Dante et Goethe : dialogues

Chapter 12

Chapter 123,875 wordsPublic domain

In quel gran seggio, a che tu gli occhi tieni, Per la corona che già v' è su posta. Prima che tu a queste nozze ceni,

Sederà l' alma, che fia giù agosta, Dell' alto Arrigo, ch' a drizzare ltalia Verrà in prima ch' ella sia disposta.

Et pendant que Dante s'absorbe dans le souvenir du grand Henri, pendant qu'il regarde, ébloui, la divine assemblée, Béatrice va se rasseoir sur son trône, entre Rachel et Lia, aux pieds de la reine des anges. Lorsque Dante se tourne vers elle et s'apprête à l'interroger, il ne la voit plus à ses côtés, elle a disparu; saint Bernard a pris sa place. «Où donc est-elle?» s'écrie le poëte,

Ed: Ella ov' è? di subito diss' io.

Et saint Bernard lui ordonne de lever les yeux. Alors Dante voit dans sa gloire la femme qui fut ici-bas son amour, sa passion, son culte, son salut. Et instantanément de son coeur prosterné sort un hymne d'amour et de reconnaissance. Dante adresse à Béatrice des paroles telles que jamais ni amant ni poëte n'en dira de plus belles à aucune femme. Il fait monter vers elle, comme un pur encens, la prière ardente de son âme et de sa vie. À cette prière, Béatrice répond par un sourire; puis elle relève les yeux vers l'éternel foyer de tout amour.

Alors saint Bernard explique à Dante l'ordre et la division de la rose mystique. Il lui fait voir, feuille à feuille, dans cette fleur d'allégresse où plonge, enivré du suc divin, l'essaim des abeilles célestes, les âmes des anges, des pieuses femmes qui consolèrent la croix du Sauveur, les âmes innombrables des tout petits enfants dont le pied ne fit qu'effleurer la terre et dont le berceau fut la tombe; le saint proclame les noms des grands patriciens de l'empire éternel,

I gran patrici Di questo imperio giustissimo e pio.

Il invoque la Reine du ciel, afin que, par son intercession, Dante puisse soutenir l'éclat formidable de la face de Dieu et que sa raison ne soit pas submergée dans la lumière infinie. En signe d'assentiment, Marie abaisse les yeux vers son fidèle; dans un rapide éclair, Dante pénètre l'essence divine. Il voit en Dieu l'universelle harmonie des âmes et des mondes. Il sent son désir, sa volonté, attirés invinciblement dans l'immense orbite de l'amour éternel «qui meut le soleil et les étoiles.»

Ma già volgeva il mio disiro, e 'l _cette_, Si come ruota, che igualmente è mossa,

L'Amor che muove il Sole e l' altre stelle.

Tel est, ma chère Viviane, le dénoûment de cette _Comédie divine_ dont l'humanité est à la fois le sujet, l'acteur principal et l'éternel auditoire. Telle est la fin de cette oeuvre unique à laquelle ont travaillé ensemble le génie d'un grand poëte, le génie d'une grande nation, et ce génie, le plus grand de tous, qui veille, d'âge en âge, sur la conservation, l'accroissement et la transmission de ces vérités essentielles, qui passent de nation en nation, d'art en art, de science en science, pour former, un jour réunies, le commun trésor de la race humaine, la religion qu'elle se sera révélée à elle-même en s'avançant comme Dante, des ténèbres à la lumière, de la servitude à la liberté, du royaume de Satan au royaume de Dieu.

La _Divine Comédie_, je voudrais vous l'avoir fait mieux sentir et comprendre, c'est dans les conditions de personnification et d'images imposées à l'art et sous le rayon qui éclairait le XIIIe siècle, l'histoire symbolique de l'esprit humain, le tableau de son évolution ascendante, au sein des nécessités divines, de la liberté instinctive, confuse, aisément rebelle et produisant le mal, à la liberté rationnelle, éclairée, de plus en plus soumise à la loi, voulant et aimant avec Dieu le salut du monde.

