Dans l'abîme

Part 2

Chapter 23,667 wordsPublic domain

«Pendant tout le temps qu'il fut entraîné vers le fond par ses poids de plomb, il se trouva dans une sorte de brouillard blanc si dense que son projecteur électrique ne réussissait pas entièrement à le percer au delà de quelques pieds. Et il se passa quelques minutes avant que les couches de sédiment en suspension fussent retombées au fond. Alors, à la lueur de ses lampes électriques et à la passagère phosphorescence d'un banc éloigné de poissons, il lui fut possible de voir, sous l'immense obscurité des eaux supérieures, une surface ondulante de vase d'un blanc grisâtre, rompue çà et là par des fourrés enchevêtrés de lis de mer agitant leurs tentacules affamés.

«Plus loin se trouvaient les gracieux et transparents contours d'un groupe d'épongés gigantesques. Sur ce sol étaient dispersées un grand nombre de touffes hérissées et plates d'une riche couleur pourpre et noire qu'il décida devoir être quelque espèce d'oursin, et de petites choses avec des yeux très larges ou aveugles ayant une curieuse ressemblance, les unes avec les cloportes, les autres avec les homards, rampaient paresseusement dans la traînée de lumière et disparaissaient de nouveau dans l'obscurité en laissant derrière eux des sillons dans la vase.

«Soudain la multitude voltigeante de petits poissons vira et s'avança vers lui comme une volée d'étourneaux pourrait le faire. Ils passèrent au-dessus de lui comme une neige phosphorescente, et alors, derrière eux, une créature de dimensions il vit plus grandes qui s'avançait vers la sphère.

«D'abord, il ne put la distinguer que vaguement, figure aux mouvements indécis et suggérant de loin un homme en marche; puis elle entra dans le rayonnement lumineux que projetait la lampe. Au moment où la lumière la frappa, elle ferma les yeux, éblouie. Elstead la contempla avec stupéfaction.

«C'était un étrange animal vertébré. Sa tête d'un pourpre sombre, rappelait vaguement celle d'un caméléon, mais le front était si élevé et la boîte crânienne si développée qu'aucun reptile n'en possédait encore de semblables. L'équilibre vertical de sa face lui donnait la plus extraordinaire ressemblance avec celle d'un être humain. Deux yeux larges et saillants se projetaient des orbites à la façon d'un caméléon et sous ses petites narines s'ouvrait une large bouche reptilienne aux lèvres cornées. À l'endroit des oreilles étaient deux énormes ouïes hors desquelles flottaient des filaments nombreux d'un rouge de corail, rappelant les ouïes que possèdent les très jeunes raies et les requins.

«Mais ce que sa face avait d'humain n'était pas le trait le plus extraordinaire qu'offrait cette créature. Elle était bipède; son corps, presque sphérique, était en équilibre sur une sorte de trépied composé de deux jambes comme celles des grenouilles et d'une longue queue épaisse, et ses membres supérieurs, qui caricaturaient grotesquement les bras humains, beaucoup à la manière des grenouilles, portaient un long dard osseux garni de cuivre. La couleur de cette créature était, variée: sa tête, ses mains et ses jambes étaient pourpres, mais sa peau, qui pendait flottante autour de son corps comme des vêtements le feraient, était d'un gris phosphorescent. Elle restait là, aveuglée par la lumière.

[Figure 03: DANS L'ABÎME.--Cet habitant inconnu de l'abîme cligna des yeux et les écarquilla.]

À la fin, cet habitant inconnu de l'abîme cligna des paupières et les écarquilla; puis, portant sa main libre au-dessus de ses yeux, il ouvrit la bouche et articula à la façon humaine un cri qui pénétra même l'enveloppe d'acier et le capitonnage intérieur de la sphère. Comment un cri peut être poussé sans poumons, Elstead ne se préoccupa pas de l'expliquer. La créature sortit alors du rayonnement, rentra dans le mystère ténébreux qui le bordait de chaque côté, et Elstead la sentit plutôt qu'il ne la vit venir vers lui. Certain que la lumière l'avait attirée, il interrompit le courant. Un moment après, des coups sourds résonnèrent contre l'acier, et la sphère se balança.

