Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue

Part 22

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Ce sont des jeux d’esprit, des paradoxes. Diderot, qui reproduit à peu près dans les mêmes termes la remarque de Montaigne, a du moins le mérite de la franchise: il écrit en toutes lettres le dérivé Français du Latin _futuo_[124]; mais Montaigne se sert pudiquement du mot «cela», obéissant ainsi au préjugé qu’il blâme; et quant à maître Pietro Aretino, il s’est donné pour tâche, dans ses étonnants _Ragionamenti_, de traiter les sujets les plus lubriques sans employer une seule fois le mot propre: le Diable n’y a rien perdu. Ce préjugé est si fort, si anciennement enraciné, qu’on ne le détruira pas. On aura beau nous dire que le membre viril a beaucoup plus de noblesse que le nez, la bouche ou les mains, nous continuerons à ne pas l’exhiber; et quoique le rapprochement sexuel soit dans le vœu de la Nature, nous ferons toujours difficulté de nous y livrer en public. Les premiers couples humains se cachaient dans les bois pour l’opérer:

_Tunc Venus in sylvis jungebat corpora amantum_,

dit Lucrèce, parlant de ces temps anciens où l’homme ne se nourrissait encore que de glands. Cet instinct appartient à l’animal même. Un naturaliste Anglais, le révérend Philips, attribue la disparition presque complète aujourd’hui des éléphants, si communs autrefois qu’on les recrutait par milliers pour les armées, à la pullulation des singes qui viennent, au moment solennel, les troubler dans leurs solitudes; ils cherchent en vain un fourré assez impénétrable pour se livrer aux douceurs de l’hymen hors de la présence de ces importunes bêtes, et, faute de le trouver, se résignent au célibat. En captivité, il refusent de s’accoupler, ainsi du reste que la plupart des animaux non domestiques, ou ne s’y décident que si on les y amène par supercherie, à force de ruse et de patience, ne voulant pas qu’un si profond mystère ait des témoins profanes: à moins qu’on les croie convertis aux idées de Malthus, et bien résolus à ne pas procréer de pauvres petits destinés à devenir des malheureux.

L’homme, d’ailleurs, ne tient pas tant que cela à ressembler aux bêtes. C’est bien assez qu’on lui dise à présent qu’il descend directement du gorille, ou qu’il est son proche parent au moyen d’un ancêtre commun. Précisément peut-être parce qu’il a une obscure conscience de cette infime origine, il s’efforce d’étouffer ou d’atténuer chez lui le gorille. Ses besoins naturels le rapprochent le plus de l’animal: il se cachera donc pour les satisfaire, et il sera logique en cela, quoi qu’on dise. Il ne se cache pas pour boire et pour manger, étant parvenu à s’en acquitter proprement, avec décence, de façon à ne pas trop montrer l’animal qui prend sa pâture; mais il va déposer à l’écart le résultat de sa digestion. Voilà pourtant un besoin naturel, dont la satisfaction est légitime; pourquoi le considérer comme immonde?

Ce n’est pas la pruderie ou l’hypocrisie moderne qui a imaginé d’appeler honteuses les parties sexuelles. Les Latins les appelaient _pudenda_, les Grecs αἰδοῖα, mot qui a le même sens. «Faire des choses malhonnêtes» semble appartenir exclusivement à la langue de M. Prudhomme: c’est une locution Grecque, ἀρρητα ou αἰσχρα ποιεῖν. Les termes vagues, les périphrases: être, aller, dormir avec une femme, cohabiter, avoir commerce, remplir le devoir, etc., sont toutes des locutions Latines: _esse_, _dormire cum muliere_, _coire_, _cognoscere mulierem_, _habitare_, _habere rem_, _officium fungi_, et elles ont leurs similaires en Grec; connaître, dormir, dans le sens érotique, remontent à une civilisation encore plus ancienne, puisqu’on les trouve dans la Bible: Adam _connut_ Ève, sa femme, et Ruth _dormit_ avec Booz.

Les Latins, qui reculaient si peu devant la crudité des mots, avaient en même temps des termes atténués d’une bien plus grande délicatesse que nous-mêmes. Les traducteurs Français des grands satiriques Latins auraient donc pu tenter d’enrichir notre langue érotique en y faisant passer les hardiesses de Juvénal, de Perse, de Pétrone, de Martial surtout, dont le vocabulaire est si opulent. Leurs essais n’ont été jusqu’à présent qu’insuffisants ou ridicules. Trois traductions assez estimées de Martial: celle de l’abbé de Marolles, une seconde attribuée sur le titre à des «militaires», et qu’on croit être de Volland, la troisième de Simon de Troyes et publiée par Auguis, ont été examinées à ce point de vue par Éloi Johanneau[125]. On se ferait difficilement une idée de leur niaiserie. L’abbé de Marolles traduit _Priapus_ par visage!

