Dans l'ombre chaude de l'Islam
Part 17
«Cependant il est beau qu’ayant vécu si audacieusement, celle-ci soit ainsi morte en activité. Au moment où les eaux ont tourbillonné sur elle pour l’assommer au fond de cette maison en ruines où on l’a retrouvée, elle criait à son mari, spahi indigène, qu’«elle savait nager et qu’elle allait le sauver»! Ce défi à la mort fut donc sa dernière parole.
«Maintenant nous songeons à son désir antérieur d’être enterrée dans le cimetière musulman de Bône, près de sa mère, et nous nous demandons si elle y sera réellement transférée, si elle reposera un jour à cette place que nous avons été visiter avec une folle émotion, lieu de délices mortuaires en face d’une mer bleu-paon sur laquelle s’alignent des cyprès noirs, et dont les petites tombes de faïence sont encore des habitations islamiques propres et tentantes, certaines possédant même une treille gonflée d’un sombre raisin. Nous avons médité, assise contre la double inscription, française et arabe, qui dit que Natalie d’Eberhardt, la mère, est née à Saint-Pétersbourg, et morte à Bône, et que son nom devant Allah était Fathima Manoubia...
«Qui étaient ces femmes, dont personne n’a pu nous fixer la vraie origine? Quelles choses les ont poussées vers l’Afrique et vers l’Islam? Il en est peut-être qui le savent. Pour nous, cela se perd dans un mystère qu’il est, d’ailleurs, inutile d’éclaircir. Il nous importe peu de savoir d’où venait cette Isabelle héroïque...
«Il faudrait les tambours des grandes chevauchées Ou l’innocent roseau qui s’enroue au désert... Mais honorer ta fin de mes seuls yeux amers, Qui pleureront le long des routes desséchées!
Mais t’attendre, malgré la mort, à des tournants, Quand les nuits sont, au Sud, de palmes et d’étoiles, Quand les parfums des oasis sont dans nos moelles Et que l’Islam circule en ses manteaux traînants!
Te regretter, alors que je ne t’ai point vue, Au moment où mes mains allaient prendre tes mains Me heurter, moi vivante, à toi, tombe imprévue, Sans avoir échangé le regard des humains!
Je pense à toi, je pense à toi dans les soirs roses, Jeune femme, ma sœur, jeune morte, ma sœur! Tu me parles parmi l’éloquence des choses, Et ta voix, ô vivante, est pleine de douceur.
Salut à toi, dans la douleur de la lumière, Où tu vécus d’ivresse et de fatalité Le désert est moins grand que ton âme plénière, Qui se dédia toute à son immensité.
Toi qui n’étais pas lasse encore d’être libre, D’avoir tant possédé tout ce que nous voulons, Ni que toute beauté frissonnât par tes fibres Comme un chant magistral traverse un violon,
Pourquoi la mort si tôt t’arrache-t-elle au monde, Ne nous laissant plus rien que l’admiration, Alors qu’il te restait encore, ô vagabonde, A courir tant de risque et tant de passion?
Tout se tait. La bêtise immense et l’injustice, Qui te regardaient vivre avec leurs yeux si gros, Ne te poursuivront plus, au milieu de la lice, Du hideux cri de mort qui s’attache aux héros.
Nous irons à présent lui dire qu’il se sauve, Ton cheval démonté, sus aux quatre horizons, Pour apprendre ta fin subite au néant fauve Des Saharas sans bruit, sans forme, sans saisons.
Car toi tu dors, enfin parvenue au mystère Que ton être anxieux cherchait toujours plus loin, Enveloppée aux plis éternels de la terre, Comme dans la douceur d’un manteau bédouin.»
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Et c’est encore une autre de ses sœurs, Séverine, qui pleure celle qu’on appela un jour la «Séverine algérienne».
«Son roman, _Trimardeur_, témoignait d’un précieux talent, livrait le secret de sa pensée profonde, de sa grande âme inassouvie, en mal de beauté et d’équité.
«La voici morte, à vingt-sept ans, dans la fleur de son âge, comme dit la chanson populaire, à l’apogée de son éclosion intellectuelle. Edmond Claris et Victor Barrucand ont salué avec une vibrante émotion celle qui fut leur camarade.
