Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue
Part 17
Les _Contes_ de Vasselier parurent en 1800; l’auteur était mort deux ans auparavant (1798), survivant, à travers la tourmente révolutionnaire, au régime sous lequel il avait vécu, écrit, et sans avoir un seul instant songé à rassembler ses œuvres, productions légères restées pour la plupart manuscrites, quelques-unes seulement ayant été insérées dans les journaux. Ses amis lui rendirent le pieux service de les recueillir en deux volumes, dont le premier (à Paris, de l’imprimerie d’Égron) est intitulé _Poésies_, et composé d’Épîtres, de Couplets de table et d’Impromptus; le second (Paris, sous la rubrique de Londres) renferme les _Contes_, bien supérieurs à ces pièces de circonstance que nul aujourd’hui ne songerait à réimprimer. Ils assignent à Vasselier un rang très honorable au-dessous de La Fontaine, sans doute, mais peut-être au-dessus de Grécourt. Ce ne sont, pour le plus grand nombre, que de brefs récits en douze ou quinze vers, courant au trait final avec la rapidité de l’épigramme; un bon mot, quelquefois déjà connu (l’_Horloge_, le _Quiproquo_, la _Bagarre_, l’_Apostolat_, l’_Appétit vient en mangeant_), suffit souvent au poète, mais il réussit aussi bien une composition plus détaillée, exigeant plus de soin et d’art chez le conteur, par exemple le _Cas réservé_, la _Fileuse_, le _Nœud conjugal_, où il essaye de lutter avec La Fontaine; il n’est faible que lorsqu’il veut trop s’étendre et s’ingénie à remplir avec des riens une vaste toile, comme dans le _Mage consulté_, le _Pouvoir de la vanité_ et même la fameuse _Origine des truffes_, qui passe pour son chef-d’œuvre et qui lui valut d’être remarqué par Voltaire. La pièce est d’une mythologie un peu prétentieuse, et Vasselier, encouragé par les suffrages du grand philosophe, lui a donné dans la _Sauce Robert_ un pendant culinaire de plus haut goût. Il est tout à fait bon dans les petites pièces comme le _Sifflet_, le _Cul de poule_, etc., presque toutes celles, au reste, qui composent le recueil; et le rigide Vauvenargues, qui trouvait des longueurs aux Contes du Bonhomme, serait ici forcé de rester bouche close.
L’amitié de Voltaire fut le seul événement un peu considérable de la vie de Vasselier. Né à Rocroi en 1735, après avoir passé presque toute sa jeunesse dans la profession des armes, il quitta l’uniforme en 1762 pour entrer dans l’administration des Postes, où il acquit rapidement le grade de premier commis, à Lyon. Il s’attira la bienveillance de Voltaire, établi à Ferney, en facilitant la circulation de ses écrits, plus sans doute encore que par ses talents poétiques, et d’amicales relations s’établirent entre eux. Tous les ans il se rendait à Ferney et y faisait un assez long séjour; Voltaire lui offrit plusieurs fois de lui donner une retraite assurée, dans une maison qui lui appartiendrait en toute propriété, indépendante du château; Vasselier préféra garder son poste et continuer de s’y rendre utile à son illustre ami. C’était un homme de mœurs simples et paisibles, aimant la bonne chère et payant son écot à table par quelques spirituels couplets. Ses vers, un peu sérieux, quoique toujours enjoués, ainsi qu’il sied à un bon vivant, ont été composés pour l’Académie de Lyon, dont il était membre. Les plus travaillés sont le _Remercîment_, qu’il lut à sa séance d’admission, en 1782, les _Vers sur la Paix_ (1783) et une _Épître sur les ennuis de la vie_ (1784); malgré le mérite littéraire de ces pièces, le poète est beaucoup plus lui-même dans ces légères épîtres, moitié vers et moitié prose, qu’il adressait à Voltaire, dans ses _Couplets de table_ et surtout dans ses _Contes_.
Novembre 1883.
[95] _Contes de Vasselier_ (XVIIIe siècle); réimprimés sur l’édition originale (Londres, 1880). _Paris_, _Liseux_, 1883, in-16.
