrétienne. On voit, même alors qu'il décrit avec une exactitude cruelle les disgrâces physiques de Cornélie, qu'elle exerçait sur lui un grand charme. «Elle avait, nous dit-il, si ce n'est les plus beaux yeux, du moins les plus profonds» qu'il eût jamais vus. Son regard généreux, c'est ainsi qu'il le caractérise, parce que «il donnait tout et ne demandait rien en retour,» était semblable au regard des saintes extatiques. C'était «un pur rayon de l'âme la plus chaste qui fut jamais.» La taille de Cornélie était svelte et bien proportionnée; elle avait dans son port et dans son air quelque chose à la fois d'imposant et de languissant. Sa voix prenait tour à tour des accents brusques et les intonations les plus suaves. Mais, entre le regard lent de ses grands yeux à fleur de tête, son front haut, modelé avec délicatesse, où se marquaient durement de noirs sourcils, et les autres traits du visage, il y avait désaccord. Parfois aussi un mouvement précipité du sang laissait à sa joue des traces fâcheuses, et cela le plus souvent aux jours où Cornélie devait paraître dans quelque fête, si bien qu'elle semblait alors, écrit Goethe, le jouet d'un démon railleur qui trahissait à tous les yeux les troubles contenus de son âme ardente. Cette étrange jeune fille était quelque peu hallucinée. Elle touchait au surnaturel; elle sentait la mort à distance; elle pleurait les maux à venir. En relisant, ces jours passés, les Mémoires de Goethe, j'ai été frappée d'une scène bizarre à laquelle je n'avais pas d'abord pris garde, et qui jette un jour singulier sur les relations du frère et de la soeur. C'est une véritable explosion de tempérament qui peut faire soupçonner les violences que souffrait en son coeur Cornélie.
La voici cette scène, telle que je l'ai notée. Elle est à la fois tragique et comique, comme il arrive quand de grandes figures se trouvent resserrées dans un cadre étroit.
C'était par une soirée d'hiver, un samedi, à l'heure où, selon sa coutume, le vieux conseiller Goethe faisait venir en sa maison le barbier afin d'être rasé de frais et de pouvoir, au lendemain dimanche, s'accommoder tout à son loisir pour le service divin. Les deux enfants, blottis derrière le poêle immense qui domine de sa masse noire tous les intérieurs germaniques, se récitaient l'un à l'autre par récréation un chant de la _Messiade_. Wolfgang avait pris le rôle de Satan; Cornélie, au nom d'Adramalech, lui adressait des reproches.
Tous deux, en commençant, ne faisaient que murmurer les vers à voix basse, pour ne pas attirer l'attention (le père de Goethe n'aimait pas cette poésie nouvelle et sans rimes que Klopstock venait d'introduire, et la _Messiade_ n'entrait qu'en contrebande dans sa maison); mais tout à coup, au moment qu'Adramalech s'emporte aux invectives, Cornélie, oubliant la fiction, s'identifiant avec son personnage, saisit le bras de Wolfgang; elle se prend à déclamer, d'une voix de plus en plus stridente et comme hors d'elle-même, cette pathétique apostrophe:
Sauve-moi! je t'en supplie. Si tu l'exiges, Je t'adorerai, ô monstre, réprouvé, noir malfaiteur! Sauve-moi! je souffre l'éternel tourment de la mort vengeresse! Autrefois j'ai pu le haïr d'une haine ardente et farouche, Aujourd'hui je ne le saurais plus; et cela aussi m'est une terrible angoisse. Oh! que je suis broyée!...
Et le cri de détresse d'Adramalech éclate; et le barbier épouvanté laisse choir le plat à barbe, et l'eau savonneuse inonde la vénérable poitrine quasi nue du conseiller Jean-Gaspard; et le père redouté entre en courroux; et les enfants balbutient de timides excuses...
MARCEL.
Quelle scène grotesque!
DIOTIME.
Je ne sais, mais il m'a toujours semblé que, à ce moment où l'Adramalech de Klopstock pousse par la bouche de Cornélie le cri d'angoisse, la puissance fascinatrice de Goethe, à son insu, agissait sur sa soeur, et qu'elle subissait, en s'en défendant, cette irrésistible magie du poëte qu'il devait exercer plus tard sur ses amis, et dont ils ne savaient, disaient-ils, si elle était du ciel ou de l'enfer.
ÉLIE.
Qu'est devenue cette étrange personne?
DIOTIME.
Pendant un certain temps, calmée en apparence, Cornélie continue de vivre avec son frère, au foyer, dans une intimité profonde; seule aimée de lui seul; associée à toutes ses études, pressentant son génie, l'excitant au travail: se faisant gaie pour lui plaire aux heures des loisirs; enchantée à sa voix par le vieil Homère dont il lui disait les vers dans la langue maternelle. Aux premières absences, elle le sent proche encore par les lettres sans fin, par les confidences qui raniment, en la blessant, l'amitié fraternelle. Puis, peu à peu, elle est négligée dans les égarements que l'on ne veut plus dire; puis oubliée, hélas! quand la passion s'empare de la vie. Qui saura jamais ce que souffrit alors la fière Cornélie? Goethe lui-même ne fait que le deviner plus tard, à son propre désespoir, lorsqu'il apprend de la bouche de son ami Schlosser, qu'entre celui-ci et sa soeur l'anneau des fiançailles vient d'être échangé. Goethe n'ignorait pas combien la seule pensée d'appartenir à un homme causait naguère de répugnance et d'effroi à sa Cornélie. Il n'avait jamais pu se la figurer, n'étant plus à ses côtés, ailleurs qu'au fond d'un cloître; il se sent jaloux, éperdument jaloux, de cette soeur délaissée, comme au temps où il la veillait en son berceau. Il est près de tout rompre. Pour apaiser du moins l'offense de son orgueil, il se dit bien bas à lui-même que, le frère présent, jamais l'ami n'eût été ni amant ni époux.
Cet ami était un honnête homme. Il avait été choisi sans doute par la triste Cornélie pour l'aider à sortir moins brusquement d'elle-même et de son passé. Mais ces sagesses de la passion sont toujours trompées. Cornélie ne trouva point le repos dans les bras de cet honnête homme. Goethe le dit, il en juge à la contrainte du foyer conjugal lorsqu'il y vient s'asseoir; il en juge surtout à la véhémence avec laquelle sa soeur le détourne d'un mariage qu'il projetait, lui aussi, pour fuir l'isolement du coeur.
Quatre ans après le jour où Cornélie quittait le nom de Goethe, elle quittait sans regret la vie. La nouvelle de sa mort fut pour notre poëte une commotion terrible. «Une des plus fortes racines de son existence était tranchée.» C'est lui qui parle ainsi. À la page de ses souvenirs où il inscrit la date funèbre, 8 juin 1777 (il avait alors vingt-huit ans), on lit ces mots: «Jour sombre et déchiré; douleur et rêves.»
MARCEL.
Vous n'aviez pas tort de nous dire que cette amitié de Goethe pour sa soeur au berceau est plus incompréhensible encore que l'amour du petit Dante pour Béatrice. Un sentiment aussi mal défini, aussi exalté, est assurément une des plus curieuses, une des plus maladives variétés de l'amour platonique, et je l'aurais cru tout à fait incompatible avec le bon sens et la saine raison de Goethe.
DIOTIME.