Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue

Part 18

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Les manuels de Cas de conscience sont des livres fort curieux, à ce point que l’autorité ecclésiastique en réserve quelques-uns _ad usum confessorum_, et les interdit aux profanes, de peur que ceux-ci ne deviennent trop doctes en certaines matières. Ces excellents casuistes sont, en effet, instructifs à la façon de ce prédicateur dont parle Pogge[101], qui tonnait en chaire contre un mari assez avisé pour «_natibus uxoris pulvinum subjicere_», afin d’augmenter l’attrait du déduit: dans le conte, un paroissien quitte le sermon et rentre bien vite chez lui essayer de la recette. Les Sanchez, les Benedicti, les Diana, les Billuart, les Liguori, les Sinistrari et, de nos jours, les Settler, les Gury, les Rousselot, les Craisson, les Bouvier, les Debreyne, nous en apprendraient bien d’autres que ce naïf prédicateur. Voulez-vous savoir ce que c’est que de connaître sa femme _more canino_? Benedicti vous le dira, et s’il n’ajoute pas:

C’est pour faire un enfant une bonne recette Qui jadis fut donnée à Marie-Antoinette,

la raison en est qu’il vivait bien avant Marie-Antoinette et Louis XVI; mais il ne vous laissera pas ignorer que l’Église n’y est point contraire, _quando mulier est ita pinguis ut non possit aliter coire_, pourvu que toutefois _vir ejaculetur semen in vas naturale_. L’homme qui, pour s’exciter, ou pour éprouver une plus grande jouissance (_quo se excitet, vel majoris voluptatis captandi gratia_) _Sodomitice copulam inchoat_, avec l’intention bien arrêtée _non consummandi, nisi intra vas naturale_, commet-il une usurpation de juridiction? Sanchez, l’auteur du fameux _De matrimonii sacramento_, a élucidé ce point extrêmement important, et un autre qui ne l’est guère moins, à savoir si, _in actu copulæ, immittere digitum in vas præposterum uxoris_, est chose licite en droit canon. Il va plus loin encore: _Quid, si vir intromittat membrum in os fœminæ_, toujours, bien entendu, _non animo consummandi, vel tangat membro superficiem illius vasis_?» Saint Liguori déclare franchement désapprouver cette pratique, quand même on aurait les meilleures intentions du monde, et il en donne une raison judicieuse: «_Ob calorem oris_,» dit-il, «_adest proximum periculum pollutionis_.» Oui, en effet, le péril est imminent!

Les _Dubbii amorosi_ appartiennent à ce genre de casuistique raffinée; ils exposent des difficultés qui avaient échappé aux plus profonds théologiens et leur donnent des solutions pour le moins aussi ingénieuses que celles de Sanchez et de Liguori. Le savantissime docteur _in utroque jure_ qui les a compilés et mis en vers, incline généralement pour l’indulgence, sauf dans quelques cas exceptionnellement graves, et tient surtout compte de la direction d’intention; il se met ainsi de plain pied avec les adeptes déterminés du probabilisme. C’est assez dire que ce docteur ne peut pas être Pietro Aretino, sous le nom duquel ils ont toujours été publiés jusqu’à présent. Du temps de l’auteur des _Ragionamenti_ le probabilisme ne faisait que de naître, et la casuistique, laissée aux docteurs de Sorbonne, n’était pas encore un sujet public de controverse, comme elle le devint au siècle suivant. On n’en connaît d’ailleurs aucune édition du XVIe siècle et ils se composent de deux séries, l’une en huitains, l’autre en quatrains, dont la seconde est encore plus moderne que la première. Ils couraient manuscrits dès le commencement du XVIIe siècle et ne furent, selon toute apparence, imprimés pour la première fois que longtemps plus tard, dans le _Recueil du Cosmopolite_ (1735, in-8°), avec les _Sonetti lussuriosi_; disons toutefois que Mazzuchelli affirme en avoir vu une édition sans date qui lui a semblé être de 1600 ou environ. La question n’a pas grande importance; la seule chose qui en ait, c’est que les _Dubbii_ ne sont ni ne peuvent être de Pietro Aretino, et là-dessus tous les bibliographes sont d’accord.