XXIX
LA PUTTANA ERRANTE
poème
DE LORENZO VENIERO[96]
Deux ouvrages que l’on confond le plus souvent, un Poème et un Dialogue en prose, portent le titre de _Puttana errante_; tous les deux étaient attribués autrefois à Pietro Aretino, qui n’a fait ni l’un ni l’autre.
Le Poème, parodie bouffonne des romans de chevalerie et œuvre de Lorenzo Veniero, le meilleur disciple de l’Arétin, est plus ancien que le Dialogue. Son auteur, jeune patricien qui occupa de hautes charges dans la République et fut le père d’un prélat, Maffeo Veniero, évêque de Corfou, l’avait composé dans sa jeunesse. Ce Lorenzo Veniero fut peut-être un homme d’État distingué, mais ce fut certainement un amoureux vindicatif. Les deux petits poèmes qui nous donnent une idée très suffisante de sa verve satirique et qui ont transmis son nom à une postérité déjà reculée, la _Puttana errante_ et la _Zaffetta_, sont des diatribes d’une violence extrême, d’une exagération monstrueuse, dirigées contre deux belles et bonnes filles qui avaient eu le grand tort de coucher avec lui. L’une, la Zaffetta, lui ferme un soir sa porte en lui faisant dire par sa chambrière qu’elle ne peut le recevoir: c’en est assez à l’irascible gentilhomme-poète pour qu’il la livre, par métaphore seulement, espérons-le, aux brutalités des garçons d’auberge et des pêcheurs de Chioggia. L’autre, il la soupçonne de lui avoir escamoté sa bourse pendant qu’il la caressait, ce dont elle était coutumière, nous dit-il: pour s’en venger, il lui compose une effroyable généalogie de coupe-jarrets, de sbires et de filous, la promène en errante Paladine, en Marphise d’un nouveau genre, à travers toutes les villes de l’Italie, qu’elle régale du spectacle de ses lubriques prouesses, et, dans le triomphe que finalement on lui décerne à Rome, il fait figurer à la queue du cortège un énorme char rempli des larcins que ses mains rapaces ont opérés partout. Tel est le sujet des quatre Chants de la _Puttana errante_.
L’ouvrage en prose qui porte le même titre, par supercherie, est très inférieur au poème en mérite littéraire, mais il est beaucoup plus connu; c’est de lui qu’entendent parler Libri, Ch. Nodier, et bien d’autres, lorsqu’ils appellent l’Arétin l’auteur de la _Puttana errante_. On ne sait pas au juste l’époque où ce titre a été appliqué, sans que rien le justifiât, au premier des _Dialoghi doi di Ginevra e Rosana_, parus dans la seconde moitié du XVIe siècle, sous le couvert du nom illustre de Pietro Aretino, dont ils ne rappellent en rien le style ni la manière. La plus ancienne édition datée que l’on ait de ces deux Dialogues est de 1584. Sont-ce les Elzévirs qui, en donnant en 1660 leur édition des _Ragionamenti_, ont eu l’idée de détacher le premier du second, d’en rajeunir le style, de changer les noms des interlocutrices, et d’intituler l’ouvrage: _La Puttana errante, ovvero Dialogo di Maddalena e Giulia_, pour satisfaire la curiosité des lecteurs, qui demandaient la fameuse _Putain errante_ de l’Arétin? ou bien la supercherie leur est-elle antérieure, comme on peut le conjecturer d’une édition de _Venezia, senz’anno_, citée dans le Catalogue de Floncel, où déjà le premier Dialogue, séparé de l’autre, porte le titre de _Puttana errante_? La question n’a qu’une importance secondaire. Nous savons par une lettre de Francesco Coccio à Lionardo Parpaglioni, réimprimée par les anciens éditeurs des _Ragionamenti_, que de semblables fraudes avaient lieu du vivant même de l’Arétin, et que les mauvais plaisants n’attendirent pas sa mort pour lui attribuer leurs propres élucubrations. «C’est un péché,» dit-il, «que Sa Seigneurie n’ait pas recueilli la multitude de gentilles œuvres qu’elle a composées; il est bien vrai qu’elles ne sont pas perdues et que le duc de Mantoue en a un grand nombre, mais le mal, c’est que beaucoup de gens qui veulent se donner du crédit mettent son nom à leurs sottises. Laissons faire: un Michel-Ange, un Sansovino, un Sebastiano del Piombo resplendiraient jusque dans les ténèbres!» Ce bon Coccio, admirateur fervent de celui qu’il appelle «l’homme divin», s’exagérait évidemment la perspicacité des connaisseurs; de même qu’une quantité innombrable de vieilles croûtes enfumées sont pieusement reçues dans nos Musées comme de Sebastiano del Piombo, qui était un grand paresseux et n’aurait jamais pu tant produire, quand bien même il eût été le plus infatigable peintre de son temps: de même les _Dialoghi doi di Ginevra e Rosana_, la _Puttana errante_ qu’on en a tirée postérieurement, le _Zoppino_, les _Dubbii amorosi_, une quinzaine de sonnets apocryphes ajoutés aux _Sonetti lussuriosi_, etc., sont encore attribués sans hésitation à Pietro Aretino par bon nombre de lettrés.
