Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue

Part 24

Chapter 243,601 wordsPublic domain

O hommes, écoutez mes conseils au sujet de la femme, Car son besoin de jouissance est écrit entre ses deux yeux. Ne vous fiez pas à ses promesses, fût-elle la fille d’un sultan. La malice des femmes est incommensurable; à la combattre Serait inhabile le roi des rois, quelle que fût sa puissance. O homme, garde-toi bien de l’amour des femmes! Ne dis pas: «Une telle est ma bien-aimée;» Ne dis pas: «Une telle est la compagne de ma vie.» Si je te trompe, repousse ma parole mensongère. Tant qu’elle sera au lit avec toi, tu auras son amour, Mais l’amour de la femme ne dure qu’un instant. Quand tu es étendu sur sa poitrine, tu es son bien-aimé; Tant que dure le coït, tu as son amour, pauvre fou! Mais ensuite tu deviens pour elle un ennemi. Cela n’est susceptible ni de doute ni d’incertitude. La femme reçoit l’esclave dans la couche du maître, Et ses serviteurs se rassasient d’elle impudemment. Certes, ce n’est pas qu’une pareille conduite soit louable, Mais la vertu des femmes est fragile et changeante.

Elle allait peut-être elle-même montrer sa propre fragilité, car le Nègre devenait pressant, quand la petite troupe fait irruption dans la salle. Aussitôt les compagnons de Dorérame, tout épuisés qu’ils sont de leurs nombreuses fatigues et alourdis par le vin, veulent se défendre; le chaouch en coupe un en deux, d’un revers de sabre.—«Ton bras n’est pas desséché,» dit Ben-Dirème. Il en assomme un autre: «Ton bras n’est pas desséché,» répète le roi. En peu de temps les nègres sont mis hors de combat; le roi leur fait à tous couper la tête, sauf à Dorérame, réservé à un plus cruel supplice: il est pendu, après qu’on lui a coupé le nez, les oreilles et les parties génitales que, par un raffinement habituel aux Arabes, on lui met dans la bouche. Ben-Dirème veut savoir ce que le Nègre mangeait, pour être si ardent, si insatiable de femmes, et on lui apprend qu’il faisait sa nourriture habituelle de jaunes d’œufs frits dans la graisse et nageant dans le miel, de pain blanc, de vin vieux et musqué. Tel était le régime succulent par lequel il s’entretenait toujours en état de plaire.

Le chapitre V est relatif à ces caresses longuement détaillées auxquelles se complaisent les Orientaux et dont il y a tant d’exemples dans les _Kama Sutra_; les Arabes, ainsi que les Hindous, analysent tout avec une rare subtilité, et, comme ils distinguent quatorze couleurs dans l’arc-en-ciel, où nous n’en voyons que sept, de même, ce qui pour nous est un, est pour eux multiple, composé d’une infinité de phases et de gradations. «La femme,» dit le Cheikh, «est comme un fruit qui ne laisse échapper sa suavité que si tu le frottes entre tes mains. Vois le basilic: si tu ne l’échauffes entre tes doigts, il ne laisse pas exhaler ses parfums. Ne sais-tu donc pas que l’ambre, à moins d’être manipulé, garde dans ses pores l’arome qui y est contenu? Il en est de même de la femme: si tu ne l’animes par des badineries entremêlées de baisers, d’accolements de poitrines, tu n’obtiendras pas d’elle ce que tu désires. Il faut promener la bouche sur les seins, sur les joues, humer la salive, explorer partout avec activité, jusqu’à ce que tu la voies haletante, les yeux humides et la bouche entr’ouverte.»

