Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise
Part 9
«Il va faire chaud ici tout à l’heure, dis-je en me baissant derrière le bordage; mais tiens-toi dans l’écoutille, Walton, et veille au gouvernail.»
Walton suivit mon conseil.
«Maintenant, me dit-il, fais de ton mieux. Moi je tiendrai la barre tant qu’il nous restera une chance de leur échapper. De temps à autre je tâcherai bien de leur envoyer quelques dragées.»
Je me plaçai avec Pat aux embrasures de tribord, et Jemmy et l’Indien se tinrent à celles de bâbord.
«Attention au commandement! dis-je; Jemmy et moi, nous tirerons d’abord nos six coups, et nous rechargerons pendant que Pat fera feu de son revolver et Jack de son fusil. En joue! feu!»
Je commençai en visant de mon mieux au milieu du groupe le plus compacte, car la nuit était tout à fait venue et ne permettait de distinguer que confusément les formes. J’entendis les coups de Jemmy suivre chacun des miens, et bientôt des cris et des gémissements qui me firent passer un frisson dans les veines nous donnèrent l’assurance que la plupart de nos balles avaient porté. De nombreuses flèches volèrent à travers nos agrès ou se piquèrent dans nos voiles, mais ne purent nous atteindre, à couvert comme nous l’étions.
Bientôt nous entendîmes dans toutes les directions le bruit des rames, et nous vîmes que l’ennemi s’enfuyait. Pendant que nous nous dépêchions de recharger nos armes, Pat continuait à tirer, quand tout à coup nous entendîmes un bruit épouvantable, comme si le navire venait de sauter: c’était l’un des fusils de Jack qui avait éclaté, sans faire d’autre mal heureusement que de briser en éclats une planche du bordage et de causer une terrible peur au pauvre Jack. Les sauvages se réunirent et allèrent tenir conseil à environ un quart de mille sur notre chemin.
Cela nous donnait le temps de réfléchir. Que faire? la nuit était si noire que c’était folie de s’exposer, à moins d’y être absolument forcé, au danger de franchir la passe. Il était plus que probable que, dans le cas où nous échouerions, nous serions brisés contre les rochers par l’épouvantable houle qui roulait à l’extérieur de la baie. Nous résolûmes donc de rester, jusqu’à nouvel ordre, où nous étions, espérant que les sauvages profiteraient de la leçon qu’ils venaient de recevoir et se retireraient.
Notre surexcitation avait été si grande pendant la demi-heure qui venait de s’écouler, que nous n’avions pas même eu le temps d’avoir peur; mais quand nous pûmes respirer, je sentis une sueur froide me couler le long du dos, et, courant à la cabine pour y prendre la bouteille de whiskey, je m’aperçus qu’elle n’y était plus.
Ce fut pour moi un trait de lumière; quelqu’un de ces pillards avait dû, pendant le jour, se glisser, à notre insu, dans la cabine et s’emparer de cette malheureuse bouteille; cela avait suffi pour que deux ou trois d’entre eux s’enivrassent, et leur vue avait dû enflammer le reste du fol espoir d’atteindre le même état de béatitude. Je tirai vite une autre bouteille de whiskey de notre soute aux provisions, et nous en prîmes chacun une bonne gorgée.
Nous savions à quoi s’exposeraient les Indiens pour obtenir de l’_eau de feu_, et la découverte que je venais de faire nous remplit de nouvelles inquiétudes; il était évident qu’ils ne se tiendraient pas pour battus, et qu’après avoir compté leurs pertes et respiré un instant, ils reviendraient à l’attaque.
En effet, nous entendîmes bientôt de nouveau le bruit des pagayes. Cette fois, nous les laissâmes approcher, et quand ils furent à portée, nous déchargeâmes nos armes dans le tas aussi rapidement que possible. Plusieurs durent être blessés et quelques-uns tués, car de tous côtés s’élevèrent des gémissements, et le bruit de corps tombant dans l’eau parvint jusqu’à nous.
«Il faut en courir la chance et tâcher de sortir d’ici, Dick, me dit Walton. Si les Indiens persistent dans leur projet, nous ne pourrons résister plus longtemps; gagner la mer est donc notre seule chance de salut.»