_Gallo turpius est nihil Priapo_,

(_I, 36._)

«Il n’y a rien de plus vilain que le _visage_ d’un prêtre de Cybèle.» Il rend _futuere_, par «cajoler, se divertir, passer le temps, aimer, entretenir, avoir une entrevue»; _fututor_ par «galant, effronté»; sa manie de décence quand même le conduit tout droit à faire des contre-sens d’écolier, comme lorsqu’il traduit _pædicare_ par «faire l’amour»; ailleurs il dit que c’est «faire d’étranges choses», ce qui, sans être meilleur, montre pourtant qu’il comprenait. Il a le privilège des périphrases souvent plus lestes que le mot propre de l’original; il traduit _mentula_ par «je ne sçay quoy qui fait aimer les hommes», et ajoute en note: «Quelque lasciveté, sans doute»; ailleurs, c’est «quelque chose que l’on porte». _Inguina_, c’est: «ce que je ne puis nommer»; _canus cunnus_, «une vieille passion»; _vellere cunnum_, «farder sa vieillesse»; _percidi_, équivalent de _pædicari_, «se faire gratter». Il abuse de «quelque chose»; ce «quelque chose» rend les mots les plus divers: _mentula_, c’est «quelque chose», _inguina_ «quelque chose», qu’il s’agisse de l’homme (VII, 57) ou de la femme (III, 72), et _culus_ est «quelque autre chose» (III, 71).

Les «militaires» ou Volland se sont dressé à l’avance une espèce de Barême; ils traduisent constamment les mêmes mots Latins par les mêmes mots Français auxquels ils donnent un sens conventionnel: _futuere_ par «aimer, forniquer»; entre femmes (VII, 69) c’est aussi «forniquer»; _fututor_, par «amant, amateur»; _vulva_, _barathrum_, _cunnus_, par «anneau»; _mentula_, _penis_, _columna_, _veretrum_, par «béquille», s’inspirant sans doute de la chanson de Collé: _La béquille du Père Barnaba_; _fellare_ et _lingere_ par «breloquer», d’où _fellator_, «breloqueur», et _fellatrix_, «breloqueuse»; _irrumare_, qui signifie une chose, et _percidere_, _irrumpere_, qui en signifient une autre, par «se faire breloquer»: contre-sens énorme du moment qu’ils prennent «breloquer» pour l’équivalent de _lingere_ et de _fellare_. Ce mélange de breloques, de béquilles et d’anneaux, nous donne des «breloqueurs et breloqueuses d’anneaux», une «béquille énervée», une «béquille en fureur», une béquille qui «apprend une route inconnue»; ailleurs, des «testicules de cerf remplacés par une jeune béquille»; un «anneau qui parle», des anneaux «qui se réjouissent». De temps à autre, ils veulent cependant varier un peu: ils traduisent alors _pædicare_, tantôt par «faire des polissonneries», et tantôt par «jouer le second rôle», ce qui montre combien peu ils savent ce qu’ils disent; _fellator_ par «fripon», _pædico_ par «badin», et continuellement confondent le rôle actif avec le rôle passif.

Simon de Troyes, et son reviseur Auguis, n’entendaient pas beaucoup mieux le Latin, car pour eux le _pædico_ est un Ganymède (VI, 33); ils affectionnent les périphrases les plus pompeuses: _mentula_, organe des plaisirs, frêle instrument des amours, intention directe; _cunnus_, ceinture de Vénus; _colei_, les recoins les plus secrets du corps; _pædicare_, se livrer à une débauche irrégulière, avoir des habitudes vicieuses. Encore ces périphrases, toutes niaises qu’elles sont, feraient-elles croire qu’ils comprennent; mais non: ils traduisent _periclitari capite_, par «perdre la tête»!

