Dans l'extrême Far West: Aventures d'un émigrant dans la Colombie anglaise

Part 5

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Le lendemain nous rejoignîmes nos compagnons, qui furent ravis du succès de notre expédition. Continuant notre voyage, nous arrivâmes bientôt à William’s Lake, où nous abandonnâmes nos trois captifs aux tristes rigueurs de la loi. De William’s Lake nous nous dirigeâmes vers la Quesnelle. C’est des deux côtés de cette rivière que s’étend le riche district minier du Caribou.

Il nous restait, après avoir traversé la Quesnelle, environ soixante milles (96 kilomètres) à faire pour atteindre William’s Creek; mais quelle route! Il est impossible de donner une idée de ce qu’était alors ce chemin. Ici un marais, océan de boue dont les écueils étaient des racines ou des troncs d’arbres; là les flancs glissants d’une montagne, détrempés par la fonte des neiges et par une pluie fine qui tombait en moyenne trois jours sur quatre; plus loin, entre Antler Creek et William’s Creek, la Bald Mountain (montagne Chauve) de sept ou huit mille pieds, et dont les sommets, même vers la fin de juin, étaient couverts de neige. Chaque nuit un froid vif durcissait assez la neige pour qu’on pût y marcher le matin, avant que la chaleur fût assez forte pour la fondre.

Nos mules ne pouvant venir jusque-là, il nous fallut les vendre à Keithley’s Creek pour la moitié de ce qu’elles valaient, diviser nos bagages en paquets de quatre-vingts livres, les charger sur notre dos et faire deux fois, ainsi chargés, ce pénible voyage.

Enfin, après seize jours de fatigues inouïes, nous nous trouvâmes sains et saufs, avec nos bagages, à William’s Creek, où nous commençâmes par nous accorder deux jours d’un repos indispensable.

CHAPITRE IX

WILLIAM’S CREEK

Personne au monde n’est autant que le chercheur d’or le jouet des circonstances; personne n’a moins que lui le temps et les moyens de calculer les chances bonnes ou mauvaises du parti qu’il va prendre; personne enfin n’est plus que lui la victime ou le favori de la fortune: sa profession n’est qu’un jeu de hasard et il n’est lui-même qu’un joueur déterminé.

La science, contrairement à ce qui se passe pour les métaux moins précieux, ne lui est pour ainsi dire d’aucun secours. L’expérience pratique a plus de valeur; car, pour ce qui est de l’existence de l’or sur un point donné, l’opinion de quelques vieux chercheurs d’or a plus de poids que celle de tous les membres de n’importe quelle société de géologie. Mais, il faut bien le dire, l’expérience elle-même est à chaque pas en défaut. Il y a--peut-être faudrait-il dire aujourd’hui il y avait--en Californie des placers appelés par les vieux mineurs _Greenhorn_ (pointe des inexpérimentés, des nigauds), et qui, exploités, devinrent un jour les gisements les plus riches.

On raconte ainsi l’origine de ce nom. Vers 1851, une foule de mineurs étaient à l’œuvre sur les bords de la rivière où se trouvent ces placers et recueillaient une grande quantité d’or. Un des axiomes reconnus de la profession est que le précieux métal a existé d’abord dans les veines de quartz dont la colline est en partie formée, et que, la surface du sol se décomposant par l’action des influences atmosphériques, l’eau a entraîné l’or, qui, en vertu de sa pesanteur spécifique, s’est déposé dans le lit du fleuve. Jugez, d’après cela, de la surprise des vieux mineurs quand ils virent une compagnie d’émigrants nouvellement arrivés s’établir au faîte d’une colline détachée au centre de la vallée, et là, creuser et bêcher avec toute l’ardeur dont ils étaient capables. Mais quelle ne fut pas leur surprise quand il fut constaté que cette colline dont pas un mineur expérimenté n’aurait voulu entendre parler, et sur laquelle les autres ne s’étaient établis que par pure ignorance, était l’un des terrains aurifères les plus riches des environs! _Greenhorn_, ainsi nommée pour caractériser l’inexpérience des pionniers qui s’y étaient établis, devint un des plus grands centres aurifères dont on ait jamais entendu parler.