Dans le chapitre suivant, sont décrites les postures amoureuses, au nombre de vingt-neuf; elles n’ont de particulier que leurs appellations, et encore un certain nombre de celles-ci sont-elles à peu près les nôtres. Le Cheikh avait lu les livres de l’Inde concernant cette partie de la science érotique, car il dit: «Les Hindous ont décrit dans leurs ouvrages un grand nombre de manières, mais la plupart ne donnent pas de jouissance dans leur application; elles exigent plus de peine qu’elles ne procurent de plaisir.» Notons un curieux appendice (n’est-ce pas le cas d’employer le mot?) consacré au bossu. Le Cheikh plaisante agréablement ce disgracié de la Nature:

Il ressemble à un homme qui se baisse pour éviter un coup, Ou qui, ayant reçu le premier coup, Se recroqueville en attendant le second... Le bossu, absorbé dans l’œuvre du coït, Ressemble à un vase pourvu de deux goulots. La femme lui dit, lorsqu’il désire l’étreinte: «Tu ne le peux, ta bosse est un obstacle; Ce que tu as sur le dos, où le mettrai-je?»

Néanmoins il examine les diverses sortes de congrès possibles entre un bossu et une femme droite, un homme droit et une bossue, et aussi entre bossue et bossu, ce qui doit être tout à fait drôle.

Le chapitre VII, _De ce qui est nuisible à l’acte de la génération_, contient des prescriptions qui ne seraient pas toutes acceptées par la science médicale actuelle. Le congrès debout provoque la sciatique et des douleurs dans les articulations des genoux; le congrès la femme dessus, procure des maladies de l’épine dorsale et une orchite, si quelques gouttes du liquide vaginal coulent dans l’urèthre. Rester près d’une femme après le coït rend chauve. Se laver à l’eau froide donne des chancres. Regarder l’intérieur du vagin amène infailliblement la cécité: à ce compte, nos médecins de dispensaires seraient tous depuis longtemps aux Quinze-Vingts. Les vêtements de soie empêchent l’érection, qu’ils soient portés par l’homme ou par la femme. Besogner une vieille, c’est absorber une nourriture empoisonnée; une jeune, c’est au contraire se redonner de la vigueur. Du reste, mangez des œufs, des confitures, des plantes aromatiques, du miel, de la viande, et vous serez toujours bien disposé pour l’amour. Néanmoins, le Cheikh recommande la modération: deux fois par mois, trois au plus, c’est tout ce que l’homme le mieux portant doit se permettre. «Ne recherchez pas trop,» dit-il, «les caresses des filles aux seins gonflés.»

Ceux qui connaissent la richesse du lexique Arabe, qui a plus de cinq cents mots pour désigner le lion, et plus de mille pour désigner l’épée, s’étonneront qu’il n’en ait que trente-neuf, pas davantage, pour les parties sexuelles de l’homme, et quarante-trois pour celles de la femme. Encore cette richesse est-elle plus apparente que réelle, tous ces mots n’étant, en somme, que des épithètes auxquelles on donne la valeur d’un substantif. C’est dans le corps de l’ouvrage qu’il faut chercher les appellations un peu originales; ainsi le Cheikh dit quelque part que la vulve ressemble à la tête du lion, et, ailleurs, à l’empreinte du pied de la gazelle sur le sable du désert; il compare des lèvres rouges à une lame de sabre ensanglanté, et les seins au calice de la jacinthe: cela vaut toujours bien les «gamelles à tentation» de M. Alex. Dumas fils. Il a fait suivre ces deux chapitres (VIII et IX) d’une sorte de Clef des Songes: Voir en rêve son membre coupé, c’est très mauvais signe! voir des dents, signifie longues années; un ongle retourné: défaite; un lys: malheur imminent; une autruche: la mort; une rose fraîche: de la joie; une rose flétrie: des nouvelles mensongères; des jasmins: une déception; une marmite: la conclusion d’un marché; de la sciure de bois: une bonne nouvelle; un encrier: guérison; un turban: menace de cécité prochaine; un fusil: succès; une orange amère: calomnie; une carotte: de la tristesse; un navet: une affaire irrévocable; un verre brisé: retour à Dieu. Celui qui rêve d’une amande verra la fin de ses tourments; d’un soulier: il aura la femme qu’il désire; d’une savate: il fera la conquête d’une vieille. S’il perd son soulier, c’est signe qu’il perdra sa femme. «Je sais bien,» dit le Cheikh, «que ce n’était pas le lieu de traiter de tout cela; mais les paroles s’enchaînent les unes aux autres;» et il renvoie au Traité complet d’un certain Ben-Sirine ceux qui voudraient en savoir plus long; nous y renvoyons à notre tour les auteurs modernes de _Clefs des Songes_: ils y trouveront peut-être des indications précieuses.