La seule bonne méthode de traduction que l’on doive, suivant nous, appliquer aux érotiques Grecs et Latins, est celle qui s’impose comme règle de dire à mots couverts seulement ce que l’auteur a dit à mots couverts, de ne pas mettre de périphrases où il n’en a pas mis, de rendre le mot propre par le mot propre, et les métaphores par des métaphores semblables, tirées des mêmes termes de comparaison. Traduire autrement sera toujours donner une idée fausse du goût personnel de l’auteur, de ce qui constitue son style ou sa manière. Mais le mot propre serait souvent bien plus obscène en Français qu’il n’était en Latin; les dérivés populaires de _cunnus_, _colei_, _futuere_, les équivalents de _pædico_, de _cinædus_, sont absolument ignobles, et les termes Latins ne l’étaient pas, du moins au même degré[126]. Pour obvier à cette difficulté, rien n’empêche qu’on ne francise tous ceux qu’on pourra, conformément au génie de la langue. Mentule, gluber, vérètre, quelques autres encore, se trouvent dans Rabelais; irrumation, fellation, dans La Mothe Le Vayer; l’abbé de Marolles a osé fellatrice; pourquoi ne dirait-on pas fellateur, pédicon et pédiquer, fututeur, drauque, cinède, cunnilinge, liguriteur, exolète, irrumer, etc.? Ces mots, nous objectera-t-on, ne seront compris que de ceux qui savent le Latin, et le traducteur doit se faire entendre de tout le monde. Mais n’en est-il pas de même de sesterce, modius, laticlave, pallium, atrium, impluvium, vomitoire, vélite, belluaire, et de tant d’autres termes francisés depuis longtemps par les archéologues? Les définitions vagues qu’en fournissent les Dictionnaires: monnaie, mesure Romaine, partie du vêtement, de l’édifice Romain, soldat, gladiateur, donnent-elles la valeur précise du mot à celui qui ignore le Latin et les mœurs de l’ancienne Rome?

Le _Dictionnaire érotique_ de Nicolas Blondeau ne fera pas faire de grands progrès dans cette voie aux chercheurs de traduction exacte et littérale. L’auteur, et François Noël qui l’a complété, sont tous les deux des partisans à outrance de la périphrase, qui enveloppe le mot comme une orange dans du papier, et de l’équivalent, qui n’équivaut jamais, qui est toujours au-dessous, au-dessus ou à côté de l’expression dont il s’agit de rendre l’énergie, la grâce ou la finesse. Il n’en est pas moins curieux par le nombre, l’abondance de ces équivalents, de ces périphrases patiemment colligées dans les auteurs ou plaisamment imaginées, et dont quelques-unes sont de véritables trouvailles[127]. Publié en son temps, il eût été le premier, ce qui est la meilleure excuse de ses imperfections et de ses lacunes: la série des mots et surtout des locutions érotiques est loin d’être complète dans les volumineux Glossaires d’Henri Estienne, de Forcellini et de Du Cange, et la difficulté de trouver l’acception spéciale au milieu d’une foule d’autres, fait qu’on songe rarement à y avoir recours. Resté si longtemps manuscrit, il a été devancé par un autre, bien connu des amateurs, le _Glossarium eroticum linguæ Latinæ, sive theogoniæ, legum et morum nuptialium apud Romanos explanatio nova, auctore P. P._ (_Parisiis, 1826, in-8°_), auquel on croit qu’Éloi Johanneau a collaboré, mais dont l’auteur est resté incertain[128]. Ce recueil est d’une utilité incontestable pour tous ceux qui veulent lire et comprendre les érotiques ou satiriques Latins; il abonde en citations qui éclaircissent les passages obscurs ou douteux, mais les explications sont en Latin, ce qui laisse à celui de Blondeau et Noël une certaine supériorité. La comparaison des deux ouvrages est instructive et montre les difficultés d’un pareil genre de travail. Rien que dans la lettre A, nous relevons chez Noël et Blondeau soixante-quinze mots ou locutions qui ne se trouvent pas, au moins à cette place, dans le _Glossarium_ dit de Pierrugues; en revanche, celui-ci en a deux cent vingt-huit négligés par ses devanciers, et vingt-deux articles seulement sont communs aux deux recueils. De plus, si on les collationne avec l’_Index_ du _Manuel d’Érotologie_, on se convainc que près de la moitié des mots commentés par Forberg ne se trouvent ni dans l’un ni dans l’autre. Une refonte générale de ces trois ouvrages, sur un bon plan, donnerait un résultat sinon parfait, du moins très satisfaisant.