Pour exprimer d'une manière sensible cette donnée abstraite, qui pour d'autres n'eût été qu'un sujet de dissertation rimée et de froide rhétorique, Dante possédait heureusement l'intelligence profonde de tous les arts: une faculté plastique extraordinaire tout à la fois grecque et latine, avec un sentiment musical que l'on pourrait dire moderne et qui lui fait trouver, dans un idiome encore âpre et contracté, des effets de mélodie et d'harmonie tels que les langues les mieux assouplies et les poésies les plus exquises en offrent peu d'exemples. On a remarqué avec justesse que dans la savante construction des trois cantiques où se développe l'action de la _Comédie_, dans cette symétrie presque incroyable des trois royaumes où Dante a distribué presque également en trente-trois chants quatorze mille deux cent trente vers, il a donné à l'Enfer un caractère plus particulièrement architectural et sculptural, au Purgatoire un aspect plus pittoresque, et que, au Paradis enfin, il semble avoir voulu nous faire entendre les vibrations éthérées, la musique des sphères.

Pourtant je pense avec Schelling qu'il ne faudrait ici rien séparer. Dans l'idée comme dans l'art de l'Allighieri tout se tient; l'excellence propre à chaque partie n'apparaît entièrement que dans sa relation avec l'ensemble. Depuis le premier jusqu'au dernier vers de cette _Divine Comédie_, point de brisements, point de défaillances. Un rhythme intérieur qui jamais ne fléchit, le rhythme passionné, d'une âme héroïque, nous entraîne; il nous élève, par ce grand _crescendo_ d'amour dont parle Balbo, par des variétés insensibles de mode, de mesure et de style, du fond des troubles, des déchirements, des douteurs aiguës et confuses de la vie mortelle, jusqu'à cette existence sereine, harmonieuse, ineffable, où rien ne change, ne souffre, ne périt.

Mais que dirais-je encore, Viviane, de ce poëme incomparable que vous ne sentiez mieux que moi! Cet idéal de l'amour pur à qui Dante, dans sa poétique conception des mondes, rapporte toute science, toute sagesse, toute vertu, toute béatitude, cet _Éternel féminin_ que lui révèle Béatrice et qu'il chante cinq siècles avant Goethe, qu'ai-je besoin d'en disserter davantage, quand, chaque jour, à toute heure, il nous apparaît en vous, dans vos joies, dans vos tristesses, dans toutes les piétés, dans toutes les grâces de votre vie si jeune et déjà si haute?

* * * * *

Pendant que Diotime parlait encore, Viviane, comme involontairement, s'était rapprochée d'elle. En silence, elle s'était assise sur l'escabeau et reposait sur les genoux de son amie sa tête charmante. N'entendant plus la voix de _la Nina_, la jeune fille releva le front, son front pâle et pur; puis, d'un léger mouvement, l'ayant dégagé des longues boucles blondes qui l'offusquaient:

O Béatrice, dolce guida e cara!

dit-elle, en attachant ses beaux yeux sur les yeux de Diotime.

TROISIÈME DIALOGUE.

DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.

Par une de ces brusques variations des vents qui sont si fréquentes au bord de la mer et qui changent instantanément l'aspect du ciel et des eaux, l'horizon de Portrieux dans la matinée du deux septembre n'était que splendeur. Une sorte de vibration sonore et chaude animait l'atmosphère. Les oiseaux fêtaient le retour du soleil. Tout présageait une de ces belles journées d'automne qui, pareilles à certaines joies du tard de la vie, nous charment et nous émeuvent d'autant plus que nous les sentons plus proches de l'heure où tout va s'assombrir. On partit pour le cap Plouha. Les chemins défoncés par la pluie ne permettaient pas d'y risquer une voiture et des chevaux de ville; nos amis montèrent dans la carriole rustique de leur hôte. Depuis quinze ans qu'elle allait à toutes les foires, cette brave carriole était accoutumée aux ornières, et la jument aveugle qui la traînait, connaissait d'instinct et de mémoire tous les mauvais pas, si bien que, sans attendre d'avis, elle changeait d'allure, ralentissant ou pressant à propos, pour éviter les heurts et les embourbements. La distance fut vite franchie. On traversa au grand trot le village de Saint-Quai; on laissa sur la gauche le château de Trèveneue avec sa longue avenue d'ormes; vers midi, on mettait pied à terre, et l'on descendait par un chemin creux resserré entre deux haies d'ajoncs vers les grèves de Plouha.

