Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue

Part 6

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Le _De falso credita et ementita Donatione Constantini_ ne fut réellement connu, divulgué, qu’après sa mort et surtout lorsque Ulrich de Hutten l’eut édité pour la première fois, en 1517, à l’aide de presses clandestines établies dans son château délabré de Steckelberg, pour le dédier à Léon X. Luther apparaissait alors sur la scène du monde, et cette virulente négation de droits jusqu’alors réputés inébranlables servit de machine de guerre à la Réforme contre la Papauté. «J’ai entre les mains,» écrivait Luther, «la Donation de Constantin réfutée par Valla, éditée par Hutten. Bon Dieu! que de ténèbres ou de perversités accumulées par Rome! Vous serez stupéfait que Dieu ait permis, non seulement que cela durât pendant des siècles, mais que cela prévalût, que des mensonges aussi infâmes, aussi grossiers, aussi impudents fussent insérés dans les Décrétales et imposés comme des articles de foi[35].» Cette première édition, fort rare, est précédée d’une ironique dédicace à Léon X. «Ceux-là ne te connaissent pas, Saint-Père,» lui disait plaisamment Hutten, «qui croient que tu ne sauras pas apprécier le travail de Laurent Valla. Tu affirmes que tu veux rendre la paix au monde: il n’y a pas de paix possible tant que les ravisseurs n’auront pas restitué aux possesseurs légitimes ce qu’ils leur ont injustement pris.» Léon X lui répondit à sa manière, en ami des arts sinon en ami des lettres, et d’une façon qui, pour être détournée, n’en affirmait pas moins une fois de plus l’attachement obstiné de la Papauté à ses titres chimériques. Il commandait à Raphaël, outre la _Bataille du pont Milvius_, dont le sujet véritable, au point de vue catholique, est l’apparition miraculeuse du Labarum, deux immenses fresques: le _Baptême de Constantin par Saint Sylvestre_, et _Constantin donnant Rome au Pape_, qui ornent encore une des salles les plus splendides du Vatican.

Résumé brillamment et complété par Hotman, au XVIe siècle, réédité par Schardius, puis encore au XVIIe siècle par Banck, qui le donne comme une pièce capitale pour l’histoire des démêlés du Saint-Siège avec les puissances, le traité de Laurent Valla mérite assurément de ne pas tomber dans l’oubli. C’est une œuvre. L’auteur a extrêmement soigné, au point de vue de la composition et du style, ce pamphlet ou plutôt ce plaidoyer qui était pour lui un morceau de prédilection et qu’il retoucha jusque dans sa vieillesse. La forme en est légèrement artificielle, comme tout ce qui tient au genre oratoire et demande de la symétrie; mais la langue est pure, puisée aux bonnes sources, digne de celui qui avait recueilli et commenté les Élégances de la langue Latine. Les premières pages sont toutes Cicéroniennes. Laurent Valla y prête successivement la parole, avec une grande ampleur, aux fils et aux amis de Constantin, au Sénat, au Peuple, qui tous le supplient de ne pas donner l’Empire; enfin à Sylvestre, qui refuse de le recevoir, et il a placé dans la bouche de ces différents personnages les raisons les plus propres à faire toucher du doigt les impossibilités matérielles et morales soit de la Donation, soit de son acceptation. Ce ne sont pas là de vaines tirades déclamatoires, des morceaux de rhétorique plus ou moins achevés; la forme oratoire ne nuit en rien à la vigueur des arguments, et, sous l’abondance du style, la cadence des périodes, l’éclat et la hardiesse des figures, des apostrophes, on sent une robuste dialectique, comme des muscles solides sous une draperie. Le discours de Sylvestre surtout est remarquable. Tous les motifs du refus qu’il le suppose faire, avec une malicieuse bonhomie, tirés de la prédication et de l’enseignement de Jésus, des Épîtres de Saint Paul, des écrits des Pères, appliqués avec une rare justesse, s’appuient sur des textes qu’on ne peut guère écarter; mais c’est une ironie bien cruelle que de placer dans la bouche d’un Pape cette audacieuse contre-partie des prétentions de Grégoire VII, fondées sur des allégories de la Lune et du Soleil. Ces polémistes du XVe siècle étaient de rudes jouteurs, et, en pareilles matières, leur connaissance profonde des lettres sacrées les rendait bien redoutables. L’Église, maîtresse de l’instruction publique, lui donnant pour base l’étude des livres saints, pour couronnement celle de la théologie et du droit canonique, formait sans doute des prêtres instruits et se préparait des apologistes; mais elle se créait aussi de dangereux adversaires en ceux qu’elle nourrissait ainsi de sa moelle et que venait à éclairer un rayon de libre pensée. Ce sont des théologiens qui lui ont fait le plus de mal.

