Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue

Part 23

Chapter 233,652 wordsPublic domain

XXIII. _Non ee piu tempo di dar fen ad Ocche_; imité en partie du _Décaméron_, II, X.

XXIV. _Alli signali si conoscono le balle._

XXV. _Tu vai cercando Maria per Ravenna_; les deux premiers Chants, empruntés à Boccace (_Décaméron_, IX, VI), paraphrasent longuement le conte du Berceau; le troisième a quelque ressemblance avec la IIe Nouvelle de Firenzuola.

XXVI. _Chi vuol Amici assai ne provi pochi._

XXVII. _La offerto le arme al Tempio_; c’est le vieux fabliau des _Culottes du Cordelier_, sujet aussi traité par Pogge (_Facéties_, CXXXII) et par l’abbé Casti: _Le brache di San Griffone_.

XXVIII. _Chi cosi vuole cosi si habbia_; imité de Cornazano (_Proverbii in facetie_, II), mais degli Fabritii a fait du héros un Moine, à la place d’un gentilhomme.

XXIX. _Prima si muta il pelo che si cambia il Vezzo_; Pogge (_Facéties_, CXCV, _l’Abcès au doigt_) a fourni la plus grande partie de ce conte.

XXX. _Chi troppo vuole da rabbia more_; histoire d’une reine très exigeante, d’un évêque, d’un barbier et d’une bague enchantée qui, mise au doigt de l’évêque, le rend bien malade, et, reprise par le barbier, fait crier grâce à la reine.

XXXI. _La le va dietro qual la Matta al fuso_; le même sujet est traité dans un ancien conte Italien: _Novella della figliuola del mercatante, che si fuggi la primera sera del marito per non essere impregnata_.

XXXII. _Chi troppo si assotiglia si scavezza_; paraphrase d’une anecdote de Pogge (_Facéties_, CLXX: _De Monacho qui misit per foramen tabulæ Priapum_).

XXXIII. _In fra la Carne e l’Ungia alcun non punza_; les deux premiers Chants ont quelque ressemblance avec le Proverbe de Cornazano intitulé: _A buon entenditore poche parole_ (_Proverbii in facetie_, III).

XXXIV. _Il non ee oro tutto quel che luce._

XXXV. _Guastando s’impara_; imité de Boccace (_Décaméron_, VII, II), conte dont La Fontaine a fait le _Cuvier_.

XXXVI. _Ogni Cuffia scusa di notte_; encore imité de Boccace (_Décaméron_, IX, II) et traité aussi par La Fontaine (_Le Psautier_).

XXXVII. _Rebindemini._

XXXVIII. _Dove chel Dente duol la lingua tragge._

XXXIX. _Ciascun si aiuta co gli suo Ferrizzuoli._

XL. _Per via si concia Soma._

XLI. _L’occhio vuol la sua parte_; imité de Pogge (_Facéties_, V.: _De homine insulso qui existimavit duos cunnos in uxore_).

XLII. _Ciascun tira l’Acqua al suo Molino._

XLIII. _La Necessità non ha legge._

XLIV. _Fuge Rumores._

XLV. _Pissa chiaro et encaca al Medico_; imité de Cornazano (_Proverbii in facetie_, XIV).

Un des exemplaires de l’ouvrage, ayant appartenu à quelque ami intime de l’auteur, a une XLVIe Nouvelle manuscrite, intitulée: _Chi va al molino primo macina_. L’ancien possesseur y a joint cette note marginale: _Nota questa Satyra essere di propria mano di l’Autore, et non vi essere altra copia, e pochi giorni drieto morse, in qual modo non lo dico_[130]. On a inféré de ces derniers mots que Cynthio de gli Fabritii avait terminé ses jours sur la potence: les termes vagues dont s’est servi l’annotateur prêtent à toutes sortes de conjectures, mais n’indiquent pas forcément une mort infamante. On a du reste très peu de renseignements sur degli Fabritii; on ne sait ni la date de sa naissance ni celle de sa mort. Dans la Préface de son livre, adressée au Pape Clément VII, auquel il le dédie, il prend le titre de docteur ès lettres et en médecine: _delle arti et di medicina dottore_, en même temps qu’il se dit citoyen de la puissante et illustre ville de Venise: _della poderosa inclyta citta di Vinegia cittadino_. Il semble cependant s’être livré au commerce, car dans cette XLVIe Nouvelle restée manuscrite il raconte que, voyageant par eau et la barque, trop chargée, menaçant de sombrer, il fallut l’alléger en sacrifiant partie des bagages; aussitôt des Moines qui se trouvaient là, sachant combien il les détestait, se mirent en besogne de jeter les siens, consistant en balles de coton, de draps et de cire. Sa haine contre les Moines avait encore une autre cause plus personnelle; d’après une des notes marginales de l’exemplaire en question, son beau-frère qui était Récollet, lui aurait nié une quittance ou règlement de compte «_gli negoe uno scritto_,» et par cette fraude l’aurait frustré d’une partie de sa fortune. Aussi pour lui tous les Moines, et spécialement les Récollets, qu’il appelle Frères gris, _Frati bigi_, _bigozi_, _Zoccolanti_, sont-ils des gredins et des paillards.