«Alors le cri fut répété. Et il sembla à Elstead qu'un écho lointain y répondait. Les coups sourds reprirent et la sphère se balança de nouveau et grinça contre le pivot sur lequel la corde était enroulée. Il demeura dans les ténèbres, cherchant à pénétrer du regard l'éternelle nuit de l'abîme. Et bientôt il vit, très faibles et lointaines, d'autres formes phosphorescentes et quasi-humaines se hâter vers lui.

Sachant à peine ce qu'il faisait, il tâta contre les parois de sa prison instable pour trouver le bouton du projecteur électrique extérieur et pressa accidentellement celui de la petite lampe qui éclairait sa cabine capitonnée. La sphère roula et il fut renversé. Il entendit comme des cris de surprise, et quand il fut relevé, il vit deux yeux attentifs qui regardaient par le hublot inférieur et qui en réfléchissaient la clarté.

«Au même instant, des mains heurtaient vigoureusement l'enveloppe d'acier et il entendit, impression suffisamment horrible dans sa position, des heurts réitérés sur l'enveloppe de métal, qui protégeait le mouvement d'horlogerie. À ce bruit, vraiment, l'angoisse l'étrangla; car, si ces étranges créatures parvenaient à arrêter le mouvement, sa délivrance était impossible. À peine avait-il pensé cela, qu'il sentit la sphère se balancer et la paroi sembla peser lourdement contre ses pieds.

«Il éteignit la petite lampe intérieure et rétablit le courant du réflecteur extérieur. Le fond vaseux et les créatures quasi-humaines avaient disparu, et une couple de poissons se poursuivant soudain passèrent contre le hublot.

«Il pensa aussitôt que ces étranges habitants avaient rompu la corde et qu'il avait échappé. Il remontait de plus en plus vite, puis il s'arrêta avec une secousse qui l'envoya heurter la paroi capitonnée de sa prison. Pendant une demi-minute, peut être, il fut trop étonné pour réfléchir.

«Alors il sentit que la sphère tournait lentement sur elle-même avec une sorte de balancement, et il lui sembla aussi qu'il avançait horizontalement dans l'eau. En se blottissant, tout contre le hublot, il parvint à rétablir de son poids et à ramener l'équilibre vers le fond cette partie de la sphère; mais il ne put rien voir que le pâle rayonnement de son réflecteur frappant inutilement les ténèbres. Il lui vint à l'idée qu'il pourrait mieux voir s'il éteignait la lampe.

«En ceci, il fut sage. Au bout de quelques minutes les ténèbres veloutées devinrent une sorte d'obscurité translucide, et alors, dans le lointain, et aussi imprécises que la lumière zodiacale d'un soir d'été, il vit des formes se mouvoir au-dessous de lui. Il jugea que ces créatures avaient détaché son câble et le remorquaient au long du fond de la mer.

«Alors, par-delà les ondulations de la plaine sous-marine, vague et lointaine, il vit un immense horizon d'une luminosité pâle qui s'étendait de chaque côté aussi loin que sa petite fenêtre lui permettait d'apercevoir. Vers cet horizon, il était remorqué comme un ballon qu'on ramènerait de la plaine vers la ville. Il en approchait très lentement, et très lentement la vague irradiation se précisait en des formes plus définies.

«Il était presque cinq heures lorsqu'il atteignit cette aire lumineuse; et, vers ce moment, il put distinguer une sorte d'arrangement qui suggérait des rues et des maisons groupées à l'entour d'un vaste édifice sans toit, qui rappelait grotesquement une abbaye en ruines. Tout cela s'étendait au-dessous de lui comme une carte. Les maisons étaient toutes des enclos de murs sans toits, et leur substance étant, comme il le vit plus tard, d'os phosphorescents, donnait à cet endroit l'apparence d'être bâti avec du clair de lune noyé.

