Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)

Part 3

Chapter 33,818 wordsPublic domain

_1er décembre._--Le poète a la fièvre et nous avons la visite d’un nouvel hôte de l’ermitage, un jeune Anglais de vingt-sept ans, Elmhirst, tout frais sorti de Cornell (États-Unis) et qui vient organiser et diriger ici le département d’agriculture. Quand Tagore était en Amérique, l’an passé, ce garçon lui écrivit pour lui dire son admiration et aussi son amour de l’Inde, où l’avait amené pendant la guerre un congé de convalescence. Le poète, toujours séduit par la jeunesse, lui répond, le voit et, emballé par l’emballement du jeune homme, lui propose de l’emmener. Mais il y a les études à terminer. Les mois passent, Tagore écrit qu’il n’a pas les fonds nécessaires pour rien entreprendre; câble du garçon, il a trouvé 25.000 dollars et il arrive. Dès le premier soir, nous avons sa visite, pieds nus sur des semelles de cuir, sa chemise de cellular sur son pantalon blanc, et la charmante et fraîche figure d’un Anglais enthousiaste. Il a de grands projets, il veut faire produire à la terre trois récoltes par an, il veut avoir du bétail qui ne soit pas étique--les pauvres vaches de l’Inde!--et des poules donnant de gros œufs; il veut surtout que le paysan hindou, si atrocement pauvre, bénéficie un peu de la richesse de son sol, et qu’on draine, et qu’on nettoie et que l’on combatte la fièvre, la cécité, toutes ces maladies affreuses, filles de la misère. Il est résolu à rester ici quelques années ou toute sa vie. Voilà donc déjà deux Anglais fixés dans cet asile; le troisième, le plus ancien, le plus important, ami de Gandhi, porte-parole partout et toujours des Hindous brimés ou persécutés, en quelque partie du monde que ce soit, Andrews, n’arrivera que demain.

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_2 décembre._--Cet après-midi, le cours de tibétain achevé, nous allons prendre des nouvelles du poète. Nous le trouvons levé, faible encore, dans sa chambre. Sa chambre! Je voudrais en envoyer une photo à une quelconque _Illustration_. Que l’on compare cette cellule, ces murs nus, deux mètres carrés, tout au plus, juste la longueur du mince matelas posé sur une natte à terre, avec les installations de nos hommes de lettres les plus chargés de gloire et d’honneurs. A côté, le réduit où il travaille, si petit qu’on ne peut y être plus de deux; et il faut se rappeler que l’homme qui vit ainsi est un des porte-parole de la conscience universelle; l’influence qu’il représente, peu d’hommes ont pu la réaliser. On ne peut imaginer la simplicité d’une telle vie; mais c’est l’ascétisme souriant, aimable, spirituel d’un très grand artiste.

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_3 décembre._--Grande fête aujourd’hui à Santiniketan, retour d’Andrews. On me dit qu’il a été quinze ans fellow à Cambridge pour la théologie et les études classiques; il vint à Lucknow, il connut Tagore et, depuis une douzaine d’années, il est un des piliers de l’ermitage. C’est un petit homme tout barbu, des traits tout fins dans cette broussaille, de beaux yeux bleus et un sourire qui éclaire sa physionomie pleine de bonté.

Il a adopté naturellement le costume bengali, ces étoffes mouvantes dans lesquelles hommes et femmes se drapent si harmonieusement, mais il n’a pas acquis leur grâce. Il a longuement raconté son voyage, un soir, tout Santiniketan réuni autour de lui, auditoire silencieux et frémissant. Il avait été appelé par les Hindous de l’Est et du Sud-Africain qui se voient retirer les droits accordés aux Blancs. On leur refuse des terres, on leur rend la vie impossible. Cependant, ils ont fourni des soldats, ils ont combattu contre les Boers, contre les Allemands; ils avaient reçu alors les plus belles promesses. Le gouvernement, embarrassé, pris entre les exigences des colons occidentaux et les réclamations des Hindous, croit s’en tirer en leur posant des conditions équivalant à la prohibition pure et simple. Exposé très pénible à entendre; Andrews le fait comme s’il confessait ses péchés; mais il dit «nous» en parlant des populations brimées.