Malgré ces invectives contre les Moines et tant de passages des plus libres, l’_Origine degli volgari Proverbii_ vit le jour avec privilège du Pape et de la Seigneurie de Venise: _Con la gratia del sommo Pontefice et della Illustrissima Signoria di Vinegia_. Dans sa Dédicace, comme dans des Stances et un Sonnet, qui sont également adressés à Clément VII, Cynthio degli Fabritii élève très haut les vertus de son protecteur et se vante de vivre «à l’ombre de ses ailes»; il l’appelle la boussole de son petit bateau:

_O tramontana del mio picchiol legno, Che posto ee in alto mar, lungi dal porto!_

O tramontane de mon petit bateau, Entraîné vers la haute mer, loin du port!

et termine ainsi le sonnet:

_... Tal che sopra i tuo voli Chi studia d’innalzarsi, ee porre il mare In picchol vaso, o di Dio maggior fare._

... Au-dessus de ton vol Espérer s’élever, c’est vouloir mettre la mer En bouteille, ou faire plus grand que Dieu.

Les Récollets n’en obtinrent pas moins le retrait du privilège, et le Conseil des Dix paraît avoir ordonné la destruction du livre ou arrêté sa publication. Mais si les Moines de Venise ont tout fait pour que l’_Origine degli volgari Proverbii_ ne parvînt pas à la postérité, les Moines Français se sont attachés, dans les limites de leurs forces, à nous le conserver; l’un des deux exemplaires de la Bibliothèque Nationale provient d’un couvent d’Augustins à Paris, et porte cette mention: _Ex Catalogo ffr. discalciatorum S{ti} Augustini Conventus Parisiensis_.

Août 1885.

[129] _Le Couvent hospitalier_, conte tiré du _Livre de l’Origine des Proverbes populaires_, d’Aloyse Cynthio degli Fabritii (XVIe siècle). Littéralement traduit pour la première fois, texte Italien en regard. _Paris_, _Liseux_, 1885, in-16.

[130] «Sachez que cette Satyre est écrite de la propre main de l’Auteur et qu’il n’en existe pas d’autre copie; il est mort il y a quelques jours, de quelle façon, je ne le dis point.»

XLI

LE JARDIN PARFUMÉ

DU

CHEIKH NEFZAOUI[131]

Il existe, en langue Arabe, un ouvrage qui n’est pas sans offrir quelque similitude avec les _Kama Sutra_ de Vatsyayana: c’est le _Jardin parfumé_ du cheikh Sidi Mohammed el Nefzaoui, composé au commencement du XVIe siècle, environ l’an 925 de l’Hégire. L’auteur, dont le surnom, el Nefzaoui, indique qu’il était de Nefzaoua, petite ville située au sud du royaume de Tunis, n’est du reste connu que par cet ouvrage, mais il s’y montre un homme d’assez vaste érudition, ayant plus de connaissances en littérature et en médecine que n’en ont communément les Arabes. Il paraît avoir rédigé ce traité d’Érotologie d’après les ordres du grand vizir du bey de Tunis alors régnant, curieux sans doute de posséder un manuel où tout ce qui regarde l’amour et les rapports sexuels serait exposé dans un ordre méthodique: classification des plaisirs, diverses manières de les goûter, préceptes d’hygiène, composition des baumes et parfums, recettes aphrodisiaques, dont les Orientaux, épuisés de bonne heure, sont particulièrement friands, etc. Le cheikh Sidi Mohammed s’est acquitté de sa tâche avec un remarquable talent; excellent conteur et bon poète, il a de plus assaisonné le tout de quantité d’historiettes divertissantes et de fragments de pièces de vers, qui donnent encore plus de saveur à un sujet déjà fort attrayant par lui-même. Nous en citerons quelques-uns, d’après la traduction faite il y a trente-cinq ans par un officier de notre armée Algérienne, qui ne l’a signée que de ses initiales, traduction restée longtemps manuscrite, et autographiée, en 1876, à trente-cinq exemplaires, par les soins d’une réunion de militaires[132].