Ces facétieux Cas de conscience en matière érotique ont été évidemment inspirés à un homme d’esprit par les lubriques subtilités de Sanchez et du P. Benedicti, dont _la Somme des péchés et le remède d’iceux_ (Lyon, 1584) fut, le premier des ouvrages de ce genre, publié en Français, afin que tout le monde pût y puiser des sujets d’édification. Brantôme nous dit que de son temps les dames en préféraient la lecture à celle des contes les plus licencieux, et le vieux Barbagrigia, qui, en cette même année 1584, réimprimait les _Ragionamenti_, déclare que le livre de Confession du savant Cordelier est tout uniment une contre-façon du chef-d’œuvre de l’Arétin. «Ce théologien,» dit-il, «n’a pas osé publier les Journées telles qu’elles sont, mais il les a reproduites sous une autre forme.» Sans avoir jamais fait les _Dubbii amorosi_, notre divin messer Pietro est donc néanmoins pour quelque chose dans cette plaisante parodie des casuistes qui lui avaient dérobé le meilleur de sa substance.

Décembre 1883.

[100] _Doutes amoureux_, ou Cas de conscience et Points de droit, avec leurs solutions: à l’usage des Confesseurs et des Magistrats. Texte Italien et traduction en regard. _Paris_, _Liseux_, 1883, in-16.

[101] _Facéties._ Paris, Liseux, 1879, 2 vol. in-18.—Tome Ier, conte XLV.

XXXI

LE ZOPPINO[102]

Nous avons déjà rencontré l’occasion, dans l’Avertissement préliminaire à notre traduction des _Ragionamenti_, de dire un mot du _Zoppino_, et de combattre l’attribution erronée qui a été faite de ce Dialogue, par tous les bibliographes, à Pietro Aretino. «Le _Ragionamento del Zoppino_,» y disions-nous, «quoique ayant quelques ressemblances, quelques points d’attache avec les Six Journées, n’est certainement pas de l’Arétin. On n’y retrouve ni son style ni sa manière; les mots forgés, les comparaisons bizarres, les mille facettes dont le maître aime à faire chatoyer sa prose et qui la rendent si reconnaissable, manquent complètement. Nous n’y voyons non plus aucun de ces traits de haut-comique, de ces bons contes, pleins de gaieté, qui font le charme des _Ragionamenti_. Le _Zoppino_ est triste, presque lugubre, et surtout nauséabond. Au lieu de ces franches vauriennes, mais si jolies, si drôles, dont les roueries, contées par la Nanna ou la Commère, nous font éclater de rire, il nous montre dans toutes les courtisanes de malpropres guenipes qu’on ne toucherait pas avec des pincettes, des souillons couvertes de vermine et portant sur elles de si épaisses couches de crasse qu’on y planterait des laitues! Ce point de vue est entièrement opposé à celui de l’Arétin.» Celui qui a composé ce Dialogue, curieux d’ailleurs, plein d’informations, n’aurait jamais écrit non seulement les _Ragionamenti_, mais les délicieuses lettres de l’Arétin à la Zaffetta et à la Zuffolina.

