Dans l'abîme

Part 1

Chapter 13,699 wordsPublic domain

LA SCIENCE ILLUSTRÉE

JOURNAL HEBDOMADAIRE

FONDÉ SOUS LA DIRECTION

DE

LOUIS FIGUIER

06 DÉCEMBRE 1902

À

30 MAI 1903

EXPOSITION INTERNATIONALE (1900)

PARIS

DANS L'ABÎME

H.-G. WELLS

TRADUIT DE L'ANGLAIS

PAR

HENRY-D. DAVRAY

TABLE DES MATIÈRES DANS L'ABÎME LES TRIOMPHES D'UN TAXIDERMISTE LA POMME L'HOMME VOLANT

DANS L'ABÎME

Le lieutenant se tenait debout devant la sphère d'acier et mordillait un éclat de bois.

--Que pensez-vous de ça, Steevens? demanda-t-il.

--C'est une idée comme une autre, dit Steevens, du ton de quelqu'un qui veut se faire une opinion sincère.

--Je crois que ça s'écrasera à plat, continua le lieutenant.

--Il semble avoir calculé son affaire soigneusement, dit Steevens encore impartial.

--Mais pensez à la pression, insista le lieutenant. À la surface de l'eau, elle est de quatorze livres par pouce; trente pieds plus bas, elle est double; soixante, triple; quatre-vingt-dix, quadruple; neuf cents, quarante fois plus grande; cinq-mille pieds, trois-cents fois... c'est-à-dire qu'à un mille de profondeur la pression est de deux cent quarante fois quatorze livres; c'est-à-dire... attendez... un quintal... une tonne et demie, Steevens, _une tonne et demie_ par pouce carré. Et l'Océan a ici cinq milles de profondeur. Il subira une pression de sept tonnes et demie...

--Un joli sondage! dit Steevens. Mais il est protégé aussi par une jolie épaisseur d'acier.

Le lieutenant ne répondit pas et se mit à mâchonner son bout de bois. L'objet de leur conversation était une immense boule d'acier, d'un diamètre extérieur d'environ neuf pieds, et qui semblait être le projectile de quelque titanique pièce d'artillerie; elle était fort laborieusement nichée dans un échafaudage monstrueux, élevé dans la charpente du vaisseau, et les espars gigantesques qui allaient bientôt la faire glisser par-dessus bord donnaient à l'arrière du navire un aspect qui avait excité la curiosité de tout honnête marin, depuis le _pool_ de Londres jusqu'au tropique du Capricorne. En deux endroits, l'un au-dessus de l'autre, l'acier faisait place à une couple de fenêtres circulaires, fermées d'une paroi de verre d'une épaisseur énorme, et l'une d'elles, enchâssée dans un cadre d'acier d'une grande solidité, se trouvait pour l'instant en partie dévissée.

Le matin même, les deux hommes avaient vu, pour la première fois, l'intérieur de ce globe. Il était soigneusement matelassé de coussins à air, garnis de petits boutons fixés entre les saillies, et qui constituaient le simple mécanisme de la chose. Tous les objets étaient, de même, soigneusement capitonnés, même l'appareil Myers, qui devait absorber l'acide carbonique et remplacer l'oxygène inspiré par l'habitant du globe, quand, s'y étant introduit, l'ouverture vitrée aurait été vissée.

Tout était si parfaitement capitonné qu'un être humain aurait pu supporter, en toute sécurité, d'être lancé avec la sphère par un canon. Et il fallait qu'il en fût ainsi, car bientôt un homme allait s'insinuer par l'ouverture; il serait enfermé solidement à l'intérieur et lancé par-dessus bord pour s'en foncer dans l'Océan jusqu'à une profondeur de cinq milles, comme le lieutenant l'avait dit. L'imagination de ce dernier était exclusivement occupée de cet objet; c'était devenu pour lui une obsession, même aux repas, et Steevens, le nouveau venu, était un compagnon inattendu auquel il allait pouvoir à son aise causer de sa préoccupation.

--J'ai idée, dit le lieutenant, que ces hublots de verre fléchiront simplement, crèveront et s'écraseront sous une pression pareille. Daubrée a liquéfié des rochers sous des pressions énormes... et, remarquez bien ceci...

--Si le verre casse, fit Steevens, qu'arrivera-t-il?

