Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue
Part 19
Ses sonnets politiques et philosophiques, où il trouve néanmoins moyen d’introduire les objets de ses méditations habituelles, tout en étant aussi plaisants que les autres, montrent dans Baffo un esprit indépendant, un libre penseur déterminé, en même temps qu’un patriote digne des jours héroïques de Venise. Ce Diogène était un moraliste à sa façon. Ceux qu’il lance contre les moines, le clergé et Clément XIII lui auraient attiré, par leur virulence, bien des désagréments avec l’Inquisition, s’il n’avait eu la précaution de ne rien laisser imprimer de son vivant. Cette impiété a semblé plus coupable encore que tout le reste à un critique de la _Revue des Deux Mondes_[108], M. Ferrari. «Baffo,» dit-il, «provoque le fou rire sur tout ce qu’il y a de plus grave et de plus respecté. Ici c’est le Couvent avec ses règles, ses austérités, ses dévotions, qui devient un temple de Priape; là c’est l’ombre de Bonfadio, l’historien cynique de Gênes, qui revient de l’autre monde pour dire à Baffo qu’il a cherché Dieu partout, mais qu’il ne l’a trouvé nulle part; ailleurs c’est Baffo lui-même qui fait des sonnets d’outre-tombe pour débiter toutes sortes d’obscénités. Puis on rencontre une foule d’observations, de réflexions, de railleries sur Dieu, sur l’Enfer, sur l’honneur, sur la vertu, ou bien l’apologie du vice, la religion du Soleil et une foule d’autres choses destinées à achever l’éducation des dilettanti. Cinquante ans auparavant le poète aurait été étranglé; mais les temps étaient changés, et il put se moquer des nonnes, des papes, des religieux, sans que l’attention du Conseil des Dix fût éveillée par ces débauches poétiques.» Nous savons au contraire, par Casanova, que les Inquisiteurs d’État firent rechercher ses manuscrits en les pourchassant de leur mieux, et Baffo nous dit quelque part que, pour ne pas être inquiété, il dut promettre au farouche tribunal de se montrer plus circonspect à l’avenir.
Ami de son repos et de ses aises, Baffo ne voulut briguer ni les honneurs ni les charges publiques. Il fut cependant élu membre de la Quarantia, Cour suprême de Justice à Venise, après une lutte où il eut pour compétiteur un certain Pagnecca, et dont il a retracé avec bouffonnerie les péripéties diverses dans quelques-uns de ses sonnets: rien ne dit qu’il ne fut pas un magistrat sérieux, quoiqu’il nous ait donné çà et là de plaisantes parodies d’arrêts. Possesseur d’un magnifique palais construit par le Sansovino, il semble n’y avoir eu pour vivre que des débris fort modestes de l’ancienne opulence de sa famille; il y vivait dans un coin de la cuisine, faute d’argent:
Ce Baffo qui demeure place San-Maurizio, Entre l’église et le fameux Cordelina, Dans un Palais qui confine au ciel, Magnifique édifice du Sansovino,
Il s’est retiré loin du vice Et séquestré là, dans un coin de la cuisine; Il ne veut plus d’osteria, plus de gourgandine: L’argent lui manque, et aussi le Cazzo.
Ruffians et femmes de bonne composition Viennent larmoyer sous son balcon, Le croyant rentré dans la grâce de Dieu;
Ils le prient et le conjurent à genoux, Par les plaisirs qu’en la Mona il a goûtés, De redevenir, comme auparavant, un bon bougre.
Cette gêne, si elle fut réelle, ne lui vint sans doute que dans sa vieillesse, après que le jeu et les femmes eurent fait de larges brèches à sa fortune; elle ne l’empêcha pas, malgré quelques boutades misanthropiques, de rester fidèle jusqu’à la fin de ses jours à son aimable philosophie Épicurienne. Il ne se maria pas, afin de ne pas aliéner sa liberté et «de peur de produire des enfants qui peut-être se feraient pendre»; vécut entouré d’amis qui le recherchaient pour sa gaîté, son urbanité, la finesse de son esprit, et parvint à un âge avancé sans que sa bonne humeur l’abandonnât jamais: _nullo tædio afficiebatur_, dit son épitaphe. La siora Mona lui causa seule quelques regrets, lorsque le sior Cazzo prit définitivement congé de son propriétaire: dix Sonnets, consacrés aux funérailles burlesques de ce cher ami, attestent l’intensité de sa douleur.