Le _Jardin parfumé_ jouit d’une grande réputation chez les Arabes; cependant, contrairement à l’habitude des Orientaux, qui est d’écrire de longs commentaires sur les ouvrages renommés, ils n’en ont rédigé aucun sur celui-ci. «Ne serait-ce pas,» se demande le traducteur, «à cause de la nature des sujets qui y sont traités, et qui aurait effrayé des esprits sérieux? Mais quoi de plus important que l’étude des principes sur lesquels repose le bonheur de l’homme et de la femme, en raison de leurs relations mutuelles, relations qui toutes sont assujetties à des causes de caractère, de santé, de tempérament, de constitution, qu’il appartient au philosophe d’approfondir? Ne craignons pas, dit excellemment Maupertuis, de comparer les plaisirs des sens avec les plaisirs les plus intellectuels; ne nous faisons pas l’illusion de croire qu’il y ait des plaisirs d’une nature moins noble les uns que les autres: les plaisirs les plus nobles sont ceux qui sont les plus grands[133].»

Le cheikh Sidi Mohammed n’a divisé son livre sur les choses de l’amour ni en cent mille chapitres, comme Dieu, à l’origine du monde, d’après ce que nous rapporte Vatsyayana, ni en mille ou en cinq cents, comme Shvetaketou et Nandi; il s’est contenté de vingt et un, dont voici les titres:

I.—Relatif aux hommes dignes d’éloges.

II.—Relatif aux femmes dignes d’éloges.

III.—Relatif aux hommes méprisables.

IV.—Relatif aux femmes méprisables.

V.—Relatif à l’acte de la génération.

VI.—Concernant ce qui est favorable à l’acte de la génération.

VII.—Relatif à ce qui est nuisible à l’acte de la génération.

VIII.—Relatif aux divers noms des parties sexuelles de l’homme.

IX.—Relatif aux divers noms des parties sexuelles de la femme.

X.—Concernant l’acte de la génération chez les divers animaux.

XI.—Relatif aux ruses et trahisons des femmes.

XII.—Relatif à diverses questions d’utilité pour les hommes et pour les femmes.

XIII.—Relatif aux causes de la jouissance dans l’acte de la génération.

XIV.—Description de l’utérus des femmes stériles, et de leur traitement.

XV.—Relatif aux remèdes qui provoquent l’avortement.

XVI.—Relatif aux causes d’impuissance de l’homme.

XVII.—Déliement des aiguillettes.

XVIII.—De ce qui augmente les dimensions des petits membres et les rend superbes.

XIX.—Relatif à ce qui enlève la mauvaise odeur des aisselles et des parties sexuelles de la femme, et rétrécit ces parties.

XX.—Instructions sur la grossesse des femmes et sur ce que la femme engendre, c’est-à-dire connaissance du sexe du fœtus.

XXI.—Renfermant la Conclusion de cet ouvrage et signalant l’utilité de la déglutition des œufs comme favorable à l’acte vénérien.

Le livre débute par une sorte d’hymne où éclate l’amour passionné de la femme et de ses perfections; c’est de la poésie d’une sensualité brutale et qui cependant reste profondément religieuse, par un mélange auquel nous ne sommes pas accoutumés:

«Louange à Dieu qui a mis le plus grand plaisir des hommes dans les parties naturelles des femmes, et qui a fait consister celui des femmes dans les parties naturelles des hommes!