Nous nous trouvâmes, lorsqu’il fallut enfin nous décider nous-mêmes, dans une grande perplexité. Chacun était d’un avis différent et nous ne savions à quoi nous arrêter.

Sur un espace de deux ou trois milles, tout le pays était occupé, et William’s Creek ressemblait nuit et jour à une vaste fourmilière. Les fourmis humaines travaillaient, car dans les terrains humides le travail ne peut pas être suspendu, pas même le dimanche. Aussi était-ce un curieux spectacle que de voir la nuit, dans la vallée, chaque puits avec son petit feu, sa lanterne et ses ombres allant de l’obscurité à la lumière, pour rentrer de la lumière dans l’obscurité, comme les démons dans une féerie, pendant que, de temps à autre, une hutte s’éclairait, lorsque quelque travailleur fatigué allait enfin se reposer de son labeur nocturne.

Il semblait qu’il n’y eût qu’un mot d’ordre, _travailler_, toujours travailler. Des _loafers_ (flâneurs) et des joueurs se voyaient bien parfois dans les _bar-rooms_ et autour des tables de jeu; mais ne rien faire était un luxe trop coûteux dans un endroit où les salaires s’élevaient à deux ou trois livres sterling (50 ou 75 francs) par jour, et où la farine coûtait six shillings (7 fr. 50) la livre.

Les bruits de toute sorte que l’on entendait étaient aussi curieux que les objets qui frappaient la vue. De tous côtés, sur les collines, c’était le craquement des branches, les coups sourds des haches, le fracas des arbres dans leur chute et le grincement des scies qui changeaient les troncs en madriers et en planches; au fond de la vallée, c’était le clapotement de l’eau, le ronflement des roues hydrauliques, le frottement des pelles sur les cailloux, le tintement des marteaux des forgerons, et les cris de ceux qui du dehors faisaient passer les seaux vides à ceux qui travaillaient au fond des puits.

Il n’était pas probable que qui que ce fût, dans une Babel pareille, se dérangeât pour nous donner des renseignements. Cependant je trouvai enfin un individu qui voulut bien répondre à mes nombreuses questions, tout en m’indiquant les puits qui représentaient les placers ou _claims_ les plus riches.

Mon nouvel ami me dit que son nom était Jake Walker; qu’il était un de ceux qui avaient découvert le Caribou; que précédemment il avait travaillé à la recherche de l’or sur les bancs de sable du Fraser; et qu’il était venu en 1858 de la Californie, où, en 1849, ayant abordé comme matelot, il avait quitté son vaisseau pour courir aux mines.

Le pauvre homme faisait triste figure et ne nous cacha pas qu’il était réduit aux plus dures extrémités. Je l’emmenai donc à notre tente et il dîna avec nous. Pendant notre frugal repas, je lui dis qu’il me semblait fort étonnant qu’un homme expérimenté comme lui, et que tout le monde serait heureux d’employer, n’allât pas travailler sur l’un des claims où de simples manœuvres étaient payés seize dollars par jour. Sa réponse fut caractéristique:

«Voilà treize ans, me dit-il, que je suis mon maître, et je compte bien ne jamais travailler sous les ordres de personne. Il n’y a pas un marchand dans la vallée qui ne soit prêt à faire crédit au vieux Jake pour son ordinaire et son whiskey, et je finirai toujours bien par payer. Du reste, je vous parie l’océan Pacifique contre un verre d’eau douce que j’aurai fait fortune avant la fin de la saison.»

Honteux de ma présomption, je changeai de conversation et lui parlai du lit d’un torrent voisin appelé _Jack of Clubs Creek_, et lui demandai s’il avait examiné ce terrain.

«Oui, je l’ai examiné, dit-il, et je compte bien y réussir. Mais, il faut que je vous le dise, il sera difficile d’extraire l’or de cet endroit-là. Il faudra creuser profondément, dans un sol détrempé, et travailler comme des chevaux avant d’arriver à la couche d’argile. Par exemple, une fois là, si l’on n’est pas noyé avant d’y arriver, croyez-en ma parole, on y fera fortune.

»Tenez, continua-t-il, je veux faire une affaire avec vous. Je vois que vous avez des provisions pour deux ou trois mois, tandis que je n’ai ni provisions ni argent; mais j’ai payé mon claim, et il y a tout à l’entour autant de terrain que nous en voudrons acheter: si vous êtes des hommes, associons-nous et mettons-nous immédiatement à creuser un puits.»

Nous débattîmes l’affaire avec Jake et convînmes d’aller examiner les lieux le lendemain.

Jake passa donc la nuit dans notre tente, et au point du jour nous partîmes et atteignîmes la montagne Chauve comme le soleil venait de se lever.

De cette montagne descendent, dans différentes directions, de nombreux torrents qui ont creusé chacun leur vallée. Jack of Clubs Creek avait sa source à 100 mètres environ de celle de William’s Creek, et, d’après la théorie qui explique les gisements de l’or par l’action des torrents sur le flanc des montagnes, si William’s Creek était riche, Jack of Clubs devait l’être aussi. Partout, sur cette montagne, le quartz, matrice de l’or, abondait et faisait pressentir les richesses merveilleuses de l’intérieur.

Nous suivîmes le cours du torrent sur une longueur de deux ou trois milles, et la vue de l’endroit où notre guide avait marqué son claim nous remplit d’espérance; car, s’il existait de l’or dans le lit de la vallée, il semblait impossible qu’il nous échappât. Nous décidâmes donc à l’unanimité de nous associer pour la saison.

La semaine suivante fut employée à transporter nos provisions, nos outils, et à construire une hutte assez grande pour cinq. Nous marquâmes aussi nos claims, payâmes les droits et nous mîmes au travail. Deux d’entre nous s’occupèrent d’abattre le bois dont nous avions besoin, un autre de creuser une tranchée le long de la colline pour nous procurer une chute d’eau, et les deux autres de creuser le puits.

Nous étions parvenus, à force de travail, à creuser un trou de quarante pieds de profondeur lorsqu’une crue soudaine du torrent inonda notre puits, le remplit presque jusqu’au bord de débris de toute espèce et, en une nuit, détruisit tout notre ouvrage. En vain essayâmes-nous d’une pompe de notre invention pour vider notre puits; nous n’y pûmes réussir, et il nous fallut en creuser un autre à une petite distance du premier. Une nouvelle inondation détruisit encore notre ouvrage, et, malgré les nombreuses histoires du vieux Jake sur l’inévitable succès des gens qui savent persévérer, nous commençâmes à désespérer de jamais atteindre le fond.

Après un travail persévérant qui nous prit tout l’été et une partie de l’automne, nous parvînmes à creuser un nouveau puits profond de cinquante pieds. La nature des couches traversées nous faisait espérer que nous approchions de la roche dans le voisinage de laquelle nous nous figurions qu’était cachée notre fortune; mais nos provisions tiraient à leur fin, nos finances aussi, et nos vêtements n’étaient plus que des haillons. Les boutiquiers, inexorables, refusaient de nous faire crédit sur nos espérances: il ne nous restait donc qu’à abandonner notre claim jusqu’à la saison prochaine et à remettre à cette époque éloignée la réalisation de nos rêves d’or.

Laissant donc ce qui nous restait de provisions au vieux Jake, qui ne voulait pas quitter le claim et entendait passer l’hiver à trapper les martres, Pat et moi retournâmes de nouveau nos pas vers la civilisation, le cœur plus gros que la bourse, mais peu fâchés, après tout, de quitter notre désert pour six mois de séjour dans des lieux plus agréables.

Nous partîmes à pied, portant chacun une paire de couvertures sur nos épaules, et quelques jours de vivres. C’est en vain que nous demandions du travail à toutes les maisons que nous rencontrions le long de la route; toute chance d’en obtenir avait été depuis longtemps saisie par quelques-uns des mineurs ruinés qui nous avaient précédés sur ce triste chemin.

Au bout de quelques jours, nous fûmes réduits, pour toute nourriture, aux navets que nous pouvions ramasser dans les champs avoisinant les maisons, échelonnées sur la route à des distances de dix ou quinze milles. Nous n’étions ni gras ni fiers quand nous arrivâmes à Fort Yale. Là encore nous essayâmes d’obtenir du travail, mais sans le moindre succès. A bout de forces et d’énergie, nous fîmes encore quatre milles pour gagner Emery’s Bar, où se trouve la station des bateaux à vapeur, nous proposant de solliciter de l’un des capitaines un passage gratuit pour Victoria.

Arrivés à Emery’s Bar, nous allumâmes un feu sur le bord d’un petit plateau et étendîmes nos couvertures, dans l’espérance de faire servir le sommeil à remplacer le souper. Un bateau était attendu le lendemain matin, et comme, à cette époque de l’année, il ne pouvait remonter jusqu’à Yale, nous entretenions le vague espoir de gagner un bon déjeuner à travailler au déchargement du bateau.

Nous fumions notre pipe, ayant encore, par bonheur, un peu de tabac, lorsque soudain j’entendis un rire joyeux partir de la rive, au-dessous de nous, pendant que mes narines, avec une finesse de perception très-explicable en pareille circonstance, humaient, portée sur la brise du soir, une délicieuse odeur de lard grillé. Incapables de résister à une pareille attraction, Pat et moi bondîmes vers le fleuve et nous nous trouvâmes bientôt en présence du plus attachant spectacle que nous pussions rêver alors,--un feu pétillant et quatre personnes assises en rond, prenant leur part d’un bon souper de lard et de pain frais servi par terre sur une toile. Trois grandes barques étaient amarrées au rivage, tout près de là, et on avait établi près du feu une tente formée de voiles tendues sur des rames.

Un des quatre s’écria aussitôt:

«Eh bien, mes enfants, nous ne savions pas avoir de si proches voisins ce soir. Asseyez-vous près du feu. Vous êtes sortis du bois aussi soudainement qu’un ours d’une tanière enfumée. Vous avez failli m’effrayer, sur mon âme! Voulez-vous souper avec nous?»

Inutile de dire que nous ne refusâmes point cette bonne invitation, que suivit celle d’apporter nos couvertures dans la tente, où il y avait assez de place pour nous. Nous fîmes si bien honneur au festin, que nos hôtes en furent surpris; mais ce fut à l’envi l’un de l’autre qu’ils mirent leurs vivres à notre disposition. En dépit de la rudesse de leur extérieur et de la simplicité de leurs manières, il y a plus de vraie bonté de cœur chez ces rudes pionniers d’une terre nouvelle que chez toute la foule de nos élégants parasites des villes.

Nous paraissions si épuisés, si misérables, qu’on nous demanda d’où nous venions et ce que nous comptions faire. Alors je racontai en quelques mots notre histoire; ajoutant que tout ce que nous désirions était de trouver du travail, et que nous serions heureux de donner un coup de main à nos hôtes le jour suivant, en échange du bon souper qu’ils nous avaient offert.

«Je ne suis point un aubergiste, dit celui qui paraissait être le chef de la troupe, et vous êtes les bienvenus à notre modeste repas; mais si vous ne craignez pas de risquer votre vie sur cette maudite rivière, je puis vous donner du travail et un bon salaire.»

On comprend avec quel empressement Pat et moi nous acceptâmes cette offre bienveillante, et bientôt, enveloppés dans nos couvertures, nous dormions d’un meilleur sommeil que nous ne l’avions fait depuis longtemps.

A l’aube, nous fûmes réveillés par le sifflet du bateau à vapeur qui arrivait, et bientôt nous nous mîmes à l’œuvre, travaillant comme des nègres, au milieu d’une foule d’Indiens et de matelots occupés à décharger le navire et à empiler les colis que nous devions transporter sur nos embarcations. En deux ou trois heures nous eûmes fini, et nous nous mîmes à préparer nos canots, qui étaient de quatre tonnes chacun. Ils avaient près de cinquante pieds de longueur sur six de large, et chacun d’eux avait été taillé et creusé, à l’aide du feu, dans un seul tronc de cèdre. Ils étaient montés par huit rameurs, et, au lieu de gouvernail, portaient à l’arrière une rame de vingt pieds de longueur: un gouvernail ordinaire n’aurait pas eu assez de force pour les diriger sur un fleuve pareil. A la proue, où était un fort étançon pour fixer le câble de remorque, un homme devait stationner pour observer le courant et éviter les écueils cachés. Ce fut ce dernier poste que l’on nous confia à Pat et à moi.

Nous nous acquittâmes à notre honneur de notre tâche et eûmes six voyages à faire d’Emery’s Bar à Fort Yale pour transporter toute la cargaison.

Cela fait, nous nous jugeâmes capables, Pat et moi, d’entreprendre une expédition infiniment plus hasardeuse à travers les _cañons_. Ce n’était pas une petite affaire et il y avait de grands dangers à courir; mais notre misérable état ne permettait pas à la crainte de nous dominer, et nous nous jetâmes dans cette nouvelle entreprise avec les sentiments du soldat qui sait que sa vie est l’enjeu de la bataille.

CHAPITRE X

NAVIGATION SUR LE FRASER

Au bout d’une semaine environ, nous eûmes un chargement complet pour Lytton, et, après avoir examiné avec soin notre flottille et réparé nos avaries, nous partîmes à la pointe du jour. Notre voyage, à partir de Fort Yale, où nous arrivâmes vers les neuf heures du matin, fut des plus dangereux et des plus pénibles. Ce n’étaient pas seulement les marchandises qu’il fallait mettre à terre et transporter à force de bras par-dessus les rochers, aux endroits appelés _portages_, jusqu’à un endroit où l’on pût se rembarquer, mais il fallait tirer de l’eau les bateaux mêmes et les pousser à grand renfort de rouleaux et de leviers jusqu’au lieu de rembarquement.

Ainsi, nous passions nos journées de l’aube à la nuit, tantôt naviguant sur le fleuve le plus dangereux du monde, tantôt transportant bateaux et chargement le long de la rive accidentée. Nous étions le plus souvent trop fatigués, le soir venu, pour changer nos vêtements humides contre des vêtements secs ou pour faire cuire notre souper. Nous nous contentions de nous rouler dans nos couvertures auprès du feu que nous allumions sur le bord du fleuve et de nous abandonner à un sommeil fiévreux.

Le jour venu, nous nous remettions à cette rude besogne, pour ne nous voir quelquefois, après une longue journée de travail, qu’à une couple de milles de l’endroit que nous avions quitté le matin.

Pour donner à mes lecteurs une idée de l’inconcevable force du courant avec lequel nous avions à combattre, je leur dirai qu’à dix milles (16 kilom.) en amont d’Yale, le Fraser, qui a douze cents milles de longueur et reçoit dans son cours de nombreux affluents aussi considérables que lui-même, passe à travers des roches énormes par un chenal qui n’a que cinquante-deux mètres de largeur. Les bords de ce chenal, bien nommé Hell’s Gate (porte de l’Enfer), sont presque perpendiculaires, et le niveau des hautes eaux en été, après la fonte des neiges, n’est pas à moins de cent pieds au-dessus du niveau des basses eaux en hiver.

Vers la fin du douzième jour nous aperçûmes les eaux bleues de la Thompson qui, sur une petite distance, courent presque parallèlement aux eaux jaunes du Fraser, et quelques vigoureux efforts nous amenèrent au but de notre voyage. Nous bénîmes le ciel d’avoir échappé aux dangers de cette navigation, et fûmes bien heureux de pouvoir nous reposer un peu.

Notre repos toutefois ne devait pas être de longue durée. Le voyage avait été si avantageux aux entrepreneurs qu’ils étaient pressés de recommencer. La descente du fleuve était la partie la plus dangereuse de notre tâche, car, au lieu de nous traîner péniblement en longeant la rive, il fallait se laisser emporter au gré de ce terrible courant et passer, avec une rapidité vertigineuse, au milieu même des écueils que nous avions évités à la remonte, en débarquant. A deux endroits cependant, aux grandes et aux petites chutes, nous dûmes faire encore des _portages_.

Aussi il ne nous fallut que quatre heures pour accomplir presque la moitié du voyage et atteindre Boston Bar. Là, nous nous arrêtâmes pour prendre un peu de repos, car nous avions eu une rude besogne à gouverner nos canots à travers les rapides.