A la suite, sans plus d’ordre méthodique, viennent de très jolies historiettes. C’est d’abord un apologue digne de la _Cazzaria_: les testicules se plaignent d’avoir perdu leur frère, égaré dans une profonde caverne, et le redemandent à grands cris.—«Vous ne l’aurez que mort!» répond la caverne; il revient, en effet, si pâle, si maigre, si défait, un vrai cadavre, qu’il n’est plus reconnaissable. Mais, d’une voix éteinte, il raconte qu’il a été si heureux dans cette caverne, que les testicules veulent à toute force subir le même traitement. Puis vient l’_Histoire de Djoaïdi et de Fadehat el Djemal_. El Djemal est une femme qui a toutes les perfections: une chair moelleuse comme le beurre frais, des lèvres comme du corail, une bouche en chaton de bague, des seins comme des grenades et des joues comme des roses. Oui, mais elle rebute Djoaïdi, et lui chante ces vers, en ricanant:

J’ai vu entre les montagnes une tente solidement plantée, Que sa hauteur fait apparaître aux yeux de tous; Mais le pieu qui soutenait son milieu a été arraché, Et elle est restée comme un vase sans anse. Ses cordes se sont détendues, et son centre S’est affaissé, formant le creux d’un chaudron étamé.

Djoaïdi, ne pouvant deviner ce qu’elle veut dire, va consulter le savant Abou-Nouass, et lui récite cette cantilène, qu’il a retenue. Abou-Nouass y lit à livre ouvert que la femme est d’une haute taille, qu’elle est veuve et qu’elle craint de ne pas rencontrer, pour dresser sa tente, un pieu aussi solide que le premier. Reste à Djoaïdi de montrer qu’il a compris l’énigme et de faire ses preuves: il épouse Fadehat el Djemal.

Le chapitre XI aurait fait les délices de Pietro Aretino, qui, s’il l’avait connu, aurait peut-être ajouté quelques épisodes à sa _Ruffiannerie_. La _Femme changée en chien_ pourrait être un de nos vieux fabliaux. Une entremetteuse est en train d’enjôler une jeune femme; passe un chien enragé, hérissé, la gueule saignante.—«Vous ne la reconnaissez pas? je la connais bien moi; c’est une telle; elle a été changée en chien pour avoir refusé de se donner à un homme qui l’aimait.» La petite ne veut pas du tout être changée en chien; elle consent à suivre l’entremetteuse, qui l’enferme chez elle, et se met en quête de celui pour le compte duquel elle opérait. Malheureusement l’amoureux n’est pas chez lui. «Bast! le premier venu profitera de l’occasion,» se dit-elle, et elle arrête un passant, qu’elle émoustille par la description des beautés d’une jeune femme qu’elle a à sa disposition. Il la suit, et elle les met aux prises; mais c’est justement le mari qui, reconnaissant sa femme, s’en va tout penaud, persuadé, par les hauts cris qu’elle jette, qu’elle a voulu éprouver sa fidélité, et qu’il est tombé dans un piège. «Appréciez d’après cela les ruses des femmes, et ce dont elles sont capables!» dit sentencieusement le Cheikh; c’est le refrain qui revient périodiquement après chaque histoire. Celle de _Bahia_ est plaisante. Bahia (la Beauté éblouissante) a un mari, et un amant qu’elle ne peut voir, tant le mari la tient serrée. Pour passer quelques heures avec lui, elle imagine un stratagème auquel finit par se prêter un ami de son amant: il se couchera dans le lit conjugal à sa place. Rien à craindre, car le mari reste toute la nuit dehors avec son troupeau d’ânesses; seulement il rentre vers minuit et apporte une tasse de lait à sa femme. Le jeune homme n’aura qu’à la prendre et à boire, sans souffler mot; le mari n’y verra rien, vu qu’il n’allume jamais la chandelle. Les choses ainsi convenues, Bahia s’évade avec son amant, et l’ami se couche. Au milieu de la nuit, le mari vient apporter la jatte de lait; le jeune homme la prend et se met à boire, mais comme il n’est pas très rassuré, malgré l’obscurité, la jatte lui échappe des mains et se brise.—«Ah! tu as cassé le pot!» s’écrie le mari; il empoigne un gourdin et se met à rouer de coups, à tâtons, celui qu’il croit sa femme, et qui n’ose souffler, de peur de se faire reconnaître; puis il s’en va. La sœur de Bahia, aussi jolie qu’elle, qui ne sait rien de l’échange opéré, et qui a seulement entendu les coups de bâton, vient consoler la pauvrette ainsi maltraitée; le jeune homme l’attire sur sa poitrine, et elle s’étend près de lui, croyant coucher avec Bahia; détrompée bien vite, elle y reste, «et tous deux passent la nuit dans le bonheur des baisers, des étreintes et des plaisirs réciproques.»