Nous avons eu le lendemain la visite de l’évêque d’Assam et de Lady Bishop. Mylord est un grand diable, tout de noir vêtu, plein d’histoires et de plaisanteries recueillies depuis vingt-cinq ans qu’il court les routes de son évêché. Qui se douterait, alors que, réunis pour le thé, nous rions si follement à ses récits, qu’il est appelé dans l’Inde entière pour y guérir les malades par ses prières? Il a rendu la vue à un aveugle, et il doit aller à Calcutta près d’une paralytique. Moins fort cependant que M. H., qui, lui, guérit par simple imposition des mains.

Nous avons fait connaissance du frère aîné du poète, Dvijendra Nath Tagore, vieillard de quatre-vingt-quatre ans au profil d’aigle. Il est assis sous sa véranda, les mains tordues par les rhumatismes; les oiseaux familiers, les écureuils se promènent sur lui, cherchant jusque dans ses poches les graines et les miettes, sans que, absorbé dans ses recherches philosophiques, il semble les remarquer. Pour tout le monde, il est ici Baradada, le grand frère, comme Pratima, pour tout le monde, même pour les boys, est Bhauma, la belle-fille. S., déférent, écoute ce sage vieillard qui a tant lu, tant médité, et qui, au soir de sa vie, reste convaincu que la pensée de l’Inde a été l’initiatrice.

Nous sommes revenus, traversant tout l’ermitage, émerveillés une fois de plus à la vue de cette ruche en plein travail: sous les manguiers, en cercle, les classes se poursuivent; sous chaque arbre, un enfant travaille, un homme étudie; les jeunes filles, dans leurs saris éclatants, leurs cheveux tout humides encore de l’eau du bain, suivent les cours; c’est la fresque de la Sorbonne sous le soleil des tropiques, un tableau ravissant.

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Mardi 6, le projet est d’aller à Souroul, de bonne heure, avec Rathi, Pratima, Santosh Babou (Mr. Mazoumdar) et de visiter la maison, la ferme, les jardins, le village, propriétés des Tagore, où va s’installer l’école d’agriculture. Pendant deux heures, nous arpentons sous le grand soleil ce merveilleux domaine, coton, cannes à sucre, indigo, vastes espaces grillés où poussent des buissons chargés de baies délicieuses, grande maison seigneuriale rappelant les palais italiens, et ruines d’une ancienne factorerie, véritable forteresse où, à l’abri de gros murs, vécut, combattit et s’enrichit un Anglais du XVIIIe siècle, Mr. Cheap, qui a laissé le nom de Cheap le Magnifique.

Enfin, visite du village et du temple, un charmant petit édifice tout décoré de terres cuites, représentant les principaux épisodes du Ramayana. Il se trouve enclos dans la maison, que dis-je! dans le palais du Zemindar. Tout le village entoure ce monsieur qui lit pour ainsi dire les sculptures vénérées; on lui apporte un escabeau, donnant en même temps un coup de pied au chien qui ose monter sur la marche du temple; on ouvre les tabernacles où, tout orné encore des fleurs et des cendres du service matinal, le symbole sivaïte, le linga, est enfermé. Toutes les femmes de Mr. le Zemindar, soulevant le voile mythique qui les tient closes, plus ou moins dissimulées derrière des colonnes, des pans de mur, des portes entr’ouvertes, épiaient ces visiteurs étrangers. Si ce sont là les compagnes de ce grand seigneur, c’est, en déshabillé, un assez misérable troupeau.

Le soir, travaux de défense contre les rats; nous bouchons tous les trous des murs, des fenêtres par où ils s’insinuent, troupe si nombreuse, si folâtre que, la nuit dernière, S. a dû se lever pour leur faire la chasse. Ils grignotent le savon, les brosses, un napperon. Des petites crottes partout. On voyait autrefois des bêtes plus redoutables et j’imagine que la saison des pluies doit amener des visiteurs indésirables, quand l’eau chasse des profondeurs tout ce qui s’y cache. Et elle va loin, ravageant, fouillant, creusant ce sol sablonneux. Il est, par endroits, près de notre maison, par exemple, crevassé comme un glacier. Mais c’est pour tous la saison enchanteresse, inspiratrice de musique et de poésie; nous souhaitons passer à l’ermitage ces mois si attendus.

