Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise

Part 6

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Je commençais à désespérer de mon sort et à penser tristement à ma famille et à mes amis, lorsque l’idée me vint que mon seul moyen de salut était de suivre le courant; si j’étais entraîné au delà du tourbillon, je pouvais peu à peu me rapprocher du bord en descendant. Ce fut ce qui arriva; une fois le plus grand danger passé, je jetai les yeux sur la rive et vit le pauvre Pat qui courait de toutes ses forces en criant et faisant des gestes désespérés. Un peu plus bas je vis quelque chose qui pour le moment valait encore mieux, une branche d’arbre flottant tranquillement sur l’eau. Quelques brassées m’y amenèrent, et, me jetant sur la branche que je serrai d’un bras, je me servis de l’autre pour me diriger vers le rivage.

Je descendis ainsi le fleuve sur une longueur d’environ deux milles (3 kilom.) jusqu’à un endroit où les rives se rapprochaient un peu. L’eau était mortellement froide et les forces étaient sur le point de manquer à mes membres engourdis. Cependant à quelque distance j’aperçus un arbre déraciné donc le tronc, encore attaché à la rive, plongeait dans le fleuve. Je réussis à l’atteindre et m’y cramponnai avec la force du désespoir. Quelques minutes après, Pat arrivait, suivi du capitaine, qui portait une corde et une bouteille d’eau-de-vie. Ils me jetèrent la corde, que je saisis, et me tirèrent sur la rive, où je perdis connaissance.

Quand je revins à moi, je vis Pat et le capitaine occupés à me bassiner les tempes avec de l’eau-de-vie. Ils me présentèrent la bouteille et j’en pris une gorgée qui, en toute autre circonstance, m’aurait ôté toute espèce de force, mais qui, après le bain froid que je venais de prendre, me remit sur mes jambes et me permit de gagner le camp avec l’aide de mes amis.

Le lendemain, à la pointe du jour, nous partîmes et descendîmes le fleuve sans autre peine que de gouverner notre embarcation. Une fois Fort Hope passé, nous pûmes déployer nos voiles, et vers midi nous arrivâmes à l’embouchure de la rivière Harrison. Nous avions une commission à faire dans le voisinage, à un endroit où d’immenses prairies, submergées à l’époque des hautes eaux, étaient alors à sec. Des hommes, en dépit des moustiques, y étaient occupés à faucher les foins. Pat fut envoyé comme messager, préalablement muni d’un voile de mousseline qui lui enveloppait la tête et le cou, et averti qu’il ne devait pas sortir ses mains de ses poches.

Conformément à ses instructions, Pat traversa la prairie au milieu d’un nuage ailé de moustiques qui bourdonnaient autour de lui et, dans leur vaine rage, s’efforçaient de percer ses habits d’épais velours de coton. Ayant fait sa commission, il revenait au bateau par le chemin le plus court, lorsqu’il rencontra un troupeau de bœufs espagnols. Un taureau ombrageux, apercevant sa chemise rouge, courut sur lui, suivi par le reste du bétail. Pat n’eut que le temps de gagner, en courant comme un fou, le bois qui longeait la rivière, et, pour respirer, il jeta le voile qui le protégeait contre les moustiques. Au sortir du bois, il tomba dans un marais où les bœufs se gardèrent bien de le suivre; mais lui-même ne s’en tira pas aisément, et, s’il échappa aux bœufs, il n’échappa point aux moustiques: il en était noir quand il sortit du marais.

Voyant les insectes voler autour de lui par milliers, nous lui criâmes de se tenir à l’écart et nous nous éloignâmes du bord: nous savions que si ces insectes gagnaient le canot, ils nous suivraient et qu’ils ne nous donneraient aucun repos.

«Et comment irai-je au bateau? demanda Pat.

--A la nage, pardieu! répliqua le capitaine.

--Mais, capitaine, je ne sais pas nager.

--Vous aurez donc à rester où vous êtes; car je n’entends pas être dévoré par ces enragés buveurs de sang.

--Alors il est sûr que je me noierai. Que faire?»