Nulle part pourtant, chez les bibliographes, nous n’avons vu douter que le _Zoppino_ ne fût vraiment de messer Pietro. Il parut de son vivant, mais anonyme, sous ce titre: _Ragionamento del Zoppino fatto frate, e Lodovico puttaniere, dove contiensi la vita et genealogia di tutte le cortigiane di Roma_ (Venezia, Francesco Marcolini, 1539, in-8). C’est l’éditeur de 1584, qui, en le réimprimant à la suite des _Ragionamenti_, a de sa propre autorité modifié ce titre, pour y introduire le nom de l’Arétin: _Piacevol Ragionamento de l’Aretino, nel quale Zoppino fatto frate_, etc.; il a été suivi par les Elzeviers, et depuis ce temps, personne n’a réclamé. Libri, qui possédait l’édition de Marcolini, avec tant d’autres raretés Italiennes, a consacré au _Zoppino_ une petite notice dans son Catalogue de 1847: «Cette édition originale d’un des ouvrages les plus licencieux de l’Arétin, est restée, à ce que nous croyons, toujours inconnue. Elle n’est pas citée dans le _Manuel du libraire_, et nous pensons que c’est là un des livres les plus rares de cette classe. Offrir aux amateurs une édition originale et inconnue d’un ouvrage sorti de la plume d’un auteur si célèbre et qui a tant exercé les bibliographes, c’est leur procurer une jouissance inespérée.» Mazzuchelli (_Vita di Pietro Aretino_, p. 206) ne doute pas non plus que le _Zoppino_ ne soit de l’Arétin, et il considère comme plus complètes les éditions des _Ragionamenti_ qui renferment ce Dialogue (Barbagrigia, 1584; Elzeviers, 1660) que l’édition originale. Ginguené s’est trompé bien plus ridiculement encore; il a fait du _Zoppino_ le principal ouvrage de P. Arétin, celui autour duquel rayonnent tous les autres. Voici comment il simplifie, ou plutôt embrouille la bibliographie Arétine: «Ouvrages en prose: Ses Dialogues licencieux, en Italien: _Ragionamenti_ (sic) _del Zoppino fatto frate e Lodovico puttaniere, dove si contiene la vita e la genealogia di tutte le cortigiane di Roma_, divisés en trois Parties, dont la première a été imprimée à Venise en 1534, la seconde à Turin en 1536 et la troisième à Novarre en 1538.» Les deux premières dates sont celles de l’impression des deux Parties des _Ragionamenti_; la troisième est celle d’un ouvrage tout différent de P. Arétin, le _Dialogue moral des Cours et du Jeu_: Ginguené croit donc que le _Zoppino_, un opuscule tout à fait à part, d’une quarantaine de pages, est le titre général de cet ensemble hétérogène! C’était pourtant un estimable érudit, qui avait fait de la littérature Italienne sa spécialité. Il ajoute qu’il craint qu’on ne trouve son article trop long; «mais,» dit-il, «on parle souvent de l’Arétin, on le méprise beaucoup et on le connaît peu. J’ai voulu, non qu’on le méprisât moins, mais qu’on le connût davantage.» Avant d’essayer de le faire connaître aux autres, Ginguené aurait bien dû en prendre connaissance lui-même.

Le _Zoppino_ n’est pas de P. Arétin; édité de son vivant, il ne porte pas son nom, et c’est là une preuve très forte de sa non authenticité, quand même on ne tiendrait aucun compte du style, qui n’est pas le sien, ni des idées, qui sont tout à l’opposé des siennes. On ne peut, en effet, citer un seul ouvrage de l’Arétin, un seul, qui soit bien de lui, dont on n’ait un témoignage certain dans ses Lettres, ses Comédies, ses Préfaces, et qui, imprimé de son vivant, ne porte pas son nom.

Quoiqu’on dépouille le _Ragionamento del Zoppino_, en lui enlevant cette fausse attribution, d’une bonne partie de ce qui lui a donné sa notoriété, il n’en garde pas moins une certaine valeur. C’est un document; il fait pendant à la _Tariffa delle puttane di Venegia_, et nous renseigne sur les courtisanes de Rome comme ce petit poème sur celles de Venise. L’auteur se complaît sans doute un peu trop à remuer le linge sale des filles, à étaler leurs dessous malpropres, qu’il exagère; il nous affecte fortement l’odorat de toutes sortes de senteurs qui n’ont rien d’agréable, et entre dans des détails dégoûtants: mais il est bien informé, il sait une foule de particularités curieuses sur les vendeuses d’amour qu’entretenait la Cour pontificale au temps de sa plus grande splendeur, et ce qu’il nous dit de la généalogie et des aventures de quelques-unes, la Matrema, par exemple, la Lorenzina, Angela Greca, d’autres encore, est particulièrement intéressant en ce qu’elles sont aussi nommées dans les _Ragionamenti_, qu’elles y jouent parfois un rôle épisodique. Il habitait Venise, ce qui se voit à bon nombre de locutions et d’idiotismes empruntés au dialecte Vénitien, mais il avait dû vivre longtemps à Rome, dans le même milieu que l’Arétin, dont pourtant il ne prononce pas une seule fois le nom. L’un de ses interlocuteurs dit avoir connu la belle Imperia, dont les beaux jours dataient du temps d’Alexandre VI; les souvenirs de l’auteur anonyme remontaient donc bien haut, lorsqu’il les recueillait sous le pontificat de Paul III: cette date de la composition du Dialogue ressort de ce qu’il dit avoir vu débarquer à Rome, sous Alexandre VI, une famille Napolitaine, la mère et ses trois filles, qui, faisant souche de courtisanes, en a fourni la Cour sous sept Papes, et l’en fournira peut-être encore, ajoute-t-il, sous sept autres. En comptant du fameux Borgia, on a: Alexandre VI, Pie III, Jules II, Léon X, Adrien VI, Clément VII, et Paul III est le septième.