»Il n’a donné de bien-être aux parties des femmes, il ne leur a accordé de satisfaction et de bonheur, qu’elles n’aient été pénétrées par les organes du mâle; de même les parties sexuelles du mâle n’ont ni repos ni tranquillité, qu’elles ne soient entrées dans celles de la femme.

»Le Tout-Puissant a plongé les femmes dans une mer de splendeur, de volupté et de délices, couvertes de vêtements précieux, avec des ceintures éclatantes et des sourires excitants.

»Il leur a donné des yeux inspirant l’amour et des cils tranchants comme des glaives étincelants.

»Qu’il soit donc exalté et élevé, celui qui a créé les femmes et leurs beautés, avec des chairs appétissantes; qui les a dotées de cheveux, de taille, de gorge, de seins qui se gonflent et de gestes amoureux, appelant le désir!»

D’après cette profession de foi, on juge assez à quels mérites se reconnaissent l’homme digne d’éloges et l’homme méprisable: cela se mesure à l’aune; au-dessous de certaines dimensions, l’homme n’a aucun moyen de plaire. Alfred de Musset donne d’ailleurs là-dessus les mêmes sentiments aux Françaises que le Cheikh aux femmes Arabes:

Je comprends qu’une femme aime les portefaix; C’est un goût comme un autre, il est dans la nature. Mais moi, si j’étais femme et si je les aimais, Je n’irais pas chercher les gens à l’aventure: J’irais tout simplement les prendre aux cabarets, J’en ferais lutter six, et puis je choisirais.

La description que le Cheikh fait de la femme digne d’éloges, c’est-à-dire par la même raison, apte à provoquer les désirs, mérite d’être citée; elle nous initie aux grâces qui charment les Orientaux:

«Pour qu’une femme soit goûtée par les hommes, il faut qu’elle ait la taille parfaite, qu’elle soit riche en embonpoint. Ses cheveux seront noirs, son front large, ses sourcils auront la noirceur des Éthiopiens, ses yeux seront grands et d’un noir pur, le blanc en sera limpide; les joues seront d’un ovale parfait; elle aura un nez élégant et la bouche gracieuse: ses lèvres seront vermeilles, ainsi que sa langue; une odeur agréable s’exhalera de son nez et de sa bouche; son cou sera long et sa nuque robuste; son buste large, ainsi que son ventre; ses seins devront être fermes et remplir sa poitrine; son ventre devra être dans de justes proportions, son nombril développé et enfoncé; la partie inférieure du ventre sera large, saillante et riche en chair; ses cuisses seront dures ainsi que ses fesses; elle possédera une chute des reins large et replète; sa taille sera bien prise; ses mains et ses pieds se feront remarquer par leur élégance; ses bras seront potelés, ainsi que ses avant-bras, et encadreront des épaules robustes. Si une femme qui a ces qualités est vue par-devant, on est fasciné; si elle est vue par-derrière, on en meurt. Vue assise, c’est un dôme arrondi; couchée, c’est un lit moelleux; debout, c’est la hampe d’un drapeau.»

Qu’avec cela elle parle peu, ne rie jamais aux éclats, ne fasse d’agaceries à personne, n’aime que son mari, ait pour lui toutes les complaisances, ne s’abandonne qu’à lui, dût-elle en dessécher d’abstinence; qu’elle soit vêtue élégamment, de la plus soigneuse propreté, se parfume d’essences, se serve d’antimoine pour sa toilette et se nettoie les dents avec du souak, et ce sera le Paradis sur la terre. Cette page, malgré la crudité de certains détails, n’est-elle pas poétique et gracieuse? Quelle jolie comparaison que celle de la hampe du drapeau, pour peindre une taille svelte et élancée!

Presque dans chaque chapitre, des historiettes très bien contées, et dont quelques-unes sont de petits chefs-d’œuvre, viennent à l’appui des définitions de l’auteur, et leur donnent de l’agrément. C’est d’abord l’_Histoire de Moçaïlama et de la Prophétesse_, rapportée à l’occasion des parfums, ces puissants adjuvants en amour, et auxquels les Orientaux attachent une extrême importance. L’imposteur Moçaïlama, le faux Mahomet, celui qui dénatura nombre de passages du Koran, pour nuire à son rival, mais qui ne put jamais faire un miracle[134], veut avoir Chedja-el-Temimia, la Prophétesse, qui lui dit qu’il ne pourra la posséder que s’il la met en pâmoison. Il la fait entrer sous sa tente, où de l’ambre, du musc, des roses, des fleurs d’oranger, de la jonquille, du jasmin, des jacinthes, des œillets, chargent l’air de leurs effluves, et où de plus du neddé (mélange de benjoin et d’ambre), brûlant dans des cassolettes, fait une fumée assez intense pour se mêler à de l’eau et la pénétrer. La Prophétesse est suffoquée, nous n’avons pas de peine à le croire, et Moçaïlama vient à bout de ses désirs.