Je tirai un long aviron du bateau et le dirigeai vers Pat en tenant ferme la poignée. L’Irlandais, faisant appel à tout son courage et aiguillonné par les piqûres des insectes, plongea dans la rivière et, en remontant à la surface, saisit l’aviron à l’aide duquel nous le tirâmes à bord.

Nous ne nous arrêtâmes à New Westminster que le temps de faire quelques emplettes et de nous équiper pour la chasse et la pêche.

Le soir du même jour nous atteignîmes l’embouchure du Fraser et nous arrêtâmes à Point Roberts, limite du territoire américain. Là, nous trouvâmes un matelot retiré, du nom de Joe, qui, en ajoutant aux revenus d’une petite exploitation agricole les produits de la chasse et de la pêche, menait une existence très-confortable. La place ne manquait point chez lui, ni le whiskey, et le gibier et le poisson ne coûtaient que la peine de les prendre. Nous pouvions donc, sans trop nous flatter, compter sur d’agréables loisirs après la saison de rudes labeurs que nous venions de passer.

CHAPITRE XI

NOS VACANCES

Si parmi nos lecteurs il en est qui aient eu le bonheur de voir le golfe de Géorgie, ses charmants rivages et ses îles nombreuses, ils attesteront, je crois, avec moi, qu’il est difficile de rien concevoir de plus beau.

Fermé à ce point que, sur une longueur d’environ 200 milles, ce golfe ressemble à une mer intérieure de 50 à 60 milles de largeur, sa surface azurée est parsemée d’îles innombrables couvertes de forêts vierges au milieu desquelles paraissent çà et là de ravissantes clairières de prairies naturelles. Du côté du continent, l’horizon est fermé par des montagnes aux sommets neigeux, au-dessus desquelles, vers le sud, s’élève majestueusement le cône du mont Baker, volcan éteint d’environ 13 000 pieds de haut. Du côté de l’île de Vancouver s’élèvent aussi des montagnes, mais moins hautes et formant, par la variété de leurs teintes, un ravissant contraste avec celles de la rive opposée.

De ce côté aussi se montrent plus abondants les signes de la vie sauvage. Les eaux sont çà et là tachetées de blanc par les voiles des canots, et les rives sont bordées de villages indiens dont les habitants, vêtus de couvertures diversement coloriées, font sur le paysage la tache de couleur brillante si chère aux artistes.

Les Indiens n’enterrent point leurs morts; ils les mettent, revêtus de tout ce qu’ils ont de plus précieux, dans des boîtes d’environ un mètre de hauteur et de longueur, sur deux pieds de large, de façon que les genoux se trouvent ramenés à peu près à la hauteur de la tête, et que le cadavre est dans la position affectionnée par les Indiens lorsqu’ils s’assoient en cercle autour du feu. Le cercueil est ensuite hissé assez haut dans un arbre où on l’attache solidement. Tout autour on pend les armes et les instruments favoris du mort.

Je me rappelle avoir admiré une fois les reliques d’un chef de tribu. Elles se composaient d’un canot de grande dimension suspendu à un arbre, à une trentaine de pieds de hauteur, par des cordes faites d’écorce tressée. Aux flancs du canot étaient attachés divers articles parmi lesquels plusieurs pagayes, le squelette d’un chien favori, des couvertures qui avaient dû être rouges, mais qui, au vent et à la pluie, avaient fini par devenir noires, le canon rouillé d’un vieux fusil à pierre, un arc, un épieu, deux peaux d’ours, un pantalon en haillons, et, brochant sur le tout, un vieux chapeau de castor avec... une _crinoline_. Ce dernier objet avait sans doute été mis là par quelque tendre fille du défunt, dans l’espoir que, lorsque l’esprit de son père serait appelé au bienheureux pays de chasse qui constitue le paradis des Peaux-rouges, il pourrait emporter cet article de toilette pour l’offrir à la femme qu’il prendrait dans sa nouvelle sphère. Quant au castor (article peu commun dans cette partie du monde), il faut croire qu’il avait été mis là pour contre-balancer, toujours en vue du pèlerinage céleste, la pauvreté de la garde-robe du défunt.