«L’aînée, à son tour, s’incline vers le pauvre petit «oiseau de passage», qui, Russe d’origine, disciple de Bakounine, avocate de l’Islam, relia d’un fil léger et puissant les souffrances du monde slave aux douleurs du monde musulman, la «Maison des Morts» à nos pénitenciers.
«Au jardin des pâles asphodèles, apparais, ombre menue dont j’ignorais le visage vivant, mais mon cœur te reconnaîtra, qui est plein de tristesse fraternelle et s’émeut de ta jeunesse fauchée...»
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Séverine a cru voir dans Isabelle Eberhardt un disciple de Bakounine. Ce point demanderait à être précisé. Sympathique aux révolutionnaires, il ne nous paraît pas que le sentiment des «hommes d’action» ait jamais été complètement le sien. Isabelle Eberhardt s’intéressait beaucoup plus aux mouvements de l’âme qu’aux bouleversements sociaux. Elle n’attendait que peu de beauté et de bonheur d’une société future où l’homme resterait le même. Elle entendait la liberté non par la révolte, mais par l’évasion. Elle ne songeait pas à s’insurger, elle partait. Son sentiment s’exprimait d’un mot qui faisait image: «la Route!».
«Tel est le sens de son roman _Trimardeur_. M. Félix Fénéon l’a fort bien jugé, en disant: «Ce livre est imprégné de nihilisme contemplatif.»
Isabelle Eberhardt est certainement l’écrivain moderne qui a le mieux dit l’inconsciente sagesse arabe et la «philosophie du nomade». Le désert africain par ses plus beaux soirs fut comme l’illustration de sa pensée.
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Du temps qu’Isabelle Eberhardt habitait Ténès, elle y connut deux excellents écrivains algériens, M. Robert Arnaud, qui exerçait les fonctions d’administrateur-adjoint, et M. Vaissié (Raymond Marival), juge de paix, qui venait de faire paraître un beau roman colonial: _le Cof_.
Il nous paraît bon de joindre à ces notes leur témoignage éloquent et ému:
«--Ce fut un dimanche, dit M. Robert Arnaud, que l’on vendit, sur une place de Ténès, le mobilier et les hardes de celle qui n’avait jamais rien voulu posséder, cette Isabelle Eberhardt dont la mort récente, à Aïn-Sefra, a été une des grandes douleurs de ma vie. Un torrent passa sur la ville; il laissa derrière lui, pêle-mêle, avec l’écroulement des murs de toub et les débris des charpentes grossières en bois d’ârâr, le cadavre de l’écrivain le plus mâle et le plus sincère du bled algérien. Un an auparavant elle habitait encore Ténès, où son mari, ancien maréchal des logis de spahis, puis de hussards, était khodja de la commune mixte. Là, je la voyais quasi chaque jour, elle portait avec élégance l’ample costume du cavalier arabe qui seyait à sa haute taille; mais, sous le turban ceint de cordes, le visage, très doux, était d’un adolescent et le sourire était d’un gosse. Elle entrait dans mon bureau, s’asseyait, jambes croisées, sur une natte, observait le va-et-vient des fellah et des bergers qui me contaient leurs misères, écoutait l’interminable histoire de leurs démêlés avec l’administration, avec les caïds, avec les colons, avec les malfaiteurs; elle notait un geste, une attitude, une flexion de voix; puis, au café maure où elle allait passer de longues heures, elle conversait avec les meskines, les confessait, recueillait le récit des drames de la montagne, s’attendrissait sur les dénis de justice, réconfortait les malheureux, partageait avec eux son morceau de pain, soignait les blessés et les malades. Son désintéressement fut toujours absolu: cette jeune Russe, née et élevée parmi les nihilistes réfugiés à Genève, avait en elle du sang d’apôtre; elle considérait la France, sa patrie adoptive, comme la grande idée révolutionnaire du monde, et lorsqu’elle parlait d’elle aux indigènes, c’était pour la leur faire aimer et respecter.
«Sa qualité de musulmane lui permettait encore de mieux comprendre que nous l’âme du paysan berbère; on la saluait, tel un marabout vénéré, lorsqu’à cheval elle traversait un douar; nul n’ignorait son sexe, mais si belle est la délicatesse innée en le montagnard le plus farouche, que jamais, dans les assemblées ou dans les fêtes auxquelles elle se rendait, nul ne fit allusion à son déguisement; on s’abstenait seulement de prononcer devant elle des paroles familières mais obscènes.