5

LEÇONS, VISITES, ENTRETIENS

_7 décembre._--Les jours se suivent, chacun amenant de nouveaux visiteurs. Dès le matin Andrews arrive, il a besoin de parler des questions qui l’obsèdent avec un Occidental qu’il sache sympathique à l’Inde et aux Hindous. En fait, il donne sa vie à leur cause. Son action est complètement libre et il apporte une simplicité candide dans la lutte qu’il mène, avec quelle force et quelle autorité, contre la politique de son pays.

Tandis qu’il était dans l’Est africain, des colons hindous installés dans l’Ouganda l’ont invité et sa tendresse s’est émue à les voir vivre en si bonne intelligence avec les nègres.

Sur ces entrefaites, arrive un professeur japonais amené par deux amis. La conversation prend un autre tour. C’est encore l’Inde, l’Orient, mais dans le travail scientifique. Toujours ce vieil espoir de voir les savants des deux mondes unis dans une même grande tâche d’érudition. Ce Français est obstiné. Arrivera-t-il à ses fins?

A peine a-t-on le temps de se lever que déjà les visiteurs sont là. Comme il n’y a ni sonnettes, ni portes fermées, on les entend au petit bruit de leurs pieds nus sur le sol cimenté. Cette fois, c’est le Mahathéra, le plus vieux des quatre moines bouddhiques installés ici. Il veut voir ces fameux papiers retrouvés au cœur de l’Asie, il s’émerveille: _Ainsi, la parole de notre Seigneur Bouddha a été portée si loin?_ et il s’attendrit. Sa robe jaune, son épaule nue, son parapluie noir lui font une silhouette inattendue.

Le lendemain, je donnais à Pratima sa leçon journalière et S., examinait les textes tantriques que lui apportait Kshiti Babou, cet homme qui sait tant et qu’on peut feuilleter comme une encyclopédie, quand se présente devant notre véranda l’éléphant du rajah de Bardwan et ses deux cornacs. Tout folâtre, deux sonnettes tintinnabulant à chacun de ses pas, il mange bananes et oranges, et je pense à son frère qui arpente si mélancoliquement sa cage au Jardin des Plantes.

Enfin, quatre délégués des étudiants et des professeurs de l’ermitage viennent nous inviter à un grand meeting pour le soir même. Il s’agit de fêter la libération de l’Irlande, événement qui éveille dans tous les cœurs les plus grands espoirs. En cet honneur aussi, on donnera à manger aux enfants du village Santal que ces jeunes gens ont adopté. Ils y ont construit une école, paient l’instituteur; école ouverte à tous, même aux «intouchables», l’affreux mot!

Nous nous rendions à l’invitation du matin, quand un mot nous retient. Le prudent Tagore, avant que de la fêter, veut savoir ce qu’est exactement cette liberté que l’Angleterre accorde à l’Irlande. Il préfère attendre quelques jours.

Les petits Santals ont eu leur repas tout de même. En cercle par terre, sous la belle clarté de la lune, les pauvres enfants sont accroupis, mangeant sans dire un mot. Il y en a de tout jeunes, quatre ans à peine, à peu près nus, qui grelottent, car la soirée, fraîche pour nous, doit être pour eux glaciale. Je ramène tant bien que mal sur les petites épaules les pauvres loques qui les couvrent. Cette misère des paysans de l’Inde, on ne peut y croire, si on ne la voit pas. Un homme est à l’aise, riche même, quand il peut assurer aux siens un repas suffisant par jour. Dans un village voisin, où habitent des «intouchables» (c’est-à-dire des parias, des déchus, les outcasts) la mortalité infantile avait dépassé l’an dernier soixante pour cent. Le salaire moyen est de cinq annas environ par jour (à peu près 5 pence). Ils meurent de faim.