L’endroit où Joe avait établi ses pénates était particulièrement agréable. La maison, abritée par un promontoire contre les vents froids du nord et de l’est, se trouvait tout au bord de la mer, au centre d’une belle prairie bordée de bois; un joli cours d’eau murmurant tombait des collines et courait à la mer, et comme la marée ne se faisait que faiblement sentir en cet endroit, la maison et la prairie étaient tout à fait à l’abri des inondations.

Au point du jour, Pat et moi allâmes à la chasse aux canards sauvages, et, étant tombés au milieu d’un vol de sarcelles, nous pûmes en rapporter une demi-douzaine à la maison. Quel déjeuner! quelle profusion! Huîtres, saumon, truites, venaison, canards sauvages, gelinottes, formaient notre menu; et pour faire couler tout cela, du bon café à discrétion. Nous avions aussi du lait et du beurre, car Joe avait une paire de vaches dans son enclos.

Après déjeuner, nous retournâmes à la chasse, et ayant aperçu dans une petite baie des canards en telle quantité que la mer en était noire sur un espace d’un demi-mille, nous revînmes en toute hâte à la maison chercher un petit canon à pivot et à large gueule que nous y avions vu. Nous voulions tout simplement voir combien il nous serait possible de tuer d’oiseaux d’un seul coup. A la faveur d’une pointe avancée couverte de bambous, nous montâmes le vieux canon sur l’avant du canot et fîmes feu dans le tas. L’énorme bande d’oiseaux s’envola comme un nuage noir, et, quand nous comptâmes les morts (le lecteur ne voudra pas le croire), il y en avait quatre-vingt-trois!

Il faut dire que dans ces parages le gibier est si peu familiarisé avec le danger qu’il ne se doute de rien et attend le chasseur. J’ai souvent tué dans les arbres des gelinottes à coups de pierre ou de bâton; on peut les manquer trois ou quatre fois sans qu’elles bougent, et lorsqu’elles s’envolent, c’est pour aller s’abattre à quelques mètres plus loin.

Le capitaine, qui était allé à la pêche avec quelques-uns des nôtres, revint avec une quantité de morue et de _halibut_ (flétan, sorte de grosse plie qui ressemble au turbot); et Joe, qui rentra plus tard, parut avec un chevreuil sur les épaules, apportant la bonne nouvelle qu’il avait aperçu dans la forêt les traces d’un troupeau d’élans.

Le lendemain, Joe, le capitaine et moi étant partis longtemps avant le jour avec les trois seuls fusils que la compagnie possédât, nous aperçûmes, à l’aube, des traces fraîches se dirigeant vers un petit lac situé à une dizaine de milles dans l’intérieur. N’ayant pas de chiens, nous dûmes user de beaucoup de précautions pour pouvoir retrouver le gibier. Au bout de trois heures de marche pénible à travers les bois et le long des marécages, nous vîmes soudain une quinzaine de ces belles bêtes broutant dans une jolie petite clairière, sur le bord du lac.

Le bois s’étendant en demi-cercle autour de la clairière, le capitaine s’en alla d’un côté, en suivant la lisière du bois, et moi de l’autre, Joe restant à l’endroit où nous nous étions d’abord arrêtés. Lorsque nous eûmes atteint tous les deux notre poste, nous fîmes signe à Joe, et nous nous avançâmes tous ensemble vers le troupeau, de manière à ne lui laisser d’autre retraite que le lac.

Bientôt les élans nous aperçurent et, levant leurs belles têtes, ils aspirèrent bruyamment l’air et se formèrent en phalange serrée; puis le chef partit, et tous les autres le suivirent, se dirigeant le long du lac vers l’endroit où je me trouvais. Je les laissai arriver à une bonne portée et fis feu; le chef tomba. Les autres s’arrêtèrent d’un air étonné, puis, sentant soudain l’odeur du sang de leur compagnon, ils comprirent qu’un danger inconnu les menaçait, et, faisant volte-face, s’enfuirent dans la direction d’où ils étaient venus. Joe et le capitaine accouraient; se voyant cernés, les élans sautèrent dans le lac, mais trop tard pour empêcher deux des leurs de tomber sous nos balles.

Ayant fait, à l’aide d’une hachette que nous portions, un radeau de branches liées avec des cordes d’osier, nous plaçâmes notre gibier sur cette embarcation d’un nouveau genre, et, nous servant de perches, nous atteignîmes l’endroit où la petite rivière sort du lac. Le courant était si violent que nous ne pûmes remonter que de 2 milles, et surpris par la nuit tombante, nous quittâmes notre embarcation et nous en allâmes à travers bois, marquant les arbres à coups de hache tout le long du chemin, pour retrouver le lendemain l’endroit où nous avions laissé notre radeau.

Le jour suivant, avec l’aide de nos compagnons, nous amenâmes notre chargement de gibier à la maison. Un des élans fut laissé à Joe. Les deux autres, chargés sur notre canot, furent transportés à New-Westminster, où nous les vendîmes 30 dollars (168 fr.) pièce, les bois étant des trophées de prix. Nous y vendîmes aussi des canards sauvages dont nous obtînmes _eighteen pence_ (1 fr. 80 c.) la paire. On voit que la chasse, même comme spéculation, n’est pas une mauvaise affaire dans cette partie du monde.

Quinze jours durant, nous jouîmes de cette délicieuse existence, ne faisant rien que pêcher, chasser, nous promener en canot, jusqu’à ce qu’enfin nos esprits aventureux s’échauffant de nouveau, nous résolûmes tous (à l’exception de Joe) de faire un petit voyage de découverte aux sources de la Squawmish, rivière qui se jette dans le golfe de Géorgie, à _Burrard’s Inlet_ (baie de Burrard), près de l’embouchure du Fraser. Nous voulions savoir s’il y avait quelque chance d’y trouver de l’or. Aucun homme blanc n’avait encore visité ces lieux, et les Indiens passaient pour ne pas être animés d’intentions très-bienveillantes; aussi d’assez vives émotions nous attendaient dans cette expédition.

CHAPITRE XII

UNE EXPÉDITION DANGEREUSE

Ayant fait provision de vivres pour une quinzaine de jours, acheté quelques outils de mineurs, renouvelé notre provision de munitions, et nous étant procuré les services d’un Indien Squawmish qui avait exercé quelque temps, à New Westminster, la profession de guide, nous nous embarquâmes dans un grand canot indien.

Nous eûmes fort mauvais temps au départ et notre embarcation fut mise à la plus rude épreuve, lorsque nous eûmes à passer l’entrée de Burrard’s Inlet; mais elle flottait sur les vagues comme un canard, et nous n’eûmes aucun mal. Nous entrâmes alors dans le magnifique lac ou estuaire d’eau salée, long d’environ 40 milles (64 kilomètres), dans lequel se déverse la rivière Squawmish, le but de notre expédition.

Tout le reste du jour, par une pluie battante, nous fîmes force de rames et remontâmes l’estuaire sur une longueur de 30 milles. Ayant aperçu un petit courant d’eau douce descendant des collines, nous abordâmes à cet endroit et y plantâmes notre tente pour la nuit. Nous n’étions pas en pays ami, et chacun de nous eut à monter la garde à son tour pendant deux heures.

La nuit se passa tranquillement; nous n’avions point vu d’Indiens, car ils étaient presque tous à la mer, occupés à faire leur provision de poisson pour l’hiver qui approchait. Nos craintes se calmèrent donc sensiblement. Le jour suivant, étant partis de bonne heure, nous atteignîmes avant midi l’embouchure de la rivière. Nous nous dirigeâmes vers ce qui nous parut être la plus considérable de plusieurs bouches, et remontâmes sans peine le courant à travers un delta de terres basses et marécageuses, sur une longueur de 4 ou 5 milles.

La rivière changeait de caractère et devenait rapide et très-accidentée; nous arrivions au cœur même de la _chaîne des Cascades_, où nous devions trouver les traces géologiques des gisements de l’or, si toutefois il en existait. Un grand village indien, momentanément abandonné, était situé non loin de là; nous prîmes, pour la nuit, possession d’une des huttes, et, ayant rencontré quelques Indiens que l’âge ou la maladie avait empêchés de suivre les autres, nous obtînmes, à l’aide de notre guide, qu’ils nous louassent une paire de petits canots avec lesquels il nous fût possible de remonter le courant; notre grand canot était beaucoup trop lourd pour les eaux basses et rapides qu’il nous fallait affronter.

Le lendemain, nous fîmes plusieurs haltes pour explorer le lit de la rivière. Nous y trouvâmes de l’or, en si petite quantité que le produit n’aurait pas couvert la dépense. Le quartz ne manquait pas; mais il était trop dur pour qu’on pût espérer que les trésors qu’il contenait eussent été emportés par les eaux. Nous pûmes constater l’existence de nombreux dépôts de charbon de terre; et si jamais les incontestables richesses minérales de ce pays sont exploitées, l’industrie y trouvera réunies par la nature toutes les conditions nécessaires à son développement.

Pendant deux ou trois jours nous poursuivîmes ainsi notre route, jusqu’à ce qu’enfin toute navigation devînt absolument impossible. Alors nous dressâmes notre tente, la laissant à la garde de deux d’entre nous, pendant que le capitaine, Pat et moi, chargés de nos couvertures et de quelques provisions, partions, avec notre guide, pour finir notre exploration à pied.

La seconde journée de marche nous conduisit à la source de la rivière, située dans une passe élevée, au milieu même de la chaîne de montagnes. On dominait de là la chaîne de moindre hauteur qui circonscrit le Fraser à Lillooet, à environ 230 milles de son embouchure. De tous côtés ces montagnes nous offraient des traces évidentes de leur énorme richesse minérale, parmi lesquelles nous pouvions surtout distinguer des minerais de cuivre, de plomb et de fer. Nous y trouvâmes un village indien, gardé par quelques vieillards des deux sexes; mais ils n’appartenaient pas à la même tribu que notre guide, et, bien que voisins, ils pouvaient à peine se comprendre. Ces Indiens n’avaient jamais vu d’hommes blancs; ils en avaient seulement beaucoup entendu parler, et ils nous regardaient avec une surprise qui n’était pas exempte de terreur.

Nous leur donnâmes du tabac et un pain, ce qui leur inspira un peu de confiance; notre guide leur montrait tantôt les montagnes et quelques échantillons de nos minerais, et tantôt se frappait la tête et riait, pour leur expliquer que nous étions de pauvres fous peu dangereux.

Sur ce, un vieil Indien, le patriarche de la tribu, alla chercher dans sa hutte une petite boîte pleine de morceaux de quartz fraîchement brisés et couverts de pyrites de fer d’un jaune brillant. Le vieil Indien prenait évidemment cela pour de l’or, idole de l’homme blanc; et j’en ai connu bien d’autres que des Indiens qui s’y laissaient prendre. Ce fut avec beaucoup d’intérêt que j’observai ces échantillons, car, à première vue, je reconnus qu’un grand nombre de ces morceaux de quartz contenaient des fragments de minerai d’argent exactement semblables à ceux qui provienait des territoires de Washoe et d’Idaho.

Je fis mon possible pour obtenir quelques-uns de ces échantillons que j’aurais voulu faire essayer, mais mes offres n’étaient pas à la hauteur de la cupidité du propriétaire; plus je lui en offrais un prix élevé, plus il se faisait une haute idée de la valeur d’un objet que l’homme blanc était désireux d’avoir. J’essayai, par signes, de lui faire indiquer l’endroit de la montagne d’où provenaient ces échantillons; mais je ne pus obtenir de lui qu’un mouvement de bras qui s’étendait à tout l’horizon, après quoi il se retrancha dans ce silence absolu d’où il est impossible de faire sortir un Indien; si bien que, nos provisions s’épuisant, il nous fallut nous en retourner sans avoir acquis autre chose que les vagues indices des richesses infinies qui attendent, dans quelques siècles d’ici peut-être, de hardis aventuriers.

Nous rejoignîmes le lendemain soir, après une longue journée de marche, les deux camarades que nous avions commis à la garde de nos canots, et nous fûmes heureux de pouvoir jouir d’un jour de repos.