«Parmi les cavités inférieures, des végétations crinoïdes étendaient leurs tentacules, et de grandes, sveltes et fragiles éponges surgissaient comme des minarets brillants et comme des lis de lumière membraneuse hors de la clarté génitale de la cité. Dans les espaces ouverts, il pouvait voir une agitation comme de foules de gens, mais il se trouvait trop élevé pour distinguer les personnages qui composaient ces foules. Alors, lentement, il se sentit tiré vers le fond, et, à mesure, les détails des lieux apparurent plus clairement à sa vue. Il distingua que les rangées de bâtiments nuageux étaient délimitées par des lignes pointillées d'objets ronds, et il s'aperçut qu'en plusieurs endroits au-dessous de lui, en de larges espaces ouverts, étaient des formes semblables à des carcasses pétrifiées de navires.

«Lentement et sûrement il descendait, et les formes au-dessous de lui devenaient plus brillantes, plus claires et plus distinctes. On le dirigeait vers le large édifice qui occupait le centre de la ville, et de temps en temps il pouvait apercevoir la multitude de formes qui tiraient sur sa corde. Il fut étonné de voir que le gréement de l'un des vaisseaux qui formait un des principaux traits de la place était couvert d'une quantité d'êtres gesticulants qui le regardaient, puis les murs du grand édifice montèrent silencieusement autour de lui et lui cachèrent la vue de la cité.

«Les murs étaient de bois durci par l'eau, de câbles de fer tressés, d'espars de cuivre et de fer, d'os et de crânes de naufragés. Les crânes couraient au long des murs de l'édifice en zigzags, en spirales et en courbes fantastiques. Dans leurs orbites vides, et sur toute la surface des murs jouaient et se cachaient une multitude de petits poissons argentés. Soudain ses oreilles s'emplirent d'un bourdonnement sourd, d'un bruit comme le son violent des cors, auquel succédèrent bientôt de fantastiques clameurs. La sphère s'enfonçait toujours, passant devant d'immenses fenêtres en pointe, à travers lesquelles il apercevait vaguement, le regardant, un grand nombre de ces étrangers et fantomatiques créatures. Et il vint enfin se poser, lui sembla-t-il, sur une sorte d'autel au centre de la place.

[Figure 04: DANS L'ABÎME.--Il s'aperçut qu'ils se prosternaient tous devant lui, sauf un.]

«Maintenant il se trouvait à un niveau qui lui permettait de voir distinctement ces étranges habitants de l'abîme. À son grand étonnement, il s'aperçut qu'ils se prosternaient devant lui, tous, sauf un, vêtu, semblait-il, d'une robe d'écaillés superposées et couronné d'un diadème lumineux, et qui se tenait debout, ouvrant et fermant alternativement sa bouche de reptile, comme s'il dirigeait les cantiques des adorateurs.

«Une curieuse impulsion fit allumer à Elstead sa lampe intérieure, de sorte qu'il devint visible à ces habitants de l'abîme et que cette clarté les fit immédiatement disparaître dans l'obscurité. À cette soudaine transformation, les cantiques firent place à un tumulte d'acclamations exultantes, et Elstead, préférant les observer, interrompit le courant et s'évanouit à leurs yeux. Mais, pendant un moment, il fut trop aveuglé pour percevoir ce qu'ils faisaient et quand enfin il put les distinguer, ils étaient de nouveau agenouillés. Ils continuèrent à l'adorer ainsi sans répit ni relâche pendant trois heures.

«Elstead fit un récit des plus circonstanciés de cette cité surprenante et de ces gens qui n'ont jamais vu ni soleil, ni lune, ni étoile, aucune végétation verte, ni aucune créature respirante, qui ne savent rien du feu, et ne connaissent d'autre lumière que la clarté phosphorescente d'organismes vivants.

«Si saisissante que soit son histoire, il est encore plus saisissant de trouver que des hommes de science aussi éminents que Adams et Jenkins n'y découvrent rien d'incroyable. Ils m'ont dit qu'ils ne voyaient aucune raison pour que des créatures vertébrées, intelligentes et respirant l'eau, accoutumées à une température très basse, à une pression énorme, et d'une structure si pesante que, vivants ou morts, ils ne peuvent flotter, que de tels êtres ne pussent vivre au sein de la mer profonde, inconnus de nous, et, comme nous, descendants du grand Thériomorphe de l'âge de la Terre Rouge.

