Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise
Part 8
Il y a, quelques degrés au-dessus de ce pauvre hère, le _rustler_ bourgeois, qui, selon le crédit qu’il trouve, monte un magasin, un café, un restaurant, fait des conférences ou organise une table de jeu.
Au-dessus de tous plane le _rustler_ aux manières aristocratiques, marchand aux faillites nombreuses, politicien aux principes élastiques, oracle des couloirs, homme qui vit toujours au Grand-Hôtel, s’habille à la dernière mode, patronne les rédacteurs de journaux, dirige des explorations aux frais du gouvernement, et dont nos cousins d’Amérique disent que l’essence de son être consiste dans la roideur dédaigneuse de sa lèvre supérieure.
N’ayant que trop présent à l’esprit les souvenirs de mes malheurs de l’année précédente, je résolus de lutter contre la mauvaise fortune; je m’empressai donc de me faire habiller à la dernière mode et d’élire domicile dans un des meilleurs hôtels de Victoria, où je me trouvai en compagnie d’un juge du territoire de Washington, d’un sénateur de l’Orégon, d’un rédacteur en chef d’un des journaux de la ville, et d’un de mes compatriotes qui était venu en Colombie pour coloniser et perdre son argent, sans parler de plusieurs membres de ma nouvelle profession sur laquelle il est inutile que j’insiste plus longuement. Je me contentai, pendant les premiers jours, d’écouter et de profiter de tout ce que j’entendais pour tracer avec soin ma propre ligne de conduite. Ce fut le rédacteur en chef que je résolus de gagner d’abord à mes projets. Je réussis à lui faire accepter une série d’articles suggérant la formation d’une compagnie pour l’application des machines à vapeur à l’exploitation des mines. J’espérais naturellement que notre _claim_ serait le premier à en profiter.
Mes articles firent sensation, et bientôt je fus l’objet des attentions d’une foule de marchands et de spéculateurs. Une compagnie fut formée sous le nom de _Cariboo Steam Machinery Company_ (Compagnies des machines à vapeur du Caribou), et mon nom fut des premiers sur la liste des directeurs. Je reçus, en outre, comme promoteur de l’affaire, des honoraires considérables en actions libérées que je m’empressai de partager avec le rédacteur en chef du journal, qui m’avait fourni le premier échelon de ma nouvelle fortune.
Je passai ainsi l’hiver, me berçant des plus flatteuses espérances. Quand le printemps arriva, nous avions une longue liste d’actionnaires. Nous importâmes un grand nombre de machines de San-Francisco, nous en fîmes construire d’autres à Victoria, et prîmes nos arrangements pour les faire transporter aux mines. L’idée était excellente, comme des milliers d’autres; mais nous n’avions pas tenu suffisamment compte des difficultés d’une telle entreprise. D’abord, il nous fallut payer des prix excessifs pour le transport; le printemps fut tardif; les routes, qui n’avaient été tracées que l’été précédent, furent mises hors de service en plusieurs endroits par les inondations. Bref, quand nos machines arrivèrent aux mines, la saison était fort avancée et les prix que nous étions obligés de demander pour leur usage étaient trop élevés pour que les mineurs pussent nous les payer. Il fallut les vendre à perte, et notre compagnie fit faillite.
J’avais fait, par mon influence, établir une machine sur notre claim; mais comme nos voisins n’en avaient pas, le travail d’une seule fut insuffisant, et la saison se passa encore sans amener de résultat. Mon désappointement fut grand lorsque Pat, qui m’avait représenté aux mines, m’apporta ces tristes nouvelles.
Mon rédacteur en chef, furieux de l’insuccès de notre entreprise, exaspéré par les articles mordants de ses rivaux, m’annonça qu’il se passerait de mes services, de sorte que je me trouvais de nouveau à la recherche d’une position sociale.
J’entrai d’abord comme garçon chez un épicier; puis je passai comme comptable sur un bateau à vapeur du Fraser; et enfin, un beau jour, je me trouvai, à ma grande joie, promu au grade de capitaine d’un de ces navires à bord desquels j’avais si souvent travaillé comme simple porte-faix.