C’est à l’admiration enthousiaste d’un riche Anglais, lord Pembroke, que Baffo doit sa célébrité Européenne. Les amis du poète, trois ans après sa mort, s’étaient bornés à faire dans ses œuvres un choix de deux cents pièces environ: _Le poesie di Giorgio Baffo, Patrizio Veneto_, 1771, in-8°, petit volume d’une rareté insigne, dont on ne connaît à l’heure qu’il est qu’un ou deux exemplaires. Il en figure un, sous le n° 2971, dans le Catalogue Libri (1847) avec cette mention: «Recueil trop célèbre, en patois Vénitien; cette édition contient des pièces qui n’ont pas été reproduites dans les éditions successives.» Nous avions la bonne fortune d’en posséder un autre, celui-là même qui appartint à lord Pembroke, dont il porte sur le titre la signature; il nous a donc été facile de vérifier l’exactitude de cette assertion et de donner en Appendice, parmi les pièces non reproduites, celles qui avaient de l’intérêt et n’étaient pas de simples variantes. Nous avions également en notre possession un recueil manuscrit, beaucoup plus copieux que l’imprimé de 1771, qui nous en a fourni quelques-unes. Mais lord Pembroke n’avait rien négligé d’important dans la belle édition qu’il a fait faire à ses frais (_Raccolta universale delle opere di Giorgio Baffo, Veneto; Cosmopoli_, 1789, 4 vol. in-8°), sur les manuscrits du poète. C’est elle que nous avons suivie ponctuellement, sans tenir plus de compte des rajeunissements d’orthographe et de style des réimpressions récentes que des variantes de l’édition de 1771. Celle-ci, quoique donnée par les amis de l’auteur, renferme maintes pièces qui ne sont évidemment que des ébauches dont lord Pembroke a trouvé la rédaction définitive dans les papiers de Baffo: les corrections sont la plupart du temps trop heureuses pour avoir été faites par d’autres que par le poète lui-même.
Février 1884.
[103] _Poésies complètes de Giorgio Baffo_, en dialecte Vénitien, littéralement traduites pour la première fois avec le texte en regard. _Imprimé à cent exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis._ _Paris_, 1884, 4 vol. in-8.
[104] _Cosmopoli_ (Venise), 1789, 4 vol. in-8°.
[105] Philarète Chasles se trompe très certainement en disant que Baffo imprima ses œuvres à soixante-cinq ans; de son vivant, pas une de ses pièces de vers ne fut imprimée.
[106] «_Baffum, affinem..., ut par est, stipiti Orientalis Imperii..._»
[107] _Qui variare cupit rem prodigialiter unam..._
(Art poétique, v. 29.)
[108] 1er Juin 1839: _De la Littérature populaire en Italie_.
XXXIII
LIBER SADICUS[109]
L’Édition originale de la fameuse _Justine ou les malheurs de la Vertu_, du marquis de Sade, est en quelque sorte un livre inconnu des lecteurs de la génération actuelle. L’auteur l’a désavouée, prétendant, selon l’usage, qu’un ami infidèle lui avait dérobé son manuscrit et n’en avait publié qu’un extrait tout à fait misérable, indigne de celui dont l’énergique crayon avait dessiné la vraie _Justine_. Il s’abusait étrangement. Ce prétendu extrait est au contraire l’œuvre capitale du trop célèbre monomane, et les remaniements qu’il lui a fait subir par la suite l’ont complètement gâtée. Il faut une intrépidité à toute épreuve pour affronter la lecture de la _Justine_ en quatre volumes, suivie de la _Juliette_ en six autres, que réimpriment à foison les officines de la Belgique, et, si l’on s’y essaye, l’ennui et l’écœurement ont bien vite raison de la volonté la plus tenace. Le cas, ici, est tout différent. Dans les deux tomes, de médiocre grosseur, dont se compose l’édition originale, nous tenons la première conception de l’écrivain, telle qu’il l’avait formulée avant que, le succès venant à l’enhardir, il n’entreprît de surenchérir encore sur ses excentricités; nous tenons le livre dont le retentissement fut si grand, de 1791 à 1795, celui que les Révolutionnaires ne dédaignèrent pas de feuilleter, et qui, devenu très rare, est absolument oublié aujourd’hui.
