Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue
Part 25
Né en 1400, il mourut centenaire à Fano en 1500, et on est assez embarrassé de savoir comment il remplit une si longue existence. Du riche patrimoine de ses aïeux, il ne lui était rien resté; son père, d’après la biographie Latine que nous citions plus haut, avait fini par périr d’une façon tragique, assassiné par Francesco de Carrara, qui s’était emparé d’Ascoli pour les Gibelins: le fait est douteux, au moins pour ce qui regarde Francesco de Carrara, étranglé à Venise par l’ordre du Sénat, en 1404, le père de Pacifico ayant assez vécu, ainsi que cela résulte de cette même biographie et de divers passages de l’_Hecatelegium_, pour que son fils fût en âge d’avoir des précepteurs. Quoi qu’il en soit, la ruine de la famille des Massimi, vers le milieu du XVe siècle, est indubitable. Le poète ne cesse de se lamenter sur sa misère; lui, dont autrefois les immenses domaines étaient labourés par un millier de bœufs, il avoue n’avoir plus un pouce de terre où la grêle puisse tomber. Une requête adressée par lui au roi de Naples, Ferdinand d’Aragon (_Hecat._, V, IX), nous montre que, dans les premières années du règne de ce monarque, car il l’appelle _nova gloria regum_, c’est-à-dire vers 1458, Pacifico était de nouveau exilé d’Ascoli par la faction rivale et dépouillé de ses biens; il demande à Ferdinand de le réintégrer dans les domaines qu’il lui a confisqués pour en faire don à un intrus. A cette époque, Pacifico avait perdu non seulement son père et sa mère, mais sa femme, avec laquelle il faisait assez mauvais ménage, si l’on en juge par les furieuses invectives dont il l’a accablée (_Hecat._, I, V), et les trois enfants issus de son mariage, un fils, Ippolito, dont il a déploré la perte en termes touchants, et deux filles:
_Consortem thalami cum natis fata duobus Cumque una nata corripuere mihi; Orbus eram, sed dives eram!..._
C’est ce dernier point surtout qui lui tient à cœur. Il était orphelin, veuf et sans enfants, mais du moins il était riche, et il se plaît à rappeler que partout l’or reluisait sous ses lambris. La requête n’opéra nul effet, car il n’a cessé de se plaindre et de parler de ses vêtements en loques dont riaient les gamins: _Pueri mea pallia rident!_ dit-il (III, VIII).
A cette époque, c’est-à-dire en 1459, il vivait à Pérouse au Collège Grégorien de la Sapienza Vecchia, probablement en qualité de professeur de Droit ou de Belles-Lettres; Gio-Battista Vermiglioli lui donne le titre d’étudiant, mais il avait barbe grise et approchait de la soixantaine. Ce qui est certain, c’est qu’il prit part à une sédition armée des étudiants de l’Université, ainsi qu’il l’a raconté dans deux épîtres en vers, adressées à Cosme de Médicis, que Vermiglioli a publiées pages 281 et 282 des _Memorie di Jacopo Antiquari_. Le tumulte fut apaisé par Braccio Baglioni, lieutenant du Saint-Siège à Pérouse, avec lequel Pacifico contracta une étroite amitié. Il a chanté ce vaillant condottiere, qui lui offrit une princière hospitalité, dans ses _Triomphes_, publiés également par Vermiglioli (_Poesie inedite di P. Massimi_, 1818), composition poétique en deux livres dont le premier est consacré aux vertus civiles, le second aux vertus guerrières de Braccio Baglioni, et dans la _Draconide_, en trois chants, où il retrace les origines fabuleuses des armoiries de cette famille.