Il nous resterait, en terminant, à dire un mot de la langue érotique contemporaine; mais quoique nous ayons des «naturalistes», qui ne reculent pas devant les mots, et même des «pornographes», on serait embarrassé de relever chez eux les éléments d’un vocabulaire original, qui leur soit propre. Les plus timides ou les moins maladroits s’essayent dans les réticences, les sous-entendus de Laclos et de Crébillon fils; mais comme ils n’ont pas l’art exquis et la finesse de ces maîtres, on devine l’intention qu’ils avaient de dire quelque chose, plus qu’on ne voit clairement la scène qu’ils ont voulu décrire. D’autres se sont fait avec des crudités du vieux Français, mélangées à des trivialités du faubourg, à ce que Richepin appelle la gueulée populacière, une langue hybride, bâtarde, assez écœurante, et il en est une pire encore, celle dont Alfred Delvau s’est constitué hardiment le lexicographe dans son _Dictionnaire de la langue verte_, puis dans son _Dictionnaire érotique moderne_. Nos pères avaient déjà, pour désigner ces bonnes filles dont le métier est de faire plaisir aux hommes, un nombre plus que suffisant d’appellations désobligeantes: carogne, catau, catin, coureuse, créature, donzelle, drôlesse, gueuse, gourgandine, poupée, putain; comme nous sommes plus riches! nous avons: allumeuse, baladeuse, blanchisseuse de tuyaux de pipes, bouchère en chambre, chahuteuse, chameau, chausson, crevette, éponge, gadoue, gaupe, gibier de Saint-Lazare, gonzesse, gouge, gouine, grenouille, loupeuse, marmite, menesse, morue, omnibus, paillasse, peau, pierreuse, punaise, rouchie, rouleuse, rutière, sangsue, taupe, tireuse de vinaigre, tocandine, toupie, traînée, vache, vadrouille ou vadrouilleuse, et vessie! Ce que peuvent être les locutions imagées où ces termes choisis entrent en combinaison avec d’autres de plus basse catégorie encore, on le conçoit sans peine. Ni l’énergie ni le pittoresque ne leur manquent; mais à part quelques bonnes et vertes Gauloiseries, ce vocabulaire est par trop ordurier. Malgré toutes les raisons qu’on peut donner en faveur du parler à la bonne franquette et contre la pruderie bégueule, nous penchons à partager l’aversion de beaucoup de gens pour ces mots que l’on nous dit être la langue de l’amour, et qui sentent mauvais, qui font sur le papier comme des taches malpropres. Nous sommes volontiers de l’avis de La Fontaine:

L’Amour est nu, mais il n’est pas crotté.

Avril 1885.

[120] _Dictionnaire érotique Latin-Français_, par Nicolas Blondeau, avocat en Parlement, censeur des livres et inspecteur de l’Imprimerie de Trévoux (XVIIe siècle). Édité pour la première fois sur le Manuscrit original, avec des notes et additions de François Noël, inspecteur général de l’Université; précédé d’un Essai sur la langue érotique, par le Traducteur du _Manuel d’Érotologie_ de Forberg. _Paris_, _Liseux_, 1885, in-8.

[121] _Sat._, I, 5, v. 85.

[122] _Qui scis Romana simplicitate loqui (XI, 21.)_

[123] Ce passage est extrait d’une lettre adressée à l’un des plus célèbres médecins de l’époque, messer Battista Zatti, de Brescia.

[124] «_F..tez comme des ânes débâtés, mais permettez-moi de dire f..tre._»

[125] Épigrammes contre Martial, ou les mille et une drôleries, sottises et platitudes de ses traducteurs, _par un ami de Martial_ (_Paris, 1835, in-8°_).

[126] «Il y a tout lieu de croire que beaucoup d’expressions dont la malhonnêteté nous choque n’avaient pas la même portée chez les Romains et n’étaient pas si brutales. Martial dit quelque part que les jeunes filles peuvent le lire sans danger. Admettons que ce propos soit une fanfaronnade Bilbilitaine, et réduisons l’innocence de son recueil à ce qu’elle est en réalité: encore est-il vrai qu’on ne se cachait pas pour le lire, que les gens de bon ton, comme on dirait chez nous, gens qui ont d’autant plus de pruderie en paroles qu’ils sont plus libres dans la conduite, avouaient publiquement leur admiration pour Martial. J’ai sans doute bien mauvaise idée de la Rome impériale, et je crois peu à la chasteté d’une ville où des statues nues de Priape souillaient les palais, les temples, les places publiques, les carrefours; où, dans les fêtes de Flore, on voyait courir sur le soir, à travers les rues, non pas des prostituées, mais des dames Romaines échevelées et nues; où les femmes se baignaient pêle-mêle avec les hommes; où les comédiennes se déshabillaient quand on leur avait crié du parterre: Déshabillez-vous. Mais j’ai peine à croire qu’on pût s’y vanter ouvertement de faire ses délices de Martial, si Martial eût été aussi impur qu’il nous paraît aujourd’hui.» (Désiré Nisard, les _Poètes Latins de la décadence_.)

