Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue

Part 16

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En Europe, le plus ancien personnage dont l’histoire ou plutôt la légende fasse mention comme ayant appliqué à ses femmes ou à ses maîtresses un appareil de ce genre est Francesco da Carrara, le dernier seigneur souverain de Padoue au XIVe siècle. Freydier l’en considère comme l’inventeur. Il avait puisé ses renseignements dans l’abbé Misson (_Voyage d’Italie_, tome Ier, p. 112), qui dit avoir vu au Palais Ducal de Venise le buste de ce tyran «fameux par ses cruautés,» étranglé avec ses quatre enfants et son frère, par ordre du Sénat de Venise. «On y montre de plus,» ajoute-t-il, «un coffret de toilette dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés avec des ressorts ajustés d’une telle manière, qu’en ouvrant le coffret les canons tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati, à laquelle Carrara avait envoyé la cassette en présent. On montre avec cela de petites arbalètes de poche et des flèches d’acier dont il prenait plaisir à tuer ceux qu’il rencontrait sans qu’on s’aperçût presque du coup, non plus que de celui qui le donnait. _Ibi etiam sunt seræ et varia repagula quibus turpe illud monstrum pellices suas occludebat[91]._» Dulaure, après Freydier, a quelque peu brodé sur ce passage. Il prétend, ce que ne dit pas Misson, quoiqu’il le laisse entendre, que ses actes de cruauté traînèrent sur l’échafaud Francesco da Carrara; qu’un des chefs d’accusation relevés contre lui fut l’emploi des Ceintures de chasteté dont il avait cadenassé toutes les femmes de son sérail, et que l’on conserva longtemps un coffre rempli de ces Ceintures et Cadenas comme pièces de conviction dans le procès fait à ce monstre. Le désir tout naturel d’avoir quelques détails sur un procès si extraordinaire et sur un tyran Moyen-âge si bien réussi, nous a conduit à faire quelques recherches, et notre désappointement a été grand de ne rien trouver, ou de ne trouver que des faits en contradiction complète avec les assertions de Misson, de Freydier et de Dulaure. Francesco II da Carrara, dont les Chroniques Italiennes recueillies par Muratori parlent presque toutes et très longuement, car il joua un rôle considérable à la fin du XIVe siècle, fut bien étranglé dans sa prison à Venise, mais comme ennemi politique, pour s’être emparé de Vérone et de quelques villes Lombardes à la mort de Galéaz Visconti. Bloqué dans Padoue et forcé de capituler, il reprit les armes, après avoir feint d’accepter les conditions du vainqueur qui, s’étant emparé de lui, résolut de s’en défaire. Son procès et son exécution sont racontés dans leurs plus menus détails par Andrea Navagero (_Storia della republica Veneziana_), par Sanuto (_Vite dei Duchi di Venezia_), par l’auteur du _Chronicon Tarvisianum_, et surtout dans l’_Istoria Padovana_ d’Andrea Gattaro; de son sérail, de ses femmes cadenassées, de la boîte à surprise qui tua la comtesse Sacrati, des arbalètes de poche, il n’est pas dit un traître mot. L’abbé Misson aura prêté une oreille trop confiante aux contes d’un cicerone fallacieux. Restent donc seulement ces Cadenas et ferrements qu’il a dû voir et dont l’existence paraît certaine, qu’ils provinssent de Francesco da Carrara ou de tout autre. Moins d’un siècle après ce voyageur, quand le président de Brosses visita le petit Arsenal du Palais des Doges, ces engins se trouvaient réduits à un seul, et le sérail du tyran, diminué dans la même proportion, ne se composait plus que d’une femme, son épouse légitime. «C’est aussi là,» dit le spirituel président, «qu’est un Cadenas célèbre dont jadis un certain tyran de Padoue se servoit pour mettre en sûreté l’honneur de sa femme. Il falloit que cette femme eût bien de l’honneur, car la serrure est diablement large!» (_Lettres familières_, XVIe). Voilà comment s’évanouissent les légendes quand on les examine d’un peu près.