La similitude du titre lui a fait également attribuer la _Puttana errante_ en vers, avec d’autant plus de facilité que ses contemporains l’en avaient cru l’auteur, et il s’est établi de bonne heure, entre deux ouvrages si différents, une confusion dont les bibliographes les plus experts ne se sont pas toujours tirés à leur honneur. Ceux qui, en les distinguant l’un de l’autre, comme La Monnoye, les ont cru tous deux de l’Aretino, ne se sont trompés que légèrement en comparaison de ceux qui affirment, comme Severio Quadrio, que le Poème est le Dialogue mis en vers: il n’y a pas la moindre conformité entre les deux; Osmont commet une méprise du même genre lorsqu’il considère le _Dialogue de Magdelaine et de Julie_ comme la traduction Française du Poème. Bayle restitue bien le Poème à Lorenzo Veniero, l’Arétin l’ayant désavoué, dit-il, ce qui est vrai, mais il ajoute que l’auteur y traite au long de _i diversi congiungimenti_ jusqu’au nombre de trente-cinq, et Forberg[97], croyant Bayle sur parole, nous conte que Lorenzo Veniero, noble Vénitien, «a pris sur lui d’énumérer, dans la _Puttana errante_, jusqu’à trente-cinq manières de faire l’amour;» ils parlent du poème, c’est évident, et les trente-cinq postures, abusivement dites de «l’Arétin», ne se trouvent que dans le Dialogue en prose, dont ni l’Arétin ni le Veniero n’est l’auteur. Ces erreurs seraient singulières s’il s’agissait de tous autres livres, mais la grande rareté de ceux-ci les rend excusables. La _Puttana errante_ en prose, ou _Dialogo di Maddalena e Giulia_, c’est-à-dire la première partie des _Dialoghi doi di Ginevra e Rosana_ rajeunie de style et pourvue d’un titre qui ne lui convient aucunement, se trouve encore avec assez de facilité, grâce à sa réimpression dans l’édition des _Ragionamenti_ due aux Elzévirs (Cosmopoli, 1660, in-8°); mais le Poème de Veniero, quoiqu’il ait eu au moins deux éditions, l’une sans nom d’auteur, l’autre portant, par plaisanterie, le nom de Maffeo Veniero, l’évêque de Corfou, est d’une grande rareté. Pour le réimprimer et le traduire[98], on n’a pu s’en procurer aucun exemplaire, et on a eu recours, comme pour la _Tariffa delle Putane_, à une copie manuscrite de Tricotel, probablement prise sur les n{os} Y² 1445 et Y² 1455 de la Bibliothèque Nationale.
Une autre méprise, capitale également, a été commise par des bibliographes mieux informés, Brunet et Hubaud. Elle consiste à croire que, dans ses deux poèmes, Lorenzo Veniero met en scène la même héroïne. Brunet semble n’en faire qu’un seul: «_La Puttana errante, La Zaffetta_ (Venezia, 1531); petit ouvrage très rare, bien digne de l’Arétin par les obscénités dont il est rempli, mais qui lui a été faussement attribué. Lorenzo Veniero, noble Vénitien, en est le véritable auteur. Il le publia pour se venger d’une courtisane de Venise appelée Angela, qu’il désigne sous le nom injurieux de Zaffetta, c’est-à-dire, en langue Vénitienne, fille d’un sbire. Dans le premier poème, il décrit la vie de cette femme; dans le second, la vengeance aussi brutale que cruelle qu’il prit des torts qu’elle avait eus à son égard.» C’est une conjecture très mal fondée. Hubaud, qui a redressé les erreurs de tous les autres bibliographes, a repris celle-ci pour son propre compte et lui a donné une vie nouvelle en en faisant la base même de son travail: _Dissertation littéraire et bibliographique sur deux petits poèmes Italiens composés dans le XVIe siècle_ (1854, in-8°); par exemple, pour déterminer l’âge de la Zaffetta, il met à son actif les courses vagabondes de la Putain errante à travers les principales villes de l’Italie.