Tout à coup, un bruit de rames nous fit retourner et nous n’eûmes que le temps de baisser la tête pour éviter trois ou quatre flèches et un lourd javelot, qui s’enfonça en vibrant dans notre bordage.
Au même instant nous arrivait le bruit d’une lutte sur l’avant du navire; c’étaient les sauvages qui essayaient de nous aborder. Je me précipitai dans l’entre pont pour y prendre quelques feux de Bengale; en allumant un, je courus à la proue, où j’arrivai à temps pour voir Jemmy aux prises avec deux ou trois Indiens qui essayaient de monter en s’accrochant aux chaînes du navire.
Je venais de mettre en place le feu de Bengale, lorsque j’entendis un coup violent frappé derrière moi, et, me relevant précipitamment, je vis Pat tenant encore la hache levée au-dessus du cadavre d’un Indien qui roulait à ses pieds.
«Vous l’avez échappé belle, me dit-il; ce maudit gredin s’était glissé sur le bordage et allait vous frapper par derrière de son javelot, quand je lui ai fait son affaire.»
La lumière soudaine du feu de Bengale paralysa nos adversaires et nous donna un instant de répit qui nous permit de recharger nos armes et de faire un affreux carnage parmi nos ennemis. La lueur qui se projetait au loin nous montrait à une très-petite distance de nous l’entrée de la passe. Nous mîmes aussitôt toutes voiles dehors pour forcer le passage, et, pour éclairer notre route, nous allumâmes quelques autres feux de Bengale, à la grande stupéfaction des sauvages, qui poussaient des hurlements de surprise et de rage en voyant que malgré tous leurs efforts nous allions leur échapper.
Cependant quelques-uns des plus téméraires continuaient à nous lancer des flèches. Nous étions presque hors de la baie et nous nous préparions à replier nos voiles pour faire face à la tempête, lorsque le pauvre Walton, poussant un grand cri, tomba mort, le cœur percé d’une flèche égarée.
La barre du gouvernail se mit à osciller et faillit me renverser lorsque j’accourus. Avant que j’eusse pu m’en emparer, un bruit horrible se fit entendre; nous touchions, et les vagues, dont l’écume eut en un instant éteint nos lumières, déferlaient sur nous. Mes compagnons accoururent, mais ce ne fut que pour voir combien notre désastre était complet.
Cher et brave Walton! les effroyables dangers qui nous entouraient ne purent m’empêcher de donner libre carrière à mon émotion depuis si longtemps comprimée. Je ne pouvais en ce moment penser qu’à lui, à lui qui, pendant toute cette affaire, était resté si bravement à son poste. Penché sur son cadavre, je pleurais comme un enfant, en pensant à sa mère, à ses sœurs, dont il m’avait si souvent parlé près du feu de notre petite cabine, et le cœur me manquait lorsque je me demandais comment je m’y prendrais pour leur annoncer cette affreuse nouvelle.
Cette pensée me rappela à l’horrible réalité. N’étions-nous pas perdus, perdus sans retour?
Notre situation était désespérée. Ce n’est pas que nous eussions pour le moment rien à craindre des Indiens, qui n’oseraient pas s’aventurer jusqu’ici avant le jour; mais d’ici là notre petit navire serait brisé en mille morceaux sur les écueils.
«Eh bien, capitaine, me dit Jemmy (je vous appelle capitaine, maintenant que le pauvre monsieur Walton est mort), je ne vois pas que nous puissions faire autre chose que de rester où nous sommes jusqu’à ce que la tempête se calme; si le vent tournait un peu et soufflait de terre, nous pourrions nous mettre dans le petit canot et nous en aller en côtoyant le bord.»
Le bruit des flots qui battaient furieusement les flancs de notre navire nous empêchait presque de nous entendre.
«Croyez-vous, lui criai-je, qu’avec le vent qu’il fait nous puissions passer la nuit entière sans être mis en pièces?
--Ce serait bien possible, car le navire est solide; mais nous aurons de nouveau les sauvages à nos trousses. Nous n’avons qu’une chose à faire, c’est de partir aussitôt que nous aurons la moindre chance de le faire. J’ai bien peur cependant que ce pauvre petit canot ne tienne pas la mer une minute.»