--L'eau entrera comme un jet de fer. Avez-vous jamais reçu, bien droit, un jet à haute pression? Ça frappe comme un boulet. Il serait simplement écrasé et aplati. L'eau entrerait dans sa gorge, dans ses poumons, pénétrerait dans ses oreilles...

--Quelle imagination détaillée! s'écria Steevens, qui se représentait vivement les choses.

--C'est le simple exposé d'une chose inévitable, dit le lieutenant...

--Et le globe?

--Il laisserait s'échapper quelques petites bulles et s'installerait confortablement, jusqu'au jour du jugement, parmi la vase et le limon du fond... avec le pauvre Elstead étalé sur ces coussins aplatis, comme du beurre sur du pain.

Il répéta cette image, comme si elle lui eût plu beaucoup:

--Comme du beurre sur du pain.

--Un coup d'œil au tape-cul, fit une voix.

Et Elstead parut derrière eux, vêtu d'un complet blanc, une cigarette aux lèvres et les yeux souriants sous les amples bords de son chapeau.

--Qu'est-ce que vous dites, à propos de pain et de beurre, Weybridge? Vous grommelez, comme d'habitude sur la paye insuffisante des officiers de marine?... Il n'y a plus qu'un jour à attendre avant que je parte maintenant. Les élingues vont être prêtes aujourd'hui. Ce beau ciel et cette houle tranquille sont juste ce qu'il faut pour lancer par-dessus bord une douzaine de tonnes de plomb et de fer, n'est-ce pas?

--Vous ne vous apercevrez pas beaucoup de la houle, dit Weybridge.

--Non. À soixante ou quatre-vingts pieds de profondeur... et j'y serai dans dix à douze secondes... pas une molécule ne bougera, quand le vent hurlerait et que l'eau s'élèverait jusqu'aux nuages. Non. Là, au fond...

Il s'avança jusqu'au bastingage, et les deux autres le suivirent. Tous trois se penchèrent sur leurs coudes et contemplèrent l'eau, d'un vert jaunâtre.

--... La paix, dit. Elstead, en achevant tout haut sa pensée.

--Êtes-vous absolument certain que le mouvement d'horlogerie marchera? demanda tout à coup Weybridge.

--Il a marché trente-cinq fois, dit Elstead. Il est tenu de marcher.

--Mais s'il ne fonctionne pas?

--Pourquoi ne fonctionnerait-il pas?

--Je ne voudrais pas, pour vingt mille livres, descendre dans cette maudite machine, dit Weybridge.

--Vous êtes tout à fait encourageant, remarqua Elstead.

--Je ne comprends pas encore de quelle façon vous pourrez faire fonctionner la chose, dit Steevens.

--Eh bien! d'abord, j'entre dans la sphère, et l'on visse l'ouverture, commença Elstead. Et quand, trois fois de suite, j'ai allumé et éteint la lumière électrique pour montrer que tout va bien, je suis lancé par-dessus le bastingage par cette grue, avec tous ces gros fonceurs de plomb suspendus au-dessous de moi. Le gros poids de plomb, qui est fixé sur le dessus, est muni d'un cylindre sur lequel s'enroulent cent toises de solide cordage, et c'est tout ce qui lie les fonceurs à la sphère, sauf les élingues qui seront coupées quand la sphère tombera. Je me sers de cordes plutôt que de câbles de fer, parce que c'est plus facile à couper et plus flottant, conditions nécessaires, comme vous allez voir. Vous remarquez que tous ces fonceurs de plomb sont percés d'un trou; une tringle de fer y sera adaptée, qui dépassera de six pieds sur la face inférieure. Dès que cette tringle sera en contact avec le fond, elle frappera sur un levier qui déclenchera le mouvement d'horlogerie placé sur le côté du cylindre sur lequel les cordes s'enroulent... Vous suivez? On descend gentiment dans l'eau tout le système. La sphère flotte... avec l'air qu'elle renferme, elle est plus légère que l'eau... mais les poids de plomb continuent à s'en foncer, et la corde se déroule jusqu'au bout. Quand la corde est entièrement filée, la sphère s'enfonce aussi.

--Mais à quoi sert la corde? demanda Steevens. Pourquoi ne pas fixer directement les poids à la sphère?