«Ils doivent nous connaître cependant comme des créatures étranges et météoriques, accoutumées à dégringoler, accidentellement mortes, à travers les mystérieuses ténèbres de leur ciel liquide, et non seulement nous-mêmes, mais nos vaisseaux, nos métaux, nos appareils qui pleuvent incessamment dans leur nuit. Quelquefois, des objets dans leur chute doivent les atteindre, les écraser comme par le jugement de quelque invisible pouvoir supérieur, et parfois il doit leur en venir d'une rareté ou d'une utilité inappréciables, ou de formes suggestives et inspiratrices. On peut comprendre, jusqu'à un certain point, leur conduite à l'arrivée d'un homme vivant, si l'on pense à ce qu'un peuple barbare ferait pense à une créature brillante et auréolée qui descendrait soudain dans notre ciel.

«Elstead dut probablement compléter une fois ou l'autre aux officiers du _Ptarmigan_ chaque détail de son étrange séjour de douze heures dans l'abîme. Il est certain aussi qu'il eut l'intention d'en rédiger le récit, mais qu'il ne le fit jamais. Et il nous faut donc malheureusement rassembler les fragments disjoints de son histoire d'après les souvenirs et les réminiscences du commandant Simmons, de Weybridge, de Steevens, de Lindley et des autres. Nous pouvons nous représenter vaguement, par images fragmentaires, l'immense et lugubre édifice, les gens agenouillés et chantants, avec leur sombre tête de caméléon, leur espèce de vêtement faiblement lumineux, et Elstead, ayant de nouveau allumé sa lampe intérieure, essayant vainement de leur faire comprendre qu'il fallait détacher la corde qui retenait la sphère. Une à une, les minutes passaient, et Elstead, regardant sa montre, découvrit avec terreur qu'il ne lui restait d'oxygène que pour quatre heures encore. Mais les cantiques en son honneur continuaient, aussi impitoyables que s'ils avaient été l'hymne funèbre de sa mort prochaine.

«Il ne comprit jamais de quelle façon il fut délivré, mais, à en juger par l'extrémité de la corde qui restait attachée à la sphère, elle avait dû être coupée par le constant frottement contre le rebord de l'autel. Tout à coup la sphère roula, et il bondit hors de leur monde, comme une créature éthérée, enveloppée de vide, traverserait notre atmosphère pour retournera son éther natal. Il dut disparaître à leurs yeux comme une bulle d'hydrogène monte dans l'air. Et ce dut leur paraître une étrange ascension.

«La sphère montait avec une vélocité plus grande encore que celle de la descente, quand elle était alourdie par les fonceurs de plomb. Elle devint excessivement chaude. Elle montait, les hublots en l'air, et il se rappelle le torrent de bulles qui écumait contre la vitre. À chaque instant, il s'attendait à la voir voler en éclats. Tout à coup, quelque chose comme une immense roue sembla se mettre à tourbillonner dans sa tête, le compartiment capitonné commença à tourner autour de lui, et il s'évanouit. Puis ses souvenirs cessent jusqu'au moment où il se retrouva dans la cabine et entendit la voix du docteur.»

Telle est la substance de l'extraordinaire histoire qu'Elstead narra par fragments aux officiers du _Ptarmigan_. Il promit de la fixer par écrit plus tard, mais son esprit était surtout préoccupé par les améliorations de son appareil, améliorations qui furent exécutées à Rio.

Il nous reste simplement à dire que, le 2 février 1896, il opéra sa seconde descente dans l'abîme de l'Océan, avec les perfectionnements que sa première expérience lui avait suggérés. On ne saura probablement jamais ce qui est arrivé. Il n'est pas revenu. Le _Ptarmigan_ louvoya autour du point de sa submersion, le cherchant en vain, pendant treize jours. Puis il revint à Rio, et la nouvelle fut télégraphiée à ses amis. L'affaire en reste là pour le présent. Mais il est peu probable qu'aucune nouvelle tentative soit faite pour vérifier cette étrange histoire des cités jusqu'ici insoupçonnées de l'abîme des mers.

LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE

Voici quelques-uns des secrets de la taxidermie. Ils me furent révélés par un taxidermiste, dans un moment d'expansion. Il me les conta entre son premier et son quatrième verre de whisky, moment où l'homme perd toute circonspection et, cependant, n'est pas encore ivre. Nous étions dans son taudis, qui était à la fois sa bibliothèque, son salon et sa salle à manger, et séparé, du moins quant à la vue, par un rideau de bambous japonais, du fétide réduit dans lequel il s'adonnait à ses travaux.

Il était assis sur un fauteuil pliant, et, quand il ne s'en servait pas pour cogner dans la cheminée les morceaux de charbon réfractaires, il mettait ses pieds, lesquels étaient revêtus, en manière de sandales, des saintes reliques d'une paire de pantoufles en tapisserie, loin du plancher, sur le manteau de la cheminée, parmi les yeux en verre. Son pantalon, entre parenthèses, bien qu'il n'ait rien à faire avec ses triomphes, était d'une étoffe écossaise d'un jaune des plus horribles et tel qu'on les faisait quand nos pères portaient des favoris et que les crinolines se promenaient par les rues. De plus, sa chevelure était noire, sa figure rose et son œil fauve ardent; son veston consistait surtout en graisse sur une base de velours. Sa pipe avait un fourneau de porcelaine représentant les trois Grâces; ses lunettes étaient toujours de travers; l'œil gauche, petit et pénétrant, vous regardait fixement par-dessus la monture, et l'œil droit s'apercevait vaguement de l'autre côté du verre, agrandi et adouci. Il discourait en ces termes:

[Figure 05: LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE--«Il n'y a jamais eu d'homme qui sache empailler comme moi!»]

«Il n'y a jamais eu d'homme, mon cher Bellows, qui sache empailler comme moi, jamais! J'ai empaillé des éléphants et j'ai empaillé des phalènes! Et ils n'en paraissaient que plus vivants et mieux faits. J'ai empaillé des êtres humains, surtout pour les ornithologues amateurs. Même une fois, j'ai empaillé un nègre...

«Non, il n'y a pas de loi qui le défende; je l'avais fait avec les doigts écartés et m'en servais comme de porte-manteau; mais cet imbécile de Homersby lui chercha querelle un soir, très tard, et le démolit. Cela se passait avant que je ne vous connusse. C'est difficile d'avoir des peaux, sans cela j'en aurais fait un autre.

«Désagréable? Ma foi non! Il me semble que la taxidermie pourra plus tard être substituée avec avantage aux inhumations et aux crémations. Vous pourriez conserver auprès de vous tous ceux qui vous sont chers. Un bric-à-brac de ce genre, disposé à travers la maison, vaudrait autant que n'importe quelle compagnie et serait moins coûteux. Vous pourriez les agencer avec des mouvements d'horlogerie et leur faire des choses...

«Évidemment il faudrait les vernir, mais il ne serait pas nécessaire de les rendre plus brillants que ne le sont en nature des masses de gens. Le crâne chauve du vieux Maningtree... Quoi qu'il en soit, on pourrait causer avec eux sans être interrompu... même avec ses vieilles tantes. Il y a un grand avenir réservé à la taxidermie, croyez-le bien. Il y a les fossiles...»

Il se tut soudain.

«Non, il ne faut pas que je vous le dise...»

Il tira méditativement quelques bouffées de sa pipe.