C’était de tous les genres de vie celui qui avait pour moi le plus de charmes. Après avoir été déjà si souvent le jouet des circonstances, quel plaisir pour un homme de mon âge que l’exercice du commandement! Puis le sentiment émouvant des dangers de cette navigation périlleuse convenait à mon tempérament. J’avais vu que la vigueur, le courage et le sang-froid étaient les principales qualités requises, et je me flattais de les posséder.
Je me rappelle, comme si c’était hier, le sentiment de pouvoir absolu que j’éprouvais lorsque, à quelque endroit particulièrement dangereux de ce fleuve terrible, le bateau presque immobile, arrêté par la force énorme du courant, tremblait dans toute sa membrure et se tordait sous les efforts de la vapeur portée à sa plus haute pression. Au dedans grondait le foyer incandescent de la machine; au dehors rugissait le fleuve; la sûreté de tous ceux qui étaient à bord dépendait de moi, et le moindre tour de roue donné mal à propos pouvait nous envoyer tous dans l’autre monde en laissant le courant prendre le dessus sur nous et nous jeter, nous briser contre ces effrayantes murailles de rochers entre lesquelles le fleuve précipitait sa course furieuse. En de tels instants, seul dans ma petite cabine de verre, les dents serrées, les yeux immobiles, la poitrine gonflée, oubliant jusqu’à l’existence des personnes à bord, il me semblait être le dernier homme livrant un combat à la nature et le gagnant. Puis, après cette violente émotion, c’était l’agréable repos que le danger passé fait succéder à une extrême tension d’esprit: je quittais mon poste où je me faisais remplacer par mon second ou par quelque matelot; je me mêlais à la société de mes passagers et je prenais plaisir à causer joyeusement avec les dames quand j’étais assez heureux pour en avoir à bord. C’est une chose étrange que la façon dont le mépris pour le danger croît en nous; par la force de l’habitude, nous nous faisons peu à peu à tout, et nous en arrivons à envisager si fermement le danger que toute son imminence ne peut nous empêcher dans les moments les plus terribles à ne penser qu’aux choses les plus futiles. Nous sommes en cela comme l’homme qui, sur le point de se marier ou d’être pendu, voit son attention se porter malgré lui sur l’étoffe dont est fait le surplis du prêtre ou sur la forme des bottes du bourreau: toujours en nous le remous de l’absurdité remonte côte à côte du plein et fort courant de la vie sérieuse.
Une aventure me mit surtout en renom. Nous remontions un jour un rapide très-dangereux, et le fleuve était gonflé à un tel point que tout le monde disait que nous ne franchirions jamais ce passage. Le manomètre de la machine à vapeur montrait déjà des chiffres tout à fait inaccoutumés, et il semblait impossible d’obtenir une plus haute pression. Nous arrivâmes jusqu’au haut du rapide, à l’endroit même où l’eau d’agitée devient calme; mais là nous nous arrêtâmes soudain: impossible d’avancer d’un pouce. Je compris immédiatement que nous n’en sortirions pas si le mécanicien ne pouvait, par quelque moyen inusité, augmenter la force de la vapeur.
«Que pourriez-vous faire? lui demandai-je.
--Rien, me répondit-il, absolument rien; et si nous ne sortons pas immédiatement de là, nous sauterons et serons tous envoyés à tous les diables.»
Je résolus de ne m’en rapporter qu’à moi-même. M’étant donc fait remplacer au gouvernail par mon fidèle second et lui ayant bien recommandé de maintenir le bateau absolument immobile jusqu’à mon retour, je descendis en bas et vis que le mécanicien avait fait réellement tout son possible, excepté en un point: il n’avait pas pensé à fermer la soupape de sûreté! Tout autour de la chaudière se trouvait justement un groupe d’Indiens à moitié endormis par suite de l’extrême chaleur qu’il faisait en cet endroit. Une idée soudaine, suggérée par une vieille histoire de voyage sur le Mississipi, se présenta à mon esprit.
«Viens, dis-je à celui des Indiens qui me parut le plus lourd et le plus obtus de la compagnie. Tu aimerais à être un grand chef, comme moi qui suis le chef du bateau?