Viviane ne put retenir un cri de surprise lorsque, au détour du sentier, elle aperçut tout à coup la mer immense et tranquille qui se déployait dans toute sa solennité. Entre la masse aiguë du cap Plouha, à laquelle on touchait presque, et la ligne argentée, à peine visible, que traçait le cap Fréhel au plus lointain horizon, une vaste étendue d'eau, en pleine lumière, unissait, par des effets merveilleux de coloration et de perspective, ses profondeurs glauques aux profondeurs azurées du ciel. Pas un mouvement, pas un bruit, pas une ombre à la surface des flots transparents, sous le dôme éthéré qu'embrasaient, à ce milieu du jour, tous les feux du soleil. De clartés en clartés, d'étincelles en étincelles, l'oeil ébloui ne savait plus où se prendre. C'était comme un enivrement de lumière, comme un rêve extatique de la nature endormie.

Diotime ayant rejoint Viviane, elles demeurèrent longtemps ensemble à contempler ce spectacle. Sans se parler, elles avaient enlacé leurs bras, et la main dans la main, émues d'une même pensée, elles s'appuyaient l'une à l'autre.

Qui les eût vues ainsi, ces deux nobles figures de femmes, l'une sous ses voiles de deuil, l'autre sous les plis droits de son vêtement blanc, debout, immobiles, se détachant comme un marbre antique, dans la pure atmosphère, à ces derniers confins de la terre et de l'Océan, il eût dit avec le poëte: _Numen adest_. Il était là, en effet, le dieu; il parlait dans le silence sacré de l'espace infini et dans le silence plus sacré encore des tendresses humaines.

Ce fut la voix de Grifagno qui rompit le charme. Le lévrier avait suivi son maître, qui, avec l'aide de Marcel et de M. Évenous, était allé disposer tout pour un campement sur la plage. Mais s'ennuyant bientôt de ne pas voir Viviane, Grifagno revenait sur ses pas; il bondissait, japait, agitait l'air de sa longue queue fauve; il avertissait enfin à sa façon que l'heure du repas lui semblait venue.

Lorsque les deux amies s'avancèrent dans les rochers, elles y trouvèrent, qui les attendait, une table dressée. Dans une enceinte naturelle, d'aspect druidique, autour d'un quartier de roche aplati, poli par la vague et qu'on aurait pu croire façonné de main d'homme, on avait étendu des nattes épaisses sur lesquelles, au dire d'Élie, on allait, à demi couché, dîner à la romaine. Un pâté énorme, des salaisons, des galettes, du miel et des figues, quelques bouteilles d'un vin vieux de Bordeaux, tel qu'il ne s'en boit qu'en Bretagne, chargeaient la table cyclopéenne. Une voile empruntée à Portrieux au patron de la barque qui conduisait nos amis en mer, et que l'on avait nouée à deux perches solidement fixées dans le sol, projetait son ombre légère sur la salle du festin et l'abriterait du vent s'il venait à s'élever.

Diotime et Viviane louèrent beaucoup les ordonnateurs de la fête; mets et vins furent trouvés exquis. Marcel manifestait gaiement un appétit héroïque; Grifagno sollicitait du regard et happait au vol les morceaux rapides qu'on lui lançait à l'envi pour éprouver son agilité.

--Convenez, dit Marcel, que Mme Évenous a bien fait les choses et que notre banquet en plein air surpasse le banquet de Platon.

--Pourvu, dit la gracieuse Viviane, que l'_Étrangère de Paris_ l'assaisonne et le relève de sa sagesse; pourvu que notre Diotime à nous, de qui l'autre eût été jalouse, veuille nous faire entendre sa parole à ravir Socrate.

Diotime s'inclina en signe de modestie et de consentement.

ÉLIE.

Aujourd'hui, Diotime, c'est à moi, ne vous déplaise, que vous allez avoir affaire. Jusqu'ici vous avez eu beau jeu à nous parler de Dante, mais je n'ai pas oublié, comme dit Montaigne, «notre premier propos» quand nous étions seul à seul, à cette même place, et que je m'étonnais si fort de vous entendre comparer Dante et Goethe. Nous nous sommes beaucoup écartés (je ne m'en plains pas) de notre point de départ. La dispute, s'il vous en souvient, avait commencé au sujet du rapprochement que vous vouliez faire entre la _Divine Comédie_ et le poëme de _Faust_. Vous nous avez admirablement démontré et fait sentir que la _Comédie_ est un chef-d'oeuvre, je suis porté à croire que _Faust_ en est un autre; mais franchement ce n'est là encore qu'une analogie trop générale pour que je me déclare vaincu, et, malgré votre éloquence, ou plutôt sous le charme de votre éloquence, je dis avec Viviane: Vive le paradoxe!

