Dans l'ombre chaude de l'Islam

Part 16

Chapter 163,760 wordsPublic domain

J’étais assise entre deux de ces personnes, le propriétaire de la maison et un jeune commerçant de Guémar, Ahmed ben Belkacem. Ce dernier me pria de lui traduire trois dépêches commerciales, dont l’une, fort mal rédigée, me donna beaucoup de peine. J’avais la tête baissée et le capuchon de mon burnous rabattu par-dessus le turban, ce qui m’empêchait de voir devant moi. Brusquement je reçus à la tête un violent coup suivi de deux autres au bras gauche. Je relevai la tête et je vis devant moi un individu mal vêtu, donc étranger à l’assistance, qui brandissait au-dessus de ma tête une arme que je pris pour une matraque. Je me levai brusquement et m’élançai vers le mur opposé, pour saisir le sabre de Si Lachmi. Mais le premier coup avait porté sur le sommet de ma tête et m’avait étourdie. Je tombai donc sur une malle, sentant une violente douleur au bras gauche.

L’assassin, désarmé par un jeune mokaddem des Kadriya, Si Mohamed ben Bou-Bekr et un domestique de Sidi Lachmi nommé Saâd, réussit cependant à se dégager. Le voyant se rapprocher de moi, je me relevai et voulus encore m’armer, mais mon étourdissement et la douleur aiguë de mon bras m’en empêchèrent. L’homme se jeta dans la foule en criant: «Je vais chercher un fusil pour l’achever.»

Saâd m’apporta alors un sabre arabe en fer ensanglanté et me dit: «Voilà avec quoi ce chien t’a blessée!»

Le marabout, accouru au bruit et auquel le meurtrier fut immédiatement nommé par des personnes qui l’avaient reconnu, fit appeler le cheikh indépendant de Behima, appartenant comme l’assassin à la confrérie des Tidjanya, qui sont, comme l’on sait, les adversaires les plus irréconciliables des Kadriya dans le désert.

Ce singulier fonctionnaire opposa une résistance obstinée au marabout, prétendant que le meurtrier était un chérif, etc.

Le marabout le menaça alors publiquement de le dénoncer comme complice au bureau arabe, et il exigea énergiquement que l’assassin fût immédiatement arrêté et amené. Le cheikh s’exécuta de fort mauvaise grâce.

L’assassin, emmené dans la pièce où l’on m’avait étendue sur un matelas, commença par simuler la folie, puis, convaincu de mensonge par ses propres concitoyens qui le connaissaient pour un homme raisonnable, tranquille et sobre, il se mit à dire que c’était Dieu qui l’avait envoyé pour me tuer.

Ayant toute ma connaissance, je constatai que la figure de cet homme m’était totalement inconnue, et je me suis mis à l’interroger moi-même. Il me dit que lui non plus, il ne me connaissait pas, qu’il ne m’avait jamais vue, mais qu’il était venu pour me tuer et que, si on le lâchait, il recommencerait.

A ma question, pourquoi il m’en voulait, il répondit:

«Je ne t’en veux nullement, tu ne m’as rien fait, je ne te connais pas, mais il faut que je te tue[12].»

[12] Devant le Conseil de guerre de Constantine il déclara le 18 juin: «Je n’ai pas frappé une Européenne, j’ai frappé une musulmane sous une impulsion divine.»

Le marabout lui demanda s’il savait que j’étais musulmane: il répondit affirmativement. Son père déclara qu’il était Tidjanya.

Le marabout obligea le cheikh de l’endroit à prévenir le bureau arabe et demanda un officier pour emmener le meurtrier et ouvrir l’instruction, et le médecin-major pour moi.

Vers onze heures, l’officier chargé de l’instruction, lieutenant au bureau arabe, et le major se présentèrent.

Le major constata que la blessure de ma tête et celle de mon poignet gauche étaient insignifiantes; un hasard providentiel m’avait sauvé la vie: une corde à linge se trouvait tendue juste au-dessus de ma tête et avait amorti le premier coup de sabre, qui, sans cela, m’eût infailliblement tuée. Mais l’articulation de mon coude gauche était ouverte du côté externe, le muscle et l’os entamés.

Par suite de l’énorme perte de sang que j’avais subie--pendant six heures--je me trouvais dans un état de faiblesse tel, qu’il fallut me laisser ce soir-là à Behima.