La discussion proprement dite de l’acte incriminé se trouve dans la seconde moitié du livre; elle est mordante, acharnée, spirituelle; le polémiste, auquel M. Nisard lui-même reconnaît pour habitude «d’alléguer des raisons avant de dire des injures,» y redouble d’invectives, mais le «grammairien» surtout, éplucheur de mots et de syllabes, y triomphe. Valla, et ce n’est point son moindre mérite, a ouvert la voie à la critique diplomatique, un art encore en enfance à son époque, et que l’Église n’était guère tentée de protéger. Toute brillante et passionnée qu’elle est, sa discussion repose sur un examen approfondi du texte, au point de vue historique comme au point de vue grammatical; il passe tout au crible avec un soin minutieux, et si l’on analyse les moyens de vérification qu’il emploie pour saisir les traces de fraude, on se convaincra que les Mabillon et les d’Achéry n’en ont point eu d’autres: ils ont précisé et formulé les règles que Valla appliquait d’intuition.

Février 1879.

[22] _La Donation de Constantin_, premier titre du pouvoir temporel des Papes: où il est prouvé que cette Donation n’a jamais existé, et que l’Acte attribué à Constantin est l’œuvre d’un faussaire, par Laurent Valla (XVe siècle). Traduit en Français et précédé d’une Étude historique, par Alcide Bonneau. Avec le texte Latin. _Paris_, _Liseux_, 1879, pet. in-18.

[23] Rohrbacher, _Histoire universelle de l’Église_, tome IV.

[24] _Epistola Papæ Melchiadis_, dans la Collection des Conciles de Labbe, tome I; _Vita S. Sylvestris, Papæ_.

[25] C’est ce que dit Steuchus réfutant Laurent Valla, qui s’appuie sur la donation faite à Melchiade pour nier celle que Constantin aurait faite à Sylvestre. «Melchiade n’a jamais vu ni connu Constantin; il n’a pu parler ni de lui ni de la Donation, qui s’est effectuée longtemps après sa mort. Ce sont les Grecs, les Ariens qui ont inventé la concession par Constantin à Melchiade de je ne sais quelles constitutions. Cela est faux, l’histoire le prouve surabondamment; Melchiade ne vécut pas jusqu’au temps de Constantin: il avait reçu la couronne du martyre sous ses prédécesseurs. Lisez Damase et bien d’autres. Les paroles que Valla prête à Melchiade ont donc été imaginées par les Ariens, ainsi que les prétendues constitutions. Voilà ce qui a trompé notre homme; voilà quelle a été son incroyable cécité; il n’a pas su lire dans les histoires que Melchiade n’avait jamais pu parler ni de la foi, ni de la religion, ni des dons de Constantin.» (_Contra Laurentium Vallam_, p. 147.)—Singulier retour des choses d’ici-bas! Depuis que la Donation a été reconnue fausse et qu’il ne s’est plus agi de la soutenir, mais de ne pas tout perdre, la fable de Melchiade, très mauvaise du temps de Steuchus, excellente depuis, a été ressuscitée (moins ce qui concerne le baptême, décidément abandonné), et l’on peut lire dans tous les historiens de cette période de l’Église, Chateaubriand, l’abbé Rohrbacher, l’abbé Darras, M. de Broglie, comment ce saint Pape, quoique mis à mort en 312 par Maximin, d’après Steuchus, fut au mieux l’année suivante avec Constantin, en reçut la permission d’ouvrir le Concile de Rome, des présents considérables, et mourut paisiblement, chargé de gloire et d’années. De son martyre, il n’est pas autrement question, et ses Lettres n’ont plus été fabriquées par les Ariens. Ce Pape qui a deux biographies, deux genres de vie et deux genres de mort, suivant les besoins de la polémique religieuse, est une des nombreuses curiosités de l’histoire ecclésiastique.