Et l’atmosphère du pays se charge de plus en plus, la tension politique devient de plus en plus forte, la visite du Prince de Galles rend ce peuple enragé. C’est une excitation extraordinaire, une propagande ouverte, effrénée contre tout ce qui est Anglais, choses et gens. Fait sans précédent, incroyable, ces femmes si timides, à peine hors du parda, s’en vont par les rues de Calcutta, adjurant les marchands de fermer leurs boutiques, prêchant une véritable croisade. Le même jour qu’un dîner réunissait chez un grand dignitaire des fonctionnaires et des notables hindous, la femme, la fille et la sœur d’un des chefs du mouvement se faisaient arrêter. L’émotion fut si forte que d’abord on n’y voulut pas croire; la nouvelle confirmée, un des invités se leva et partit. On n’osa garder les prisonnières, on leur offrit la liberté sous caution; elles refusèrent; on les libéra cependant, en les avertissant qu’on serait dorénavant plus sévère. Immédiatement, sous les yeux mêmes de la police, elles recommençaient, et avec elles des jeunes gens par milliers, des enfants de douze ans. C’est une ivresse, une folie de sacrifice. En même temps une grande compassion s’est éveillée en faveur des paysans; un mouvement qui rappelle celui qui poussait la jeunesse intellectuelle russe vers le peuple s’organise, et déjà des écoles sont construites, des coopératives agricoles se constituent pour défendre les malheureux paysans illettrés contre tout ce qui les affame et les ruine.

Entre les deux cours du dimanche, nous avons eu chez les enfants de Tagore la fête d’un beau déjeuner hindou, complètement hindou, sauf les couverts qu’on nous avait donnés. Sur le sol, Pratima avait tracé les jolis dessins traditionnels, l’alpona de bon augure. Nous avions chacun notre table très basse, un petit tapis pour nous asseoir. Sur un large plateau, du riz, l’excellent poisson du Bengale, et beaucoup de bonnes choses que je ne connais pas. Pour boire, une eau de roses exquise. Pour dessert, des préparations fondantes, parfumées, un vrai repas de Mille et Une Nuits.

Le même soir, sagement je commençais avec mon cher élève M. l’_École des maris_. Je lis tout haut, comme il me l’a demandé; il m’interrompt et me demande sagement avec sa figure d’élève de couvent, _alors, Scagnarelle sera cocu?_ Manquant à tous mes devoirs professionnels, je ne lui ai pas dit que ce mot, combien classique, n’était pas d’usage entre une vieille dame et un jeune monsieur de relations si récentes.

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_12 décembre._--C’est l’hiver. Il faut mettre, au commencement et à la fin du jour, une écharpe sur ses épaules. Cependant S. part le matin à son cours les pieds nus dans ses pantoufles chinoises, avec un vieux veston de toile, un gilet de drap noir, et son casque.

Visite de deux étudiants de Calcutta, physiciens, venus pour le cours du dimanche et qui, avant de repartir, veulent voir ce professeur français qui a donné sa vie à l’Inde. Nous serons nous-mêmes bientôt à Calcutta. Nous pensions descendre à Jorasanko, dans la vieille maison du poète, où nous avons eu, à l’arrivée, un accueil si délicieux, mais il faut y renoncer. Notre hôte s’est inquiété à la pensée de nous savoir installés, par ces temps horriblement troublés, en plein cœur de la ville indigène; il craint que nous ne soyons pris en quelque bagarre. C’est la guerre à Calcutta. Il a donc demandé à un de ses neveux, mari d’une nièce bien-aimée, de nous assurer l’hospitalité.

Il faut boucler les malles et aussi, sur les «conseils» de Joseph, dont notre maison est la chasse gardée, et qui la défend contre les autres boys, remettre dans les malles tout ce que nous laissons. Au cours de cette manœuvre, nous démasquons les constructions des fourmis blanches, dangereux ennemis: leurs galeries atteignent déjà les papiers et les notes.