L’analyse qui en a été donnée dans la _Curiosité littéraire et bibliographique_ (1re Série, 1880) nous dispense d’en faire ici une appréciation détaillée; nous y renvoyons le Lecteur.
Il nous suffira de dire que cette _Justine_ primitive, au rebours de la longue divagation qui en a été postérieurement tirée, non seulement est lisible, mais se laisse lire avec intérêt. C’est un document. Le système que l’auteur y présente comme une intuition d’homme de génie, une vérité fondamentale restée inaperçue jusqu’alors et qu’il lui a été donné de révéler au monde, à savoir que la vraie volupté, la volupté complète, doit avoir pour condiment les cris de souffrance des victimes livrées à d’épouvantables tortures, est un système monstrueux; sa démonstration d’ailleurs est illogique, car les peintures de _Justine_ sont plus propres à donner le cauchemar qu’à provoquer des ardeurs érotiques: mais il y a dans ce bizarre amalgame, dans ce chaos de ténébreuses imaginations et de criminelles folies, un curieux sujet d’étude pour le lettré, le philosophe. Les dissertations morales, politiques, religieuses, sociales et autres, qui servent d’intermèdes aux scènes de débauche et aux supplices, montrent que le marquis de Sade n’était pas qu’un monomane enragé de luxure: il avait beaucoup lu, et, ce qui surprendra, quelque peu médité. Il n’est pas que l’écho des D’Holbach et des La Mettrie, dont il s’inspire évidemment: il a des idées à lui, et quelquefois des idées neuves. Qui s’attendrait, par exemple, à trouver en germe, dans un livre tel que _Justine_, les doctrines de Darwin sur l’évolution des espèces et la sélection par la lutte pour la vie? Telle était l’extraordinaire fermentation des esprits, à l’aurore de la Révolution, qu’on en rencontre des témoignages jusque dans les documents où on ne songerait certes pas à les chercher.
Mai 1884.
[109] Ce titre factice n’existe que sur la couverture; le véritable titre est donné à l’intérieur du volume, et suivi de ces mots: «Reproduction textuelle de l’édition originale (_en Hollande, 1791_).» _Imprimé à cent cinquante exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis. Paris_, 1884, in-8°.
XXXIV
LA MESSE DE GNIDE
par
GRIFFET DE LA BAUME[110]
L’Opuscule que nous réimprimons pour les gens de goût, les délicats, ne porte pas un titre de fantaisie, c’est bien un livre de messe: on peut l’emporter à l’église, et suivre d’un bout à l’autre, de l’_Introibo_ à l’_Ite, missa est_, toutes les phases et péripéties de l’office.
La _Messe de Gnide_ a eu deux éditions: la première à Paris, l’an deuxième de la République une et indivisible (1793), la seconde à Genève, en 1797. Dans les deux, elle est donnée comme l’ouvrage posthume d’un certain Nobody[111], jeune poète du plus grand avenir, à qui l’abus de l’opium aurait rendu la vie intolérable et qui se serait tué d’un coup de pistolet en 1787. Le véritable auteur a vainement essayé de donner le change au moyen de cette fable ingénieuse, on a fini par le soupçonner: «Griffet de la Baume, né à Moulins en 1750, mort en 1805,» lisons-nous dans le Catalogue de Viollet Le Duc, «est accusé d’avoir composé ce petit poème impie, où le saint sacrifice est parodié d’une manière érotique, avec grâce et élégance. C’est une curiosité littéraire de la plus grande rareté.»
Mais Griffet de la Baume a-t-il entendu faire une parodie, dans le sens qu’on donne ordinairement à ce mot? On reconnaîtra le contraire. Il règne dans ce petit poème un souffle lyrique, un accent religieux, fort éloignés de la moquerie et de la dérision. Les vers, dont les différents mètres sont habilement combinés, ont de l’ampleur, de l’harmonie et un peu de la grâce antique d’André Chénier. C’est l’œuvre d’un croyant, d’un homme pieux, dont la piété s’adresse à d’autres autels, et qui remplace le Dieu des Chrétiens, le supplicié du Calvaire, par l’_Alma Venus_, inspiratrice de Lucrèce. Les Chrétiens ont emprunté presque toute la liturgie de la messe aux mystères du paganisme; elle fait retour à ceux-ci, dans ce poème d’un païen du XVIIIe siècle: c’est donc moins une parodie qu’une restitution. D’ailleurs, le culte de la femme est le seul qui soit réellement catholique, c’est-à-dire universel.