Un autre encore de ces contes est plein d’esprit et d’originalité. Quelqu’un prétendait savoir à fond tous les stratagèmes des femmes et ne s’y laisser jamais prendre. Il commet néanmoins l’imprudence d’entrer chez une rusée commère, à l’œil plein de promesses amoureuses, qui lui fait signe, sur le pas de sa porte: le mari est absent, une savoureuse collation est préparée, qui diable y résisterait? Mais à peine s’est-il assis à table, que le mari revient. Quel fâcheux contretemps! la jolie commère fait cacher le galant dans une armoire. Le mari se met à table à sa place, non sans montrer quelque surprise de cette profusion de mets et de fruits; il en demande la raison.—«C’est que j’avais fait venir mon amant,» répond la femme.—«Ton amant? et où est-il?—A ton arrivée, je l’ai fourré dans l’armoire.» Le mari se lève.—«Il n’y a pas la clef; où est la clef?—La voici;» et il introduit la clef dans la serrure: la femme éclate de rire.—«De quoi ris-tu?—Je ris de la faiblesse de ton jugement et de ton peu de raison. O homme sans discernement! peux-tu croire que si j’avais un amant caché dans cette armoire, je te le dirais? La collation était pour toi.» Le mari, sans ouvrir, vient se rasseoir et mange.—«C’est vrai!» dit-il; vois ce qu’un homme de bon sens peut faire sans réflexion! Moi qui n’ai jamais douté de toi, je me suis levé et je suis allé à l’armoire!» Le repas achevé, il sort, et la bonne commère va délivrer le prisonnier.—«Eh bien, le connaisseur en ruses de femmes, vous doutiez-vous de celle-là?» Le pauvret avait eu une telle frayeur en entendant mettre la clef dans la serrure, qu’il en avait sali ses chausses; il n’en demande pas davantage, et déguerpit lestement. «Appréciez d’après cela les ruses des femmes,» répète le Cheikh; «elles réussiraient à faire monter un éléphant sur le dos d’une fourmi.»

Un Manuel de ce genre ne serait pas complet s’il ne contenait des recettes aphrodisiaques; contentons-nous d’en relever quelques-unes. Pour être toujours en état de satisfaire la femme la plus exigeante, il faut manger des oignons saupoudrés de gingembre, de cardamome et de cannelle; des onguents de fiel de chacal, de graisse de bosse de chameau, de cubèbe mâché avec de la graine de cardamome, de baume de Judée, de pyrèthre, gingembre, lilas et écorce de cannelier, produisent aussi des effets souverains; un composé de miel, de pyrèthre et de graines d’orties remédie à l’impuissance. Le déliement des aiguillettes est une opération très compliquée: il faut prendre du galanga, de la cannelle, de la girofle, du cachou, de la muscade, du cubèbe, une langue de passereau, du poivre Persan, du chardon de l’Inde, du cardamome, du pyrèthre, de la graine de laurier, de la fleur de giroflée, et faire cuire le tout dans du bouillon de pigeon ou de poulet. Mais restons en là de cette pharmacopée amusante; nous en avons dit assez pour donner une idée de ce curieux _Livre du Cheikh_, et suppléer, par une analyse, à sa rareté.