Il fut aussi l’hôte de Sixte IV, qui l’hébergea dans la Villa Farnèse, dont il a décrit les splendeurs (_Hecat._, IV, III), et il n’a pas ménagé les louanges au pontife, dans la cinquième élégie du même livre, pour les embellissements dont il avait doté Rome: le Ponte-Sisto, la Via-Lata, les rues boueuses changées en larges avenues, etc. C’est toutefois bien à tort qu’il le félicite d’avoir dignement restauré les monuments antiques, car on accuse avec raison Sixte IV de s’être servi d’eux comme de simples carrières de marbre pour en tirer ses constructions nouvelles. M. Müntz (_Les Arts à la cour des Papes pendant le XVe et le XVIe siècles_) a reproduit un poème d’Aurelio Prandolini, _De laudibus Sixti Quarti_, pour montrer quel avait été l’enthousiasme des contemporains en voyant s’édifier cette Rome nouvelle sur les ruines de l’ancienne; il aurait pu citer aussi les pièces V et VI du quatrième livre de l’_Hecatelegium_.
Au milieu de ces splendeurs et malgré une hospitalité dont il finissait par se dégoûter sans doute, Pacifico n’en restait pas moins misérable. Il écrit à son ami Bictinicus (IV, IV), qu’à moins d’être un empoisonneur[140], un maquereau ou un filou, il est impossible de vivre à son aise à Rome. Et cependant Dieu sait s’il était homme de ressources! Il lui énumère tous les métiers dont il était capable:
Astrologue, médecin, rhéteur, grammairien, sorcier, Bouffon, tavernier, parasite...;
il se vante encore d’être bon cuisinier, de savoir tricher au jeu comme pas un, d’avoir, en un mot, autant de tours de gibecière que Panurge, et il ne parvient pas à gagner sa pauvre vie! Qu’il fût quelque peu médecin, nous en avons la preuve dans diverses pièces de l’_Hecatelegium_, notamment III, VIII, où il demande à Alphonse d’Aragon, roi de Naples, à suivre ses camps pour guérir les blessés, et V, X, où il prétend avoir en sa possession une eau merveilleuse pour rappeler à la vie les soldats les plus mortellement atteints: c’était peut-être l’_eau d’arquebuse_, dont la recette est arrivée jusqu’à nous. Mais son métier le plus lucratif fut encore celui de précepteur, sans doute dans quelques-unes de ces familles princières, les Baglioni et les Salviati, où il était si bienvenu. On ne saurait trop admirer, étant donné l’homme, les excellents préceptes de morale et de vertu qu’il inculquait à ses élèves. Nous en avons au moins deux exemples, la huitième élégie du livre VII, _Ad Antonium_, et la troisième du livre X, _Ad Franciscam_, où il rappelle à cette jeune femme le temps où il l’éduquait, sous l’égide de sa sainte mère,
_Cum tibi sub sancta matre magister eram._
Nous qui connaissons l’_Hecatelegium_, publié par lui vers la fin de sa longue existence, en 1489, nous le voyons mal dans ce rôle de magister. D’autant plus qu’avant même qu’il ne les imprimât, ses vers licencieux n’étaient pas ignorés; aussi répondait-il à l’un de ses protecteurs, Braccio Baglioni, qui les lui reprochait, par cette distinction subtile de l’homme et de l’œuvre, dont il est question plus haut. A celui-là, qui peut-être lui donnait son fils ou sa fille à instruire, il ne disait pas qu’il avait depuis longtemps rejeté toute pudeur; il réclamait pour le poète le privilège de rester complètement étranger, comme homme, aux thèmes qu’il a choisis comme écrivain; ainsi Virgile a écrit les _Géorgiques_ sans jamais avoir fait paître de troupeaux ni tenu en main un manche de charrue, et chanté les guerres de l’_Énéide_ sans jamais avoir renversé de murailles:
_Desine me, Bracci, sacrum damnare poetam; Mens mea, cantato carmine, munda manet; Virgilius nullo disjecit mœnia bello, Nec pecudem pavit, nec bove vertit humum[141]._
Ceux qui se contentaient de ces raisons oratoires étaient des gens faciles à satisfaire.
Sixte IV et Braccio Baglioni ne furent pas ses seuls protecteurs: il jouit aussi de la faveur de Nicolas V et de Pie II, de Laurent de Médicis, du roi de Hongrie Mathias Corvin, d’Alphonse et de Ferdinand d’Aragon, rois de Naples. Ces derniers le comblèrent, sinon de biens, du moins d’honneurs, lui décernèrent en grande pompe la couronne poétique, et Alphonse le créa chevalier, ce qui ne s’accordait, dit le biographe, qu’aux gens de haute naissance et d’un mérite insigne. On ignore quelles circonstances ou quel emploi l’avaient fait venir à Fano, où il mourut. Quelques années auparavant, sa détresse était telle, qu’il songeait, comme l’Arétin, à aller demander asile au Grand-Turc, à Constantinople: cette pensée commune à deux hommes dont l’existence et les œuvres offrent plus d’un point de ressemblance n’est-elle pas singulière?