[127] Le suppositoire vivant, le gobet amoureux, le calendrier naturel, le combat de cinq contre un, le manuel des solitaires, etc.

[128] Quérard dit que les initiales P. P. cachent le chevalier P. Pierrugues, ingénieur à Bordeaux, qui publia en la même année 1826 un bon plan de cette ville. On lui attribue également, mais peut-être à tort, les Notes de l’_Errotica Biblion_ (édition de 1833). C. de Katrix, auteur d’un Avant-Propos placé en tête de ce dernier ouvrage, dit avoir eu entre les mains un exemplaire du _Glossarium_ portant cette mention: «_Ab Eligio Johanneau constructum, auspicio et cura (forsitan) baronis Schonen._ S. E.»

XL

LE COUVENT HOSPITALIER

CONTE

D’ALOYSE CYNTHIO DEGLI FABRITII[129]

A diverses reprises nous avons été sollicité de réimprimer et de traduire, comme l’une des plus notables curiosités Italiennes du XVIe siècle, l’_Origine delli volgari Proverbii_, d’Aloyse Cynthio degli Fabritii. La rareté de ce recueil de Nouvelles en vers (_Vinegia_, Bern. et Matth. Vitali, 1527, in-folio), est, en effet, bien connue des amateurs; les dix ou douze exemplaires qui en existent actuellement sont si recherchés, qu’on les suit un à un dans les ventes, où ils n’apparaissent qu’à de longs intervalles, et toujours cotés à de très hauts prix: on en trouvera le détail dans le _Manuel du Libraire_ et dans le Catalogue de Libri (1847, n{os} 1498-99). Nous ne voulons pas nier que cet écrivain fantaisiste ne soit plein de bonnes qualités, qu’il n’ait des inventions d’une originalité plaisante et que, malgré un penchant déplorable à la prolixité, aux digressions historiques et surtout mythologiques, il ne soit souvent fort amusant. Malheureusement, son recueil se compose de quarante-cinq Nouvelles, toutes divisées méthodiquement en trois Chants, et d’une étendue chacune de sept cents à mille ou douze cents vers: au total quarante mille vers environ, à peu de chose près ce que renferme l’_Orlando Furioso_, sauf que son style n’a pas toujours le charme et n’a jamais la limpidité de celui de l’Arioste. Degli Fabritii se moque sans façon de la syntaxe comme de la grammaire, et le Florentin ne lui suffisant pas pour dire tout ce qu’il veut dire, il y mêle du Vénitien, du Lombard, tous les patois de la Péninsule; il se sert de locutions tombées depuis longtemps en désuétude, ou qui n’ont peut-être jamais été usitées, et ne dédaigne même pas l’argot: un Italien aurait déjà quelque peine à démêler un écheveau si embrouillé. Ajoutez à ces difficultés d’interprétation celles de la simple lecture: le texte unique de 1527 fourmille de fautes typographiques qui, jointes au manque de ponctuation et de capitales où il en faudrait, car il en offre partout où il n’en faudrait pas, le rendent souvent tout à fait inintelligible. Nous attendrons pour le traduire, si tant est que nous le traduisions jamais, que les Italiens en aient donné une édition correcte, enrichie de quelques Notes qui en faciliteraient l’intelligence aux pauvres étrangers.

Pour satisfaire la curiosité des amateurs, nous nous contenterons donc aujourd’hui de leur présenter l’une des Nouvelles de l’_Origine delli volgari Proverbi_, la seconde: _Ogni scusa e buona, pur che la vaglia_, à laquelle nous avons donné un autre titre: _Le Couvent hospitalier_, qui en exprime mieux le sujet. Ce n’est pas la plus mauvaise, ce n’est peut-être pas non plus la meilleure: nous l’avons prise à peu près au hasard. Pour le texte, nous l’avons reproduit tel quel, avec ses bizarreries d’orthographe et de ponctuation, comme un fac-similé: il n’en donnera que mieux au Lecteur l’idée du livre; pour la traduction, nous avons fait de notre mieux, sans nous flatter d’avoir toujours compris.