Le lendemain je fus transportée, sur un brancard, à l’hôpital militaire d’Eloued, où je restai jusqu’au 25 février dernier. Malgré les soins dévoués et intelligents de M. le docteur Taste, je sortis de l’hôpital infirme pour le restant de mes jours[13] et incapable de me servir de mon bras gauche pour aucun travail tant soit peu pénible.

[13] A la longue, le jeu des muscles s’était rétabli. Isabelle Eberhardt garda de sa blessure une large cicatrice au coude gauche. Elle pouvait se servir de son bras avec un peu de faiblesse.

Malgré que, lors de mon premier voyage, j’avais eu des démêlés avec le bureau arabe de Touggourth dont dépend celui d’Eloued,--démêlés provoqués uniquement par la méfiance de ce bureau--le chef de l’annexe d’Eloued, les officiers du bureau arabe et de la garnison, ainsi que le médecin-major furent pour moi de la plus grande bonté, et je tiens à leur donner un témoignage public de ma reconnaissance.

* * * * *

--Dans cette même lettre, Isabelle Eberhardt établit, par un rapprochement de faits, comment il lui a paru qu’Abdallah, son agresseur, n’avait été qu’un instrument entre d’autres mains[14].

[14] Le père de l’accusé déclara devant le Conseil de guerre que son fils lui avait déclaré «qu’il avait été poussé par le cheikh et ses serviteurs, et par un envoyé de Dieu».

«Il est évident, conclut-elle, qu’Abdallah n’a pas voulu me tuer par haine des chrétiens, mais poussé par d’autres personnes, et ensuite que son crime a été prémédité.

«J’ai déclaré à l’instruction que j’attribuais en grande partie cette tentative criminelle à la haine des Tidjanya pour les Kadriya et que je supposais que c’étaient des «haba» ou khouans Tidjanya qui s’étaient concertés pour se débarrasser de moi qu’ils voyaient aimée par leurs ennemis, ce que prouve la désolation des khouans Kadriya quand ils apprirent le crime.

«Quand je passai, portée sur une civière, par les villages des environs d’Eloued, lors de mon transfert à l’hôpital, les habitants de ces villages, hommes et femmes, sortirent sur la route en poussant les cris et les lamentations dont ils accompagnent leurs enterrements.»

*

* *

Le fait reste celui-ci:

Le 29 janvier 1901, Isabelle Eberhardt, se trouvant au village de Behima, où elle avait accompagné le mokaddem de sa confrérie, fut blessée d’un coup de sabre par un fanatique, Abdallah ben si Mohamed ben Lakhdar, qui ne sut expliquer son crime que par l’impulsion divine.

A la veille du procès de Constantine, _la Dépêche Algérienne_, qui suivait attentivement cette affaire, publia en date du 18 juin, une nouvelle lettre d’Isabelle Eberhardt:

Marseille, le 7 juin 1901.

... Je viens vous remercier très sincèrement d’avoir bien voulu insérer ma longue lettre du 29 mai dernier: je n’en attendais pas moins de l’impartialité bien connue de _la Dépêche Algérienne_, qui a toujours fait preuve d’une grande modération au milieu des violences qui sont malheureusement devenues une sorte de règle de conduite pour certains organes algériens.

Cependant, Monsieur, en ce moment où le séjour des étrangers en Algérie est devenu une question d’actualité, il me semble que j’ai non seulement le droit, mais même le devoir de donner quelques explications publiques et franches à tous ceux qui ont pris la peine de lire ma première lettre.

... Vous m’avez fait l’honneur tout à fait _immérité_, et que je ne tiens pas à mériter, de m’attribuer une certaine influence religieuse sur les indigènes du cercle de Touggourth. Or je n’ai jamais joué ou cherché à jouer aucun rôle politique ou religieux, ne me considérant nullement comme ayant ni le droit, ni les aptitudes nécessaires pour me mêler de choses aussi graves, aussi compliquées que les questions religieuses dans un pays semblable.

En 1899, avant de partir pour Touggourth, je crus de mon devoir d’aller personnellement informer de mon départ le lieutenant-colonel Fridel, alors chef du cercle de Biskra.