Au cours de cette longue vie si accidentée et de ces alternatives d’opulence et de misère, Pacifico Massimi a trouvé moyen d’écrire un grand nombre d’ouvrages, qui d’ailleurs sont à peu près oubliés aujourd’hui. Il s’est exercé dans les genres les plus divers, avec un faible prononcé, en dehors de la poésie, pour les récréations mathématiques. On a de lui un calendrier perpétuel qu’il avait dressé pour Jacopo Salviati, et il résolvait à l’aide de cercles concentriques pourvus de numéros, ou de chiffres marqués sur les phalanges des doigts, toutes les difficultés de construction du pentamètre et de l’hexamètre. Ces figures, reproduites dans l’édition expurgée de ses _Carmina_ (Parme, 1691) ornaient un opuscule qu’il avait fait imprimer à Florence en 1485, contenant un Poème Latin en l’honneur de Giovanni Fatale Salvaglio, un Discours en prose prononcé par le poète dans le Sénat de Lucques à l’occasion d’une distribution de bannières, un Traité intitulé _De componendo hexametro et pentametro_, adressé à Jacopo Salviati, ainsi que l’explication donnée au même du calendrier de son invention. La première édition de l’_Hecatelegium_ est de 1489; l’auteur de la biographie Latine dont nous avons parlé (_Vita Pacifici Maximi ex Atheneo Asculano deprompta_) dit en avoir vu une seconde, dont il ne précise pas la date, imprimée à Bologne et en tête de laquelle se trouvait le portrait de Pacifico, très vieux, la tête ceinte du laurier poétique. Il en fut fait une troisième à Fano (1506, _per Hieronymum Soncinum_); elle contient à la suite, outre les diverses pièces mentionnées plus haut, deux grands poèmes où Pacifico, délaissant ses anciens errements, se fait le champion de la chasteté, de la pudicité: _In laudem Lucretiæ libri duo_; _In laudem Virginiæ libri duo_. L’édition de Parme, 1691, contient également tous ces divers ouvrages, mais l’_Hecatelegium_ y est, comme nous l’avons dit, expurgé des pièces licencieuses. On doit encore au fécond écrivain: _De bello Spartasio libri sex_; _De bello Cyri regis libri septem_; _De bello Syllæ et Marii libri duo_; _Grammatica de regimine verborum Græcorum, soluta et vincta oratione conscripta, ad Hippolytum filium_, qui furent imprimés à Fano, _per Hieronymum Soncinum_, partie en 1500 et partie en 1506. Quelques-unes de ses œuvres ont dû rester manuscrites et ignorées. Gio-Battista Vermiglioli a remis de lui en lumière les deux livres des _Triomphes_ et la _Draconide_, parce que ces poèmes intéressaient la mémoire de Braccio Baglioni, à qui cet érudit a consacré une savante étude, plus quarante-deux épigrammes, adressées également à Braccio, et qui faisaient partie d’un recueil manuscrit plus copieux, mais dont il n’a pas voulu reproduire les pièces libres. On porte encore à son avoir divers traités philosophiques: _De Sapientia libri septem_; _De Castitate libri octo_; _De Moderatione animi_; _De Bono_; _De Fato_; _De Anima libri novem_; _De Divina Providentia libri decem_, parce que, dans l’hendécasyllabe qui précède le VIIe livre de l’_Hecatelegium_, il dit en être l’auteur; mais c’est prendre trop au sérieux une plaisanterie du poète.