DIOTIME.

En vous parlant si au long de Dante, je n'ai pas oublié notre dispute, mon cher Élie. Je me suis laissé entraîner par mon sujet, c'est là tout; et pourtant je ne vous ai pas dit la dixième partie de ce que j'aurais dû vous dire. Il est très-malaisé de quitter la _Divine Comédie_, plus malaisé encore d'en parler dignement. Enthousiastes ou critiques, ignorants ou doctes, nous n'arrivons qu'à une compréhension très-incomplète de ce monument extraordinaire vers qui l'esprit humain, à mesure qu'il s'en éloigne, se retourne de siècle en siècle, pour le contempler mieux, d'un point de vue nouveau, dans une autre perspective, et qui semble toujours grandir à l'horizon comme pour dominer toujours la scène agrandie. Il en sera ainsi du poëme de _Faust_, tout l'atteste déjà, bien que pour lui la postérité commence à peine; et puisque vous me rappelez, Élie, notre premier propos, j'y reviens, et je vous propose maintenant de me suivre dans le voyage où je voudrais m'aventurer de l'enfer au ciel de Goethe, comme vous m'avez suivie hier de l'enfer au ciel de Dante.

VIVIANE.

Nous voici tout prêts.

DIOTIME.

Disons auparavant quelques mots de la vie de Goethe, sans laquelle sa tragédie ne s'expliquerait guère mieux que la _Comédie_ sans la vie de Dante; et malgré vos préventions, Élie, peut-être en viendrez-vous à convenir que si ces deux génies sont pour moi comme un seul guide et un seul maître, et si, en éclairant l'une par l'autre leur oeuvre et leur vie, je vois s'en dégager l'idéal complet de la conscience et de la destinée humaine, une sorte de _poétique du salut_, passez-moi l'expression, il pourrait bien y avoir là autre chose qu'un jeu de mon esprit et le goût puéril du paradoxe.

ÉLIE.

Vous êtes sévère pour vos amis, Diotime; mais je l'ai mérité, et j'implore mon pardon.

Diotime tendit la main à Élie en s'excusant à son tour de sa vivacité. Par une question jetée à la traverse, Viviane coupa court à ce petit incident.

VIVIANE.

L'ai-je rêvé, ou ne m'avez-vous pas dit que vous avez connu Goethe?

DIOTIME.

Je l'ai vu une fois, étant tout enfant.

VIVIANE.

Et vous vous en souvenez?

DIOTIME.

Comme si c'était hier.

MARCEL.

Où donc avez-vous vu le grand homme?

DIOTIME.

À Francfort, un 1815. Vous savez que ma mère était Allemande.

MARCEL.

Il y paraît bien un peu, sans reproche.

DIOTIME.

Sa famille était en relation d'amitié et de bon voisinage avec la famille de Goethe. La mère de Wolfgang venait très-fréquemment chez ma grand'mère. C'est là qu'eut lieu la majestueuse entrevue de _Frau Rath_ avec Mme de Staël, si plaisamment racontée par Bettina. C'est dans la maison de campagne tout proche de la ville, où ma grand'mère passait ses étés et où vous êtes allé voir l'_Ariane_ de Dannecker, que j'entendis pour la première fois le nom de Goethe...

MARCEL.

Et que le dieu vous apparu! Vous rappelez-vous en quelles circonstances?

DIOTIME.

Tous les moindres détails me sont restés présents. C'était un après-dîner; je jouais au jardin avec de petites compagnes. Tout à coup nous voyons venir à nous, par une longue allée droite, un vieillard entouré d'une société nombreuse et qui paraissait lui rendre de grands honneurs. Notre premier mouvement fut de fuir, mais trop tard; on nous avait aperçues, on m'appelait. Il fallut s'approcher. Le vieillard me sourit; il me prit par la main, me dit quelques paroles que je n'entendis pas, et s'étant assis sur un banc, il me retint à ses côtés, interdite. Peu à peu, pendant qu'il s'entretenait avec mes parents, je m'enhardis jusqu'à lever sur lui les yeux.

VIVIANE.

Quel âge avait-il alors?

DIOTIME.