«Son existence fut une épopée; un jour elle prie avec les frères de l’ordre des Kadriya, à El-Oued, le lendemain elle chasse la gazelle dans les dunes, un autre jour un fou fanatique tente de l’assassiner, et lui entaille le crâne et les épaules à coups de sabre. Tantôt elle s’attarde à muser avec les étudiants dans quelque zaouïya ou chez son amie Lalla Zineb, la maraboute de Bou-Saâda, tantôt elle se donne entière au bled, le parcourt au hasard, couche au besoin à la belle étoile, se nourrit de galette d’orge et de berboucha. On l’aperçoit dans le Tell, mais elle n’y séjourne guère, happée par l’attrait des plaines immenses de l’Extrême-Sud. Elle disparaît soudain, on la retrouve docker à Marseille, ou étudiante en médecine à Genève, ou reporter ailleurs. Et qu’on ne la suppose pas une névrosée ou une déséquilibrée d’espèce quelconque! La vie lui fut impitoyable, et elle vivait avec le moment, avec l’heure qui fuit, sans un regret du passé, sans le souci de l’avenir; l’âme cosaque qui survivait en elle lui répétait les chevauchées, les combats, les aventures des aïeux; elle avait conservé leur bel optimisme, leur confiance dans la fatalité, leur bonne humeur. Je la vis sans pain, sans ressources, ruinée par des gens vils et lâches, et toujours gaie de sa jeunesse et de sa bonté. Elle était femme avant tout.
«D’ailleurs elle adorait son mari, Si Ehnni, se dévoua pour le sauver, lors de l’inondation qui la noya. Je lui demandais ce qu’elle ferait si elle avait un enfant. «Je renoncerais à mes voyages; les femmes russes sont toujours de bonnes mères de famille, mais... je ne voudrais pas être mère!»
«Son œuvre, uniquement consacrée à l’Afrique du Nord, est éparpillée dans des journaux et des revues; au seul _Akhbar_, fondé par son ami Victor Barrucand, elle collabora avec assiduité; ce fut là qu’elle publia son unique roman, _Trimardeur_, demeuré inachevé et dont on a récemment découvert la fin dans les boues de sa maison d’Aïn-Sefra; ce fut là que parurent ses _Impressions du Sud-Oranais_, si belles de lumière et de grouillements humains; elle s’y révéla inégalable par sa vaste compréhension des êtres de la brousse, avec lesquels il faut être d’âme pour pouvoir les restituer dans leur sauvage énergie.
«Il faut aimer les espaces sans limites où rampent les dunes et meurent les roches, car seul un amant peut jouir des savantes délicatesses de leurs ombres, des nuances fugitives de leur robe lumineuse: c’est le règne du violet sous la gloire des horizons où, le soir, lentement, la pourpre de l’Orient se mue en lilas toujours plus clair traversé par intervalles d’avalanches de poussières écarlates et de rayons vert-de-grisés; et le soleil disparu derrière le mamelonnement voluptueux des sables, c’est encore une dernière éruption de bolides enflammés qui zèbrent le ciel déjà alangui par la tiédeur lunaire; une nappe de sang s’écoule pesamment le long des dunes les plus hautes; une énorme boucherie ruisselle de tous les côtés, comme si l’on sacrifiait à la mort du moloch la vie qu’il engendra pendant le jour. Et, au loin, sur le haut lieu où repose le marabout protecteur de la région, retentit l’appel sonore des annonciateurs de la prière. Alors la conscience confuse du fellah s’épand dans l’agonie de la lumière et discerne obscurément que sa misère et sa douleur sont une parcelle infime de la beauté du monde. Et comme il sait que le Rétributeur le sait, il se redresse et va, heureux du mal de vivre, contempler, sous les palmiers du café maure, les danses sacrées des Naïlet. Parmi tels paysages se complaisait Isabelle Eberhardt; sa grande originalité fut de les peupler de vrais bonshommes, d’êtres adéquats à leur milieu et révélés dans leur pensée, dans leurs mœurs, dans leurs vices.
«Leur psychologie est compliquée; ils sont loin, ainsi que les décrivent les écrivassiers plus ou moins orientalistes, d’être tout d’une pièce; ils mangent avec leurs doigts, c’est vrai, mais avec politesse et toujours en cérémonie; ils ont un tact et une science des nuances que nous n’avons jamais possédée; ils vont jusqu’au bout de leurs passions, en souffrent et en meurent parfois, mais mieux que nous; ils mentent comme Odysseus mentait, parce qu’un homme doit avoir deux qualités: être brave et savoir dissimuler sa pensée; mais ils ne se fâchent pas d’être devinés. Aussi un Européen n’est-il jamais apte à comprendre un nomade; dans le désert tout étranger est, à priori, un ennemi et est traité comme tel; on ne peut y pénétrer en sûreté que si l’on est soi-même un nomade; et il faut avoir longtemps habité sous la tente pour arriver à ces constatations.
«Comme elle connaissait à fond les gens du bled, Isabelle a pu écrire quantité de nouvelles où jamais un personnage ne répète un personnage; dans un style net, incisif, souvent brutal, elle décrivait leurs labeurs et leurs peines, et atteignait sans efforts à de puissants effets dramatiques. Le gourbi obscur et enfumé où, devant les métiers à tisser, bavardent les épouses aux joues tatouées, tandis que braille un marmot suspendu au cou de sa mère, et que la vieille surveille, dans un coin la marmite où mijote la cheurba,--le champ mal labouré dont la récolte est à la merci du siroco ou de la gelée,--le champ où s’éparpillent les figuiers et les pieds de sorgho,--les troupeaux égaillés dans le lit des oueds,--les usuriers fauteurs de rahnias ruineuses, les jeunes gens séduits par l’idée de la guerre et courant s’engager à la ville voisine,--la famille disloquée par le voisinage des colons,--l’invasion de l’alcoolisme dans les tribus: voilà les thèmes favoris sur lesquels brode la merveilleuse fantaisie d’Isabelle Eberhardt. Elle a pitié, elle aime et elle partage. Elle donne sans compter, aux misérables, son temps et ses maigres ressources; une fois, elle recueillit chez elle un vieil infirme abandonné par ses parents et ses amis, et qu’elle avait découvert, à demi mort de faim et de soif, dans un gourbi; elle le nourrit, le pansa, s’entremit pour lui faire obtenir de ses parents une pension alimentaire, fut pour lui plus amie que protectrice; quand il fut sauvé, elle ne s’occupa plus de lui, car elle savait que la reconnaissance est une vertu antisociale.
«Par un après-midi ensoleillé, nous suivions le chemin du littoral, revenant de visiter notre ami l’ingénieur Paul Régnier, le gendre d’Élisée Reclus. Nous avions quitté de bonne heure l’admirable ferme-modèle qu’il a créée à Tarzout; le sentier suivait des falaises toisonnées de broussailles épaisses, la mer se brisait à cinquante mètres au-dessous de nous, sur des roches rougeâtres, qui s’auréolaient d’écumes frémissantes; les arêtes rousses des caps échelonnés devant nous trempaient dans de la vapeur bleue et paraissaient demi-fluides et imprécises: la région était déserte, le calme puissant des végétaux berçait le pas de nos chevaux; je remarquai la tristesse soudaine d’Isabelle Eberhardt: «Oh! murmura-t-elle, je n’aimerais pas mourir dans ce pays. Il y a trop d’arbres!» Elle était née pour la dune et pour l’espace, et souhaitait de sourire au grand soleil, à son dernier soupir...
«--Un ciel gris passait sur la ville, ce matin-là, et semblait pleurer des larmes de suie; le cœur serré, j’assistai, seul ému au milieu de l’indifférence cupide des acheteurs, à la vente des effets et des meubles de celle qui fut la bonne nihiliste des légendes. Et il me plut d’acquérir l’encrier, encore à moitié plein, de l’écrivain parti sans avoir encore dit toute sa pensée. Et je pleurerai toujours l’amie douce...»
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En parlant d’Isabelle Eberhardt, M. Raymond Marival écrit dans une note émue:
«--Je me souviens de notre première rencontre.
«Elle eut lieu dans un site charmant, sous des pins où bruissait le vent léger.
«Isabelle arriva la dernière au rendez-vous. A travers le réseau du feuillage, j’aperçus sa jument blanche qui se cabrait. Puis une voix monta dans le soir tranquille:
«Ziza! (chérie)».
«Le soleil au déclin déployait son éventail pourpre au-dessus des flots. La Méditerranée s’apaisait. Les vagues, près du cap doré, se faisaient calmes. L’une après l’autre, toutes s’approchaient avec des révérences de marquises.
«Si Ehnni nous présenta. Isabelle me tendit sa main fluette. Puis un silence pesa. Elle se tourna vers la mer et contempla la première étoile qui apparaissait à l’Orient.
«La nuit était venue. On alluma des torches et, couchés en rond sur la plage, nous savourâmes le couscous qu’elle avait roulé de ses mains. Le cœur d’Isabelle était toujours prêt à se répandre. Quelques mots échangés, plusieurs idées communes nous rapprochèrent vite. Je lui exprimai tout de suite ma pitié des humbles et des fellahs; elle me sourit comme à un vieil ami, et dès ce moment je vis son âme limpide transparaître au fond de ses yeux.
«Des entrevues qui suivirent je ne veux retenir qu’une seule. Elle remonte à quinze mois à peine. Ce fut l’une des dernières.
«Quelques envieux avaient ouvert contre Isabelle une campagne immonde. Il y a des gens qu’il faut plaindre. Ces misérables font le mal comme d’autres respirent, aussi inconscients que cette princesse des vieux contes, dont chaque parole engendrait un crapaud. L’âme ingénue d’Isabelle ne connaissait pas la rancune. A chaque coup qui la blessait, elle levait plus haut le front, secouant les pans de son burnous, et c’était tout.
«Derrière la maison que j’habitais à cette époque, s’ouvrait un jardin clos d’une palissade; une treille, un figuier sauvage, quelques rosiers fleuris en faisaient tout l’ornement. Les rumeurs de la ville n’arrivaient pas jusque-là. On y entendait seulement la plainte confuse de la mer et celle des grands goélands qui tournoyaient dans le ciel avec des cris lamentables.
«Isabelle aimait cette retraite. Elle avait accoutumé d’y venir presque chaque soir. Assise sur un banc de pierre, les jambes croisées, les yeux rêveurs, elle fumait silencieusement de pâles cigarettes parfumées au musc. Le soir dont je parle, le crépuscule l’y surprit; des noctuelles voletaient autour de la lampe. Soudain, dans l’ombre indécise, je crus entendre un sanglot. Les coudes aux genoux, la tête dans ses mains, Isabelle pleurait.
«Qu’avez-vous, lui dis-je, qu’avez-vous, Si Mahmoud!»
«Elle souleva à regret sa face humide et fixa sur moi des yeux de détresse, des yeux hagards de bête traquée. Cela dura l’espace d’un éclair. Comme je m’approchais, un peu inquiet de cette défaillance, je ne vis plus sur son visage que ce masque un peu froid d’insouciance sereine qu’elle opposait à ses disgrâces.
«O Isabelle! petite sœur que nous pleurons, vous voilà maintenant disparue. D’autres célébreront votre talent d’écrivain. J’ai voulu pour ma part évoquer pieusement deux instants de votre vie et, au bouquet offert à votre mémoire, joindre ces deux fleurettes bleues en témoignage d’amical et fraternel souvenir.»
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Quelques jours avant la catastrophe d’Aïn-Sefra, Isabelle Eberhardt nous annonçait l’envoi d’un manuscrit d’impressions du Sud-Oranais, nous priait de le revoir et d’en écrire la préface, où sa vie et ses idées seraient expliquées. Ce livre, dans son intention, devait être dédié au général Lyautey, qui avait favorisé ses observations.
Le manuscrit ne nous fut pas expédié à temps et disparut dans la catastrophe. Des fouilles furent faites, au lendemain de l’inondation qui avait détruit une grande partie du village, dans les décombres de la petite maison habitée par Isabelle Eberhardt, pour y retrouver son corps, car on était resté pendant deux jours incertain de sa mort et elle avait été tout d’abord portée comme disparue. Au pied de l’escalier, sous un pan de mur écroulé, on retrouva sa dépouille mortelle et non loin de là un manuscrit de son roman _Trimardeur_.