--Oui, capitaine, répondit-il, ses yeux se dilatant à la vue d’une pièce d’or de cinq dollars que je lui montrai.
--Parfait! Eh bien, assieds-toi sur ce petit rond de fer, et bientôt vous verrez tous le bateau monter. (Je ne savais trop si le bateau ne monterait pas très-haut en l’air au lieu de remonter le courant du fleuve, mais il n’y avait pas pour moi d’autre alternative.) Je suis un grand sorcier, ajoutai-je, et vous allez voir que je dis la vérité.»
L’Indien se mit sur son siége sans dire un mot, et je plaçai la pièce de cinq dollars dans sa main en lui disant de la bien tenir, parce que c’était un talisman et que le charme serait détruit s’il la laissait échapper. Il resta là, majestueux comme un sauvage seul peut l’être, serrant de toutes ses forces la pièce dans sa main et jetant sur ses camarades un regard de souverain mépris. Heureusement la chaudière était neuve et solide et elle résista. En deux minutes nous eûmes franchi l’endroit dangereux, et je fis aussitôt échapper la vapeur et presque éteindre le feu. Quant à l’Indien, je lui fis gagner sa pièce de cinq dollars en le gardant sur son trône quelque temps encore après que le danger fut passé. Outre les cinq dollars, il gagna à cette affaire le sobriquet de _safety-walve Jack_ (Jack-soupape), et moi je passai plus que jamais auprès des Indiens pour un très-grand sorcier.
Mes lecteurs jugeront peut-être après cela que ce fut, pour moi et pour d’autres, une chose fort heureuse que je ne gardasse pas longtemps mon poste de capitaine. Quoi qu’il en soit, cette aventure me mit fort en relief parmi les gens du métier.
Au bout de quelque temps, la compagnie ayant fait faillite, je me trouvai de nouveau sans emploi et je dus retourner à Victoria.
Un matin que je me promenais sur le port, je vis venir à moi un de mes amis, nommé Walton, marin déserteur, qui avait quitté la mer pour les mines et brûlait maintenant du désir de quitter les mines pour la mer.
«Vous regardiez ce schooner? me dit-il en me montrant un charmant petit navire. Il est à vendre, et plût au ciel que j’eusse de quoi l’acheter! j’aurais bientôt fait fortune en trafiquant avec les Peaux-rouges. C’est un navire d’une trentaine de tonnes; je le chargerais de whiskey, et avec cela j’achèterais toutes les fourrures qui se peuvent trouver d’ici à Sitka.
--Oui, lui répondis-je, et vous vous feriez confisquer, à votre retour, et le bâtiment, et tout ce que vous auriez obtenu à vil prix des Indiens. Mais combien veut-on de cette goëlette?
--Environ deux mille dollars, mais je n’en ai que mille, et malheureusement il n’est guère possible de trouver en ce moment à emprunter le restant de la somme.
--Peut-être, lui dis-je. Voyons, vous êtes un marin de profession, et vous savez que je ne suis pas tout à fait novice à ce métier-là. Si j’avais les autres mille dollars et si je vous proposais de nous associer pour acheter le navire et faire ensemble un voyage de commerce, que penseriez-vous de ma proposition?
--Par Jupiter! s’écria-t-il, c’est justement la bonne fortune que j’appelle de tous mes vœux! Si vous le voulez, c’est une affaire faite!»
Nous allâmes aussitôt inspecter le navire et, avant la fin du jour, nous en avions fait l’acquisition en commun. Nous eûmes alors à nous occuper de la cargaison, que nous obtînmes facilement à crédit comme propriétaires du navire, et nous passâmes quelques jours à courir la ville en quête des articles dont nous avions besoin: cotonnades de Manchester, farines, couvertures, mélasses, bottes, souliers et autres objets recherchés par les Indiens. Quant au whiskey, je refusai absolument d’en faire le commerce. C’était un grand sacrifice, car l’honnête négociant qui ne vend pas de whiskey aux Indiens est sûr de se voir distancer par des rivaux moins scrupuleux. Aussi mon associé me fit d’énergiques représentations, mais je restai ferme.