[26] _Pro se et contra calumniatores Apologia. Laurentii Vallæ opera_, _Basileæ_, 1543, in-fol., p. 800.

[27] V. Banck, _De tyrannide Papæ in Reges et Principes Christianos_, Franequeræ, 1649, in-12. Ce jurisconsulte Suédois, qui a dédié son livre à la reine Christine, s’amuse aussi à jouer sur le nom de Paléa: «... _Et cum_ palea _sit, ac pro_ palea _in Decretis inseratur, nulla veritatis grana unde colligere licet, Piscator Romanus granaria sua auro replevit_.»

[28] Il prétendait seulement que toute donation pouvant être révoquée pour cause d’ingratitude, il se réservait d’user de ce droit. «Au temps de Constantin, S. Sylvestre possédait-il quoi que ce soit de la dignité royale? Ce fut ce Prince qui rendit à l’Église la liberté et la paix, et tout ce que vous possédez, comme Pape, provient de la libéralité des Empereurs. Lisez les histoires et vous y trouverez ce que je dis.» (_Lettre à Adrien IV._)

[29] «_Mendacium vero illud et fabula hæretica, in qua refertur Constantinus Sylvestro imperialia simoniace concessisse in Urbe, ita detecta est, ut etiam mercenarii et mulierculæ quoslibet etiam doctissimos concludant, et dictus Apostolicus cum suis Cardinalibus in civitate præ pudore apparere non audeant._» Martène et Durand, _Amplissima Collectio veterum scriptorum_, 1724; _Epist._ 384.

[30] _Ahi, Costantin, di quanto mal fu matre Non la tua conversion, ma quella dote Che da te prese il primo ricco Patre!_

_Inferno_, XIX, 115 et suiv.

[31] _Defensorium pacis_, paru en 1324. Réimprimé dans Goldast.

[32] «_Regi Neapolitano, apud quem exulabat, gratificaturus._» _Contra Laurent. Vallam_, p. 80.

[33] _Laurentii Vallæ opera_, p. 352.

[34] _Les Gladiateurs de la République des lettres_ (t. Ier, p. 201).

[35] «_Habeo in manibus Donationem Constantini a Laurentio Valleno confutatam, per Huttenum editam. Deus bone, quantæ seu tenebræ, seu nequitiæ Romanorum! et quod in judicio Dei mireris, per tot sæcula non modo durasse, sed etiam prævaluisse, ac inter Decretales relata esse tam impura, tam crassa, tam impudentia mendacia, inque fidei articulorum vicem suscepisse._» Cette lettre porte la date de 1520.

IX

LES CONTES

DE VOISENON[36]

L’Abbé de Voisenon est une originale figure du XVIIIe siècle. Presque aussi laid qu’un singe, d’une taille petite et rabougrie, la mine chétive, envahie d’une jaunisse perpétuelle, bâti par la nature dans un moment de distraction, d’une santé délabrée, avec cela, et de temps en temps, étouffé par un asthme qu’il prétendait tenir de sa nourrice, il ne laissa pas d’être un homme à bonnes fortunes; c’était un abbé galant, un coureur d’alcôves. Ne rappelons pas qu’à vingt-cinq ou vingt-six ans il avait été grand-vicaire, ce qui nous est au moins aussi indifférent qu’à lui-même, et que sur son refus d’accepter l’épiscopat, il reçut l’abbaye royale du Jars, près de son château de Voisenon, avec trente mille livres de rente: entré dans les lettres sous les auspices de Voltaire, il nous est rien que pour cela sympathique, et s’il conserva de fructueux bénéfices en restant fidèle à cette amitié de sa jeunesse, il en aurait obtenu bien d’autres en passant dans le camp des cafards, sans avoir besoin de changer de mœurs. Voltaire, que l’on nous peint aujourd’hui comme un mangeur de prêtres, comme l’ogre du clergé, Voltaire eut toute sa vie autour de lui une véritable cour de gens d’Église; à voir, dans sa Correspondance, la peine infinie qu’il se donne pour procurer du pain à celui-ci, un emploi de secrétaire à celui-là, un canonicat à cet autre, on pourrait croire qu’il tenait le bureau de placement de tous les abbés de France.