Un autre passage laisse voir qu’il avait quelque peu l’intention de lutter avec Ovide. Après avoir attribué aux femmes dont il parle les laideurs physiques les plus repoussantes: tetons pendants, ventres à gros plis tombant en cascades, genoux crasseux, haleines fétides, visages emplâtrés d’onguents et de vermillon, «je te prie donc,» ajoute Zoppino, «de vouloir bien t’informer de tout cela, car c’est là le vrai remède d’amour.» Serait-ce un souvenir du _De Remedio amoris_, dans lequel se rencontrent de semblables descriptions, mais d’un naturalisme moins violent, adouci par l’élégance des vers? Au poète appartient l’idée de surprendre la femme à sa toilette, de la voir, au milieu de ses fioles de toutes couleurs, s’enduire le visage de poisons et de graisses onctueuses; il recommande aussi de faire marcher nues par la chambre, pour s’en dégoûter, celles dont les énormes appas envahissent toute la poitrine:

_... Omne papillæ Pectus habent tumidæ? fascia nulla tegat._

Entre autres indiscrétions, Ovide en mentionne une bien singulière:

_Quid? qui clam latuit, reddente obscœna puella, Et vidit quæ mos ipse videre vetat?_

Mais en fait de détails écœurants et malpropres, c’est encore à notre Italien que revient la palme.

Décembre 1883.

[102] _Le Zoppino_, dialogue de la vie et généalogie de toutes les Courtisanes de Rome (XVIe siècle). Littéralement traduit, texte Italien en regard. _Paris_, _Liseux_, 1883, in-16.

XXXII

LES

POÉSIES DE BAFFO[103]

Les historiens littéraires de l’Italie, tout entiers à l’exécration qu’ils font semblant d’avoir pour les œuvres de Baffo, se sont contentés d’écrire sur elles quelques pages déclamatoires, et ne nous ont transmis sur l’homme que des détails insignifiants. Peut-être, après tout, Baffo n’eut-il pas de biographie, comme les peuples heureux qui n’ont pas d’histoire.

Il était né à Venise. Les Dictionnaires biographiques ne nous ont fourni aucune date certaine, et ils le font naître vaguement dans les premières années du XVIIIe siècle; mais le portrait gravé qui se trouve en tête de la meilleure édition de ses Œuvres[104] porte cette inscription: _Obiit anno 1768, ætatis suæ a. 74_, qui nous donne pour sa naissance la date de 1694. Dans un Sonnet intitulé _Vieillesse_ et qui commence ainsi:

Sur les soixante ans, une bonne petite chambrette, Chaude l’hiver et fraîche l’été...

il se souhaite de mourir d’apoplexie à quatre-vingt-dix ans: les Destins n’ont pas tout à fait exaucé son vœu, mais il atteignit néanmoins un âge assez avancé. Il fut le dernier rejeton d’une vieille famille patricienne, inscrite dès la plus haute antiquité sur le Livre d’or, qui avait fourni un grand nombre de magistrats à la Sérénissime République et possédé, dit-on, dans des temps très reculés, la souveraineté de l’île de Paphos (Baffo, en dialecte Vénitien), d’où elle aurait tiré son nom. C’est peut-être un conte; nous empruntons cette assertion à Philarète Chasles, qui, parlant de la vie facile, ou plutôt dissolue, que tout le monde menait à Venise au temps de notre poète, en fait mention incidemment. «Ceux-ci,» dit-il, «jouent beaucoup; ceux-là vivent d’emprunts; d’autres de quelque chose de pis: il y en a dont les sœurs sont jolies et les femmes avenantes; l’argent est rare, le commerce ordinaire ne produit rien. Certains enseignent l’art d’aimer à la jeunesse des deux sexes, comme fit le seigneur Paphos, transformé en Baffo, lequel tirait de cette île Cyprine son nom et sa généalogie, s’en vantait, honorait Vénus comme sa déesse unique, et imprimait à soixante-cinq ans, sénateur, patricien, et des plus considérables, le glorieux monument de ses quatre monstrueux volumes d’impudicités, devenus le Manuel de leur genre, et qu’il signa.» Nous avons vainement cherché, dans les nombreux hymnes à Vénus du recueil, l’endroit où Baffo aurait tiré gloire de cette généalogie Cyprine; le Canzone qui commence par