La Zaffetta et l’héroïne de la _Puttana errante_ sont deux femmes tout à fait distinctes: la dernière s’appelait Elena Ballarina. Une remarque que Hubaud aurait pu faire, c’est que la Putain errante assiste au sac de Rome, en 1527, qu’elle a déjà accompli la plupart de ses voyages (il ne lui reste plus qu’à se rendre à Naples), et que l’auteur la représente comme une vieille vache effondrée, hors de service; or la Zaffetta, lors de son horrible aventure à Chioggia, en 1531, est une fillette, ayant encore le lait à la bouche:
_Ch’è fanciullina et ha il latte in bocca_;
quatre ans de plus n’avaient pourtant pas pu la rajeunir!
Et puis, comment s’imaginer qu’un trente et un était pour faire peur à une si valeureuse Paladine, qu’elle pleure à chaudes larmes d’avoir à ses trousses une douzaine ou deux de pêcheurs, elle qui vient de courir toute l’Italie précisément à la recherche d’aventures de ce genre? Partout, à Venise, à Padoue, à Ferrare, à Florence, elle a invité les plus redoutables champions à venir par bandes jouter avec elle, et finalement, à Rome, elle a convié l’armée entière du connétable de Bourbon à lui passer sur le corps; le petit trente et un de Chioggia, bien loin de lui être un châtiment, aurait été pour elle un régal.
En second lieu, si Veniero ne donne nulle part le nom de son héroïne dans la _Puttana errante_, «pour ne pas déshonorer le monde,» dit-il, il le donne dans la _Zaffetta_, en y comparant l’une à l’autre ses deux ennemies:
... Je tiens pour meilleure et plus parfaite Mon Errante, Elena Ballarina: Or, si l’Errante vaut mieux que la Zaffa, Grand Dieu Cupidon, _miserere mei_!
Enfin, tous les doutes sont levés par la _Tariffa delle Puttane_, où la Zaffetta et la Ballarina ont chacune leur petit paragraphe et où cette dernière est dite expressément l’héroïne de la _Puttana errante_. Voici d’abord ce qui concerne la victime du fameux trente et un:
La troisième est justement la Zaffetta; celle-ci, Pour s’appeler Angela, exige une fois Vingt écus, une autre trente, si on la veut. Pourtant elle héberge le mal Français Et la mauvaise grâce, qui y réside en personne, Outre le trente et un qu’on lui donna à Chioggia. Mais d’elle en si droit fil écrit et discourt Mon cher Veniero, en son Histoire sainte, Que par tout l’univers son nom encore résonne. Je m’abstiens donc de parler de son âme Royale, et de dire comment le matin, en se levant, Par orgueil elle ne pisse pas dans le pot, Mais à jambes écartées, au milieu de la cuisine, Avec le fracas dont s’écrouleraient toutes, Là haut, les cataractes du Ciel; De dire comment homme qui une fois en a joui En vomit après, sans que nul artichaud décide Le _cazzo_ à retourner dans ces vallées infernales; Que le cul lui suinte et semble toujours souffler, Et que sa figue sans cesse humide Sent plus mauvais que rots, aisselles et vesses.
Au tour de l’autre, maintenant:
Elena Ballarina est agréable et belle, Mais la dérange sa cervelle folle et légère, Et toujours jalousie la trimballe et martèle: C’est, pour dire le vrai mot, cette noble Putain errante, qui, vorace de chibres, En a dépeuplé l’un et l’autre hémisphère. La follette volontiers tombe d’accord Pour quatre écus, et à qui en cachette Lui en donne deux, ne fait la sourde oreille.