Cynthio degli Fabritii, comme beaucoup de conteurs, n’a guère d’imagination que dans les détails, et il traite le plus souvent des sujets vingt fois rebattus. Il a surtout beaucoup emprunté à Antonio Cornazano qui, dans ses deux recueils, l’un Italien, l’autre Latin: _Proverbii in facetie_, et _Proverbiorum opus_, avait eu bien avant lui l’idée d’assigner à un certain nombre d’adages populaires une origine plaisante. Au reste, voici les titres des quarante-cinq proverbes mis en œuvre par degli Fabritii; nous y joignons pour quelques-uns l’indication sommaire du sujet et des sources.

I. _La Invidia non morite mai_: c’est un de nos vieux fabliaux, rajeuni tout récemment encore par Lemercier de Neuville et Champfleury, sous le titre de _Bonhomme Misère_. Batacchi avait aussi traité ce thème dans la _Vita e morte del prete Ulivo_.

II. _Ogni scusa e buona, pur che la vaglia_: _Le Couvent hospitalier._

III. _Lettere non danno Senno_: Apologue où les rôles sont joués par des animaux, le lion, le renard, le singe.

IV. _Chi non si puo distender si ritragga_: Débat entre le sexe masculin et le sexe féminin.

V. _Alli Cani magri van le Mosche_: Même sujet que dans le Faiseur de Papes (XIVe des _Cent Nouvelles nouvelles_); traité par Masuccio, Malespini et La Fontaine.

VI. _Futuro caret_; imité de Cornazano (_Proverbiorum opus_, II).

VII. _Chi di Gatta nasce Sorge piglia_: «Qui naît de chatte prend la souris»; la moralité du conte est que les mauvais penchants sont innés.

VIII. _La va da Tristo a Cattivo_; imitée de Cornazano (_Proverbiorum opus_, IV), où le Proverbe est intitulé: _La va da Fiorentino a Bergamasco_.

IX. _Ogni cosa ee por lo Meglio_: Bizarres aventures d’un pêcheur dont la barque sombre et qui visite l’empire de Neptune.

X. _Altri han le Noci, et io ho la voce_: imité en partie de Cornazano (_Proverbiorum opus_, X), et de Boccace (Journée VII, Nouv. IX).

XI. _Tu guardi l’altrui Busca, et non vedi il tuo Travo_: imité de Pogge (_Facéties_, CLXXV: _De paupere qui navicula victum quærebat_).

XII. _Dove chel Diavolo non puo metter lo capo gli mette la coda_: vieux fabliau qui est dans le recueil de Méon (tome II): _D’un moyne qui contrefist l’ymage du Diable_; degli Fabritii l’a connu par Cornazano (_Proverbiorum opus_, V).

XIII. _Le fatto il becco all’Occha._ On trouve le même conte dans le _Pecorone_ de Ser Giovanni; mais au lieu d’une oie mécanique, dans laquelle se cache l’amoureux, c’est un aigle.

XIV. _Per fina li Orbi sene accorgerieno_: Imité de Cornazano (_Proverbiorum opus_, VIII).

XV. _Chi Pecora si fa, lo Lupo la mangia._

XVI. _Chi non ha Ventura non vada a pescar_; ce conte a quelque ressemblance avec la _Pêche de l’anneau_, dans les _Cent Nouvelles nouvelles_, III.

XVII. _Si crede Biasio_: imité de Cornazano (_Proverbiorum opus_, VII).

XVIII. _Non mi curo de Pompe, pur che sia ben vestita_; imité de Cornazano (_Proverbii in facetie_, VI).

XIX. _Chi fa le fatti suoi non s’imbrata le Man_; encore imité de Cornazano (_ibid._, VII).

XX. _Passato el tempo che Berta filava._

XXI. _Meglio ee tardi che non mai_; emprunté en partie à Boccace (_Décaméron_, II, V); les aventures d’Andreuccio de Pérouse remplissent les deux premiers Chants. On trouve le même Proverbe dans Cornazano (_Proverbii in facetie_, IX), mais expliqué par une tout autre histoire.

XXII. _A chi ha Ventura poco Senno basta_; imité de Masuccio, Ire Journée, II.