_Nell’isola di Baffo..._

lui offrait cependant une occasion bien favorable de rappeler ce souvenir de famille[105]. En revanche, nous savons par lui-même et par son épitaphe[106] que les Baffo eurent l’honneur de fournir une sultane à l’Empire Ottoman. Un de ses ancêtres, nous raconte-t-il, allait fonder un comptoir à Corfou, accompagné de sa femme et de sa fille; ils furent capturés par des corsaires, et la fille, qui était d’une grande beauté, enfermée dans le harem du Grand Seigneur, ne tarda pas à devenir sultane favorite. Elle eut un fils qui régna après que le père se fut fait crever à force de faire l’amour, dit Baffo, et sur lequel elle exerça aussi un grand ascendant. Il ne nous donne malheureusement pas le nom de ces deux Princes, qui le touchèrent de si près, et se contente de tirer du fait une réflexion très judicieuse: c’est que, si les Sultans ont quelques gouttes de son propre sang dans les veines, rien d’étonnant à ce qu’ils soient si paillards:

_...Ah! se del sangue mio Ghe xe dentro in le vene dei Sultani, No stupisso se i fotte come cani!_

Le fameux Casanova de Seingalt, dans sa jeunesse, connut beaucoup Baffo, qui remplit près de lui durant quelques années le rôle officieux de tuteur. Baffo était grand ami de son père et, bien probablement, plus grand ami encore de sa mère, qui jouait la comédie à Venise et s’y faisait fort applaudir. Quelques-uns de ces Sonnets où Baffo parle, sans les nommer expressément, d’actrices alors en vogue, ont peut-être été composés pour elle. Casanova raconte qu’à l’âge de huit ou neuf ans, il fit avec sa mère et lui un petit voyage de Venise à Padoue, par le canal de la Brenta, et donna au poète une preuve de la précocité de son intelligence. Voyant que le bateau semblait immobile, tandis que les arbres s’enfuyaient avec rapidité le long des rives: «Il se peut donc,» se serait écrié Casanova, «que le soleil ne marche pas non plus, et que ce soit nous au contraire qui marchions d’Occident en Orient!» Là-dessus sa mère de le gronder de sa bêtise, et un de leurs compagnons de voyage, un Grimani, de déplorer son imbécillité; «mais M. Baffo,» poursuit le narrateur, «vint me rendre l’âme. Il se jeta sur moi, m’embrassa tendrement, et me dit: «Tu as raison, mon enfant; le soleil ne bouge pas; prends courage, raisonne toujours comme cela et laisse rire.» Ma mère, surprise, lui demanda s’il était fou de me donner des leçons pareilles; mais le philosophe, sans même lui répondre, se mit à m’ébaucher une théorie faite pour ma raison enfantine. Ce fut le premier vrai plaisir que je goûtai dans ma vie.» C’était Baffo qui avait décidé sa mère à le mettre en pension à Padoue, l’air de Venise lui étant tout à fait malsain, et Casanova dit à ce propos qu’il lui fut vraisemblablement redevable de l’existence. Il aurait bien dû, ne fût-ce que par reconnaissance, nous transmettre sur l’homme privé quelque appréciation personnelle, qui, venant de lui, si fin observateur, nous serait bien utile. Il se borne à l’appeler «sublime génie, poète dans le plus lubrique de tous les genres, mais grand et unique... Il est mort vingt ans après,» ajoute-t-il, «le dernier de son ancienne famille patricienne; mais ses poèmes, quoique licencieux, ne laisseront jamais mourir son nom. Les inquisiteurs d’État de Venise auront par esprit de piété contribué à sa célébrité, car en persécutant ses ouvrages manuscrits, il les firent devenir précieux; ils auraient dû savoir que _spreta exolescunt_.»