Octobre 1885.

[131] _Le Jardin parfumé du cheikh Nefzaoui_, manuel d’Érotologie Arabe (XVIe siècle). Traduction revue et corrigée. _Paris_, _Liseux_, 1886, in-8°.

La Notice qu’on va lire a été imprimée en Appendice aux _Kama Sutra_ de Vatsyayana, parus précédemment: _Les Kama Sutra de Vatsyayana_, manuel d’Érotologie Hindoue, rédigé en Sanscrit vers le cinquième siècle de l’ère Chrétienne; traduit sur la première version Anglaise (Bénarès, 1883) par Isidore Liseux. _Paris_, _Liseux_, 1885, in-8°.

[132] En voici le titre, suivant la disposition de cette édition autographiée:

OUVRAGE

_du Cheikh, l’imam, le savant, le très érudit, le très intelligent, le très véridique_

SIDI MOHAMMED EL NEFZAOUI _que Dieu très élevé lui fasse miséricorde par sa puissance! Amen!_

_Traduit de l’Arabe par Monsieur le baron R***. Capitaine d’État-Major 1850_

Autographié, en 1876, à 35 exemplaires, avec 15 figures hors texte et de nombreuses vignettes dans le texte. C’est un in-8° ainsi composé:

Faux-titre, titre et épigraphe: 5 ff. non chiffrés; Notice sur le Cheikh Nefzaoui: 6 ff. chiffrés I à VI; Texte: 283 pp. de 33 lignes à la page. Postface de l’Éditeur: pp. I à XI. Errata: 1 f. non chiffré. Table des matières: 3 pp. non chiffrées.

Ce volume se paye (quand on le trouve) de 5 à 600 francs.

[133] _Essai de philosophie morale_, Berlin, 1749.

[134] D’après les historiens Arabes, quand Mahomet crachait dans l’œil d’un borgne, il rendait la vue au malade; si Moçaïlama tentait la même expérience, l’homme devenait aveugle.

[135] _D’un paysan qui portait une oie à vendre_; facétie LXIX, tome Ier, éd. Liseux, 1878, 2 vol. in-18.

XLII

L’HECATELEGIUM

DE

PACIFICO MASSIMI[136]

Pacificus Maximus n’est pas un inconnu pour ceux qui ont lu le _Manuel d’Érotologie classique_ de Forberg: l’érudit Allemand en a cité quelques morceaux de choix, très propres à donner une haute idée du poète d’Ascoli. Forberg, toutefois, ne semble pas avoir eu entre les mains l’_Hecatelegium_ complet; il a emprunté ses extraits au recueil des _Quinque illustrium poetarum_ de Mercier de Saint-Léger[137] et il s’y réfère continuellement. Le chef-d’œuvre de Pacificus Maximus est, en effet, très rare, si rare que ce serait peine perdue de le demander en librairie; pour le réimprimer et le traduire, nous avons dû en prendre copie sur l’unique exemplaire qu’en possède la Bibliothèque Nationale, et qu’elle a acquis au prix de _douze cents francs_.

Dans l’_Hecatelegium_, tout n’est pas de la force de ces quelques pièces qui font l’ornement du _Manuel d’Érotologie_; on peut en dire ce que Martial disait trop modestement de ses Épigrammes:

_Sunt bona, sunt quædam mediocria, sunt mala plura;_

avec cette différence toutefois que le médiocre l’emporte sur le bon et le mauvais. Le mérite du recueil consiste un peu dans son insigne rareté, un peu dans sa Latinité, qui est élégante, beaucoup dans l’étrangeté des sujets que l’auteur aime à prendre pour thèmes de ses développements poétiques. Les humanistes donneront volontiers une place dans leur bibliothèque à ce curieux produit de la verve désordonnée de la Renaissance.