Il faut, dans ce pays, être constamment en alerte et se défendre de la faune et de la flore. Où d’ailleurs commence l’une et finit l’autre? La nature a quelque chose d’agressif qui fait peur. Il y a ce figuier banyan dont les branches jettent des racines comme des mains, des arbres qui semblent se dresser sur de gigantesques pattes de poule, d’autres qui se traînent à terre comme des pythons ou des pieuvres, des feuillages comme des scies et des sabres, et la feuille insecte, et la plante qui mange les fourmis, et la sensitive, que la simple approche du doigt fait se replier, et ces épines qui se cousent dans nos habits.

Tout le jour, cours, travail, visites, et enfin le poète qui charge son professeur français d’organiser, dans le sens le plus large, l’enseignement de l’indianisme dans l’université qui va se fonder: une belle besogne à faire dans l’Inde même.

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CALCUTTA

_20 décembre._--Nous voilà rentrés de Calcutta. Nous y avons passé deux jours très plaisants, très intéressants. C’est un bonheur dont nous ne pourrons jamais assez nous féliciter, que d’avoir pu connaître ce groupe des Tagore, un des plus cultivés, des plus raffinés, de l’Inde actuelle. Il faut vivre près d’eux pour savoir ce qu’ils représentent, et dans tous les domaines, comme influence, autorité. Cependant, une partie de la famille a été _outcastée_, depuis que, en des temps très anciens, un des leurs s’est marié ou a mangé avec un musulman. Les Hindous orthodoxes les fréquentent, mais pas de repas en commun, pas de mariage. Le poète croit qu’il doit à cette excommunication--qui obligea les siens à vivre en dehors de l’étroite communauté brahmanique,--tout ce que son esprit peut avoir d’universel. Il n’a pas subi l’influence de ces associations forcément étroites. Il a dû se faire lui-même; il s’est forgé sa langue, qui est devenue la langue classique du Bengale.

Nous sommes arrivés l’après-midi à Calcutta. Le fils d’un de nos hôtes, le secrétaire de l’autre nous attendaient. La famille, ou plutôt les deux familles qui nous accueillent, logent de l’autre côté de la ville, un quartier dans le genre de Passy. On y morcelle de magnifiques parcs que les architectes peuplent de cubes de maçonnerie tous pareils.

La maison où nous arrivons est une espèce de palais italien, splendide demeure, à peine terminée, véranda de marbre, jardin, étang, et un monde de domestiques. Là vivent deux des frères Chaudhari. Celui à qui nous sommes spécialement envoyés, P. C., a épousé une nièce du poète, une nièce bien-aimée et ils forment un couple merveilleusement distingué. Tous deux savent le français, et la connaissance que monsieur a de notre littérature, le sens qu’il en a, de Villon à Jean-Richard Bloch, est étonnant. Sa bibliothèque comporte à peu près ce que nous avons de meilleur. Il a su apprécier ce doute, qui n’est pas la négation, ce besoin de clarté que notre langue exprime si bien. Et il fait depuis des années apprécier autour de lui la pensée française. Étant étudiant à Oxford, il est venu un peu chez nous, il a voyagé en Normandie et en Bretagne, il a su voir ce qu’étaient les femmes, celles, comme il dit, qui commandent et à qui on paye sa note. Il a fait construire cette belle maison, il y vit avec son frère médecin, sa belle-sœur, leurs quatre enfants, le mari et le bébé de la fille aînée, Mlle Poushou-aux-grands-yeux. Ce frère médecin a fait la guerre, il a été absent trois ans, il a vu Marseille et Boulogne, il trouve que, pour la douceur, le dévouement, les Françaises ressemblent aux femmes hindoues. Saluons!

Dès l’arrivée, nous avons été chez nous. La meilleure hospitalité, celle qui laisse toute liberté et cependant assure discrètement confort, plaisir. Le soir même nous allons avec les deux belles-sœurs visiter l’école de musique patronnée par la famille, et elles me disent la complexité de leur vie, car il s’agit d’assimiler deux cultures, deux formes de civilisation, jouer piano et vina, lire les Oupanishads et Shakespeare, s’accroupir et s’asseoir, manger avec ses doigts et avec une fourchette. Ils y réussissent tous aisément.