Le canot, abrité par le navire, flottait sous le vent, dansant comme un bouchon sur les vagues. Nous parvînmes, non sans peine, à réunir quelques provisions (biscuits, eau-de-vie, etc.) et des couvertures que nous nous tînmes prêts à jeter dans le canot; nous trouvâmes aussi quelques avirons de rechange, et je serrai précieusement dans ma ceinture quelques allumettes chimiques enveloppées dans un morceau de toile cirée. Alors chacun de nous mit dans sa ceinture ce qu’il avait de plus précieux, ceignit son revolver et attendit le moment favorable pour se confier à la légère et frêle embarcation.
Au bout d’une heure, le vent, comme Jemmy l’avait espéré, se calma un peu, puis recommença à souffler, mais du rivage. Nous cessâmes d’être secoués violemment sur l’écueil, et je conçus même l’espoir de sauver le navire quand la marée serait tout à fait haute, car la coque ne semblait pas fort endommagée et nous n’avions pas plus d’un pied d’eau dans la cale.
Ayant trouvé un de nos feux de Bengale, je l’allumai pour me rendre compte aussi bien que possible de notre position, et je vis alors qu’il n’y avait absolument aucun espoir de sauver le navire. Nous avions été poussés très-loin du chenal, au milieu de brisants, et il eût fallu un remorqueur pour nous en tirer. Les Indiens avaient complétement disparu.
La mer s’étant un peu calmée, nous plaçâmes dans la chaloupe le corps du pauvre Walton, ainsi que quelques objets de première nécessité, et nous nous embarquâmes. Une fois hors du chenal, nous pûmes doubler un cap, derrière lequel la mer se trouvait relativement calme. La tempête s’était apaisée, de sorte que nous pûmes gagner la haute mer et faire au pauvre Walton les funérailles du marin.
Au bout de huit ou dix jours, nous arrivâmes à Victoria, épuisés de fatigue, n’ayant que la plus triste des histoires à raconter, et la perspective d’un long hiver à passer non dans la misère, car nous avions eu soin de faire assurer notre schooner, mais avec la désolante pensée qu’avec notre navire nous avions perdu la petite fortune que nous avions si péniblement gagnée.
L’hiver se passa sans incident remarquable. Pat et moi, désormais inséparables, le passâmes ensemble, et dès le retour du printemps nous résolûmes de tenter une dernière fois la fortune aux mines, nous promettant que ce serait notre dernier effort, et que si le sort nous était encore défavorable, nous quitterions le pays.
CHAPITRE XVII
A LA DÉCOUVERTE DE L’OR
Nous étions décidés à abandonner définitivement Jack of Clubs Creek, et à faire notre dernière tentative sur un terrain vierge où nul homme blanc n’eût encore mis le pied. A cet effet, sitôt arrivés à William’s Creek, nous achetâmes pour un mois environ de farine, de lard et d’autres provisions; nous nous munîmes d’une pioche, d’une pelle, d’une poêle à laver le minerai, et nous prîmes la direction de la _Bear River_ (rivière de l’Ours), ayant chacun sur notre dos une centaine de livres.
Bien que nous fussions à la fin de mai, la neige n’avait pas entièrement disparu, et nous en trouvions encore de deux à trois pieds dans les bois que nous traversions; ce qui, chargés comme nous étions, rendait notre marche très-pénible. Il n’y avait point de chemin tracé, et tout ce que nous pouvions faire était de suivre d’aussi près que possible le cours de la rivière, qui tantôt se précipitait impétueusement à travers les cañons, tantôt se perdait dans des marais couverts d’osiers. Le seul instant du jour où la fatigue du voyage fût tolérable était l’heure matinale où la neige était encore dure par suite du froid intense de la nuit. Aussitôt que le soleil se montrait, la surface de la neige fondait et il devenait impossible de faire plus d’une douzaine de pas sans enfoncer et buter contre les troncs d’arbre cachés sous la nappe blanche. Puis de temps en temps nous avions à escalader des pentes escarpées ou à suivre la crête de précipices s’élevant à pic au-dessus de torrents coulant à une profondeur vertigineuse.