Voisenon fut un des premiers à tirer parti de cette bienveillance; patronné par Voltaire, il se lança dans les cercles des beaux esprits et les salons des jolies femmes. Il eut sa place marquée dans la Société _du bout du banc_ et le _Recueil de ces Messieurs_; ses petits vers plurent, quoiqu’ils n’eussent pas toujours le sens commun; ses reparties piquantes et sa malice empêchèrent de trop voir les disgrâces de sa personne, et il eut des succès, il fit des conquêtes! Les femmes ne se l’arrachaient pas, cela se conçoit; elles le prenaient par curiosité, pour amuser le tapis, et se le repassaient de l’une à l’autre comme un magot sans conséquence. Elles l’appelaient leur ami Greluchon, leur petite poignée de puces. Voisenon dit que Crébillon fils passait pour être insolent envers les femmes, sans avoir de quoi justifier son insolence; mais lui-même aurait peut-être été bien embarrassé, avec son asthme, d’en montrer davantage, et cela ne l’empêchait pas d’être insolent. Stendhal conte de lui une bonne histoire. Le duc de Sône le surprend, une nuit, au lit avec sa femme. L’abbé ordonne à la duchesse de faire semblant de dormir, et se met à lire tranquillement. Quand le duc paraît sur la porte, l’abbé, le doigt sur la bouche, lui fait signe de se taire, et lui dit tout bas qu’il a gagé de s’introduire dans le lit de la duchesse à une heure du matin, sans qu’elle s’en aperçût. «Mais est-il déjà une heure?» dit le mari; et pendant qu’il consulte la pendule, Voisenon se lève, s’habille et s’en va. L’anecdote est jolie; elle serait plus certaine s’il avait existé un duc et une duchesse de Sône au XVIIIe siècle. Du reste, la lecture semble avoir été, au lit, l’occupation favorite du maladif abbé; plus tard, quand il rencontra de tendres consolations près de la jolie Madame Favart, devenue une grosse et réjouie commère, le duc de Lauraguais prétend qu’on le trouvait le matin lisant son bréviaire entre les draps; Madame Favart, en cornette de nuit, répondait: _Amen_[37].

Ses Contes, ce qu’il a fait de plus agréable, en somme, et l’œuvre qui le reflète le mieux, ne sont, comme sa vie et ses amours, qu’une parodie et une gageure. La note tendre, émue ou passionnée n’est pas dans ses cordes; sa tête seule travaille, les sens absolument calmes, et il résout à chaque instant le problème en apparence insoluble d’écrire des contes libertins qui ne soient pas le moins du monde érotiques: ceux qui y chercheraient des impressions voluptueuses seraient bien déçus. Aussi ne faut-il pas placer ses légères esquisses, simples débauches d’esprit, à côté des toiles chaudement colorées de Crébillon fils ou de Diderot. Voisenon n’a pour lui que l’esprit, le style et l’imagination bouffonne; il conte vite et bien, plutôt en causeur qui veut éblouir, qu’en romancier qui voudrait intéresser; il s’enchevêtre dès les premières pages dans des inventions impossibles, et ne se tire d’affaire qu’en renchérissant sur ses propres extravagances.

La mode était de son temps aux Contes de fées et, à la fin du siècle, le libraire Panckoucke, qui en raffolait encore, ainsi que des Voyages imaginaires, a pu en réunir, dans les 37 volumes in-8° de son _Cabinet des Fées_, la plus étonnante collection. Ce genre aimable, auquel nous devons quelques gracieux chefs-d’œuvre de notre littérature, avait pris naissance aussitôt après la Révocation de l’Édit de Nantes: dans l’étouffant silence qui pesait sur toutes les plumes, alors qu’il était dangereux de penser, le mieux que l’on pouvait faire était de se passionner pour le Rameau d’or ou de courir après l’Oiseau bleu. La Maintenon encourageait cette littérature inoffensive, elle s’y intéressait au delà de tout, et le fuseau lui échappait des mains en écoutant _Peau d’Ane_ ou _Riquet à la houppe_. Des gens sérieux disaient que les Contes de fées étaient l’histoire du cœur et l’école des rois. Ce goût enfantin survécut à ses causes, mais ceux qui s’y livraient, d’une imagination moins inépuisable que les Persans et les Arabes, ne tardèrent pas à tomber dans le galimatias et l’insipidité. On est vite à bout d’expédients, dans ce genre qui demande tant de ressources, tant de délicatesse, pour ne pas être ennuyeux, et Hamilton lui-même regrettait d’avoir donné une suite à ses _Quatre Facardins_:

... Je ne fus pas assez sage Pour m’en tenir à ce fragment; Je joignis un second étage, Pour marquer les absurdités De ces récits mal inventés...