Le président de Brosses n’ayant pas jugé à propos de nous décrire ce Cadenas, et la pudeur de l’abbé Misson l’ayant empêché de dire autre chose que quelques mots, en Latin, de ceux qu’il avait vus, nous ne pouvons que conjecturer ce qu’ils étaient. Les divers systèmes employés dans la construction de ces appareils ingénieux nous sont heureusement connus, soit par des descriptions précises, soit par des spécimens encore existant dans les collections publiques. Le plus simple est celui d’une des Ceintures de chasteté conservées au Musée de Cluny. L’occlusion est formée par un bec d’ivoire rattaché par une serrure à un cerceau d’acier muni d’une crémaillère. Le bec d’ivoire, dont la courbe suit celle du pubis et s’y adapte exactement, est creusé d’une fente longitudinale pour le passage des sécrétions naturelles; la crémaillère permet d’ajuster à la taille le cerceau, qui est recouvert de velours, pour ne pas blesser les hanches, et on la maintient au cran voulu en donnant un tour de clef. Une tradition que rien ne justifie prétend que cette Ceinture est celle dont Henri II revêtait Catherine de Médicis; son exiguïté n’aurait pas permis de l’ajuster à une femme d’un aussi riche embonpoint que l’était la reine, à qui un soldat fit la réponse rapportée par Brantôme. Elle demandait pourquoi les Huguenots avaient donné son nom à une énorme couleuvrine:—«C’est, Madame,» lui dit l’homme, «parce qu’elle a le calibre plus grand et plus gros que toutes les autres.»

La Ceinture de chasteté décrite par N. Chorier dans l’ouvrage cité plus haut reposait sur une combinaison différente: un grillage d’or était maintenu fixe sur le pubis par quatre chaînettes dont deux, soudées au haut de la grille, s’attachaient par devant à la ceinture; deux autres s’attachaient par derrière en passant sous les cuisses.

Mais tout n’était pas en sûreté avec ce système, pas plus qu’avec le précédent. La grille d’or, comme le bec d’ivoire, ne protégeait que la chasteté du devant, en laissant l’autre absolument sans défense. Un Français pouvait s’en contenter, aussi croirions-nous volontiers ces engins de fabrication Française; mais un Italien du XVIe siècle (ménageons nos contemporains), n’aurait jamais cru sa femme entièrement sauvegardée par un appareil si incomplet. Les maris jaloux de ce temps-là étaient trop soupçonneux, trop bien au fait des habitudes de leurs compatriotes, pour ne prendre leurs précautions que d’un seul côté.

La seconde ceinture conservée au Musée de Cluny répond au double objet que les Italiens devaient se proposer, et elle est de plus fort remarquable: excellente comme engin préservatif, elle est en même temps un objet d’art. Elle se compose de deux plaques de fer forgé, gravé, damasquiné et repiqué d’or, réunies dans le bas par une charnière et dans le haut par une ceinture en fer ouvragé et à brisures. Tout autour des plaques et de la ceinture sont ménagés des trous destinés à la piqûre des doublures. La plaque de devant porte à l’extrémité inférieure une ouverture dentelée de forme allongée; l’ouverture de celle de derrière est en forme de trèfle. Toutes deux sont décorées de mascarons et d’arabesques; sur la partie antérieure sont de plus gravées les figures d’Adam et Ève. C’est une cuirasse à l’épreuve des armes les mieux trempées et défiant d’un côté comme de l’autre les tentatives les plus audacieuses. Voilà un véritable ouvrage Italien; aussi bien est-ce d’Italie que Mérimée l’a rapporté, pour en faire don au Musée de Cluny.

L’auteur de l’article _Ceinture de chasteté_, dans l’_Encyclopédie_, en décrit une autre d’une fermeture aussi exacte, mais d’une construction tout à fait primitive. «Cette Ceinture,» dit-il, «est composée de deux lames de fer très flexibles assemblées en croix; ces lames sont couvertes de velours. L’une fait le tour du corps, au-dessus des reins, l’autre passe entre les cuisses, et son extrémité vient rencontrer les deux extrémités de la première lame; elles sont toutes trois réunies par un Cadenas dont le mari seul a le secret. La lame qui passe entre les cuisses est percée de manière à assurer un mari de la sagesse de sa femme, sans gêner les autres fonctions naturelles.»

Faut-il placer parmi les spécimens du genre la Ceinture dont parle Freydier, dans son plaidoyer pour la demoiselle Lajon? Ce n’était pas, en tout cas, un objet d’orfèvrerie comparable à celui que nous avons décrit plus haut. Freydier la définit «un caleçon bordé et maillé de plusieurs fils d’archal réunis par des coutures,» au maintien desquelles veillaient de nombreux cachets de cire d’Espagne. Elle ne devait pas être d’une solidité exemplaire, malgré la serrure qui commandait tout le système; le sieur Berlhe, le tyran de Padoue de la d{lle} Lajon, avait dû la fabriquer lui-même des débris de quelque vieille cotte de mailles. Elle n’en serait que plus curieuse, si on l’avait conservée au Musée de Nîmes, comme produit d’un art naïf et spontané, ne devant rien à l’imitation des maîtres.