Un matin, en me laissant glisser sur une pente couverte de neige, je faillis périr. Ne voyant, en regardant du haut de la montagne, qu’un talus très-uni présentant une pente à l’inclinaison d’environ 45 degrés: «Parbleu, dis-je, voilà une magnifique occasion de se reposer: je vais me laisser glisser jusqu’en bas. Viens-tu, Pat?»
Ce projet ne lui souriant point, Pat assujettit son fardeau sur ses épaules et se mit à descendre prudemment en mettant lentement un pied devant l’autre.
«Je tiendrai le déjeuner prêt pour quand tu arriveras au bas de la montagne», dis-je à Pat; et m’étendant sur le dos, mon paquet sous moi, je me laissai glisser rapidement sur la surface unie.
Soudain, à peu près à mi-côte, j’aperçus à 30 mètres devant moi le sommet d’un sapin se montrant au-dessus de la nappe blanche, et en regardant plus attentivement, je vis que, sur une assez grande étendue, les sommets d’autres arbres couverts d’une épaisse couche de neige formaient comme une continuation du talus sur lequel je glissais rapidement. Le précipice, mesuré du sommet à la base de ces sapins, devait être d’environ deux cents pieds, et quelques secondes de plus de cette glissade devaient m’y précipiter. A une très-petite distance de moi, un peu sur la gauche, était un jeune pin. Ne pouvant m’arrêter, je réussis à donner à ma course la direction de cet arbre, et, en passant, je l’embrassai et m’y cramponnai de toutes mes forces. L’impulsion acquise, doublée par le poids du fardeau que je portais, était si forte que l’arbre plia et que je craignis un instant qu’il ne cédât; mais il tint bon et je fus sauvé. Cet instant critique fut suivi chez moi d’une réaction nerveuse qui me laissa aussi faible qu’un enfant. Je remontai avec précaution, et j’aperçus bientôt Pat qui avait trouvé un peu plus loin un chemin que ne coupait point le précipice où j’avais failli tomber; j’étais complétement épuisé et je tremblais si fort que, ne pouvant plus porter mon paquet, je me mis à le faire rouler devant moi jusqu’à ce que nous eûmes atteint le bas de la montagne, où je calmai mes nerfs à l’aide d’un bol de thé que Pat s’empressa de me préparer.
Plusieurs jours de suite nous marchâmes ainsi, n’avançant que bien lentement, à travers un pays aussi accidenté. Nous étions déjà bien loin de toute habitation des blancs et seuls avec la nature, dans sa grandeur, sa beauté et sa sauvagerie primitives. La rivière s’élargissait ainsi que la vallée, et sur son cours s’entassaient çà et là des piles de bois mort, charrié et blanchi par les eaux. Des prairies naturelles s’étendaient sur les deux rives jusqu’au pied des montagnes, sur les flancs desquelles croissait une végétation qui du pin et du sapin allait, en diminuant sans cesse de force et de grandeur, se perdre dans les régions des neiges éternelles où rien ne rompait l’uniforme monotonie de cette blancheur éblouissante que quelques pics noirs et pointus, trop escarpés pour que les flocons de neige pussent s’y arrêter. Bien loin à l’est, à travers l’atmosphère limpide des montagnes, on pouvait distinguer sous toute espèce de formes, châteaux, pointes d’aiguille, les prodigieux sommets des montagnes Rocheuses. A la lumière d’un brillant lever ou d’un éclatant coucher de soleil, cette vue dépassait de beaucoup par son inexprimable grandeur tout ce que le pinceau de l’artiste peut rendre, tout ce que la parole du poëte peut exprimer.