Du temps de l’abbé de Voisenon, ce n’était plus un second ni même un troisième étage qu’on élevait: on surchargeait outre mesure de constructions parasites le frêle édifice. Voisenon résolut de le faire crouler en lui apportant sa pierre, le _Sultan Misapouf_; il se trompait: cette parodie des Contes de fées eut autant ou plus de succès que les vrais Contes, et l’abbé continua de s’exercer dans ce genre facétieux. Naturellement, ces bluettes n’étaient pas destinées à voir le jour; mais on sait l’histoire: dès qu’elles sont écrites, il se trouve toujours un secrétaire infidèle pour en prendre copie, et un coquin de libraire pour profiter de l’indiscrétion. Ainsi coururent sous le manteau le _Sultan Misapouf_, _Tant mieux pour elle_ et la plupart des autres Contes de Voisenon, à la grande désolation de l’honnête Favart, qui se lamentait de voir affiché de la sorte «un homme respectable autant par ses mœurs que par son état.»

Aujourd’hui, la mode semble revenir à ces bagatelles du temps passé: on réédite avec luxe Boufflers, Caylus, Crébillon fils, Voisenon; Montcrif, Godard d’Aucourt, La Morlière et Fromaget auront leur tour. Mais il y a plus à laisser qu’à prendre dans ces jolis habilleurs de riens. Voisenon, en particulier, est très inégal; son _Histoire de la Félicité_, quoique courte, a des longueurs; _Zulmis et Zelmaïde_, _Il eut raison_, _Il eut tort_, _Ni trop ni trop peu_, sont insignifiants. Quand une bonne âme, Madame de Turpin de Crissé, crut devoir réunir ses Œuvres complètes (1781, 5 vol. in-8°), tout le monde s’aperçut que le sémillant abbé perdait plus qu’il ne gagnait, à être ainsi délayé en cinq tomes, et faisait la mine d’un papillon écrasé sous un in-folio. Tout récemment, M. Octave Uzanne a extrait de ce gros recueil tous les Contes de Voisenon[38]. Nous nous en tiendrons, pour notre compte, à ses deux ouvrages les plus célèbres, ceux où il se piquait d’avoir mis tout son art et reculé l’extravagance au delà des limites ordinaires: le _Sultan Misapouf_ et _Tant mieux pour elle_, en complétant le recueil par la _Navette d’amour_, bluette sentimentale qui donne une idée suffisante de son savoir-faire dans le genre gracieux. Voisenon a l’haleine courte, c’est un auteur de petit format; il a fait fortune sous le manteau: qu’on puisse le fourrer dans la poche.

Mai 1879.

[36] _Contes de Voisenon_: Tant mieux pour elle; Le Sultan Misapouf; La Navette d’Amour. _Paris_, _Liseux_, 1879, pet. in-18.

[37] G. Desnoiresterres, _Épicuriens et Lettrés, XVIIe et XVIIIe siècles_. Paris, Charpentier, 1879.

[38] _Contes de l’abbé de Voisenon, avec une notice bio-bibliographique_, par Octave Uzanne. Paris, Quantin, 1878, pet. in-4°.

X

LA NUIT ET LE MOMENT

PAR CRÉBILLON FILS[39]

Les romans légers du XVIIIe siècle, non réimprimés depuis longtemps, si ce n’est peut-être en Belgique, et dont quelques-uns sont mis à l’index en France, par une pruderie exagérée, deviennent peu à peu assez rares pour n’être plus qu’entre les mains exclusives des bibliophiles. Leurs éditions anciennes, classées soit dans les cabinets des amateurs, qui les gardent avec un soin jaloux, soit dans les bibliothèques publiques, où l’on refuse généralement de les donner en lecture, se trouvent par le fait retirées de la circulation, et si tout le monde connaît, au moins de titre, les plus fameux, la connaissance se borne là. Un spirituel écrivain, qui met de la grâce dans l’érudition, et qui sait bien le prix du petit volume où il a consigné ses recherches sur cette partie de notre littérature, car il l’a maintes fois réimprimé sous toutes sortes de titres (_Bibliothèque galante_, 1855; _Galanteries du XVIIIe siècle_, 1862; _Amours du temps passé_, 1877), M. Charles Monselet, commence par déclarer qu’il ne parlera ni d’_Angola_, ni d’_Aline et Valmont_, ni du _Sultan Misapouf_, ni du _Hasard du coin du feu_, par la raison qu’ils sont connus de tout le monde, ou peuvent l’être. Est-ce si sûr que cela? Il nous semble, au contraire, qu’on en parle un peu par ouï-dire et qu’on les juge sur commune renommée. Des phrases toutes faites sur l’effronterie, l’immoralité, la corruption d’un siècle pervers, voilà ce qui se répète, sans conviction d’ailleurs, et rien que pour ne pas rompre en visière aux préjugés. Sommes-nous devenus si collets-montés depuis Rabelais et Brantôme?