De tous ces ouvrages, c’est, en somme, l’_Hecatelegium_ qui survivra; Pacifico Massimi se place, grâce à ce recueil, à la tête des poètes érotiques les plus audacieux. Le cynisme de certaines pièces n’a été dépassé par personne, pas même par Baffo; d’autres, parmi les élégies amoureuses, sont gracieuses ou spirituelles. Nul, à notre connaissance, n’a encore fait la remarque qu’une centaine d’années avant Francesco Berni, qui a donné son nom au genre Bernesque, Pacifico avait inventé ce genre, et même l’avait du premier coup porté à sa perfection: _De Palmera_ (III, III), _Expiscatio_ (III, IX), _Venatio_ (X, VIII) sont de petits chefs-d’œuvre, comparables à ce que Berni, Molza et Giovanni della Casa ont fait de mieux, _le Pesche_, _la Ficheide_, le _Forno_, etc.; l’équivoque badine y est si finement déduite, à l’aide de sous-entendus si adroits, que les reviseurs de l’édition expurgée n’y ont rien aperçu, à moins qu’ils aient fait semblant de ne rien voir, ce qui est encore possible. Une autre pièce, _In hypocritam_ (V, I), est encore bien remarquable par la quantité de mots à double sens dont elle est pleine: l’édition expurgée ne l’a pas rejetée davantage. Les poètes du XVIe siècle ont excellé dans ce genre plaisant: à Pacifico revient le mérite de leur avoir montré l’exemple, et dans une langue qui se prête moins facilement que l’Italien à l’équivoque.
Décembre 1885.
[136] _Hecatelegium_, ou les Cent Élégies satiriques et gaillardes de Pacifico Massimi, poète d’Ascoli (XVe siècle). Littéralement traduit pour la première fois, texte Latin en regard. _Imprimé à cent exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis._ _Paris_, 1885, in-8°.
[137] _Quinque illustrium poetarum, Ant. Panormitæ, Ramusii Ariminensis, Pacifici Maximi Asculani, Jo. Joviani Pontani, Jo. Secundi Hagiensis, lusus in Venerem, partim ex codicibus manu scriptis nunc primum editi. Parisiis, prostat ad Pistrinum, in Vico Suavi_ (chez Molini, rue Mignon), MDCCXCI. Noël a également inséré quelques élégies de Pacificus, d’après cette même source, dans son _Erotopægnion_ (1798).
[138] _Christi nomme invocato, Pacifici Camplensis de Maximis de Asculo liber primus Triumphorum incipit feliciter._
[139] _Carmina Pacifici Maximi, poetæ Asculani_ (_Parmæ, apud Galeatium Rosatum, Superiorum consensu_, 1691, in-4°).
[140] Notons à ce propos ce qu’il dit des pratiques de sorcellerie, des envoûtements, des conjurations et surtout de ces fameux poisons alors très employés en Italie, qui tuaient un homme, pour ainsi dire, à jour fixe, et dont on fait ordinairement honneur à la scélératesse des Borgia:
J’ai des poisons tels que, si on boit, d’enflure Ni de pâleur livide ils ne marquent les cadavres. Le jour par toi fixé, l’homme mourra; diffère d’un an, Cette année-là pour sûr comptera une mort.
(_Hecat._ IV, IV.)
On voit que, lorsque Alexandre VI et César Borgia usèrent un peu plus tard de ces toxiques surprenants, ils n’avaient rien inventé et suivaient tout bonnement d’anciennes traditions. Si personnelles que soient la plupart des Élégies, elles ne laissent pas d’être de temps à autre d’intéressants tableaux de mœurs. Quelques auteurs ont cité la deuxième du IIIe livre, _A Priape_, comme une preuve décisive de l’existence de la vérole, avant la découverte de l’Amérique; cette conjecture n’est pas fondée. La maladie Vénérienne, dont le poète se plaint, et dont il obtient la guérison à l’aide d’une simple prière, n’a aucun des caractères distinctifs de la syphilis.
[141] G.-B. Vermiglioli, _Poesie inedite di Pacifico Massimi_.