Septembre 1884.
[110] _La Messe de Gnide_, poème, par Griffet de la Baume. _Paris_, _Liseux_, 1884, in-32.
[111] Mot Anglais qui signifie _personne_.
XXXV
LES
PROVERBES EN FACÉTIES
D’ANTONIO CORNAZANO[112]
Les _Proverbii in facetie_ sont un des plus agréables recueils de Nouvelles que nous ait légués l’Italie, si riche en ce genre de littérature; c’était, au XVIe siècle, un petit livre populaire, qui se vendait orné de vignettes sur bois d’un travail aussi primitif que celles du _Bon Berger_, de Jean de Brie. Les bibliographes en ont relevé une vingtaine d’éditions, de 1518 à 1560, ce qui ne l’a pas empêché de devenir extrêmement rare. Renouard en a fait chez Didot l’aîné, en 1812, une réimpression qui, sans être commune, se trouve plus aisément que les éditions anciennes et dont le texte, beaucoup moins incorrect, nous a servi pour la présente traduction.
L’auteur d’un ouvrage qui a joui d’une si grande vogue, Antonio Cornazano, n’est plus guère connu que par lui, quoiqu’il en ait écrit bien d’autres. Comme tant de laborieux érudits de la Renaissance, il avait fondé sa renommée sur de volumineux travaux, où il croyait mettre tout son génie, et la postérité en lit seulement quelques pages légères, tombées de sa plume dans un jour de bonne humeur. Son fameux poème _De fide et vita Christi_, en _terza rima_, qui combla d’admiration ses contemporains et le fit égaler à Dante, est absolument négligé aujourd’hui, et les Allemands, qui savent tout, ignorent probablement qu’avant Klopstock il avait composé une _Messiade_. Ses _terze rime_ en l’honneur de la Vierge Marie ont eu le même sort, ainsi que son poème didactique en neuf chants sur l’art de la guerre; les six livres de Commentaires qu’il a soigneusement rédigés en Latin sur un des grands capitaines de son temps, Bartolommeo Coleoni, sont perdus dans la vaste compilation de Grævius et Burmann. Ce n’est ni comme émule de Dante et de Pétrarque, ni comme continuateur de Végèce et de Frontin qu’il s’est sauvé de l’oubli.
Il était né à Plaisance en 1431. Quelques biographes le font naître à Ferrare, où il résida les vingt dernières années de sa vie, mais il a lui-même parlé de Plaisance comme de sa ville natale en maints endroits de ses ouvrages, et pris le titre de _poeta Placentinus_ en tête de l’un d’eux. Passano, dans la petite notice qu’il lui a consacrée (_Novellieri Italiani in prosa_, 1878, tome Ier), rapporte que, comme il faisait ses premières études, il tomba vers l’âge de douze ans passionnément amoureux d’une jeune fille, et que son père, pour le guérir, l’envoya à l’Université de Sienne. Nous avons trouvé la confirmation de ce fait, d’ailleurs peu important, où nous n’aurions pas songé à la chercher, dans son poème à la Vierge: _De la sanctissima vita di Nostra Donna, a la illustrissima Madonna Hippolyta Visconti, duchessa di Calabria_, in-4° sans date ni lieu d’impression, de la plus grande rareté[113]. Le poète s’y dit alors âgé de vingt-huit ans:
_Da ch’io nacque... Ch’or compisce il vigesimo octavo anno, Sempre in amare ho la mia vita frusta;_
Depuis que je naquis... Or j’accomplis ma vingt-huitième année, Toujours à aimer j’ai dépensé ma vie;
et il ajoute:
_Uno angel vivo, un pin co i fructi d’oro, El fior de giorni miei posseduto hanno Fra sedeci anni..._
Un ange vivant, un _pin aux fruits d’or_, Ont possédé la fleur de mes jours Durant seize ans...