«Oui, merci... pas trop d'eau... Vous savez, ce que je vais vous dire doit rester entre nous. Vous n'ignorez pas que j'ai empaillé quelques _dodos_ et un grand pingouin? Comment? Non? Vous n'êtes évidemment qu'un amateur en taxidermie. Mon cher monsieur, la moitié des pingouins du monde sont à peu près aussi authentiques que le mouchoir de sainte Véronique ou la Sainte Tunique de Trêves. Nous les faisons avec des plumes de grèbes et autres oiseaux semblables. Et les œufs des grands pingouins aussi!... Bon Dieu!... Oui, nous les faisons avec de la porcelaine tendre... je vous avoue que cela en vaut la peine... Ils atteignent... Ainsi, l'autre jour, il y en a un qui est monté jusqu'à 7500 francs. Je crois qu'il était réellement authentique, mais... on ne peut jamais en être certain. C'est du très bel ouvrage, et puis... après... il faut les empoussiérer, car aucun de ceux qui possèdent un de ces œufs n'aurait la témérité de le nettoyer. C'est là la beauté de l'affaire. Même s'ils avaient des soupçons sur leur œuf, ils n'oseraient pas l'examiner de trop près. C'est, en somme, un capital si fragile.

«Vous ne saviez pas que la taxidermie pouvait s'élever à des hauteurs pareilles... Mon pauvre garçon!... J'ai rivalisé avec la nature elle-même! L'un des grands pingouins _authentiques_ (sa voix n'était plus qu'un murmure), l'un des grands pingouins _authentiques a été fait par moi!_

«Ah! mais non! Vous n'avez qu'à étudier l'ornithologie et trouver vous-même lequel c'est. Et, ce qui est mieux, un syndicat de marchands m'a proposé de pourvoir de spécimens une des régions inexplorées du nord de l'Islande. Je le ferai peut-être un jour. Mais juste en ce moment, j'ai une autre petite chose en mains. Avez-vous entendu parler du _dinornis_? «C'est l'un de ces grands oiseaux dont l'espèce a récemment disparu en Nouvelle-Zélande. On l'appelle communément Feuh, sans doute parce qu'il est éteint. Vous comprenez?... Eh bien! on s'est procuré de ses os, et on a même trouvé dans les marais des plumes et des morceaux de peaux sèches. Et maintenant, je vais fabriquer--ma foi ce n'est pas la peine d'en faire mystère--je vais fabriquer un Feuh entièrement empaillé. Je connais quelqu'un là-bas qui prétendra l'avoir découvert dans une sorte de marécage antiseptique et dira qu'il l'a empaillé immédiatement parce qu'il menaçait de se corrompre. Les plumes sont quelque chose de particulier, mais j'ai trouvé un moyen simplement délicieux de les imiter avec des fragments de plumes d'autruche passés à la flamme. Oui, c'est là l'odeur nouvelle que vous avez remarquée. On ne pourrait se rendre compte de la fraude qu'avec un microscope, et personne ne se soucierait de gâter pour cela un beau spécimen.

«De cette façon, vous voyez, je donne un petit coup d'épaule au progrès de la science. Mais tout ceci n'est qu'une simple imitation de la nature. De mon jeune temps, j'ai fait mieux que cela. Je l'ai... je l'ai battue....».

Il ramena ses pieds à terre et se percha confidentiellement vers moi.

«J'ai _créé_ des oiseaux, dit-il à voix basse, de _nouveaux_ oiseaux, des oiseaux comme on n'en avait encore jamais vu.»

Il replaça ses pieds sur le manteau de la cheminée pendant un silence impressionnant.

«Enrichir l'univers... plutôt! quelques-uns des oiseaux que j'ai fabriqués étaient des espèces nouvelles de colibris et de fort jolies petites choses, mais quelques-uns étaient simplement fantaisistes. Le plus drôle de ceux-là fut, je crois: l'Anomatoptéryx-Jejuna... Jejunus-Jejuna-Jejunum--vide--ainsi appelé parce qu'il n'y avait réellement rien dedans. Un oiseau absolument vide, à part la bourre. C'est le vieux Jawers qui le possède maintenant et je suppose qu'il en est presque aussi fier que moi. C'est un chef d'œuvre, Bellows! Il a toute la niaise gaucherie du pélican, tout le solennel manque de dignité du perroquet, la dégaine maigre et dégingandée du flamant, avec tout l'extravagant conflit chromatique du canard mandarin. Un oiseau pareil! Je l'ai fabriqué avec des fragments de squelettes provenant d'une cigogne et d'un toucan, et un lot de plumes acheté d'occasion. Ce genre de taxidermie, Bellows, est pour le véritable artiste une joie sans mélange.