Tout le monde est d’accord, au moins chez nous, pour rejeter en Italie l’invention et l’usage plus ou moins commun de la Ceinture de chasteté. Diderot l’appelle l’engin Florentin; Voltaire croit ou feint de croire qu’à Rome et à Venise l’emploi en est général; Saint-Amand dit aussi que la plupart des Romaines portaient de son temps des caleçons ou brayers de fer:

D’un brayer que Martel en teste De ses propres mains a forgé Leurs femmes ont le bas chargé, De peur qu’il ne fasse la beste.

(_Rome ridicule._)

Rabelais (_Pantagruel_, III, XXVI) fait dire à Panurge: «Le Diantre, celluy qui n’a point de blanc en l’œil, m’emporte doncques ensemble, si je ne boucle ma femme à la Bergamasque, quand je partiray hors de mon serrail!» locution qui ferait croire que les Bergamasques usaient encore plus communément que tous les autres Italiens de ces sortes de clôture mécanique, ou que les serruriers de Bergame avaient acquis en ce genre de fabrication la supériorité des armuriers de Tolède pour la trempe des fines lames d’épées. Dans les _Mémoires_ du comte de Bonneval sont racontés les amours de cet aventurier célèbre avec une dame de Côme qui se trouvait porter une de ces Ceintures. Il n’était pas possible de la couper ou de la découdre sans qu’on s’en aperçût, et sa vie en dépendait. Bonneval tue en duel le mari et est obligé de s’enfuir à Vienne où, l’histoire ayant transpiré, les dames de la haute aristocratie et l’empereur François-Joseph lui font mille questions sur ce curieux instrument, inconnu en Autriche. Mais ces _Mémoires_ sont apocryphes. Particularité assez étrange, autant on trouve de renseignements sur les Ceintures de chasteté Italiennes dans les auteurs Français, autant les Italiens sont muets là-dessus. On n’y relève, à notre connaissance, aucune allusion dans leurs conteurs du XVe et du XVIe siècle, si féconds pourtant en histoires d’amours, en mésaventures conjugales, en vengeances de maris jaloux. Explique qui voudra cette anomalie.

Quoi qu’il en soit, la mode faillit s’en introduire chez nous, sous Henri II. Brantôme (_Dames galantes_, Discours 1er) parle d’un quincaillier «qui apporta une douzaine de certains engins à la foire de Sainct-Germain pour brider le cas des femmes; ils estoient faits de fer et ceinturoient comme une ceinture, et venoient à prendre par le bas et se fermer à clef; si subtilement faits, qu’il n’estoit pas possible que la femme, en estant bridée une fois, s’en peust jamais prévaloir pour ce doux plaisir, n’ayant que quelques trous menus pour servir à pisser.

»On dit qu’il y eut quelque cinq ou six marys jaloux fascheux, qui en acheptèrent et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu’elles purent bien dire: Adieu bon temps! Si y en eut-il une qui s’advisa de s’accoster d’un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré le dit engin, et le sien et tout, son mary estant allé dehors aux champs, il y appliqua si bien son esprit qu’il lui forgea une fausse clef, que la dame le fermoit et ouvroit à toute heure, quand elle vouloit. Le mary n’y trouva jamais rien à dire; elle se donna son saoul de ce bon plaisir, en dépit du fat jaloux cocu de mary, pensant vivre toujours en franchise de cocuage. Mais ce méchant serrurier, qui fit la fausse clef, gasta tout, et si fit mieux, à ce qu’on dit, car ce fut le premier qui en tasta et le fit cornard. On dit bien plus qu’il y eut beaucoup de gallants honnestes gentilshommes de la Cour, qui menacèrent de telle façon le quincaillier, que, s’il se mesloit jamais de porter de telles ravauderies, qu’on le tueroit, et qu’il n’y retournast plus, et jettast tous les autres qui estoient restez dans le retrait, ce qu’il fit. Et depuis onc n’en fut parlé, dont il fut bien sage, car c’estoit assez pour faire perdre la moitié du monde, à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemis de la multiplication humaine.»

L’introduction et l’emploi de ces engins en France remonterait beaucoup plus haut que le règne de Henri II, si l’on prenait au pied de la lettre certaines paroles assez obscures des écrivains du XVe siècle. Guillaume de Machault disait, par exemple, en parlant d’une de ses maîtresses:

A donc la belle m’accola..., Si attaingnit une clavette D’or, et de main de maistre faite, Et dist: «Ceste clef porterez, »Ami, et bien la garderez, »Car c’est la clef de mon trésor. »Je vous en fais seigneur dès or, »Et desseur tout serez en maistre, »Et si l’aim plus que mon œil destre: »Car c’est m’honneur, c’est ma richesse, »C’est ce dont puis faire largesse...»