XLIII
LA CHANSON DE LA FIGUE
PAR
ANNIBAL CARO[142]
Le _Commento delle Fiche_, d’Annibal Caro, parut pour la première fois en 1539, à Rome, imprimé sans l’aveu de l’auteur par Barbagrigia, pseudonyme sous lequel la plupart des bibliographes croient que se cachait le fameux Blado d’Asola, directeur de l’imprimerie du Vatican. Si Barbagrigia portait déjà barbe grise en 1538, il devait être bien vieux en 1584 lorsqu’il rééditait les _Ragionamenti_ de Pietro Aretino, dans la préface desquels il promettait aux amis du gai savoir de leur donner, entre autres belles choses, la plaisante dissertation d’Annibal Caro. Elle se trouve à la fin des quatre éditions des _Ragionamenti_ publiées sous la date de 1584, mais précédée d’un Avertissement signé de l’_Herede di Barbagrigia_, et depuis elle a été reproduite dans l’édition si connue des Elzévirs (_Cosmopoli_, 1660). On vient tout récemment de la réimprimer à part en Italie.
Malgré la gaillardise du sujet et les équivoques badines dont elle est remplie, c’est un morceau académique, de même que la _Ficheide_ de Molza, dont elle est le commentaire ingénieux. Molza, qui appartenait à l’Académie Romaine des Vignerons (_i Vignaruoli_), où il s’appelait le Figuier (_il Fico_), y avait lu un _Capitolo_ burlesque dans le genre du Berni sur la _Figue_. Annibal Caro, qui était de l’Académie des Vertueux (_i Virtuosi_), où il avait pris le nom de _Ser Agresto_ (Verjus), y lut son Commentaire sur le Capitolo de Molza, qu’il appelle savamment _il Padre Siceo_ (du Grec σὺκον, figue). On sait, ou l’on devine aisément ce que les Italiens entendent par la figue, comme ils appellent autre chose le melon ou la pêche, par analogie de configuration. Horace désigne l’objet par son nom propre, ajoutant que bien avant Hélène il avait été la cause la plus active des guerres:
_... cunnus teterrima belli Causa..._
Tout l’esprit du Capitolo de Molza, comme celui des pièces du même genre: le _Four_, l’_Anguille_, la _Flûte_, la _Pêche_, la _Bague_, le _Mortier_, etc., consiste à entendre le mot donné tantôt selon la lettre, tantôt selon le «mystère», et à faire là-dessus une équivoque perpétuelle. Annibal Caro, dans son _Commentaire_, a renchéri encore sur les imaginations excentriques du poète, qui semblait cependant avoir épuisé le sujet. Sous prétexte d’éclaircir les endroits difficiles, il a fait une excellente parodie de ces annotateurs dont les gloses étouffent le texte et qui devinent sous le moindre mot des profondeurs infinies. Seulement, au rebours de ces ennuyeux pédants, il amuse toujours et sa prose est encore plus spirituelle que les vers du Molza. Qui croirait qu’on peut déployer tant d’érudition à propos d’une figue? Arrivé au bout de sa tâche, l’auteur prend soin pourtant d’énumérer en une page ou deux ce qu’il n’a pas dit, et on s’aperçoit qu’il aurait pu, en marchant du même train, poursuivre bien longtemps sa route. C’est que, suivant la vieille plaisanterie en honneur chez les Italiens, la figue est une matière ample et large, un Nouveau-Monde où chaque navigateur qui s’aventure ne manque pas de faire des découvertes, une mer sans rivages, dont jamais ancre n’a touché le fond. Aussi annonce-t-il qu’il médite deux autres _Figuades_, pour faire suite à la première, et il était bien capable de les écrire; mais il s’en est tenu là, et peut-être a-t-il bien fait.
A la suite du _Commento delle Fiche_ nous avons traduit la _Diceria de’ Nasi_, autre opuscule d’Annibal Caro qui s’y trouve joint dans toutes les réimpressions. C’est encore une harangue académique, pleine d’originalité, faite en l’honneur d’un président ou roi des _Virtuosi_, un nommé Leoni, doué d’un nez véritablement prodigieux, que les Académiciens s’étaient engagés à célébrer à tour de rôle aux séances solennelles. L’auteur y a mis moins d’équivoques badines que dans la première Dissertation, mais tout autant de finesse et d’esprit.
Octobre 1886.