Il s’agit d’un autre genre de pâmoison dans l’_Histoire de Bahloul et Hamdouna_, si joli conte que nous en donnerons une analyse détaillée. Bahloul était le poète, c’est-à-dire le bouffon, d’Abdallah-ben-Mahmoud, un des fils d’Haroun-er-Reschid, calife en l’an 178 de l’hégire. Bahloul avait épousé deux femmes, qui lui faisaient subir le martyre, et Mahmoud lui demande, pour s’amuser, des nouvelles de son ménage.—«Je ne suis bien ni avec l’une ni avec l’autre,» répond le malheureux.» Le Calife veut qu’il lui récite des vers sur ses infortunes conjugales. Bahloul chante:

«Par suite de mon ignorance, j’ai épousé deux femmes. Et de quoi te plains-tu, ô mari de deux femmes? Je me disais: «Je serai entre elles deux un agneau favori. Je prendrai mes ébats sur les mamelles de mes deux brebis;» Et je suis une brebis entre deux femelles de chacal. Les jours succèdent aux jours, les nuits aux nuits, Et leur joug m’oppresse également jour et nuit. Si je suis aimable avec l’une, l’autre s’emporte; Et ainsi je ne puis échapper à ces deux furies. Si tu veux vivre en homme généreux, le cœur libre Et les mains ouvertes, reste célibataire. Si tu ne le peux, ne prends qu’une femme: Une femme à elle seule peut satisfaire deux armées!»

Le Calife rit de cette poésie à se renverser en arrière, et, pour le plaisir qu’il a eu, fait cadeau à Bahloul d’une robe lamée d’or. Hamdouna, fille de Mahmoud et épouse du Grand Vizir, aperçoit le bouffon, du haut des terrasses du palais, et dit à sa négresse: «Par le Dieu de la Mecque! voilà Bahloul revêtu d’une belle robe dorée; de quel stratagème pourrai-je me servir pour la lui prendre?» La négresse a beau lui dire que Bahloul est bien plus rusé qu’elle: «Il faut que cela soit,» dit Hamdouna, et elle lui envoie sa négresse. «Oh! Bahloul,» dit-elle en l’apercevant, je crois que tu es venu ici pour m’entendre chanter,» car elle avait pour le chant un talent merveilleux; puis elle lui fait servir des gâteaux et des sorbets. «Je ne sais pourquoi je me figure,» ajoute-t-elle, «que tu te dépouilleras volontiers de ta robe pour m’en faire don.—Oh! maîtresse,» répond Bahloul, «j’ai fait serment de ne la donner qu’à celle à laquelle j’aurai fait ce que l’homme fait à la femme.—Tu sais donc ce que c’est, ô Bahloul?—Celui-ci prend, celui-là donne,» dit le bouffon; «celui-ci vend, celui-là achète; pour moi, toutes ces choses sont sans attrait: ma seule pensée est l’amour et la possession des belles femmes.» Or Hamdouna était éblouissante, par sa taille et par l’harmonie de ses formes. Elle veut que Bahloul lui dise des vers; il lui en récite qu’il improvise, passionnés, lubriques; elle commence à s’émouvoir.

«Lorsque Hamdouna eut entendu ces paroles, elle se pâma. Tantôt elle se disait: «Je me donnerai à lui;» et tantôt: «Je ne lui céderai pas.» Pendant cette incertitude, la jouissance se fit pressentir... Elle ne résista plus alors et se rassura en se disant intérieurement: «Si ce Bahloul, après avoir joui de moi, vient à le divulguer, personne n’ajoutera foi à ses paroles.» Elle dénoua sa ceinture et se jeta, en tremblant de toutes ses forces, sur un lit de soie dont le dessus était comme une voûte élevée, puis elle leva ses robes, et tout ce qu’elle avait de beauté se trouva entre les bras de Bahloul.»