Douze et seize font bien vingt-huit, ce qui montre que malgré l’exil à Sienne il était resté fidèle, et ce _pin aux fruits d’or_ nous désignerait la famille de son adorée si nous étions suffisamment initiés aux mystères du blason.
Depuis 1455 il vivait à Milan, à la cour du duc Francesco Sforza, près duquel il avait été chercher fortune, qui l’avait accueilli avec faveur et qui le garda près de lui jusqu’à sa mort, arrivée en 1466. Ce fut là qu’il composa une bonne partie de ses œuvres. Le poème à la Vierge dont il vient d’être question, n’était pas son premier essai littéraire, et il avait débuté par des compositions d’un tout autre genre, plus conformes à son tempérament amoureux, car dans son Invocation du début il dit à la Madone:
_E pria che Morte in me l’arco suo schocchi, Redrizza, prego, in laude de toi rai, Le mie lascive rime e i versi sciocchi._
Avant que Mort sur moi ne détende son arc, Redresse, je t’en prie, en los de tes rayons, Mes rimes lascives et mes vers folâtres.
Ces rimes lascives et ces vers folâtres sont peut-être parmi les manuscrits de Cornazano que possèdent en assez grand nombre les Bibliothèques de Modène et de Florence, et que les biographes du poète, dont des extraits figurent dans le _Thesaurus_ de Grævius et Burmann, appellent _Elogia quædam_, _Poemata varia_, _Carmina in oculorum laudem_, titres Latins qui désignent fort probablement des ouvrages écrits en Italien. Un autre grand poème, en _terza rima_, comme le précédent: _Opera bellissima de l’arte militar, del excellentissimo poeta miser Antonio Cornazano_, imprimé seulement en 1493 (Venise, in-folio), doit être encore rapporté à cette époque, l’auteur en parlant ailleurs comme d’une œuvre de sa jeunesse, ainsi que le _De fide et vita Christi_, dont l’impression est de 1472. Cornazano tenait en outre, près du duc Francesco Sforza l’emploi qu’ont généralement les poètes de cour admis dans la familiarité des princes: il rédigeait ses missives amoureuses. «Les paroles,» dit-il, «peuvent aussi causer du plaisir aux belles jeunes femmes; j’en puis rendre quelque témoignage, moi qui fus une dizaine d’années à la cour de ce duc, souvent requis par Sa Seigneurie de composer pour elle des lettres d’amour et des sonnets[114].»
Du service de Fr. Sforza, Cornazano passa en 1466 à celui du célèbre condottiere Bartolommeo Coleoni, alors général de la République de Venise, dont il écrivit les hauts faits dans les plus minutieux détails et sous sa dictée, car le récit n’est pas poursuivi jusqu’à la mort du capitaine. Cet intéressant travail, qui est comme un abrégé de l’histoire de l’Italie dans la seconde moitié du XVe siècle, Coleoni ayant été activement mêlé à toutes les guerres de son temps, est en Latin; Cornazano ne l’avait pas fait imprimer de son vivant, et Grævius et Burmann en ayant rencontré le manuscrit l’ont inséré au tome IX, VIIe partie, de leur _Thesaurus antiquitatum et historiarum Italiæ_. Coleoni mort, en 1475, Cornazano revint à Plaisance et fut, en 1479, envoyé comme ambassadeur à Milan; il alla aussi en France, ainsi qu’il le rapporte dans son poème _De fide et vita Christi_, mais on ne sait à quelle date et à quelle occasion. En 1480 ou 1481 il passa à la cour d’Hercule d’Este, à Ferrare, qui l’accueillit et l’entretint avec bienveillance; il épousa, sur le tard, Taddea de Varro, appartenant à une ancienne et noble famille, et mourut une vingtaine d’années après, en 1500. Il fut enseveli dans l’église des Servites. Zilioli, dans ses _Vite de’ Poeti Italiani_, se contente de dire qu’il était aussi savant en Grec qu’en Latin, et qu’en Italien il écrivit divers ouvrages aussi utiles qu’amusants, honorable occupation, dans laquelle il passa gaîment sa vie et parvint à une sainte et joviale vieillesse. «Il avait en vers,» ajoute-t-il, «un style facile, agréable, et qui ne manquait pas de grâce, mais il était si licencieux en paroles que rien de plus, et usait de vocables que les gens de goût ne peuvent lire sans rougir.»