Voyons... Goethe est né en 1749. Ceci se passait pendant les Cent-Jours. Mon père, en partant pour la Vendée, voulant nous savoir en sûreté, nous avait envoyées attendre dans la famille maternelle la chute de l'_usurpateur_ (c'est ainsi que les royalistes appelaient alors Bonaparte). Goethe devait donc avoir alors soixante-six ans. Mais je me rappelle très-bien qu'il ne me fit pas du tout l'effet que produisaient sur moi les autres vieillards. Il se tenait très-droit. Son visage me paraissait plus grand, plus ouvert, et comme mieux éclairé que celui des personnes qui l'entouraient. Ses yeux énormes, qui me regardaient avec une extrême douceur, me donnaient à la fois envie de pleurer et de l'embrasser. Lorsque, prenant congé de mes parents, il mit sa main sur ma tête, et l'y laissa (Goethe aimait passionnément les beaux cheveux blonds, et les miens ressemblaient alors aux vôtres, Viviane), je n'osais plus respirer. Peu s'en fallut que je ne me misse à genoux, comme pour ma prière.--Et tenez, encore aujourd'hui, je ne parle pas avec indifférence de ce moment. J'y attache je ne sais quelle superstition. Je me persuade,--vous souriez, Marcel, vous devinez ce que je vais dire,--eh bien, oui, je me persuade que la main du vieillard sur la tête de l'enfant y a laissé de lui quelque chose, je ne sais quelle vague et triste bénédiction... Avant-hier encore, me promenant ici avec vous sur ces belles grèves de Plouha, tout heureuse de votre tendre amitié, et tout émue de ce doux rayon du soir à mes cheveux blanchis, j'en rendais grâces, à part moi, au bon génie apparu à mon enfance, dans le jardin maternel; à ce génie bienfaisant que j'ai senti là toujours, près de moi, dans mes peines les plus cruelles, que je n'ai jamais invoqué en vain dans mes délaissements, et vers qui, à cette heure, réconciliée avec le sort et récompensée par vous, je m'écrie du fond de l'âme: O mon père Goethe, vous du moins, vous jamais, vous ne m'avez abandonnée!

Diotime se leva et fit quelques pas sur la grève. On feignit de n'y pas prendre garde. Elle avait de ces brusques retours sur elle-même, au réveil de poignantes tristesses que ses amis n'avaient pas connues et qu'ils respectaient on silence.--Lorsqu'elle revint s'asseoir, il n'en est pas moins vrai, dit Viviane en renouant de sa main légère le fil brisé de l'entretien, que ce n'est pas l'analogie, mais le contraste qui frappe tout d'abord entre Dante et Goethe.

ÉLIE.

Vous pourriez dire entre le génie italien et le génie allemand, qui sont aux antipodes.

DIOTIME.

Pas autant que vous croyez, mon cher Élie. La politique a opposé les deux nations, mais leur instinct, dès qu'il se sent libre, les rapproche. L'Allemagne et l'Italie aspirent l'une vers l'autre, sentant peut-être qu'elles devront un jour se compléter l'une par l'autre.

MARCEL.

Il paraîtrait, en effet, que les idées allemandes se propagent rapidement en Italie à mesure que les Allemands s'en vont.

DIOTIME.

Plus d'un de vos amis a pu vous le dire, et les Italiens en conviennent. Ces jours passés, en ouvrant son cours à Milan, Ausonio Franchi signalait à ses jeunes compatriotes le danger de se laisser par trop _entédesquer_, «intedescare.» Hegel est là déjà, introduit par le successeur de Vica, en plein soleil de Naples. Les psaumes protestants se chantent sur les bords de l'Arno; un lit à haute voix la bible germanique sous le toit féodal des barons toscans. La circulation indéfinie de Moleschott, descendue avec lui des Alpes, pénètre les universités du Piémont. Et voici que, enchanté à son tour par l'art italien, l'enchanteur _Fausto_ captive en ses rimes sonores l'oreille italienne.

ÉLIE.

Est-ce que le _Faust_ de Goethe a été traduit en italien?

DIOTIME.