Nous avons été voir notre consul. Lui aussi nous demande de ne pas aller dans la ville indigène. Il n’aimerait pas à intervenir auprès des autorités anglaises pour quelque incident. La surexcitation est extrême; une partie de la meilleure société est maintenant arrêtée, les prisons sont trop petites pour contenir ces rebelles d’un nouveau genre, il a fallu louer deux maisons, et la croisade continue: les hommes, le bonnet Gandhi sur la tête, et les femmes, tous portant un morceau de toile tissée à la main, s’en vont adjurant marchands, coolies, chauffeurs, tous ceux qui travaillent, de suspendre leur activité le 24, jour de l’arrivée du Prince à Calcutta. On les arrête, d’autres immédiatement prennent leur place. C’est ainsi que nous avons vu emmener, au milieu des applaudissements et des cris, quatre petits jeunes gens, la police conduite par un Anglais pâle comme un mort.

Si Gandhi réussissait, que se passerait-il? C’est la question angoissante que seuls se posent les esprits avertis. Tagore nous disait la folie qu’il y aurait pour l’Inde à imiter les grandes révolutions étrangères, à s’inspirer de la révolution française. L’Inde représente une civilisation particulière, qu’on ne peut ramener à aucune autre. La société est encore régie par la caste. Aucun lien possible entre ces groupes destinés à vivre non pas fondus ensemble, mais juxtaposés. Aucune autre unité, cinq cents langues, et combien de races dont les différences ethniques et religieuses font autant de sociétés, sinon hostiles, du moins presque étrangères.

Enfin, les Musulmans, si fortement organisés, dans cette Inde anarchique, et pour lesquels seul compte l’intérêt du monde musulman. Ils sont en train de conquérir le Bengale. Ils offrent aux basses castes un sort meilleur, les élèvent à un meilleur rang social, les dispensent de tous rites, abolissent les barrières. Les mariages sont rendus faciles, l’expatriation possible, partout des coreligionnaires les accueillent en frères, et, s’ils veulent revenir, ils retrouvent leur place dans la société sans difficulté. Ils peuvent s’installer sur les terres nouvelles que chaque année le déplacement des rivières découvre. Les veuves hindoues devenant musulmanes se remarient sans déshonneur. La notion d’impureté disparaît.

Pour l’Hindou, son village est le centre exclusif. Là seulement il trouve tout ce qui est nécessaire à sa vie, à sa mort: ses parents, la femme qu’il pourra épouser, les crémateurs qui, l’incinérant suivant les rites, lui assureront une résurrection meilleure. S’il s’expatrie, il est rendu impur, il ne pourra jamais revenir et retrouver sa place chez les siens, parmi les gens de sa caste. Tel a été le cas des Hindous qui avaient été s’installer aux îles Fidji: quelques-uns revinrent, personne ne voulut les accueillir; ils ont dû repartir, tout valant mieux que d’être outcast, intouchable. Pour ceux qui vont, si nombreux, coloniser la côte orientale de l’Afrique, ils le font en groupe de même provenance, même race, même langue. La vie et la mort les obligent à vivre ensemble.

Les masses suivent Gandhi parce qu’elles le considèrent comme un saint, un nouvel avatar de Vichnou. Les classes cultivées sont entraînées par le mouvement plutôt que par leur consentement propre. Tout cela donne à chaque maison quelque excitation; et c’est le problème de demain ou d’après-demain, un problème qui n’est pas sans intéresser le reste du monde.

Malgré les recommandations si sages de notre consul, j’ai été voir la mère et la belle-sœur de notre hôtesse arrivées de la veille et descendues à Jorasanko, la vieille maison de famille, en plein cœur de la ville indigène: des gardes à cheval à tous les carrefours, des piquets de soldats armés, la haine et la violence séparant deux grands peuples.

Pendant ce temps, S. recevait à l’Université, devant un auditoire que la non-coopération faisait peu nombreux, ce diplôme de docteur qui lui avait été décerné en 1914. Lorsque Sir Asoutosh Moukherji, vice-chancelier de l’université, rappela qu’il avait désiré que le professeur Sylvain Lévi, vînt faire des conférences à Calcutta mais que, Rabindra Nath Tagore l’ayant devancé, l’enseignement se faisait à Santiniketan, l’auditoire unanimement applaudit.