[142] _La Chanson de la Figue_, ou la _Figuéide_ de Molza, commentée par Annibal Caro (XVIe siècle). Traduit en Français pour la première fois, texte Italien en regard. _Paris_, _Liseux_, 1886, in-8°.
APPENDICE
LES RAGIONAMENTI
ou Dialogues
DE PIETRO ARETINO
AVANT-PROPOS DE L’ÉDITION DE 1882[143]
Notre divin Pietro Aretino, l’incomparable auteur de ces célèbres _Ragionamenti_ dont nous donnons présentement un bon texte, correct, d’une lecture facile, et une traduction complète, littérale, n’a presque rien de commun avec cet Arétin dont la mémoire est plus chargée de méfaits que le bouc émissaire des Juifs. L’Arétin n’est guère connu que pour avoir édité ou tout au moins inspiré certains recueils de postures obscènes auxquels son nom est resté attaché, et pour avoir écrit la _Puttana errante_, petit Dialogue des plus médiocres, fameux seulement parce qu’on y trouve, suivant l’expression de Bayle, une description raisonnée _de i diversi congiungimenti_ jusqu’au nombre de trente-cinq. Lisez tous nos historiens ou chroniqueurs, de Brantôme à Michelet; lisez tous nos bibliographes, tous nos critiques littéraires et artistiques, de Bayle, La Monnoye et Félibien à Libri et à Brunet, l’excellent auteur du _Manuel du Libraire_; lisez tous les Italiens, Crescimbeni, Mazzuchelli, Tiraboschi ou Fontanini, partout vous trouverez que l’Arétin doit le plus clair de sa mauvaise renommée à ces deux ouvrages: si l’on a besoin d’une périphrase pour le désigner, on l’appelle indifféremment l’homme aux postures ou l’auteur de la _Puttana errante_. Lorsqu’une précédente tentative de traduction des _Dialogues_, que nous avions essayée sur d’autres bases que celle-ci, en prenant la peine de transposer en Latin les passages scabreux, encourut les sévérités de la Justice, est-il bien sûr que ce ne soit pas cet Arétin-là, un Arétin tout de fantaisie, qu’on ait cru condamner? Pietro Aretino n’est absolument pour rien dans aucun des recueils connus de figures libres, les _Arétins_ d’Annibal et d’Augustin Carrache, l’_Arétin Français_, etc., et il n’est que pour fort peu de chose dans un plus ancien recueil du même genre bien difficile à juger avec compétence, puisque personne ne l’a vu, depuis plus de deux cents ans; il a seulement griffonné, au bas des seize estampes qui le composaient, et qu’il n’avait ni commandées ni inspirées, seize Sonnets presque si complètement disparus, eux aussi, que si l’on veut les retrouver, il faut, pour ainsi dire, avoir recours à la nécromancie. Quant à la _Puttana errante_, que l’on entende par là soit le poème en quatre chants qui porte ce titre, et qui est d’un de ses amis, Lorenzo Veniero, soit le Dialogue de _Maddalena e Giulia_, qui n’a le titre de _Puttana errante_ que depuis deux siècles environ, il n’en a jamais écrit un traître mot. On le condamne donc pour des crimes qui ne sont pas les siens; on l’excommunie sans savoir au juste ce qu’il a fait.
Il a fait les _Ragionamenti_, ouvrage qui à lui seul est plus que suffisant pour lui maintenir sa réputation, mais dans lequel du moins la vivacité de quelques peintures, justifiée déjà par l’extrême licence des temps, l’est encore bien plus par les mérites de tous genres qui font de ce livre un vrai chef-d’œuvre. Nous les donnons tels que l’auteur les a conçus et écrits, tels qu’il les a édités de son vivant. Toutes les pièces qu’on a postérieurement ajoutées aux Six Journées: le _Ragionamento del Zoppino_, le _Commento di ser Agresto_, la _Diceria de’ Nasi_, la _Puttana errante_, bien loin d’en faire partie intégrante, ne sont pas même de P. Aretino, et constituent autant de supercheries de libraires dont sont encore dupes, à l’heure qu’il est, bibliophiles et bibliographes, même les bibliographes Italiens qui, les premiers, auraient dû facilement découvrir la fraude et la signaler.