--Mais à cause du choc probable au fond. La sphère et ses poids vont s'enfoncer rapidement, atteindre peu à peu une vitesse vertigineuse. Elle serait mise en pièces en touchant le fond, si ce n'était de cette corde. Mais, dès que les poids reposeront sur le fond, la légèreté de la sphère entrera en jeu. Elle continuera à s'enfoncer de plus en plus lentement, s'arrêtera enfin, puis se mettra à remonter. C'est là que le mouvement d'horlogerie intervient. Aussitôt que les fonceurs s'aplatiront sur le fond de la mer, la tringle sera heurtée et déclenchera le mouvement et la corde s'enroulera de nouveau sur le cylindre. Je serai ainsi amené jusqu'au fond. Là, je resterai une demi-heure, la lumière électrique allumée, examinant ce que j'aurai autour de moi. Puis le mouvement d'horlogerie mettra enjeu un couteau à ressort, la corde sera coupée, et je remonterai à la surface, comme une bulle dans un siphon. La corde elle-même aidera la flottaison.

--Et si, par hasard, vous remontiez sous un navire? demanda Weybridge.

--J'arriverais avec une telle vitesse que je passerais simplement au travers comme un boulet de canon, dit Elstead. Vous n'avez pas besoin de vous tourmenter à ce sujet.

--Supposez que quelque actif petit crustacé s'insinue dans votre mouvement d'horlogerie...

--Ce serait pour moi une espèce d'invitation un peu pressante à rester en leur compagnie, dit Elstead en tournant le dos à la mer et contemplant la sphère.

*

* *

On avait jeté Elstead par-dessus bord à onze heures. C'était une journée calme et brillamment sereine, et l'horizon se perdait dans la brume. L'éclat des lampes électriques avait joyeusement, par trois fois, apparu dans le petit compartiment supérieur. Alors on l'avait descendu lentement jusqu'à la surface de l'eau, et un matelot se tenait près des sabords d'arrière prêt à couper le palan qui retenait l'ensemble des fonceurs et de la sphère. La sphère, qui sur le pont avait paru si énorme, semblait maintenant un inimaginable petit objet sous l'arrière du navire.

[Figure 01: DANS L'ABÎME.--Ses deux hublots sombres, au dessus de la ligne de flottaison, semblaient des yeux ahuris.]

Elle se balança un peu, et ses deux hublots sombres au-dessus de la ligne de flottaison semblaient des yeux ahuris contemplant l'équipage qui se pressait contre le bord. Une voix s'éleva, demandant ce qu'Elstead devait penser de ce balancement.

--Êtes-vous prêts? fit le commandant.

--Oui, capitaine.

--Lâchez tout.

Le câble du palan se raidit contre la lame et fut coupé. Un remous tourbillonna sur la sphère d'une façon grotesquement impuissante. Quelqu'un agita un mouchoir; un autre tenta une acclamation vaine; un quartier maître compta lentement... huit, neuf, dix. Il y eut un autre remous, puis, avec un bruyant clapotis et un large éclaboussement, la sphère reprit son aplomb.

Elle sembla rester stationnaire un instant, puis devenir rapidement plus petite; enfin l'eau la recouvrit, et elle resta visible au-dessous de la surface, imprécise et agrandie par la réfraction. Avant qu'on ait pu compter jusqu'à trois, elle avait disparu. Il y eut, dans les profondeurs de l'eau, un tremblement de lumière blanche qui diminua jusqu'à n'être plus qu'un point et s'évanouit. Puis, il n'y eut plus rien que l'abîme des eaux ténébreuses dans lequel un requin nageait.

Soudain l'hélice du croiseur se mit en mouvement; l'eau bouillonna; le requin disparut dans la convulsion des vagues, et un torrent d'écume s'étendit sur la cristalline limpidité qui avait englouti Elstead.

--Qu'est-ce qu'on fait maintenant? dit un matelot à un autre.

--On va s'éloigner d'une couple de milles pour ne pas nous trouver sur son chemin quand il remontera, répondit son camarade.

Le navire gagna lentement sa nouvelle position. À bord, tous ceux qui n'étaient pas occupés restaient à surveiller l'endroit houleux où la sphère s'était enfoncée. Pendant la demi-heure qui suivit, il est douteux qu'un seul mot ait été prononcé qui n'eût pas rapport à Elstead. Le soleil de décembre était maintenant haut dans le ciel, et la chaleur était fort grande.