A mesure que la vallée s’élargissait, l’air devenait plus chaud, la végétation changeait de caractère et la stérilité faisait place à la fertilité. Le climat était de deux mois en avance sur l’inhospitalière région du Caribou que nous venions de quitter. La neige avait depuis longtemps disparu dans les plaines: arbres, arbustes, fleurs sauvages, tout poussait ou s’ouvrait à la chaleur du bienfaisant soleil, et de tous côtés des baies se gonflaient sur les buissons. Le gibier abondait dans les bois autant que le poisson dans les rivières. La nuit nous entendions le cri de l’élan, le grognement de l’ours et l’aboiement du coyote (chien sauvage); et le jour la gelinotte et la perdrix traversaient presque à chaque pas notre chemin. Si l’on eût pu y arriver sans risquer cent fois par jour de se casser le cou, ce pays eût été un vrai paradis pour le chasseur ou l’amateur de la nature vierge. Nous faisions bombance avec tout le gibier et le poisson que nous tuions avec notre vieux revolver, ou que nous prenions avec un petit filet que nous avions fabriqué. Du reste la chasse ne nous faisait pas perdre de vue le but de notre voyage, et toutes les fois que nous rencontrions un endroit où il y avait la moindre probabilité de trouver de l’or, notre poêle à laver entrait en jeu. Nous obtînmes ainsi à plusieurs reprises de petites quantités du précieux métal, mais jamais assez pour nous faire espérer une exploitation fructueuse.
Un matin, après une marche fatigante de quatre ou cinq milles, nous aperçûmes sur le versant opposé de la vallée un ruisseau dont les bords nous offraient des apparences favorables à notre entreprise, et nous résolûmes de passer la rivière pour explorer le lit de ce cours d’eau.
Il ne fallait pas penser à traverser la rivière à l’endroit où nous étions. Un incendie avait détruit jusqu’au dernier morceau de bois sur un espace de plusieurs milles et il était impossible de faire un radeau.
A environ deux milles, au-dessus de nous, à un endroit où, la vallée se rétrécissant, la rivière se précipitait entre ses rives avec une rapidité terrible, nous avions observé un long et mince érable que l’incendie avait épargné et qui était resté couché en travers d’une rive à l’autre, dans la position où un ou deux ans auparavant, à en juger par les apparences, quelque Indien l’avait fait tomber pour effectuer le passage de la rivière. Mais ce long arbre était si mince! Figurez-vous une longue perche, la plus longue que l’on puisse imaginer, et encore toute hérissée d’un inextricable fouillis de branches.
Nous hésitions à nous aventurer sur ce pont étroit et fragile, car notre poids, auquel s’ajoutait celui des lourds fardeaux que nous portions, devait le faire balancer de bas en haut comme une corde mal tendue, et le moindre faux pas, le moindre coup de pied contre une des branches latérales nous aurait précipités dans le torrent impétueux où nous aurions infailliblement péri; nous suivîmes donc le cours de la rivière dans l’espoir de trouver plus bas assez d’arbres pour faire un radeau.
La fortune nous favorisa plus tôt que nous ne l’espérions, car deux ou trois milles plus bas nous vîmes au milieu de la rivière une île, et tout près du bord, de notre côté, un immense pin qui, se trouvant tout à fait seul, avait échappé à l’incendie.
Nous nous mîmes aussitôt à jouer de la hache, et nous le fîmes tomber de telle façon que sa tête porta en plein dans l’île et qu’il nous offrit un pont très-solide. Le bras de la rivière, de l’autre côté de l’île, n’était pas très-large et n’avait que trois pieds de profondeur; nous pûmes donc le traverser à gué, mais plus d’une fois la force du courant nous fit perdre pied; nous réussîmes cependant à gagner sans encombre la rive opposée. Nous nous hâtâmes de remonter le cours de la rivière jusqu’au ruisseau que nous avions observé, et comme la nuit approchait, nous fîmes du feu et soupâmes, après quoi nous allumâmes nos pipes, et ayant étendu nos couvertures sur des jeunes branches de pin, nous nous étendîmes les pieds contre le foyer.
Après nous être entretenus de nos espérances, chacun de nous s’étendit sur sa couverture, et nous fûmes bientôt plongés dans un profond sommeil. Environ deux heures après, autant que j’en pus juger à la hauteur de la lune, nous fûmes réveillés en même temps par un fort grognement poussé tout près de nous. Me levant en sursaut, je saisis la hache qui se trouvait à portée de ma main, pendant que Pat tirait le vieux revolver de dessous le sac de farine qui lui servait d’oreiller. L’éclat de notre feu qui brûlait encore nous empêchait de rien distinguer; mais nous entendions le bruit de pas lourds et mesurés. Nos yeux s’habituant peu à peu à l’obscurité, nous aperçûmes un énorme ours brun qui tournait autour de nous.