Baffo, comme le dit très bien Casanova, fut un grand poète et surtout un poète unique. Il n’a chanté que le plaisir sensuel, mais avec quelle originalité d’esprit, quelle incroyable fécondité d’imagination! Horace[107] blâme celui qui entreprend d’être merveilleusement varié dans un sujet toujours le même: s’il revenait au monde pour lire Baffo, et la chose en vaudrait la peine, il changerait évidemment d’avis. A ne parcourir que sommairement les titres des six cents petits poèmes, Sonnets, Madrigaux et Canzones, dont se compose l’œuvre du jovial Vénitien, à ne jeter sur ses vers qu’un coup d’œil distrait et en voyant qu’une demi-douzaine de mots, toujours les mêmes, reviennent continuellement, on le croirait volontiers d’une insupportable monotonie: on se tromperait de beaucoup. Le poète ne s’est pas répété une seule fois dans ces étonnantes variations sur un seul thème. Une imagination aussi Priapique ne s’est jamais manifestée avec autant d’ingéniosité, et aussi avec autant de franchise. Baffo chante la Vénus prodigieuse, chère aux Italiens, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde; il raconte ses exploits, ses bonnes fortunes, ses jouissances solitaires ou partagées, et décrit des débauches imaginaires ou réelles avec un cynisme dont rien n’approche. Des rêves lubriques ne cessent de hanter son cerveau: tantôt il se représente, en les amplifiant, les grandes orgies Romaines; tantôt il construit un temple immense où tournoient des rondes d’une lasciveté poussée jusqu’à la frénésie; tantôt il fonde un couvent dont il se fait l’abbé: le nouvel Ordre a ses règles, ses austérités, ses psaumes et ses cérémonies; on devine les ouvrages sacrés qu’il met dans les mains des Nonnes; tantôt il prend à partie un peintre et lui commande une galerie qui exigerait le pinceau d’un Jules Romain.

Toutes ces folies se pardonnent à la faveur de l’esprit, de la bonne humeur, de la drôlerie vraiment comique, et parfois même de la grâce que l’auteur répand à pleines mains. Baffo manie le joli dialecte Vénitien avec une aisance merveilleuse et il a une variété de mètres, une richesse d’images que pourraient envier bien des poètes plus sérieux. Malgré tant de documents que nous possédons sur la vie à Venise au XVIIIe siècle, les _Mémoires_ de Casanova, d’Alfieri, de Lorenzo da Ponte, de Gozzi, les comédies de Goldoni, il nous manquerait quelque chose si nous n’avions pas Baffo et le récit de ses promenades nocturnes sur la Piazza, de ses rencontres avec les courtisanes et les filles de théâtre, de ses parties fines à l’Osteria et au Ridotto, ses tableaux si animés des fameuses fêtes de l’Ascension et tant d’autres pages exquises. Comme écrivain, par la brutalité voulue de ses expressions, il réagit contre la langue guindée et solennelle des Académies, contre les fadeurs des Dorats Italiens dont il parodie burlesquement les hyperboles, les périphrases et les subtilités. Pendant que les poètes de son temps mettaient à la Muse du rouge et des mouches, Baffo la troussait, comme il le dit, et la faisait parler en _sgualdrina_, en gourgandine Vénitienne. Disons d’ailleurs que les obscénités énormes dont il se vante, les goûts d’empereur Romain qu’il affiche, tout cela n’était que jeu d’esprit. Il avoue spirituellement qu’il se les donnait par pur caprice, rien que pour montrer la bonne veine en poésie et pour ne pas faire de tort à sa nation:

_Mi buzaro un tantin per bizzaria, Sol per mostrar la vena in poesia, E pò per no far torto alla nazion._

Ailleurs encore et en maints endroits, il va jusqu’à laisser percer une répugnance profonde pour des pratiques auxquelles on le croirait adonné avec ferveur, sans prendre souci de la singulière contradiction qu’offrent ces passages avec tout le reste de ses œuvres. Baffo travaille dans l’impudicité sans être personnellement impudique, de même que Corneille, par exemple, travaillait dans l’héroïsme, sans être lui-même un Auguste, un Polyeucte ou un Nicomède. Mais son idée à lui est beaucoup plus bizarre et il ne risque pas de rencontrer un grand nombre d’imitateurs.