--Je crois qu'il n'aura pas trop chaud là-dessous, dit Weybridge. On prétend que, passé une certaine profondeur, l'eau de la mer est presque toujours à une température glaciale.

--À quel endroit va-t-il ressortir? demanda Steevens.

--C'est là-bas, dit le commandant, qui s'enorgueillissait de son omniscience. Il indiqua d'un doigt précis le sud-est. Et, ajouta-t-il, il ne va pas tarder maintenant. Il y a déjà trente-cinq minutes.

--Combien de temps faut-il pour atteindre le fond de l'Océan? interrogea Steevens.

--Pour une profondeur de cinq milles, en tenant compte, comme nous l'avons fait, d'une accélération de deux pieds par seconde, à la fois à l'aller et au retour, il lui faut environ trois quarts de minute.

--Alors, il est en retard, fit Weybridge.

--Mais... presque, dit le commandant. Je suppose qu'il faut quelques minutes pour que sa corde s'enroule.

--J'avais oublié cela, dit Weybridge, évidemment soulagé.

Alors commença l'attente. Lentement, une minute s'écoula, et aucune sphère ne sortit des flots. Une autre minute suivit, et rien ne vint rompre la houle huileuse. Les matelots s'expliquaient les uns aux autres l'importance de l'enroulement de la corde. Les agrès étaient pleins de figures attentives.

--Montez, Elstead, montez! cria impatiemment un matelot à la poitrine velue, et les autres reprirent et crièrent comme s'ils réclamaient la levée du rideau au théâtre.

Le commandant leur lança un regard irrité.

--Naturellement, si l'accélération est moindre que deux, dit-il, il sera plus longtemps. Nous ne sommes pas absolument certains que ce soit là une donnée exacte. Je ne crois pas aveuglément aux calculs.

Steevens donna brièvement son assentiment. Personne sur le gaillard d'arrière ne parla pendant une couple de minutes. Alors l'étui de la montre de Steevens cliqua.

Lorsque, vingt et une minutes plus tard, le soleil atteignit le zénith, ils attendaient encore l'apparition de la sphère, et pas un homme à bord n'avait osé murmurer que tout espoir était perdu. Ce fut Weybridge qui, le premier, exprima cette certitude.

--Je n'ai jamais eu confiance dans ces hublots, dit-il tout à coup à Steevens.

--Grand Dieu! s'écria Steevens, vous ne croyez pas que...

--Ma foi... fit Weybridge, et il laissa le reste à son imagination.

--Je n'ai pas grande foi dans les calculs de ce genre, déclara le commandant sur un ton de doute, de sorte que je n'ai pas encore perdu tout espoir.

À minuit, le croiseur évoluait lentement autour de l'endroit où la sphère s'était enfoncée. Le rayon blanc du foyer électrique se promenait et s'arrêtait indiscontinûment sur l'étendue des eaux phosphorescentes, tandis, que scintillaient de minuscules étoiles.

--Si sa fenêtre n'a pas cédé et qu'il ne soit pas écrasé, dit Weybridge, sa maudite situation est pire encore, car alors ce serait son mouvement d'horlogerie qui n'aurait pas fonctionné, et il serait maintenant vivant à cinq milles sous nos pieds, là-dessous, dans le froid et les ténèbres, à l'ancre dans sa petite boule d'acier, là où jamais un rayon de lumière n'a brillé, ni un être humain vécu depuis que les eaux se sont rassemblées. Il est là sans nourriture, souffrant de la faim et de la soif, épouvanté et se demandant s'il mourra de faim ou d'étouffement. Laquelle de ces deux morts sera-ce? L'appareil Myers doit s'épuiser, je suppose. Combien de temps peut-il durer?

--Tonnerre! s'exclama-t-il, quelles petites choses nous sommes! quels audacieux petits diables! Dans l'abîme! Des milles et des milles de liquide... rien que de l'eau au-dessous de nous et autour de nous, et ce ciel! Des gouffres!