La suite fait songer à l’un des Contes de Pogge[135].—«O maîtresse!» dit Bahloul, «mes reins me font souffrir et ne me permettent pas de monter sur ta poitrine; mais toi, place-toi sur moi, agis comme l’homme, puis prends la robe et laisse-moi partir.» Hamdouna y consent volontiers, mais lorsque après elle réclame la robe, Bahloul se plaint de ne l’avoir pas possédée, ayant été plutôt possédé par elle. Après la seconde fois:—«Et la robe?» demande Hamdouna.—«La première a été pour toi, la seconde pour moi,» dit Bahloul; «la troisième sera pour la robe.» Hamdouna, bonne fille, se laisse faire encore, et définitivement Bahloul lui donne la robe; mais il trouve moyen de la lui reprendre. Conduit à la porte par la négresse, il y revient frapper, et demande à boire. La négresse lui apporte de l’eau dans une tasse de porcelaine; après avoir bu, il laisse tomber la tasse, qui se brise. Survient le Grand Vizir, mari de Hamdouna, qui lui dit: «Que fais-tu donc là, Bahloul?—La négresse m’a apporté à boire,» répond-il; «j’ai par malheur brisé la tasse, et, pour m’en punir, elle m’a pris la belle robe d’or que le Calife m’avait donnée.» Le Grand Vizir gronde Hamdouna et la négresse, et leur ordonne de rendre la robe à Bahloul. «Hamdouna s’écria alors, en frappant ses mains l’une contre l’autre:—«Qu’as-tu donc fait, ô Bahloul?» Celui-ci répondit:—«J’ai parlé à ton mari le langage de ma folie; parle-lui, toi, celui de la raison.» Et elle s’extasia de la ruse qu’il avait employée, puis elle lui rendit sa robe, et il partit.»

Une troisième histoire, celle du _Nègre Dorérame_, semble tirée des _Mille et une Nuits_.—«Le sommeil ne m’arrive pas; je désire parcourir la ville,» dit à ses grands officiers le roi Ali-ben-Dirème. On se met en marche, bien armés, et le chaouch en tête: il est possible qu’on en ait besoin. La petite troupe fait la rencontre d’un homme qui se lamente; le roi le questionne. Sa maîtresse lui a été enlevée, et il est sûr que c’est pour le compte de Dorérame, un grand vilain nègre qui est l’amant de la femme du premier vizir, à qui elle donne beaucoup d’argent et qui, non content de cela, veut encore toutes les femmes des autres. Une vieille entremetteuse lui en fournit tant qu’il veut, et les entraîne dans sa maison de réprobation, de malheur et de débauche. Pas moyen de les ravoir avant que le Nègre en soit rassasié, et il en a là des quantités, toutes belles comme la lune. Le roi veut connaître cette maison dont il entend parler pour la première fois, et le premier vizir, qui est présent, fait triste mine. L’homme affligé les y mène; mais les portes sont solides et les murailles d’une hauteur formidable. En faisant monter le vizir sur les épaules du chaouch, et l’homme affligé sur celles du vizir, Ali-ben-Dirème pénètre seul dans l’enceinte, le sabre au poing, et, circulant par les chambres, finit par trouver le Nègre et ses amis de même couleur, tous parfaitement ivres, au milieu d’un vrai sérail. Le Nègre est près de la plus belle, sans doute celle que pleure son amant; mais elle lui résiste et, pour gagner du temps, lui chante des vers. Pendant ce temps-là, les autres se divertissent à tour de rôle avec leurs préférées, et Ben-Dirème assiste à leurs ébats, caché derrière une porte. Deux jeunes femmes s’éloignent, ayant quelque tendre confidence à se faire, et, comme elles se mettent toutes nues pour s’entretenir plus à l’aise, il se revêt des robes de l’une d’elles, puis, en se cachant la figure, demande où le Nègre met les clefs de la maison; il finit par le savoir; revient dans la grande salle et, s’étant emparé des clefs, court ouvrir à ses compagnons. Ils le suivent en silence, et l’homme affligé reconnaît en effet sa femme dans celle qui résistait au Nègre. Elle lui chantait toujours des vers: