Dans l'Inde (de Ceylan au Népal)
Part 2
Tagore est venu dîner avec nous, nous avons longuement bavardé, nous l’avons écouté. Il nous a parlé de ses deux professeurs anglais, des Anglais que l’Inde a conquis: l’Inde ou cet Hindou? Et il revient à la question nationale; il rappelle cette affreuse histoire d’Amritsar à la suite de laquelle il renvoya au gouvernement de l’Inde sa décoration, une Anglaise maltraitée dans une rue et la répression qui suivit. Sa voix tremble et ses yeux étincellent au seul souvenir d’événements que sans doute l’Angleterre elle-même désavoue.
Le 16, j’ai eu ma petite réception pour moi toute seule. Les dames ont fondé un cercle, Alapini (la Causerie); elles m’ont demandé de leur parler de l’œuvre des femmes pendant la guerre. J’ai bredouillé mon mauvais anglais pendant une dizaine de minutes, on m’a enguirlandée, et un lourd silence est tombé. La timidité de ces femmes est incroyable; cependant beaucoup n’ont jamais été «parda», elles n’ont pas vécu derrière le rideau symbolique qui dérobe aux regards la vie de tant de femmes dans l’Inde. Des plus instruites, on ne peut tirer que des yeux baissés, des monosyllabes et des sourires. J’espère bien les apprivoiser et le français m’y aidera, ce français que notre arrivée et les caisses de livres envoyées par les Amis de l’Orient, le Ministère, Strasbourg mettent tout à fait à la mode.
J’ai un élève de plus et les cours de Morris sont de plus en plus suivis. Avec ce même gentil Morris, rendez-vous tous les soirs; nous devons lire ainsi tout Molière. Il a bien lu les critiques, Faguet, Sainte-Beuve et ce qui paraît dans les _Annales_; il englobe tout dans la même déférente admiration; mais il n’a jamais lu l’œuvre. Le pauvre est sans livres et prodigieusement mal renseigné. Il est aussi prodigieusement pudique et le souvenir seul de certains mots le fait rougir jusqu’au fond des oreilles. Comment lirons-nous _Sganarelle_?
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_17 novembre._--Le Prince de Galles débarque à Bombay et mon précieux Joseph revient du bazar bredouille. Le boycott (hartal) a été si bien observé que nous n’aurons ni fruits, ni légumes et on ne nous livrera notre charbon que demain! L’ordre lancé par Gandhi a été entendu; toutes les boutiques, les bureaux, les écoles ont été fermés dans l’Inde. Les désordres suivront-ils? Sera-t-il possible de tenir dans la non-coopération passive tout un monde de 320 millions d’hommes? Le programme répond cependant à la mentalité et aux habitudes du peuple le plus doux de la terre.
S. fait, à 3 h. 1/4, son premier cours, à l’endroit même où tout Santiniketan nous a reçus à l’arrivée, à l’ombre des manguiers. Accroupis sur des tapis, quarante-deux auditeurs, dont un des moines bouddhiques de Ceylan, avec sa belle robe jaune découvrant l’épaule droite (eh! ne nous trompons pas de côté! On s’est battu ferme, en Birmanie, pour cela; le dogme y est intéressé). Quatre dames sont installées de la même manière, par derrière, un peu à l’écart, comme il convient. Tagore, sur le banc bas prend des notes; il résumera tout à l’heure, en bengali, la leçon que ce monsieur est venu tout exprès de Paris leur faire. L’anglais du monsieur n’est pas très bon ni très beau, mais il est attentivement suivi. Tableau à ne jamais oublier. C’est le commencement d’une série de cours sur les «Rapports de l’Inde avec les pays étrangers». Pour le dimanche, série spéciale sur la littérature bouddhique, destinée aux auditeurs venant de Calcutta.
Déjà quelques étudiants ont demandé des directions, des rendez-vous de travail.
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_18._--La journée commence par la visite de jeunes amis que notre charme personnel et les bonbons que nous avons encore--il n’y en a plus beaucoup--ont déjà attirés chez nous: le jeune Nitou et sa sœur Bouri («la vieille») petits-enfants du Poète et un autre jeune homme de dix ans qui ne sait que le bengali, avec son petit frère de quatre mois. Quel est le nom du bébé? Il n’en a pas encore, on ne lui en donnera un qu’à la cérémonie du premier riz.
Après le cours, nous avons été jusqu’à un petit village santal voisin. On a beaucoup écrit sur cette population Santal, descendante des plus anciens occupants de l’Inde. Ils ont conservé leurs habitudes, langue, coutumes, religion, très particulières. Travailleurs excellents, mais incapables de tenir un compte; il faut les payer chaque soir après leur journée, sans quoi ils ne reviennent pas le lendemain; très gais, très artistes; nous les voyons rentrer en bandes dans leurs villages d’une éblouissante propreté; un musicien parmi eux joue d’une flûte de roseau, on se croirait revenu aux premiers âges.
La promenade ici ne peut être bien longue: dès que le soleil se lève, il est vainqueur. Nous ne sortons guère avant quatre heures; les routes, rouge sombre, creusées de profondes ornières par les chars à buffles, ne sont pas nombreuses, mais nous suivons les foulées qui vont, se perdent, nous mènent aux lits desséchés que de vraies rivières doivent emplir pendant les pluies, tout à travers de hautes herbes aux épines si pointues qu’elles se cousent dans les vêtements, dans les bas; il faut à chaque instant s’arrêter et s’éplucher les jambes. En rentrant, je trouve mon élève et, S., le moine de Ceylan avec un petit moinillon pas encore ordonné, dans leurs belles robes jaunes. Le poète qui dîne avec nous annonce l’arrivée prochaine d’une jeune fille, juive de Galicie, qu’il a vue en Europe. Très intelligente et instruite, elle lui a demandé de venir à Santiniketan pour y enseigner l’histoire de l’art. Elle est également philosophe, auteur et danseuse. Elle a dansé pour montrer son talent et Tagore, pour nous faire apprécier le caractère de cette performance esquisse des mouvements du buste et des bras, roule les yeux, sa tête se balance; le «sense of humour», cet Hindou l’a et aussi les moyens de l’exprimer.
3
LA VIE AUTOUR DU POÈTE
_22 novembre._--Ce matin, à 7 heures, tailleur pour monsieur. Ce tailleur n’est pas le plus mal culotté, attendu qu’il n’a pas de culotte, ni de souliers non plus; mais il se drape magnifiquement dans une espèce de torchon assez sale. Figure noire aux yeux étincelants. Il prend ses mesures comme Newton devait faire ses calculs. Et, à 9 heures, un étudiant, qui est aussi professeur des enfants, passionné pour la géographie ancienne du Bengale, apporte à S. des notes prises au cours. Il s’est mis au français, tenté par les livres qui arrivent par caisses. «Voulez-vous lire avec moi?»--Et me voilà un élève de plus.
Après le cours de l’après-midi deux étudiants attendaient S., et, sous notre véranda, une petite forme strictement drapée, la plante des pieds soigneusement vermillonnée, le signe écarlate, indice du mariage, bien nettement tracé à la naissance de ses bandeaux, anneaux d’or et colliers étincelants sur sa peau mate, une petite dame m’attendait. Elle est la femme d’un des professeurs, Mr Mazoumdar, qui a étudié trois ans en Amérique. A son retour, on lui offrit un bon poste à l’Université de Calcutta, mais les charmes de Santiniketan et ceux, irrésistibles du poète furent les plus forts. Agronome, il a installé, combien primitivement! des étables; il fournit à l’école le lait, le pauvre lait, le ghee, produit blanc comme la crème, assez ferme, qui est le beurre indigène; il enseigne aussi l’anglais aux enfants. Donc la gentille petite Mme Mazoumdar venait me dire adieu avant d’aller avec ses deux petits à Calcutta, chez sa mère, où elle doit passer quelques jours. Ce ne sera pas encore le moment de nommer le bébé; il faudra attendre son septième mois; l’astrologue sera alors appelé, il considérera l’horoscope soigneusement établi au moment de la naissance de l’enfant et il choisira, fixera le jour, l’heure «favorables» du premier riz, cérémonie compliquée, au cours de laquelle on placera sur la langue du bébé un grain de riz, première communion avec la nature.
Ensuite, visite de Kshiti Mohan Sen, une des plus fortes personnalités de notre univers: il a parcouru l’Inde dans toutes les directions, recueillant les chants populaires, les légendes, tout un immense folklore. De la caste des médecins, il sait l’art de guérir et il s’était établi lorsque Tagore lui écrivit, lui demandant de venir: «Je ne suis pas un assez grand homme pour venir chez vous», répondit-il; nouvelle lettre du poète: «C’est un petit homme que je veux.» Et Kshiti Babou, vaincu, vint s’établir à l’ermitage.
La force d’attraction, de persuasion, le magnétisme de Tagore sont réellement incroyables. A vivre dans cette retraite intellectuelle si pleine de charme, sorte de Port-Royal souriant, indulgent et heureux, je pense à quelques amis, hommes et femmes, qui apprécieraient cette vie simple, nue, dégagée du souci des apparences, des besoins qui pèsent si lourdement sur nous, du désir et parfois de la nécessité d’imiter, d’égaler le voisin; comme ils goûteraient cette paix.
Ce mercredi 23, à 7 heures, service au temple, hideuse construction en fer et verre, dont la responsabilité est rejetée sur quelque lointain parent. Rien de compliqué dans cette cérémonie; à l’intérieur, toute l’école, professeurs, étudiants, élèves, est groupée autour du poète; à l’extérieur, sur les marches, les femmes, les petites filles. Lecture d’une Oupanishad, avec commentaire en bengali; en tout, trois quarts d’heure et c’est fini.
Je me réveille le lendemain assez mal en train. Je m’installe sur une chaise longue sous la véranda; ouverte à l’ouest, elle est toute la matinée délicieusement fraîche; j’y vis jusqu’à midi, y recevant mes élèves, lisant, écrivant. Mais, à mesure que le soleil montant rend le ciel plus éclatant, ce malaise s’accentue; il n’y a pas à en douter, cette lumière me fait mal, et cependant qu’elle est, au matin, blanche, tendre et fine! Faudra-t-il renoncer à son enchantement? les horribles verres fumés seront-ils de rigueur? Je reçois pourtant la série des amateurs de français, ceux de l’après-midi; six viennent me trouver et je voudrais pouvoir vous décrire le tableau: ils s’accroupissent autour de moi, sur mon beau tapis; seul le gros, le délicieux Dinou Babou s’assied sur un siège bas et, pendant une grande heure, la bonne gaîté de Molière triomphe. Le soir, le bhikkhou, (moine bouddhiste) et son moinillon, accompagnés d’un jeune Cingalais viennent prendre de mes nouvelles; poliment ils s’informent: ai-je pris quelque médicament? Je leur dis ma méfiance de la drogue. La prière, demandent-ils, ne serait-elle pas salutaire? Mais oui, bien sûr. Ils dévident alors un long bout de ma bobine de fil, le tordent en corde, le bhikkhou en tient un bout, je prends l’autre, le moinillon retient le milieu (sans doute pour que sans me toucher le contact s’établisse) et la longue litanie bouddhique, psalmodiée par leurs voix pieuses, se déroule. A la fin de la prière, j’avouai que j’étais déjà beaucoup mieux. Ils pelotonnèrent le fil, me dirent de le placer durant la nuit sous mon oreiller, et demain matin ils recommenceraient. Mais, quand ils arrivèrent, complètement guérie, je lisais avec mon géographe. C’est une belle histoire qu’ils ont pu conter à la réunion bouddhique où ils se rendaient à Calcutta.
Ce lendemain donc, nous déjeunions, quand un bruit de flûtes et de tambours nous attire dehors: c’était, musique en tête, tout un village Santal qui déménageait, toute une longue procession en file indienne d’hommes et de femmes portant sur la tête leurs mobiliers: petits fagots, paniers, quelques étoffes roulées et l’inévitable pot de cuivre, objet presque rituel que les plus dénués possèdent. Ils s’en vont ainsi, un beau jour, sous le moindre prétexte, un travail qu’on leur propose au loin, le gouvernement ou un propriétaire qui réclame des taxes, ou bien quelque grand malade qui leur fait redouter une contagion. Ils se fixent lorsqu’ils ont trouvé des terres incultes. Pour leurs huttes, en peu de jours ils ramassent la terre et le chaume nécessaires et voilà de nouveau édifié, bien protégé derrière d’épais bambous, un de ces villages Santals dont la merveilleuse propreté émerveille les Hindous eux-mêmes!
L’école est une institution d’un type sans doute assez nouveau pour l’Inde. Quand le poète se retira près de son père, à Santiniketan, il résolut de former quelques enfants suivant son cœur et ses idées. Ils vinrent peu nombreux; la tolérance religieuse et sociale la plus absolue fut la règle première, fondamentale. D’abord, certains éprouvèrent quelque répugnance à s’asseoir, à manger avec des camarades de caste plus basse; on les laissa libres d’agir suivant leur tradition; peu à peu, ce préjugé si profondément ancré dans l’âme hindoue céda, et maintenant en grande majorité ils vivent fraternellement ensemble; seuls quelques enfants Guzeratis ou Madrassis, plus orthodoxes, mangent encore à part. Je ne crois même pas que les cuisiniers soient de caste brahmanique; en fait, chez le poète et ses enfants, on ne fait nulle attention à la caste des domestiques. Les enfants ne sont admis que très jeunes, avant douze ans; les classes les mènent jusqu’à l’université, et désormais ils pourront trouver à l’ermitage au moins quelques-unes des disciplines universitaires, puisque l’Université internationale, Visva Bharati, va être fondée.
La cloche réveille petits et grands à 5 heures; chants, prières, méditation; c’est encore avec des chants que la journée s’achève. Le régime est strictement végétarien; les enfants assurent eux-mêmes la propreté des dortoirs; leur lit? une planche et une couverture dessus; le ménage n’est pas long à faire. Ils nomment par périodes un capitaine qui a la surveillance d’un groupe et les choses ont l’air de rouler bien doucement.
Tout ce petit monde va pieds nus, c’est la règle que bien souvent les grands continuent d’observer; sinon, ils portent toutes les espèces de sandales, babouches que, proprement, ils laissent à la porte avant que d’entrer. Car le respect du plancher, tapis, nattes, est d’autant plus grand, que l’on vit par terre. Est-ce pour cela que les animaux domestiques sont si rares? J’ai vu, dans tout Santiniketan, deux chiens familiers; les autres, chiens à peu près sauvages vivant près des parias dont ils ont l’air excommunié, rôdent à l’heure des repas autour des maisons; maigres, pelés, sans regard et sans voix, plus rien qui rappelle l’ami de l’homme. Et je n’ai pas encore vu un chat. Cependant l’autre soir, Joseph effaré s’est précipité: un chat, disait-il,--énorme bien entendu--avec une queue comme cela, des taches extraordinaires sur le dos, venait de traverser d’un bond sa cuisine. Il avait l’air si effrayé que je n’ai pu m’empêcher de rire.
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_26 novembre._--Dès le matin, visite du poète, qui gentiment vient demander de mes nouvelles. Longue conversation, j’écoute avec délices. Il est fatigué, il était venu vivre ici pour fuir le fracas et le tracas des villes, et voilà qu’une ville se crée autour de lui. Comme si, autour d’un tel animateur, la plus lointaine solitude ne devait se peupler. L’école d’agriculture va être développée, il l’a installée dans sa propriété de Souroul. A peu de distance de l’ermitage, c’est une grande maison seigneuriale dans un si grand jardin que, d’ici, il semble une petite forêt. Le poète national de l’Inde fait à la jeunesse de son pays des donations royales.
Nous sommes dans la quinzaine sombre; chacun se promène le soir avec sa lanterne, ou se fait escorter d’un domestique; c’est ainsi que Rathi et Pratima se promènent ce soir, sous un ciel éblouissant d’étoiles; au loin, un chanteur travaille quelque mélodie hindoustanie. Le ciel nocturne est devenu notre grande distraction: la nuit tombée, nous regardons, émerveillés, lentement monter l’étincelant cortège des grandes constellations: Orion inscrit son dessin magnifique, Sirius brille comme un phare, mais comme cette voûte scintillante me paraît étrangère sans la Grande Ourse.
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_27 novembre._--Lecture de S. sur les Écritures bouddhiques. Une vingtaine d’auditeurs étaient venus de Calcutta, trois d’entre eux nous ont fait après la leçon une longue visite. On parle d’études, d’examens et enfin politique, cette politique qui pénètre toute leur vie et nuit si fort aux études. Ils nous quittaient à peine qu’un autre jeune homme se présente, envoyé par son frère que nous avons connu à Paris. Et les mêmes thèmes sont repris presque dans les mêmes termes. L’amertume de ce grand pays, la haine qui dresse l’un contre l’autre ces deux grands peuples font mal. La journée finie, nous pensions aller au lit, quand Joseph arrive avec ses comptes. Il doit naturellement nous accompagner la semaine prochaine à Calcutta et plus tard, au Népal, mais «Master et Memsahib ne doivent pas aller au Cachemire, il y aura des troubles là-bas». Suit un exposé politique--c’est bien son tour--où les Germains, les Autrichiens, qu’il prononce parfois Australiens, avec les Bolchevistes jouent un jeu de roman policier. «Et l’Afghanistan, ces Kaboulis qui s’entendent avec les Cachemiris et qui prendront le Cachemire! Ah! le bazar sait bien des choses que les Sahibs ignorent.» Alexandre est vivant et déjà on partage son empire.
Le lendemain soir, avant le dîner, réunion à l’école d’art. Nous arrivons, tout le monde est là, accroupi, dans ce silence et cette immobilité particuliers à l’Orient qui sait si bien crier et gesticuler. Un des jeunes gens parle, espoir de la maison où il est à la fois maître et élève; dix-huit ans, une figure brillante d’intelligence. Il est le fils adoptif de Mr P. R., un Français vivant aux Indes. Il expose «les habitudes des Hindous du sud». Il finit, silence. Le professeur français demande qu’à côté de ces généralités on poursuive des études plus étroitement limitées; un jeune homme, notant simplement les habitudes de sa famille, telles qu’il les a vues se transformer de son grand-père à lui-même, rendrait de grands services. Un Marathe déplore le relâchement des coutumes traditionnelles. Tagore, à sa manière à la fois familière et noble, élevant la discussion, dit la nécessité de l’évolution sans laquelle il n’est pas de vie.
Retour aux lanternes, à 9 heures; mais l’office ne proteste jamais. D’ailleurs Joseph, absorbé comme un chef d’armées, donne ses instructions, prépare ses batteries pour que la réception du Consul de France, demain, soit digne de Master et de Memsahib. J’ai essayé de lui dire qu’à la rigueur avec du poisson, si on en trouve, et des pigeons, le dîner serait suffisant. Il m’a froidement répondu qu’il fallait trois plats! Si seulement nous avons du pain et du soda! L’eau n’est pas très bonne, et, pour le vin, il convient de ne pas enfreindre une des principales règles de l’ermitage.
4
SANTINIKETAN
_29 novembre._--Joseph arrive, sa noire figure illuminée: on aura du poisson, un homme, posté à la gare, a guetté un pêcheur. Comme c’est simple, vraiment. Mais on n’aura ni beurre, ni soda, le Consul de France boira de la limonade. Une bouteille de Graves serait meilleure.
Sur ce, arrive, drapé dans sa belle robe jaune, le Mahathéra de Ceylan (dignitaire de rang très élevé dans l’église bouddhique du sud). Il a mûri un grand projet qu’il désire soumettre à ce Français bouddhisant, et pour la réalisation duquel il demande son concours: à voir le monde dans ce désordre affreux, les sentiments les plus épouvantables étalés, la misère, la douleur, le désespoir dans tous les cœurs, il a pensé que quelques âmes anxieuses de repos aimeraient venir ici, y faire une retraite et puiser quelqu’apaisement, sinon quelque sérénité à la source calmante des vérités bouddhiques. Vous êtes orfèvre, M. Josse. On devrait seulement créer un comité, il s’y inscrirait et aussi Tagore et S.; si quelques Occidentaux répondaient à l’appel, il serait facile de les recevoir. La place ne manque pas dans l’ermitage. Pourquoi pas? Il est certain que l’atmosphère de Santiniketan est singulièrement calme, mais le bouddhisme n’y est pour rien. La méditation par laquelle chacun commence sa journée, chacun accepterait de la faire dans n’importe quelle église, chaque dieu, chaque révélation n’étant qu’un des aspects de Celui qui est Un, de Celui qui est Tout, de Celui qui est Non...
Après le lunch, visite d’une des personnalités de l’ermitage. Ancien missionnaire, M. Pearson, Anglais protestant, a renoncé à nos idées occidentales, il déteste tout ce qu’elles représentent de férocité, d’avidité, d’hypocrisie. Il vit ici depuis onze ans, revient d’Angleterre où il a dû aller refaire un peu de globules rouges et rentre, secouant si bien de ses souliers la poussière de cette civilisation abhorrée, qu’il est nu-pieds, comme tout le monde: délicieux, frais et candide comme un enfant.
Ensuite, nous allons chercher à Bolpour, dans l’auto de l’ermitage, M. Laronce, Consul général de France à Calcutta. Grande joie à retrouver un Français, à voir la cocarde tricolore de son boy, à parler français. Il a tant roulé tout autour de l’Océan indien qu’il sait ce qu’est la brousse et comment y vivre; il boit placidement sa limonade et nous le voyons aller au _guest house_, où il couchera, sans trop redouter pour lui la dureté du lit, car, quoi qu’en dise mon mari, ils sont durs.
Le poète dîne avec nous; il est ce soir particulièrement inspiré quand il expose à L. les vœux, les volontés de l’Orient: ne plus être trépigné par nos gros souliers; connaissance et par là reconnaissance de leur civilisation, de leurs philosophies, où l’Occident, qui se meurt sous le poids de ses techniques, de ses mécaniques, pourrait trouver un utile enseignement; la folie de nos besoins, créateurs de misères et de guerres; enfin le thème que seuls quelques rares esprits commencent à entrevoir.
Il est curieux d’observer comment Gandhi et lui, inspirés de la même foi, du même amour, du même désintéressement, tendent à des fins absolument contraires. Pour Gandhi, le bonheur de l’Inde est d’oublier, de renier toutes les leçons de l’Occident; c’est le retour à la simplicité des premiers âges, la vie simple dans le sens le plus absolu, nudité du corps et de l’esprit, contemplation, méditation, renoncement, chacun filant et tissant ses vêtements (c’est même là le premier article de son _credo_). Pour Tagore, artiste adorateur de la beauté, esprit universel, c’est le vœu ardent de voir les peuples jouir de cette beauté, c’est la collaboration étroite des deux mondes, la science faite la servante de l’homme que le machinisme n’écraserait plus.
Le lendemain, nous reconduisons notre hôte à Bolpour. Depuis mon arrivée je n’avais pas vu de si gros bourg; les singes à longue queue, à petite face noire, guettent sur les toits de chaume le moment de bondir et de voler quelque gourmandise aux étalages du bazar. Le chef de gare au ventre piriforme se précipite avec des salams et des sourires; il fait porter sur le quai des fauteuils pour les sahibs et memsahib, avec quelques coups de pied pour ses compatriotes trop lents à s’écarter. Mais aussi des gueux tout nus, quand il a un si bel uniforme! On le verrait bien dans la figuration de Marouf. Nous sommes revenus à pied, nous nous sommes trompés de route, il a fallu traverser les rizières, enjamber les diguettes, une vraie aventure.
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