Cela fait, il nous restait à compléter notre équipage. Walton, naturellement, devait être capitaine, et moi je dirigerais les opérations commerciales. Nous engageâmes comme matelot un brave et robuste loup de mer, et je fis prévenir Pat, qui arriva le jour suivant, ravi d’être de nouveau dans ma compagnie. Ayant mis notre cargaison à bord, et, ayant régularisé nos papiers, nous partîmes pour une croisière de six mois parmi les sauvages.
Le Fort Rupert, à quelque deux cents milles au nord, fut le premier endroit où nous nous arrêtâmes, et, après avoir passé trois ou quatre jours à étudier les courants et les marées et à attendre le moment favorable, nous jetâmes l’ancre à la hauteur du village indien.
Walton et moi descendîmes à terre pour voir ce que les indigènes possédaient en fait de fourrures et pour leur offrir les marchandises que nous avions à bord. Les Peaux-rouges firent une grimace fort dédaigneuse quand ils surent que nous n’apportions pas de whiskey.
Cependant, poussés par leurs femmes, ils se décidèrent à mettre leurs fourrures dans leurs canots et à venir inspecter notre cargaison. Nous ne fîmes pas de très-bonnes affaires avec ces Indiens, qui étaient trop rapprochés de la civilisation et qui, pour cette raison, étaient de plus grands coquins et de plus incorrigibles voleurs que leurs frères sauvages.
De là nous nous rendîmes à Bella Coola, sur le continent, et puis, toujours en tirant vers le nord, à l’île de la Reine-Charlotte et à Fort Simpson; enfin, en quittant la rivière Stickeen, sur les frontières de la Colombie anglaise et de ce qui était alors l’Amérique russe, nous remontâmes loin au nord de Sitka jusqu’aux îles Aléoutiennes, près du détroit de Behring.
Nous étions, il faut l’avouer, de vrais contrebandiers dans cette dernière partie du monde; car le gouvernement russe ne souffrait dans ses eaux aucuns trafiquants étrangers autres que la Compagnie de la Baie d’Hudson, à laquelle il avait accordé le monopole du commerce dans la Russie d’Amérique; mais nous nous inquiétions fort peu de cette prohibition: nous savions qu’il n’y avait qu’un seul navire de guerre russe dans ces parages, et qu’il était confortablement à l’ancre dans le port de Pétropavlowski; nous n’étions donc point d’humeur à renoncer, par crainte d’un danger imaginaire, à un commerce qui, là plus que partout ailleurs, devait nous être avantageux.
Cette expédition nous procura une quantité de fourrures magnifiques. Les loutres de mer, les renards argentés et une foule d’autres espèces abondaient, et bien que nous eussions quelques difficultés à nous entendre avec des peuplades dont nous ne comprenions point les dialectes, nous réussîmes à nous défaire de presque toute notre cargaison, et dûmes prendre du lest pour notre retour.
Notre genre de vie était passablement monotone et fatigant. Aussi j’éprouvai un vif plaisir lorsque, ayant tout vendu, moins un petit stock que nous destinions aux habitants de la côte occidentale de Vancouver, nous nous décidâmes à revenir.
Nous avions fait d’excellentes affaires, et je me berçais de l’agréable idée que, ce voyage fini, je me trouverais assez riche pour pouvoir bénéficier d’expéditions futures sans y prendre part de ma personne.
CHAPITRE XVI
UNE TRISTE AVENTURE
En quittant l’île de la Reine-Charlotte, nous nous arrêtâmes à Quatseemo, au nord de l’île Vancouver, et nous y engageâmes un jeune indigène pour nous servir d’interprète le long de la côte.
Cet Indien, nommé Jack, nous fut très-utile et se montra d’une fidélité à toute épreuve.
Dans la journée, nous nous arrêtions parfois pour camper sur la côte, mais à la tombée de la nuit, nous gagnions le large, de crainte de quelque surprise des sauvages. Nous arrivâmes ainsi à un grand village situé sur le bord d’une petite rade naturelle, à quelques milles à l’ouest de la baie Esperanza. Nous y vendîmes ce qui nous restait de marchandises et nous songeâmes à regagner au plus tôt Victoria, dont nous n’étions plus qu’à quelques journées de navigation.