Entre toutes les productions de Crébillon fils, _la Nuit et le Moment_, ce petit chef-d’œuvre d’une perfection achevée, a généralement trouvé grâce devant ces censeurs moroses ou prévenus, mais il n’en a pas été pour cela apprécié avec plus d’exactitude. «Dans un très-joli roman intitulé _la Nuit et le Moment_, Crébillon fils a raconté les joyeux passe-temps de la campagne.» Libre à l’imagination de bâtir sur ces trois lignes de Jules Janin tout ce qu’elle pourra rêver d’agréable dans le genre champêtre et bucolique: promenades sous les grands arbres du parc, tendres entretiens à l’ombre des cabinets de verdure, danses et dîners sur l’herbe, jeux d’escarpolette, feux d’artifice au bord de l’eau, etc.: elle en sera pour ses frais. Et cependant la courte et sèche indication du défunt prince des critiques, qui ne dit pas un mot de plus de ce livre charmant, n’est pas entièrement fantaisiste; la scène se passe dans un château des environs de Paris ou de Versailles: c’est là tout ce qu’il y a d’un peu champêtre dans l’action, qui montre pour décor, non les grands bois, mais les tentures d’une chambre à coucher; le bocage, avec ou sans mystère, est remplacé par les rideaux de l’alcôve.

Les grandes maisons du XVIIIe siècle avaient pris un instant la mode de donner ce qu’on appelait des journées de campagne, où elles offraient à leurs invités des divertissements exquis et de toutes sortes. Crébillon, aussi bien et mieux qu’un autre, aurait pu nous retracer une de ces journées; mais avec sa finesse ordinaire, il s’est contenté d’en raconter l’épilogue. La dernière fusée éteinte, la dernière coupe de Champagne vidée, quand chacun s’est mis en quête de son appartement, il semble que tout soit fini; au contraire, tout commence. Ces sortes de réunions servaient de prétexte à des rencontres, à des arrangements fortuits; l’imprévu était de la fête. Cidalise s’est enfermée chez elle, mais elle a oublié de pousser le verrou; l’a-t-elle vraiment oublié? Clitandre, en simple robe de chambre de taffetas, erre par les couloirs, trouve une porte qui s’ouvre toute seule et pénètre chez Madame sans se faire autrement annoncer. Est-ce bien là qu’il croyait entrer, et Madame l’attendait-elle, si toutefois elle attendait quelqu’un? Autant de points qui restent dans l’ombre; Crébillon fils est le peintre des demi-teintes et l’homme des sous-entendus: il laisse plus à deviner qu’il ne donne à voir. La conversation s’engage, légère et spirituelle d’abord, puis de plus en plus intime; on se rapproche, on se fait des confidences. On se croyait invinciblement attaché de part et d’autre, et bientôt, à la manière dont Cidalise tout comme Clitandre parlent de leurs amours de la veille, ils s’aperçoivent que ce sont des amours déjà bien lointains, bien effacés, ils entrevoient qu’ils ne sont peut-être pas aussi indifférents l’un à l’autre qu’ils le supposaient. Crébillon fils est un maître en ce genre d’escrime amoureuse; les stratagèmes insidieux de l’attaque, les coquetteries de la défense, le trouble de la défaite, il nous a peint tout cela vingt fois, et toujours avec un art parfait, de nouvelles délicatesses de sentiment et de style. Ce sont des variations sur une seule corde, toujours la même, mais quelle corde! la fibre la plus déliée et la plus sensible du cœur humain.