Cette critique, fort exagérée, ne peut s’appliquer à aucun des ouvrages de Cornazano dont nous venons de parler, et pas davantage à d’autres du même genre, tels que le traité _Del modo di reggere e di regnare_ et le _Triumphus Caroli Magni_ dont il y avait dans la Bibliothèque de Renouard un magnifique manuscrit sur parchemin en lettres d’argent, avec initiales en or et en couleur; elle vise uniquement les _Proverbes en facéties_, qui existent sous deux formes, en vers élégiaques Latins et en prose Italienne, sans qu’on puisse bien déterminer celle des deux langues à laquelle Cornazano avait d’abord donné la préférence.
Le recueil Latin, imprimé trois ans après la mort de l’auteur, porte ce titre: _Antonii Cornazani Placentini novi poetæ facetissimi quod de Proverbiorum inscribitur opus nunquam alias impressum, adeo delectabile et jocosum variisque facetiis refertum, ut unicuique etiam penitus mœsto hilaritatem maximam afferat. Impressum Mediolani per Petrum Martyrem de Mantegatiis, anno salutis MCCCCCIII, die ultima Septembris._ Une autre édition sans date, exactement sous le même titre, y compris le _nunquam alias impressum_, et ne différant que par le nom de l’éditeur: _impresso in Milano per Gotardo da Ponte_, est considérée par tous les bibliographes, Brunet, Passano, etc., comme une réimpression ou contrefaçon de la précédente. Toutes deux sont de la plus grande rareté. Le volume se compose d’un Prologue et de dix poèmes d’inégale longueur, mais tous un peu plus étendus que les contes du recueil Italien, et traitant des proverbes suivants:
I. _Quare dicatur: Pur fieno che gli è paglia d’orzo._
II. _Quare dicatur: Futuro caret._
III. _Quare dicatur: Non me curo de pompe pur che sia ben vestita._
IV. _Quare dicatur: La va de Fiorentino a Bergamasco._
V. _Quare dicatur: Dove il Diavolo non pò mettere il capo gli mette la coda._
VI. _Quare dicatur: Chi fa li fatti suoi non s’imbratta le mani._
VII. _Quare dicatur: Si crede Biasio._
VIII. _Quare dicatur: Se ne accorgerebero gli orbi._
IX. _Quare dicatur: El non è quello, vel: Tu non sei quello._
X. _Quare dicatur: Tu hai le noce et io ho le voce._
Le Prologue est adressé _Ad magnificum et potentem Ciccum Simonetam, ducalem consiliarium dignissimum_, c’est-à-dire à Cicco ou, moins familièrement, Francesco Simonetta, homme d’État Milanais, qui fut le premier ministre de Francesco Sforza, puis de Galéas-Marie et enfin de Bonne de Savoie, régente du duché durant la minorité de Jean-Galéas. Ludovic le More le fit décapiter en 1480, lorsqu’il s’empara des États de son neveu. Cornazano y parle, comme d’un temps déjà éloigné, de sa jeunesse, de ses œuvres guerrières, du peu de profit qu’il en retirait alors, mais il ajoute qu’à présent Plaisance l’honore à l’égal des plus grands poètes:
_Tantaque bella meæ cecini sub flore juventæ, Ut Martis galeam me tenuisse putes; Est et opus patrii juvenes quod ad æthera jactant, Sed me par meritum non habuisse dolent. Hactenus ut nullos enixa Placentia vates Me colit, Aonidum sum sibi primus honor._
J’ai chanté tant de guerres à la fleur de mes ans, Que tu me croirais avoir porté le casque de Mars; Cet ouvrage, la jeunesse de mon temps l’élève aux cieux, Mais déplore que je n’en aie pas eu juste récompense. A présent, plus qu’aucun poète, l’illustre Plaisance M’honore, je suis pour elle la plus haute gloire d’Aonie.
C’est donc lorsque sa ville natale, dont il était devenu un des premiers citoyens, l’envoya comme ambassadeur à Milan, qu’il dédiait son œuvre à Simonetta, alors à l’apogée de sa faveur, mais bien près de sa mort tragique.