Cet officier, qui me reçut fort bien, me demanda, avec une franchise toute militaire, si je n’étais pas _anglaise_ et _méthodiste_, ce à quoi je répondis en présentant au chef du cercle des documents établissant irréfutablement que je suis Russe et parfaitement en règle vis-à-vis des autorités impériales, avec l’autorisation desquelles je vis à l’étranger. J’exposai de plus à M. Fridel mes opinions personnelles sur la question des missions anglaises en Algérie, lui disant que j’ai en horreur tout prosélytisme et surtout l’hypocrisie...

A Touggourth, je trouvai comme chef du Bataillon d’Afrique, en l’absence du commandant, le capitaine de Susbielle, homme d’un caractère tout particulier et, pour employer une expression populaire, «peu commode». Là encore, il me fallut prouver que je n’étais nullement une _miss_ déguisée en arabe, mais bien une _plumitive_ russe.

Il me semblerait pourtant que, s’il est de par le monde un pays où un Russe devrait pouvoir vivre sans être soupçonné de mauvaises intentions, ce pays est la France!

M. le Chef de l’annexe d’Eloued, le capitaine Cauvet, homme d’une très haute valeur intellectuelle et très dévoué à son service, a eu, six mois durant, l’occasion de constater _de visu_ que l’on ne pouvait rien me reprocher, sauf une grande originalité, un genre de vie bizarre pour une jeune fille, mais bien inoffensif... et il ne jugea pas que ma préférence du burnous à la jupe et des dunes au foyer domestique pût devenir dangereuse pour la sécurité publique dans l’annexe.

J’ai dit, dans ma première lettre, que les Souafa appartenant à la confrérie de Sidi Abd-el-Kader el Djilani et ceux des confréries amies ont manifesté leur douleur quand ils ont appris que l’on avait tenté de m’assassiner.

Si ces braves gens avaient une certaine affection pour moi, c’est parce que je les ai secourus de mon mieux, parce que, ayant quelques faibles connaissances médicales, je les ai soignés pour des ophtalmies, des conjonctivites et autres affections communes dans ces régions. J’ai tâché de faire un peu de bien dans l’endroit où je vivais... c’est le seul rôle que j’aie jamais joué à Eloued.

En ce monde, il y a bien peu de personnes qui n’aient aucune passion, aucune _manie_. Si souvent, pour ne parler que de mon sexe, il est des femmes qui feraient tant de folies pour avoir des toilettes chatoyantes! Il en est d’autres qui pâlissent et vieillissent sur les livres pour obtenir des diplômes et aller secourir des moujiks... Quant à moi, je ne désire qu’avoir un bon cheval, fidèle et muet compagnon d’une vie rêveuse et solitaire, quelques serviteurs à peine plus compliqués que ma monture, et vivre en paix, le plus loin possible de l’agitation, stérile à mon humble avis, du monde civilisé où je me sens de trop.

A qui cela peut-il nuire, que je préfère l’horizon onduleux et vague des dunes grises à celui du boulevard?

Non, je ne suis pas une politicienne, je ne suis l’agent d’aucun parti, car, pour moi, ils ont tous également tort de se démener comme ils le font; je ne suis qu’une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du monde, vivre de la vie libre et nomade, pour essayer ensuite de dire ce qu’elle a vu et, peut-être, de communiquer à quelques-uns le frisson mélancolique et charmé qu’elle ressent en face des splendeurs tristes du Sahara...

Voilà tout.

Les intrigues, les trahisons et les ruses de la _Sonia_ d’Hugues Le Roux me sont aussi étrangères que son caractère me ressemble peu... Je ne suis pas plus _Sonia_ que je ne suis la méthodiste anglaise que l’on a cru voir en moi jadis...

Il est vrai que l’été 1899 fut excessivement chaud dans le Sahara et que le mirage déforme bien des choses et explique bien des erreurs.

Veuillez agréer, etc.

*

* *

L’agresseur d’Isabelle Eberhardt fut condamné à vingt ans de travaux forcés, encore qu’elle eût demandé pour lui l’indulgence du conseil de guerre, et, de la façon la plus inattendue, à l’issue de ce procès, un arrêté d’expulsion du territoire algérien fut pris contre elle-même. Sa qualité d’étrangère, sujette russe, rendait possible cette décision administrative.

Devant cet ukase qui bouleversait sa vie, Isabelle Eberhardt put se croire ramenée au régime russe, mais ses plaintes et ses réclamations furent toujours mesurées. Ce fut en vain, d’ailleurs, qu’elle s’adressa à son consulat.

Cette mesure administrative, prise un mois après la démission de M. Jonnart et alors que M. Revoil n’avait pas encore rejoint son poste, ne fut pas accueillie sans protestation dans la presse algérienne. A ce moment nous ignorions la personnalité d’Isabelle Eberhardt, mais, à ne considérer en elle qu’une victime, il nous semblait inadmissible qu’elle fût, elle aussi, condamnée. Dans le journal _les Nouvelles d’Alger_, nous protestâmes, dès le premier moment, contre l’arrêt administratif qui la frappait.

Malgré les démarches d’Isabelle Eberhardt et malgré les protestations de la presse algérienne, on ne se décida pas à rapporter la décision inconsidérée qui rejetait une femme de talent loin du pays qu’elle devait honorer.

*

* *

Isabelle Eberhardt, exilée, sans ressources, connut à Marseille ses jours de misère les plus durs. Elle dut pour vivre, et malgré l’état de faiblesse où la laissait sa blessure encore mal cicatrisée, s’employer aux travaux du port avec les portefaix italiens. On retrouvera quelque souvenir de ce temps dans son roman _Trimardeur_, qui n’est souvent qu’une transposition de ses aventures.

Grande et bien découplée, d’allure franche, elle travaillait alors comme un jeune garçon--vêtue d’une vareuse de marin--au chargement des bateaux, mangeait son pain sur les tonneaux du quai de la Joliette, et, par manque de tabac, comme elle dit dans une de ses lettres, «fumait au besoin des feuilles de platane».

*

* *

Elle n’avait d’ailleurs pas perdu tout espoir de retourner en Algérie. Par son mariage avec M. Sliman Ehnni, d’origine indigène, mais fils d’un père naturalisé français, elle acquit bientôt la qualité de Française et rentra à Alger, en dépit de ses proscripteurs, par la grande porte de la naturalisation.

Nous la vîmes venir à nous vers la fin de l’année 1901, un peu gauche et l’air «collégien pâle» dans son mince complet de drap bleu, quelle devait bientôt quitter pour porter d’une façon constante le burnous des cavaliers arabes.

Elle n’avait encore presque rien écrit, mais ses premiers essais et un petit roman _Yasmina_, publié dans un journal de Bône, nous intéressèrent par des promesses de talent et, mieux encore, par une grande somme d’observations.

Quelques mois plus tard, le mari d’Isabelle Eberhardt, qui sortait de l’armée, fut nommé secrétaire indigène de commune mixte. Les deux époux allèrent habiter Ténès pendant quelque temps. L’histoire des persécutions que notre amie eut à souffrir dans cette petite ville algérienne, cruellement divisée sur des questions d’honnêteté publique, les basses intrigues qui se nouèrent autour de sa personnalité littéraire, malgré la sympathie et la haute estime que lui témoignait l’administrateur de la commune mixte, M. Bouchot, font partie d’un incroyable et véridique roman politique, qui se trouve exposé dans notre journal _l’Akhbar_.

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Isabelle Eberhardt a indiqué elle-même comment elle nous suivit à _l’Akhbar_, où elle fut, jusqu’au dernier moment, notre dévouée collaboratrice. C’est là qu’elle publia les œuvres de longue haleine _Trimardeur_ et _Sud-Oranais_. Dans le même temps, elle donnait aussi à _la Dépêche algérienne_, sous forme de nouvelles, des observations minutieuses de la vie indigène qui furent très remarquées. Ce fut la période la plus active de sa vie littéraire.

Au commencement de l’année elle voulut nous servir de guide et d’interprète dans la région de Figuig. Elle nous accompagnait encore, sur un autre point du Maroc, dans le voyage que nous fîmes à Oudjda et sur la frontière.

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Au mois de mai elle quittait Alger pour la dernière fois, après de longues hésitations. Elle annonçait à tous ses amis «qu’on ne la verrait pas toujours, qu’on ne la verrait peut-être plus»--et elle souriait. Elle allait encore dans le Sud-Oranais, avec l’intention de pousser aussi loin qu’elle pourrait et autant que possible jusqu’au Tafilalet.

Elle nous laissait, en partant, ses papiers et sa correspondance.

«Au cas où il m’arriverait malheur, vous débrouillerez tout cela, nous disait-elle en plaisantant, et vous vous en servirez pour composer mon oraison funèbre.»

En toutes choses, même les plus sérieuses, elle affectait ainsi un ton ironique et bon enfant, un peu peuple, qui ne grossissait rien.

Elle avait aussi des mots de pitié russe:

«Il ne faut en vouloir à personne. Nous sommes tous des pauvres bougres, et ceux qui ne veulent pas nous comprendre sont encore plus pauvres que nous...»

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* *

Sa mort, annoncée dans une catastrophe, sembla donner un corps au malheur public et provoqua de vifs élans d’estime et de sympathie.

On put voir alors que les idées dont se réclamait Isabelle Eberhardt avaient aussi des échos.

M. le docteur Mardrus, le savant orientaliste à qui nous devons la précieuse traduction des _Mille Nuits et Une Nuit_, et qui nous donnera bientôt le Korân dans toute sa véhémence, se trouvait en Tunisie avec sa jeune femme, quand ils apprirent la nouvelle de la mort d’Isabelle Eberhardt. Quelque temps auparavant, il avait tenu à nous dire combien les nouvelles algériennes d’Isabelle Eberhardt lui semblaient une chose belle de force et de vérité. A ce moment il put croire, sur la foi d’un renseignement de presse, que notre malheureuse collaboratrice serait enterrée à Bône, près de sa mère, alors que, suivant la volonté qu’elle nous avait exprimée, «elle devait rester à l’endroit où la frapperait son destin».

La visite qu’il fit avec Mme Lucie Delarue-Mardrus, au cimetière de Bône, se trouve mentionnée en termes émouvants dans une lettre qu’il nous écrivait alors.

--L’épouvantable nouvelle nous parvint en Kroumirie. En même temps, nous apprenions par le même journal que les restes de ce que fut cette âme adorable allaient être transportés à Bône, pour y être inhumés dans le cimetière musulman. Notre résolution fut aussitôt prise. Malgré tous les obstacles et en dépit de nos projets et de nos travaux, nous traversâmes la Kroumirie et prîmes le train pour Bône.

Nous n’avions pu hélas! malgré tout le désir, connaître de son vivant cet être choisi. Nous tenions du moins à toucher son tombeau.

A Bône, on nous expliqua que, seule, la mère était là, dans le sol musulman. Et on ne put nous confirmer la nouvelle qui nous avait fait venir jusque-là. Nous allâmes tout de même au cimetière, et, dès l’entrée, cette tombe nous arrêta. Nous demeurâmes là longtemps.

La mère d’Isabelle Eberhardt s’appelait donc:

FATHIMA MANOUBIA

Elle était, de son vrai nom, Natalie-Dorothée-Charlotte d’Eberhardt.

Nous supposâmes qu’Isabelle viendrait là peut-être, et nous regardâmes la place réservée à côté de sa mère, quelques pouces de terrain en large et en long...

Vous souvenez-vous, mon cher ami, du cri d’admiration que nous poussâmes un jour vers vous, à son sujet? Et lui en avez-vous transmis l’accent? Oui, n’est-ce pas? Comme nous l’aimions! Comme nous souhaitions la connaître, partir avec elle pour le loin! Quelle révolte fut la nôtre, est plus que jamais la nôtre, de renoncer à cet espoir charmant!

Comme dernier témoignage de notre admiration, de notre douleur, de notre deuil profond, comme unique fleur pour son tombeau, ma femme donnera son témoignage fraternel au _Gil Blas_, prochainement.

*

* *

En vers admirables et en nobles phrases, Mme Lucie Delarue-Mardrus composa l’éloge funèbre d’Isabelle Eberhardt. Sans l’avoir jamais rencontrée, elle sut évoquer de la façon la plus haute celle qui fut en effet une belle figure de liberté.

Écoutons:

«Apôtre serein, admirable nihiliste, quoique seulement contemplative, écrivain français de race, excellent cavalier arabe, persécutée politique, belle jeune femme... Nous avions appris tout cela par des récits, dès Paris, et l’avions d’avance aimée à travers les paroles des autres, en attendant de la rencontrer quelque part, à l’un des quatre coins de l’Afrique, telle qu’elle nous avait été décrite: adolescent botté de rouge, enveloppé des blancheurs bédouines, cabré et souriant sur son grand cheval sauvage.

«Ceux qui l’ont connue sont frappés, si on peut dire, d’un malheur _qui a un visage_. Nous, nous continuons à errer dans l’invisible. Et cette douleur de l’avoir manquée à jamais nous laisse saisis de trouble, douloureux, comme effrayés. Il semble que son fantôme soit toujours autour de nous qui ne l’avons approchée qu’en esprit; il semble que la mort nous l’ait donnée toute comme nous ne l’eussions jamais possédée vivante. Aucune déception, aucune gêne humaine ne viennent nous gâter sa légende. Et pourtant, comme un seul regard eût mieux valu que nos songes!...

«On nous avait conté aussi qu’elle avait été, en pleine misère, portefaix, à Marseille, et aussi assaillie dans le Sud, à coups de sabre, par un Arabe fanatisé. Nous savions comment ce drame avait eu des causes mystérieuses, que l’assassinée elle-même n’avait jamais pu tirer au clair; et nous savions qu’à la suite de cet attentat qui la laissait presque infirme d’un bras, elle avait été expulsée, sans explication, du territoire algérien. Que connaissons-nous encore? Son goût passionné de la solitude, qui n’était peut-être qu’un grand instinct de fuir l’ignominie des gens, de s’en aller bien loin de l’éternelle incompréhension du mufle dont le stupide sourire ou l’invective odieuse poursuivent ceux qui ont osé s’échapper de la cage sociale et vivre libres en deçà des barreaux du préjugé... Elle partait parfois sur son cheval, toute seule à travers les espaces, et souvent pour de longs jours; et quelquefois aussi, à bout de tout, elle se levait, des soirs, pour aller se suicider; puis, regardant tout à coup la beauté du ciel de lune, elle décidait brusquement que la vie valait, malgré tout, d’être vécue.

«Comme nous écoutions avidement ces choses, ignorant encore qu’un jour si proche viendrait où nous aborderions au pays de cette créature d’épopée!

«Maintenant, nous continuons ardemment à interroger tous ceux qui l’ont vue passer. Nous avons lu très peu de ce qu’elle a publié, épars dans des journaux algériens. Mais quelques lignes ont suffi pour remuer en nous une admiration étonnée. Quelle splendide et simple hardiesse, quelle magnifique brusquerie, et, d’ailleurs, quelle prenante monotonie nostalgique! Cette femme était une source puissante, dont, peut-être, la générosité s’éparpillait trop encore; mais le temps patient l’attendait pour lui enseigner la belle prudence du style qui revient quelquefois sur les pas du premier emportement. Telle quelle, son œuvre est évidemment un décalque de sa vie, donc profondément originale, haute. Peut-être, plus tard, cette œuvre eût-elle dépassé même sa vie? Elle n’avait que vingt-sept ans.

«Par lambeaux, nous arrachons quelque chose d’elle à des gens de hasard. Les Arabes, qui ne la connaissent que sous le nom de Si Mahmoud Saâdi, nous ont dit avec élan qu’elle était «généreuse». Ils semblaient l’avoir respectée presque comme un personnage saint. Ils admiraient aussi ses prouesses cavalières, sa science des plus surprenantes fantasias. Il y en a qui nous ont dit qu’elle fumait le haschich, ce qui l’avait rendue «blanche avec pâleur». Quelques beaux messieurs européens nous ont résumé leur opinion sur elle en déclarant:

«--Une toquée!

«Suivaient des calomnies basses. Et ils achevaient par cette suprême insulte:

«--C’était vraiment _une femme extraordinaire_!

«Enfin, les rares amis dignes qu’elle a eus, à Alger ou ailleurs, en Afrique, ont écrit d’elle qu’elle était «un être surhumain». Tout concorde donc sans diversion: notre chagrin de sa mort ne nous trompe pas.

«Arrivant ainsi lentement à nous rendre compte de cette personnalité incalculable, nous songeons à l’horreur de sa fin, avec des yeux tout à coup pleins des larmes de la rébellion...