Les contemporains savaient bien que l’Errante et la Zaffetta n’avaient rien de commun entre elles; Hubaud gourmande donc à tort Apostolo Zono qui, seul de tous les bibliographes, avait conservé ce souvenir et distingué l’héroïne du _Trente et un_ de celle de la _Puttana_. On trouverait encore quelques renseignements sur cette dernière dans le _Lamento d’Elena Ballarina detta l’Errante_, de Niccolò Ponte, l’une des pièces du recueil intitulé _Poesie da fuoco_. Voilà un point parfaitement éclairci.
Une autre difficulté est un peu plus malaisée à se résoudre: elle est relative à la date de la _Puttana errante_. La plupart des bibliographes croient que le Poème parut en 1531, mais ils en donnent des raisons si mauvaises, que Hubaud n’a pas eu de peine à croire qu’il les prenait en faute. Ainsi La Monnoye se fonde sur ce passage d’une lettre de Bernardo Arelio de l’Armellino, du 17 Octobre 1531, adressée à l’Aretino: _Ho veduto di nuovo una Puttana errante, condutta in fino qua a Turino, et la bella festa che li fanno queste madonne intorno_; «J’ai vu dernièrement une Putain errante, qui a poussé jusqu’à Turin, et la belle réception que ces dames lui ont faite.» Bien évidemment, il s’agit là d’une courtisane en tournée, non du poème de Veniero, et ceux qui ont accepté l’interprétation fautive donnée par La Monnoye à ce passage se sont payés de mots. Mais Hubaud erre à son tour en disant qu’une forte raison, à laquelle il est étonné que nul n’ait songé et qui lui fait rejeter une édition de la _Puttana errante_ en 1531, c’est qu’à cette époque Angela Zaffetta n’avait pas plus de treize ans, qu’elle était par conséquent incapable d’avoir accompli tant d’exploits, fait tant de voyages; puisque la Zaffetta n’est point l’héroïne de la _Puttana_, son âge ne peut nous fournir là-dessus aucun éclaircissement. Appuyé sur cette forte raison, qui ne vaut rien du tout, il reporte à sept ou huit ans plus tard la première édition du Poème. Cependant il avait lu le _Capitolo_ de l’Aretino au duc de Mantoue, et on peut y trouver une indication importante.
Pietro Aretino était fier d’avoir dans le Veniero un si brillant disciple, un poète d’une langue si acérée, d’un vocabulaire si riche en invectives; il ne s’est pas contenté d’écrire le mirifique Sonnet qui se lit en tête du poème et dans lequel il propose de donner un clystère d’encre, ni plus ni moins, à Homère et à Virgile, en l’honneur du chantre de la _Puttana_: il a redoublé d’éloges en envoyant l’œuvre, dans sa nouveauté, à son grand ami et protecteur le duc de Mantoue. Voici la fin de ce _Capitolo_ qui, comme tous les autres et beaucoup des Lettres de «l’homme divin», avait pour but de hâter l’arrivée d’une gratification en retard:
Mais comme, à l’odeur, je sens venir le cadeau, Je vous envoie à cette heure, en galant échange, Un petit poème d’un coquin et traître de style Intitulé la _Puttana errante_, Œuvre de Veniero, ma créature, Qui à médire me devance de quatre étapes. Si Virgile, si le _Doctrinal_, si Caton, Sur ce modèle eussent fabriqué leurs vers, Un chacun s’en serait nettoyé le cul. Par Dieu, Monseigneur, si dans les larmes S’étaient noyés les rires, à tant de drôleries Ils éclateraient de joie par tous les bouts. Ne vous attendez pas à l’élégance De l’harmonieux rythme Pétrarquesque, Toute brodée de fleurs et de violettes: Il appelle pain le pain, et _cazzo_ le _cazzo_; Qui s’en effarouche prenne patience, Car Dieu ne ferait la loi à une cervelle folle. Rien d’autre; l’esclave de Votre Excellence.
Ce _Capitolo_, si on le lit attentivement, semble déceler la date à laquelle l’écrivait l’Aretino. Vers le milieu, toujours à propos de la gratification qui n’arrivait pas, il se demande à quoi tient l’oubli du prince:
Je ne sais si le long retard qu’éprouve à venir Cette bagatelle, n’a pas pour cause le nom Que le Marquis en celui de Duc eut à convertir; Pour sûr, de là vient le mal; si, de même Que je suppliai le Duc, j’invoquais le Marquis, Les cadeaux venaient par charretées, par ballots.