Ce jour-là le vent soufflait avec violence du nord-ouest, circonstance assez extraordinaire à cette époque de l’année (fin septembre), mais la baie était si complétement abritée par des collines boisées, qu’il nous était impossible de nous faire une idée de la force de la tempête qui agitait l’Océan. Ce ne fut qu’après avoir doublé une pointe de terre qui nous cachait la pleine mer, que nous nous en rendîmes compte. La marée était basse; il ne devait y avoir que peu d’eau au-dessus de la barre, et, à supposer qu’il y eût un chenal, nous ne le connaissions point, étant entrés à marée haute. De plus, le temps au dehors était si effroyable que, sans la crainte que nous inspirait le voisinage des Indiens, nous eussions été fort heureux de passer la nuit à l’ancre où nous nous trouvions.
Walton observait d’un œil vigilant ce qui se passait à terre, et il me signala deux ou trois fois l’agitation extraordinaire qui régnait parmi les sauvages. Un vieillard, qui, ainsi que notre guide nous en informa, était le chef, haranguait une foule d’hommes à l’entrée du village, et nous pouvions reconnaître à leurs gestes que nous étions l’objet de leur attention. Nous cherchâmes une explication naturelle à cette agitation dans le fait que nous étions les seuls blancs qu’ils eussent vus depuis longtemps, mais nous ne pouvions nous empêcher de nous dire que plus tôt nous nous éloignerions, mieux cela vaudrait.
Notre Indien Jack, consulté sur ce point, corrobora nos pressentiments en nous disant qu’une petite goëlette russe, de la force de la nôtre, ayant fait naufrage sur ce point de la côte, l’année précédente, cette tribu avait massacré l’équipage jusqu’au dernier homme. Jack nous suppliait de partir à l’instant même, si cela se pouvait. Son conseil était évidemment désintéressé, car un Indien, s’il peut l’éviter, se soucie médiocrement de s’aventurer sur une mer orageuse.
Le récit de notre interprète était loin de nous tranquilliser, mais c’eût été folie que de vouloir traverser en ce moment les brisants de la barre, et nous cherchâmes avec notre longue-vue un endroit de la baie où l’eau plus unie indiquât l’existence d’une passe. Il nous sembla apercevoir des indices de ce genre tout à fait à l’extrémité opposée de la baie; mais nous jugeâmes qu’il serait dangereux de diviser nos forces en envoyant quelques-uns d’entre nous en reconnaissance dans le petit canot que nous avions à bord. Nous nous résignâmes donc à surveiller les mouvements des Indiens tant que le jour nous le permettrait, et, la nuit venue, à redoubler de vigilance.
A la tombée du jour, une activité nouvelle se manifesta parmi les indigènes. Ils se mirent à tirer leurs canots à terre, à les nettoyer, à les débarrasser de tout ce qui les encombrait. Le pauvre Jack nous supplia de gagner la haute mer à tout hasard, car, bien sûr, les Indiens allaient nous attaquer dans leurs embarcations aussitôt que la nuit serait venue.
Vivement impressionné par ces préparatifs, je me décidai à aller avec Pat, dans notre petit canot, pour examiner de près la passe. Nous la trouvâmes si étroite et la mer était si agitée au dehors, qu’il était impossible de savoir s’il existait ou non des écueils à l’entrée de la passe. Somme toute, nous revînmes peu satisfaits de notre reconnaissance, mais avec la certitude qu’au pis aller il nous restait encore une chance de nous échapper.
De retour au navire, nous allâmes, Walton et moi, examiner nos armes et délibérer sur le choix d’un plan de défense, laissant Pat sur le pont surveiller les mouvements des indigènes.
Tout d’abord Jemmy, notre vieux matelot, fut chargé de couper dans les bordages quelques embrasures de cinq à six pouces carrés. Les Indiens n’ayant pour toutes armes que des arcs, des flèches et des épieux de bois durci, nous pensions que nos légers bordages suffiraient à nous protéger jusqu’au moment où l’ennemi parviendrait à nous aborder.