Nous résolûmes de retourner aussitôt à New-Westminster, et emmenâmes un des petits canots que nous achetâmes. Près de l’embouchure de la rivière, sur la déclivité d’une colline escarpée, nous tuâmes un mouton sauvage. C’est un animal très-rare, et qui ressemble plus à une chèvre qu’à un mouton; il a le poil long et des cornes comme celles d’un bélier de race anglaise.

Deux jours plus tard nous arrivions à l’endroit où nous avions campé pour la première fois sur les bords de l’estuaire de la rivière Squamwish. Nous avions attendu la nuit pour nous arrêter, dans l’espérance que nous ne serions pas observés par les Indiens qui occupaient un vaste camp dont nous voyions les feux à environ cinq milles de là. Assez tard dans la soirée, après avoir fait cuire notre souper à un petit feu que nous avions allumé derrière de gros rochers, pour le dérober aux regards perçants de nos voisins, nous avions remarqué l’absence de notre guide indien. En le cherchant de tous côtés, nous nous aperçûmes qu’il s’était enfui avec notre petit bateau et une bonne partie de nos provisions. Heureusement pour nous, nos armes à feu et nos avirons étaient dans notre tente sous la garde constante de l’un de nous: sans quoi le gredin nous aurait sans doute dépouillés tout à la fois de nos moyens de défense et de nos moyens de fuite.

Nous comprenions parfaitement que son projet était d’avertir les Indiens et de revenir avec eux nous dépouiller et, si possible, nous tuer, pour éviter toute conséquence fâcheuse. Quelle poursuite d’ailleurs eût été possible dans les défilés inaccessibles des montagnes que nous venions de quitter!

En explorant de tous nos yeux le cours du fleuve, nous aperçûmes le traître à moitié chemin de l’autre rive, mais il était déjà trop tard pour lui donner la chasse. En toute hâte donc nous levâmes le camp, et jouâmes si bien de nos avirons qu’au bout de quelques heures nous n’étions plus qu’à environ dix milles de l’entrée de la baie. Arrivés là, nous étions tellement rendus de fatigue, que nous tirâmes le canot à terre et nous nous endormîmes, après avoir convenu que chacun monterait la garde pendant une heure à tour de rôle.

Au point du jour je m’éveillai et, jetant les yeux sur la rivière, j’aperçus, à environ un mille de nous, une dizaine de canots faisant force de rames pour nous atteindre. Celui de nous qui était de garde s’était laissé aller au sommeil et nous plaçait ainsi dans une position critique. J’éveillai en hâte tout le monde, et, profitant d’une brise matinale, nous mîmes aussitôt à la voile en nous aidant de nos rames. Mais notre canot était grand et lourd, et nous n’étions pas assez nombreux pour le manœuvrer comme il aurait fallu pour échapper à nos ennemis. D’un côté, nous pouvions voir, à quelques milles de nous, l’entrée de la baie, et au delà une mer agitée et dangereuse même pour un canot comme le nôtre; de l’autre côté, les nombreuses barques des Indiens lancées à notre poursuite.

C’était entre eux et nous une course dont l’objectif était l’entrée de la baie. Nous savions qu’ils ne pourraient nous suivre jusque-là, leurs canots étant trop petits pour braver cette mer orageuse, qui nous offrait notre seule chance de salut. Dans cette conviction, nous luttions vaillamment, oubliant nos fatigues et nos insomnies; mais il devenait de plus en plus évident que nous ne pourrions gagner la haute mer avant d’être rejoints. Nous commencions à désespérer et à maudire le malheureux qui s’était endormi étant de garde, lorsque le capitaine nous rappela à la raison en jurant qu’il brûlerait la cervelle au premier qui interromprait son travail pour se plaindre.

«Nous aurons encore raison de ces misérables, je vous le parie, nous dit-il. Ayez bon courage, et si nous réussissons à mettre du plomb dans la tête à deux ou trois de ces enragés qui nous poursuivent, peut-être bien cela donnera-t-il à réfléchir aux autres. Mais si vous vous mettez à vous quereller comme de vieilles femmes, nous pouvons dès à présent renoncer à défendre notre vie.»