Cet animal, très-rare et d’une grande férocité, s’était probablement réveillé depuis peu de sa torpeur hivernale, et sentant, au sortir de sa caverne, l’odeur de notre cuisine, il était accouru pour satisfaire son appétit bien justifiable après une si longue abstinence.
Nous l’observâmes pendant quelques minutes, nous tenant sur le qui-vive, comme on le pense bien. Il continuait à tourner autour de nous, se maintenant à une distance d’une vingtaine de mètres. Que n’aurions-nous donné, Pat et moi, pour avoir en cet instant une bonne carabine! Nous suivions d’un œil circonspect les pas de l’animal, et voyant qu’il restait toujours à la même distance de nous, nous reprîmes quelque confiance et discutâmes le plan de défense que nous devrions adopter en cas d’attaque.
D’abord nous savions parfaitement que, tant que le feu brûlerait, il ne se risquerait pas à s’avancer jusque sur nous; mais sur un espace de plus de 100 mètres il ne restait pas un copeau de bois pour entretenir notre foyer, qui nécessairement devait s’éteindre au bout d’une heure ou de deux au plus. Il était évident, d’après l’obstination de maître Martin, qu’il était bien déterminé à ne pas s’en retourner bredouille et à se régaler de nos provisions ou de nos personnes. Or l’existence de ces dernières dépendait des premières, car, dans les pays montagneux et arides que nous avions à traverser, nous serions morts de faim en route si nous avions perdu nos provisions. Il fallait donc nous préparer à la lutte. Nos seules armes étaient le vieux revolver déjà mentionné, une hache et une pioche. Nous devions bien nous garder de provoquer notre ennemi par un coup de feu de nature à le blesser seulement et à lui faire surmonter même son horreur du feu. Il fallait attendre l’attaque et ne tirer que lorsque nous serions sûrs de le frapper dans un de ses organes vitaux. Avec quel soin j’examinai notre vieil engin de destruction, j’en graissai les rouages, et je m’assurai qu’il ne nous jouerait pas de mauvais tours! car s’il nous avait raté dans la main, comme cela lui était arrivé plus d’une fois, cela eût très-bien pu coûter la vie à l’un de nous.
Il y avait aussi des conditions stratégiques à considérer. Immédiatement derrière nous se trouvait une petite élévation de terrain d’environ trois pieds de hauteur, qui avait la forme d’un fer à cheval et qui pendant notre sommeil nous avait abrités contre le vent. Ce pouvait être, pour le cas où nous aurions à faire de l’escrime avec maître Martin, une position avantageuse.
Je proposai d’abord un plan qui ne péchait pas par le manque de hardiesse: c’était d’aller, en s’approchant de l’ours aussi près que possible, lui lancer un brandon enflammé à la figure, et de revenir se placer de nouveau sous la protection du feu avant qu’il eût le temps de se remettre de son émotion. Si le coup portait en pleine figure, cela pourrait l’effrayer assez pour qu’il se retirât; et si nous avions seulement le temps d’aller ramasser du bois pour faire un grand feu qui pût durer jusqu’au jour, nous serions sauvés. D’un autre côté, cela pourrait le jeter dans une rage folle et nous mettre dans une attitude de défense moins calme que si nous attendions patiemment qu’il nous attaquât. Mais la tête de Pat, en dépit de sa nationalité, était plus froide que la mienne.
«J’ai notre affaire, s’écria-t-il. Je reste où je suis et j’attends mon gentleman avec le vieux revolver. Quand il ne sera plus qu’à 10 mètres, je lui envoie une cheville dans le coffre, et je saute près de vous sur la levée. Vous, si je ne le tue pas du coup et qu’il s’élance après moi, vous vous tiendrez prêt à lui fendre la tête avec votre hache, et cela me donnera le temps de lui servir une autre dragée qui cette fois fera, j’espère, son affaire.»