Nous avions deux ou trois fusils que nous chargeâmes avec des balles et des lingots, et quatre bons revolvers de Colt. Jack devait avoir soin des armes pendant le combat, mais, ne l’ayant pas encore mis à l’épreuve, nous avions des doutes sur lui. Nous le fîmes venir dans la cabine. Sa pâleur et son air effrayé ne nous disaient rien de bon. Mais il avait sans doute le courage du désespoir, car il déclara sans ambages que, la tribu à laquelle nous avions affaire étant ennemie de la sienne, il serait tué s’il était pris et que, par conséquent, il combattrait, s’il y avait lieu, jusqu’à la dernière goutte de son sang.
Il nous restait encore comme dernière ressource de nous retirer dans notre petite cabine, dans le cas où les sauvages parviendraient à se rendre maîtres du pont, et de nous y défendre encore vigoureusement. Nous avions aussi quelques feux de Bengale qui pouvaient nous servir à effrayer nos ennemis s’ils escaladaient nos bordages.
Pendant que nous délibérions encore, nous entendîmes Pat s’écrier:
«Les voilà! Ils arrivent en force!»
Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur nos préparatifs, passé nos revolvers à notre ceinture, et rangé les fusils près de l’écoutille, nous montâmes sur le pont. L’obscurité déjà croissante permettait à peine de distinguer à environ un demi-mille de nous un assez grand nombre de canots qui venaient de quitter le rivage.
Lorsque les premiers canots furent arrivés à une distance d’environ deux ou trois cents mètres, nous ordonnâmes à notre Indien de leur demander ce qu’ils voulaient. N’obtenant aucune réponse, il leur déclara de notre part que, s’ils avançaient, nous ferions feu sur eux. Cette menace ne produisit aucun effet.
Pat, qui était un tireur de première force, demanda alors à Walton la permission de tirer sur eux; posant son revolver sur le bordage, il visa soigneusement et fit feu. Un des Indiens tomba en poussant un cri; mais il n’était sans doute blessé que légèrement, car il se releva aussitôt et nous menaça en brandissant son javelot. Cependant les deux canots, qui étaient en avant, s’arrêtèrent et attendirent les autres pour délibérer. Jack essaya de nouveau de leur parler; mais ils criaient et gesticulaient tous à la fois, et il ne put se faire entendre.
Nous avions devant nous cent cinquante à deux cents hommes montés sur une vingtaine de canots. A ce moment-là ils n’étaient guère à plus de cent mètres de nous. Ils hésitèrent un instant, mais ils ne se rendaient point compte de l’effet des armes à feu, et, bien que déconcertés par leur premier échec, l’impression n’était évidemment pas assez forte pour les arrêter. Ils savaient, étant venus à notre bord, que nous n’étions que cinq, y compris Jack, et ils se fiaient à la supériorité de leur nombre. Ils tenaient évidemment conseil avant de recommencer l’attaque, car tous les canots étaient réunis, et deux ou trois d’entre eux haranguaient le reste à tour de rôle.
Profitant de ce moment de répit, Walton envoya Jemmy, Pat et Jack lever l’ancre, pour nous éviter de couper le câble, pendant que, de mon côté, je coupais l’amarre d’une ancre plus petite qui tenait notre poupe immobile. En deux ou trois minutes, nos voiles furent déployées et nous nous dirigeâmes lentement vers la passe que nous avions été reconnaître quelques heures auparavant.
Aussitôt qu’ils s’aperçurent que nous nous en allions, ils firent force de rames vers la passe, et, comme ils marchaient très-vite, ils nous eurent bientôt dépassés, et se placèrent de façon à nous barrer le passage.
Walton et moi étions à la barre du gouvernail, cherchant ce que nous pourrions bien faire pour nous tirer de là avec aussi peu d’effusion de sang que possible, quand deux ou trois flèches sifflèrent au-dessus de nos têtes. Il n’y avait pas à s’y méprendre: ce qu’ils voulaient, c’était nous piller et nous assassiner par-dessus le marché.