Il leva les bras, et au même moment une petite traînée blanche monta sans bruit dans le ciel, ralentit peu à peu sa course, s'arrêta, devint un petit point immobile, comme si une nouvelle étoile avait pris place dans le ciel. Puis cela se mit à dégringoler et se perdit bientôt dans les réflexions des étoiles et dans la pâle et brumeuse phosphorescence de la mer.

À cette vue, il resta stupéfait, le bras tendu et la bouche ouverte. Puis il ferma sa bouche, l'ouvrit de nouveau, et agita ses bras avec des gestes désordonnés. Enfin, il se tourna et cria: «Elstead, ohé!» à la première vigie, et courut jusqu'à Lindley, puis au foyer électrique.

--Je l'ai vu, criait-il, à tribord, là-bas! Ses lampes sont allumées. Et il vient juste de sortir. Cherchez de ce côté avec le rayon. Nous allons bien le voir flotter quand il réapparaîtra à la surface.

Mais ils ne le trouvèrent pas avant l'aurore. Même alors ils manquèrent de le couler bas. La grue fut préparée, et avec une chaloupe, on agrafa les chaînes à la sphère. Quand ils l'eurent remontée à bord, ils en dévissèrent l'ouverture et explorèrent des yeux l'obscurité de l'intérieur, car la chambre du foyer électrique était arrangée de façon à illuminer l'eau seulement autour de la sphère et était interceptée de la cavité générale.

L'atmosphère intérieure était très surchauffée, et la gutta-percha qui garnissait les bords de l'ouverture était molle. Leurs questions impatientes restèrent sans réponse et aucun bruit ne leur parvint. Elstead était inanimé, replié sur lui-même au fond de sa cabine. Le médecin du bord s'y introduisit et le passa à ceux de l'extérieur. Pendant un certain temps, ils ne purent se rendre compte si Elstead était vivant ou mort. Sa figure, à la lueur jaunâtre des lampes, était toute brillante de transpiration. On le descendit dans sa cabine.

Il n'était pas mort, comme ils purent bientôt s'en apercevoir, mais dans un état d'affaissement nerveux absolu et, de plus, cruellement contusionné. Il lui fallut, pendant plusieurs jours, rester couché et parfaitement tranquille. Une semaine se passa avant qu'il pût raconter ses expériences.

Dès les premiers mots, il déclara qu'il allait recommencer. La sphère avait besoin d'être perfectionnée, dit-il, afin de lui permettre de se débarrasser de la corde, s'il le fallait, et c'était tout. Ç'avait été la plus merveilleuse aventure.

--Vous pensiez, dit-il, que je ne trouverais rien que de la vase. Vous vous moquiez de mes explorations, et j'ai découvert un nouveau monde.

Il raconta son histoire par fragments sans suite, et presque toujours en commençant par la fin, de sorte qu'il est impossible de la répéter dans ses propres termes. Mais ce qui suit en est l'exacte narration.

«Son voyage commença atrocement. Avant que la corde fût entièrement filée, la sphère ne cessa de ballotter. Il eut la sensation d'être une grenouille enfermée dans un ballon sur lequel on s'acharne à coups de pieds. Il ne pouvait voir que la grue et le ciel au-dessus de sa tête, avec un coup d'œil occasionnel sur les gens qui garnissaient le bastingage, et il était incapable de prévoir de quel côté allait se balancer la sphère. Tantôt, il levait le pied pour marcher et il était culbuté en tous sens contre les coussins. Toute autre forme eût été plus confortable, mais aucune n'aurait pu supporter l'immense pression de l'abîme. Soudain le balancement cessa; la sphère se mit en équilibre, et, quand il fut relevé, il aperçut tout autour de lui le bleu verdâtre des flots avec la lumière du jour atténuée filtrant de la surface et une multitude de petites choses flottantes qui passaient vertigineusement contre les vitres, montant, lui semble-t-il, vers la lumière. Puis, à mesure qu'il regardait, l'obscurité s'accrut jusqu'à ce que l'eau fût, au-dessus de sa tête, aussi sombre que le ciel de minuit, bien que d'une teinte plus verte, et, au-dessous de lui, absolument noire. De temps en temps, de petites choses transparentes avec un scintillement lumineux faisaient au long des hublots de légères traînées verdâtres.