La vie de Pacificus Maximus ou, pour lui restituer son nom véritable, Pacifico Massimi, est assez peu connue. Quoique issu d’une opulente famille d’Ascoli, il semble avoir mené une vie errante et misérable, celle d’un bohème de lettres, ayant tâté de tous les métiers sans trouver dans aucun la fortune. Son père, Giovanni de’Massimi, était à Ascoli, vers 1390, le chef de la faction Guelfe. Chassé une première fois de la ville, avec ses principaux adhérents, il y était rentré de vive force et, après avoir fait exiler ou tuer tous les Gibelins, avait reconquis sa situation première. Pacifico nous a conté lui-même comment, dans une autre sédition, Giovanni avait été forcé de s’enfuir une seconde fois, heureux de s’échapper par une fenêtre à l’aide d’une corde, pendant que les Gibelins défonçaient les portes à coups de hache et mettaient le feu à la maison (_Hecatelegium_, II, VIII). C’est en parlant de sa naissance que le poète nous fait part de ces détails, sa mère, qui était enceinte, ayant accouché de lui en pleins champs durant cette nuit tragique. Quelques pas plus loin, son grand-père, Marino, qui s’était assez inconsidérément enfui sur un âne poussif, avait été dévoré par les loups. Giovanni de’Massimi recouvra pourtant encore une fois toute sa puissance, car il fut, postérieurement à ces événements, créé gouverneur d’Ascoli par le Souverain Pontife, reconnaissant de son attachement à la cause du Saint-Siège.

Ce fut à Campli, petite ville des Abruzzes peu distante d’Ascoli, que Pacifico passa, dans l’exil de ses parents, ses premières années; aussi, au lieu du titre de _poeta Asculanus_ qu’il se donne en tête de chaque livre de l’_Hecatelegium_, a-t-il pris quelquefois, ou lui a-t-on donné celui de _poeta Camplensis_, qui figure sur le titre de ses deux livres de _Triomphes_ dédiés à _Braccio Baglioni_[138], poèmes Latins publiés pour la première fois par Gio-Battista Vermiglioli (_Poesie inedite di Pacifico Massimi Ascolano in lode di Braccio II Baglioni, capitano de’ Fiorentini e generale di S. Chiesa_; Pérouse, 1818, in-4°). Il aimait du reste Campli, cet asile de sa jeunesse, et il a chanté dans ses vers l’agglomération des trois bourgades dont s’est formée la ville érigée plus tard en évêché par Clément VII:

_Dum Campli, Castrique Novi, Ripæque Nocellæ Stabunt, illius semper amator ero. Immemor accepti non ullo tempore fiam, Pro quo me vitas ponere mille leve est._

(_Hecat._, II, VIII.)

Dans la biographie Latine (_Vita Pacifici Maximi ex Atheneo Asculano deprompta_) qui précède une édition expurgée de quelques-unes des œuvres de notre poète[139], on rapporte qu’aussitôt qu’il fut en âge d’apprendre, son père, remis en possession de ses biens et revenu à Ascoli, lui donna d’excellents précepteurs et que, doué de l’intelligence la plus vive, le jeune homme en profita pour parcourir rapidement tout le cycle des études: Grammaire, Rhétorique, Philosophie, Mathématiques et même Astronomie ou Astrologie (_scientia sideralis_). Plus tard, il acquit une grande réputation dans la science du Droit et fut compté parmi les jurisconsultes les plus habiles de son temps; c’est surtout comme poète qu’il mérite d’être considéré, et, dit le biographe, «on le réputerait le meilleur de tous, dans l’élégie, s’il n’eût souillé ses vers de honteuses amours: non qu’il fût aucunement lascif, mais pour que ses poésies fussent du goût de la plupart des hommes, qui sont loin d’être bons, et pour qu’ils daignassent les lire. Aussi, à la fin de son ouvrage, a-t-il demandé pardon de ces impuretés à la Sainte Vierge, mère de Dieu.» On en croira ce qu’on voudra, Pacifico ayant, en effet, maintes fois déclaré dans l’_Hecatelegium_ que si ses vers sonnaient mal aux chastes oreilles, ses mœurs étaient irréprochables, et aussi souvent affirmé qu’il pratiquait cyniquement les vices les plus infâmes, et qu’il avait depuis longtemps rejeté toute pudeur.