C’était la première ébauche d’une œuvre dont la publication avait été commencée dans l’_Akhbar_, le 9 août 1903, poursuivie jusqu’au 1er novembre, reprise le janvier 1904 et menée jusqu’au 10 juillet.
Cette ébauche n’était point conforme à la version en cours de publication. Elle nous permit cependant, avec quelques additions et retouches, de terminer le roman. On retrouvera la fin de ce _Trimardeur_, portant sur des chapitres algériens, en quatre numéros de l’_Akhbar_, du 13 novembre au 4 décembre 1904, avec un portrait de l’auteur fait à Beni-Ounif de Figuig, quelques mois auparavant.
L’ensemble du roman comporte 38 feuilletons.
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Une autre œuvre d’Isabelle Eberhardt, _Sud-Oranais_, de vastes proportions, avait été commencée dans notre journal avec l’année 1904 et poursuivie jusqu’au 5 juin.
Cette œuvre se compose d’une suite de tableaux fortement observés pendant le premier séjour d’Isabelle Eberhardt dans le Sud-Oranais, sur la fin de 1903.
A cette époque, notre vaillante amie revint à Alger par Aïn-Sefra, Géryville et les Hauts-Plateaux jusqu’à Berrouaghia, point terminus de la voie ferrée de l’Ouest-Algérien dans le département d’Alger. Elle accomplit ce rude voyage au mois de décembre, dans des régions où les nuits, à cette époque, sont déjà glacées et où l’on ne rencontre ordinairement aucun autre abri que la tente des nomades. Elle voyageait seule, de poste en poste, escortée seulement d’un mokhazni et de son chien noir et hirsute: «Loupiot».
En deux numéros de l’_Akhbar_ du mois de juin 1904, Isabelle Eberhardt avait commencé à narrer ses impressions monotones et larges par cette route désolée des Hauts-Plateaux. Elle nota encore brièvement, pendant ce voyage, les mélopées de nomades que nous avons traduites dans les «Choses du Sahara».
La nostalgie du Sud devait la ramener avec nous à Figuig en février et, de nouveau, seule, à Aïn-Sefra, au commencement du mois de mai. Elle descendit ensuite à Beni-Ounif, à Béchar, et passa de longues semaines d’été dans la zaouïya marocaine de Kenadsa.
C’est là, et plus tard à Aïn-Sefra où la fièvre l’avait contrainte à revenir en attendant la saison d’hiver, qu’elle reprit ses premières impressions du Sud-Oranais et qu’elle les compléta d’une deuxième partie.
L’ensemble du manuscrit comportait environ 230 pages, dont une centaine pour la deuxième partie.
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Retrouvé dans les fouilles, qui furent menées avec beaucoup de soin et d’attention par le lieutenant Pâris, ce manuscrit, après un séjour de plusieurs semaines dans la terre mouillée, était en partie détruit et très friable. Il ne présentait plus aucune suite. Pour en raccorder les fragments, nous avons été amenés, en reprenant toute la rédaction, à les relier entre eux par des réflexions empruntées à la correspondance d’Isabelle Eberhardt, à ses papiers, à ses cahiers de notes et le plus souvent librement inspirées de nos longues causeries et de notre collaboration fraternelle.
Nous avons cru devoir séparer des premières impressions générales du Sud-Oranais--écrites dans une manière plus objective--les pages marocaines de Kenadsa, et à cette suite nouvelle nous avons donné un titre nouveau: _Dans l’Ombre chaude de l’Islam_.
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On voit quelle a été dans ce livre notre part de collaboration.
Cette méthode de reconstitution était la seule qui nous permît de sauver d’un enterrement définitif les fragments de scènes sahariennes que nous avions entre les mains.
D’une façon générale, toute la documentation pittoresque et scénique du livre posthume est de l’écriture d’Isabelle Eberhardt. Nous avons, de plus, placé l’auteur dans son œuvre.
Les réflexions que nous lui avons prêtées sont celles qui expliquent sa vie et son caractère.
Cette «explication de sa psychologie» qu’elle nous demandait quelques jours avant sa mort, nous avons été amené à la fondre dans son propre texte et à faire revivre ainsi pieusement notre amie, en ressemblance à l’image que nous en avions gardée.
Il y a certainement dans cette manière de peindre un peu de roman, très peu.
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