Le changement de marquis en duc, dont il est question, ne pouvait être bien ancien lors de l’envoi du _Capitolo_, sans quoi on ne comprendrait guère qu’il y fût fait allusion. L’Aretino adressait donc la _Puttana errante_, soit imprimée, soit manuscrite, à Frédéric II de Gonzague, peu de temps après l’érection du marquisat de Mantoue en duché par Charles-Quint, fait qui se place en 1530. Cette particularité, en fixant l’apparition du poème à une date assez rapprochée de ce petit événement historique, rendrait plausible une première édition de 1531 à laquelle ont ajouté foi la plupart des bibliographes.
On peut encore tirer un indice assez probant des mentions que l’Aretino a faites, dans la Première Journée des _Ragionamenti_ (1534) et dans sa comédie du _Philosophe_ (1537), d’un livre intitulé la _Puttana errante_, et qui semble bien être le poème de Veniero:
«_Antonia._ Qui donnait les baisers les plus savoureux?
_Nanna._ Les Moines, sans conteste.
_Antonia._ Et pour quelle raison?
_Nanna._ Pour les raisons qu’allègue la Légende de la Putain errante de Venise[99].»
Une opinion toute semblable est soutenue dans le Chant III de la _Puttana errante_. Dans le _Philosophe_, Lisa, chambrière d’une courtisane, parle en ces termes de sa maîtresse: «Elle lit la _Pippa_ et l’_Antonia_» (c’est-à-dire les deux parties des _Ragionamenti_), «et prétend que leurs roueries sont des sottises, bonnes seulement à duper des nigauds. Le Livre de l’Errante dit qu’au bout de sept années d’études un écolier sur mille s’instruit jusqu’à savoir deux H, mais que, dans le putanisme, en sept jours rien n’y manque (Acte II, scène VII).» Il serait difficile de ne pas voir là un souvenir des débuts du Chant IV; toutefois, les citations sont bien peu textuelles, et les formules vagues dont se sert l’Aretino: la Légende de la Putain errante de Venise, le Livre de l’Errante, ne conviennent pas parfaitement à un poème qui devait être dans sa nouveauté soit en 1534, date de la première Partie des _Ragionamenti_, soit encore en 1537, date de la comédie du _Philosophe_. Existait-il, sous le titre de _Puttana errante_, une vieille légende, antérieure au poème de Veniero, et que celui-ci aurait suivie de très près, en la brodant comme un canevas? Cette supposition avait d’abord été adoptée par nous, et nous avons donné le fait comme certain dans une note au passage des _Ragionamenti_ cité plus haut (Tome I, page 15). Nous ne sommes plus aussi affirmatif aujourd’hui: une pareille hypothèse nous semble, réflexion faite, s’accorder assez mal avec le génie tout primesautier du Veniero, qui ne devait guère se plier à suivre péniblement le sillon tracé par un autre; elle tombe d’elle-même si l’allusion à l’érection du marquisat de Mantoue en duché, relevée dans le _Capitolo_, paraît suffisante pour qu’on place aux environs de 1531 l’envoi de cette pièce, et par conséquent du poème. Dans ce cas, ce serait bien à l’œuvre de son disciple, parue quelques années avant les _Ragionamenti_, qu’aurait fait allusion l’Aretino.
Décembre 1883.
[96] _La Puttana errante_, poème en quatre chants, de Lorenzo Veniero, gentilhomme Vénitien (XVIe siècle); littéralement traduit, texte Italien en regard. _Paris_, _Liseux_, 1883, in-16.
[97] _Manuel d’Érotologie classique_, Paris, Liseux, 1882, 2 vol. in-8°.
[98] Cette traduction est l’œuvre de l’amateur anonyme à qui l’on doit les deux séries des _Nouvelles de Batacchi_ (Paris, Liseux, 1888-82) et les deux premiers volumes de _Bandello_.
[99] _Ragionamenti._ Tome I, p. 15 de l’édition in-8° (Liseux, 1882).
XXX
DOUTES AMOUREUX[100]