«Et la sensation de chute! Elle rappelait le départ soudain d'un ascenseur, avec cette différence qu'elle durait plus longtemps. Il faut réfléchir un instant pour réaliser ce que ce doit être. Ce fut alors et seulement qu'Elstead se repentit d'avoir tenté cette aventure. Il vit sous un aspect entièrement nouveau les chances qui se dressaient contre lui. Il pensa aux énormes poissons à scie qui existent dans les profondeurs moyennes, à ces spécimens terribles qu'on trouve parfois à demi digérés dans l'estomac des grands cétacés ou flot tant morts, décomposés et à demi dévorés.

«Il s'imagina l'un d'entre eux s'attaquant à la sphère et ne voulant plus la lâcher. Et le mouvement d'horlogerie, l'avait-il suffisamment éprouvé? Mais qu'il voulut maintenant descendre ou remonter, c'était absolument la même chose.

[Figure 02: DANS L'ABÎME.--Dans le rayon de son foyer électrique apparaissaient des poissons.]

«Au bout de cinquante secondes, tout, à l'extérieur, fut aussi noir que la nuit, sauf ce que le rayon de son foyer électrique éclairait et dans quoi apparaissaient de temps à autre des poissons et passaient quelques fragments d'objets qui s'enfonçaient. Tout cela disparaissait trop vite pour qu'il lui fût possible de distinguer ce que c'était. Une fois, il crut voir un requin. À ce moment, la sphère commença à s'échauffer par le frottement. Il lui parut que cette donnée n'avait pas été suffisamment évaluée. La première chose qu'il put remarquer fut qu'il transpirait; puis il perçut sous ses pieds une sorte de sifflement qui s'accrut, et il vit une foule de petites bulles, de très petites bulles qui montaient en éventail vers la surface. De la vapeur!

«Il tâta le hublot: la vitre était brûlante. Immédiatement, il alluma la lampe électrique qui éclairait sa cabine, regarda la montre encastrée dans le capitonnage, et il vit que son voyage durait déjà depuis deux minutes. Il lui vint à l'esprit que le hublot pouvait craquer dans le conflit des températures, car il savait que les eaux dans les grandes profondeurs sont glaciales. Puis, tout à coup, la paroi de la sphère sembla presser le dessous de ses pieds; au-dehors la course des bulles se ralentit et le sifflement diminua. La sphère se balança légèrement. Le hublot n'avait pas craqué, rien n'avait cédé, et il savait que, dans tous les cas, le danger de couler bas était passé.

«Encore une minute et il reposerait sur le fond de l'abîme. Il songea, dit-il, à Steevens, à Weybridge et aux autres qui étaient à cinq milles au-dessus de sa tête, plus haut pour lui que ne le furent jamais au-dessus de nous les plus élevés des nuages qui flottent dans le ciel, à eux tous navigant lentement, cherchant à pénétrer la profondeur des eaux et se demandant ce qui pouvait lui être arrivé.

«Il se mit à regarder par le hublot. Il n'y avait plus de bulles maintenant, et le sifflement avait cessé. Au dehors, c'étaient de profondes ténèbres d'un noir épais comme un velours, sauf là où le rayon électrique pénétrait l'eau et en montrait la couleur: un gris jaunâtre. Alors, trois choses, comme des formes de feu, nagèrent en se suivant. Il ne pouvait distinguer si elles étaient petites ou énormes et éloignées.

«Chacune d'elles se dessinait avec des contours bleuâtres, presque aussi brillants que les feux d'une barque de pêche, des feux qui semblaient répandre beaucoup de fumée, et ils avaient, de chaque côté, des taches de cette lumière, comme des sabords de navire. Leur phosphorescence sembla s'éteindre quand ils entrèrent dans le rayonnement lumineux de sa lampe; et il vit alors que c'étaient de petits poissons de quelque étrange espèce, avec des yeux énormes, et dont les corps et les queues se terminaient brusquement. Leurs yeux étaient tournés vers lui, et il jugea qu'ils suivaient sa descente, les supposant attirés par sa clarté.

«D'autres du même genre se joignirent bientôt à eux. À mesure qu'il descendait, il remarquait que l'eau prenait une teinte pallide et que de petites taches de lumière scintillaient dans son rayonnement comme des atomes dans un rai de soleil. Cela était probablement dû aux nuages de vase et de boue que la chute de ses fonceurs de plomb avait produits.