Il a été traduit au commencement de ce siècle par Giovita Scalvini, et tout récemment encore, avec un rare bonheur, par Anselmo Guerrieri.--Nous voici bien loin, comme vous voyez, du temps où l'opinion italienne considérait la langue allemande comme un «aboyement de chiens,» et reculait devant «l'épouvantail de leur parole.» Les Allemands, cela se comprend mieux, subissent jusqu'à la folie, jusqu'à la _Sehnsucht_ dont on meurt, le charme irrésistible de l'Italie. Le tombeau de Platen à Syracuse en fait foi; Winckelmann, et après lui les plus grands peintres contemporains, quittent le pays natal, le foyer, la religion des ancêtres, toutes choses aimées, par désir de la beauté romaine. Nulle part la dévotion à Dante n'a trouvé d'aussi fervents adeptes que dans la patrie de Klopstock, Schlegel, Schelling, Schlosser, de Witte, le roi Jean de Saxe et tant d'autres célèbrent à l'envi, interprètent avec une érudition passionnée la _Comédie divine_. Pour sa plus grande et sa meilleure partie, la littérature dantesque est allemande.

Quant à Goethe, lui qui jamais n'exagère, il date de son séjour à Rome une révolution dans tout son être. Lorsqu'il entre dans Rome, il est saisi d'un saint respect; il y voudrait garder «le silence de Pythagore.» C'est à Rome qu'il se recueille véritablement pour la première fois, et que, «se sentant petit,» il entre humblement à cette grande école de la destinée humaine, d'où il sortira changé de part en part, pénétré jusqu'à la moelle des os (c'est toujours lui qui parle) de ce sentiment solennel de l'existence, de cette paix, de cette inaltérable sérénité, qui le feront semblable aux dieux.

VIVIANE.

Comment un voyage en Italie a-t-il pu changer jusqu'à la moelle des os un homme de la trempe de Goethe, fort et froid comme ce granit?

DIOTIME.

Vous tombez dans l'erreur française, ma chère Viviane, en attribuant à la jeunesse de Goethe la force de son âge mûr et le calme de sa vieillesse.

VIVIANE.

Je ne me suis jamais figuré Goethe, il est vrai, autrement qu'avancé en âge, assez indifférent et tout à fait impassible.

DIOTIME.

Goethe a été jeune, et très-jeune, Viviane. Sa jeunesse a été la proie des passions. Son imagination, comme celle de Dante, s'emportait à toutes les ardeurs. Assailli de tentations, pressé de désirs contraires, «la tête ceinte d'erreurs» comme le Florentin, sollicité, lui aussi, par l'inquiet esprit de nouveauté qui commençait à souffler sur le monde, prenant et quittant tous les chemins, «la voie droite et les voies fallacieuses,» fantasque, dissipé, présomptueux, indisciplinable; tour à tour épicurien, stoïcien, mystique, tourmenté et tourmentant, dévastateur de sa propre paix et de la paix d'autrui, entraîné, comme il l'a dit, «sur le char du destin par de fougueux coursiers que fouettent les esprits invisibles,» tel fut longtemps celui de qui l'on pouvait douter en le voyant «s'il était le diable ou Goethe;» tel il s'est peint lui-même dans le récit qu'il nous a laissé de sa jeunesse.

ÉLIE.

Accorderiez-vous aux Mémoires de Goethe une confiance entière? Le titre qu'il leur donne, _Vérité et Poésie_, ne doit-il pas nous tenir en garde?

DIOTIME.

Ce titre si philosophique m'avertit seulement qu'il ne s'agit pas ici d'une de ces existences médiocres, sans poésie comme sans vérité, où les faits glissent à la surface et ne s'enchaînent dans la mémoire de celui qui les raconte que par leur ordre de date, mais que nous sommes en présence d'une de ces grandes destinées où l'idéal et la réalité, s'entre-croisant perpétuellement, forment dans les profondeurs du l'être une trame et une chaîne serrées, et composent ensemble un harmonieux dessin où rien ne saurait plus être ni distingué ni séparé, fût-ce dans le souvenir d'un Goethe.

MARCEL.

Mais savez-vous que vous nous faites là une mystique apologie du mensonge?

DIOTIME.

Mettre tout son art dans sa vie et toute sa vie dans son art, comme le fait Goethe, c'est un divin mensonge, Marcel, et par qui l'on gagne l'immortalité.

MARCEL.

Mais enfin votre Dante ne l'a pas fait, lui, ce mensonge divin.

DIOTIME.

Ne venons-nous pas de voir que, dans sa _Comédie_, il a reproduit, en les poétisant jusque dans leurs moindres détails, transformé, symbolisé les réalités de sa vie?

ÉLIE.