Une barque montée par sept hommes, dont six rameurs et un homme au gouvernail, n’ayant pu, faute d’avoir pris les précautions nécessaires, éviter un tourbillon, fut engloutie corps et biens sous nos yeux, sans qu’il nous fût possible de lui porter secours. En vain avions-nous donné aux hommes qui la montaient avis du danger, recommandé de ne pas abandonner un instant la direction de leur bateau, crié de faire force de rames, tout fut inutile. L’homme à la barre perdit la tête; l’agitation des rameurs croissant avec le danger, la barque, qui ne gouvernait plus, arriva sur les brisants qui la remplirent d’eau, et bientôt elle s’enfonça avec une lenteur qui, pour nous, fit durer un siècle cet affreux spectacle. Un des rameurs, jeune et beau garçon, essaya de franchir d’un bond le cercle maudit, mais il y fut ramené par le contre-courant. Les autres, convaincus que tout était fini, se tenaient debout dans la barque, qui sombrait lentement, levant au ciel leurs bras impuissants. L’eau semblait monter pour étouffer leurs cris et noyer leurs regards désespérés. Tout disparut; mais cet effrayant spectacle, ces figures pâles, éperdues, s’enfonçant lentement dans leur tombe liquide, ne sortiront jamais de ma mémoire.

Peu d’instants après nous passions nous-mêmes, avec la rapidité de l’éclair, près du lieu où venait de se produire cette horrible catastrophe. Arrivés à un endroit où la furie du fleuve se calme un peu, nous nous arrêtâmes, dans l’espérance que nous pourrions encore être de quelque secours à quelqu’un des naufragés; mais nous attendîmes en vain, rien ne se montra, pas même un débris quelconque du bateau, dont aucune épave ne fut retrouvée.

De retour à Yale, nous dûmes attendre plusieurs jours qu’un nouveau chargement pour Lytton fût complété, et, les eaux ayant baissé, nous fîmes ce voyage en un peu moins de temps que le premier. Nous eûmes aussi, par la même raison, un peu moins de dangers à courir; mais Pat et moi commencions à être exténués, et à notre second retour à Yale nous fûmes assez satisfaits de ne pas trouver un nouveau chargement. On paya et congédia les Indiens; il fut convenu que quatre d’entre nous et le capitaine descendraient dans un des canots jusqu’à Victoria, et que nous ferions, en passant, une partie de chasse et de pêche dans les îles du golfe de Géorgie.

La veille même de notre départ, je fus en grand danger de périr dans les flots du Fraser. Nous étions campés sur la rive à un endroit où un banc de sable produit avec le courant un vaste remous. Nous avions besoin de sucre pour notre voyage, et il fallait traverser le fleuve pour en aller chercher à une petite boutique tenue par un Chinois.

Je partis seul dans un petit bateau très-léger. L’endroit difficile à passer était celui où se rencontraient les deux courants contraires: le moindre faux mouvement pouvait faire chavirer ma frêle embarcation. Heureusement pour moi, il faisait chaud et je n’avais que ma chemise, mon pantalon et des pantoufles. J’avais aperçu des Indiens et leurs femmes qui se baignaient à un coude formé par le banc de sable, et, comme j’arrivais au passage dangereux, j’entendis une des baigneuses pousser un cri. Ce n’était rien; la femme s’était un peu coupé le pied sur un rocher. Je m’étais follement retourné au moment même où je n’aurais pas dû perdre un seul instant de vue mon bateau. Tout à coup je sentis qu’il me manquait sous les pieds et je tombai à plat dans l’eau: l’embarcation s’en allait, emportée comme un morceau de bois.

Je me mis à nager de toutes mes forces; mais, quoique bon nageur, j’étais stupéfait du peu de chemin que je faisais. Personne ne pouvait me porter secours, et je savais ne pouvoir compter que sur mes propres efforts. Voyant que je n’avançais pas et comprenant que, si je luttais ainsi, je verrais bientôt mes forces s’épuiser, je fis la planche et fus emporté par le courant, auquel je n’avais nullement la force de résister.