Agnès de Navarre écrivait à ce même Guillaume de Machault: «Ne veuilliez mie perdre la clef du coffre que j’ai, car si elle estoit perdue, je ne croi mie que j’eusse jamais parfaite joie. Car, par Dieux! il ne sera jamais deffermé d’autre clef que celle que vous avez, et il le sera quand il vous plaira.» Guillaume répondait à Agnès: «... Quant à la clef que je porte du très riche et gracieux trésor qui est en coffre où toute joie, toute grace, toute douceur sont, n’ayez doubte qu’elle sera très-bien gardée, se à Dieu plaist et je puis. Et la vous porterai le plus briément que je porrai, pour veoir les graces, les gloires et les richesses de cest amoureux trésor.» Des commentateurs ont pensé que, pour assurer son amant de sa constance, Agnès de Navarre portait de son plein gré une Ceinture de chasteté dont elle avait donné la clef à Guillaume de Machault; mais on peut interpréter ces passages dans un sens tout allégorique et immatériel, assez conforme au symbolisme raffiné des fidèles d’Amour.

De la fin du XVIe siècle au milieu du XVIIIe, les indications relatives à l’emploi des Ceintures de chasteté, sans être bien nombreuses, laissent pourtant croire que le quincaillier de Brantôme avait eu des successeurs. M. Niel, dans ses _Portraits du XVIe siècle_, cite une gravure satirique dont on pourrait conclure que Henri IV était soupçonné de prendre ce genre de sûreté avec une de ses maîtresses. Elle est intitulée: _Du coqu qui porte la clef et sa femme la serrure_, et représente assise sur un lit une femme nue, dans laquelle on reconnaît les traits de la marquise de Verneuil. Celle-ci a autour du corps une Ceinture à cadenas dont elle remet la clef au Béarnais; mais derrière les rideaux du lit la chambrière présente une seconde clef à un galant gentilhomme, qui tire sa bourse pour la payer.

Voltaire eut l’occasion, dans sa jeunesse, d’en voir et d’en palper une, bien authentique, celle-là, et solidement verrouillée autour du corps d’une de ses premières maîtresses, qu’il désigne sous le nom resté mystérieux de Mme de B...; c’est ce qui nous a valu le joli conte du _Cadenas_. L’auteur, dit une note de l’édition de Kehl, avait environ vingt ans quand il fit cette pièce, adressée en 1716 à une dame contre laquelle son mari avait pris cette étrange précaution; elle fut imprimée pour la première fois en 1724.

Les Ceintures de chasteté n’étaient donc pas d’un emploi aussi rare qu’on serait tenté de le croire à première vue, et nous en trouvons encore une preuve dans le plaidoyer de Freydier, avocat de Nimes, en faveur de la malheureuse que son amant forçait à s’embarrasser de cette prison portative, quand il allait en voyage. Ce plaidoyer est antérieur à 1750, année où il a été imprimé pour la première fois. Pour bien connaître l’affaire, il nous faudrait avoir le reste du dossier, la défense de la partie adverse et surtout le jugement, dont les considérants ne pouvaient manquer d’être curieux; mais la harangue de l’avocat Nimois a été seule sauvée de l’oubli. Un Nicolas Chorier aurait peut-être tiré de cette cause grasse un meilleur parti; cependant, tel qu’il est, ce morceau mérite d’être apprécié des connaisseurs. C’est, en tout cas, le dernier document positif que nous ayons sur la matière; il termine la série des renseignements que l’on peut réunir sur un usage très probablement tombé aujourd’hui en pleine désuétude.

Août 1883.

[88] _Les Cadenas et Ceintures de chasteté_; notice historique, suivie du Plaidoyer de Freydier, avocat à Nîmes. Avec Figures. _Paris_, _Liseux_, 1883, in-16.

[89] Nicolas Chorier, _Dialogues de Luisa Sigea_, tome II, pages 202 et suiv. de l’édition in-8°. (Paris, Liseux, 1882.)

[90] _Notice des émaux du Louvre_, tome II, _Glossaire_; art. _Ceinture de chasteté_.

[91] Là encore sont des cadenas et divers ferrements dont cet horrible monstre bouclait ses concubines.

XXVII

LA

TARIFFA DELLE PUTTANE

DI VENEGIA[92]

La présente réimpression de la _Tariffa delle Puttane di Venegia_[93] a été faite d’après une copie que Tricotel, l’érudit bien connu, mort il y a quelques années, avait obtenu de prendre sur nous ne savons quel exemplaire, et, sans cette copie, il nous aurait été probablement impossible de faire figurer dans notre Collection un ouvrage de si haute curiosité. Nous ne connaissons de la _Tariffa delle Puttane_ que les deux exemplaires signalés par Brunet, l’un comme ayant été acquis 3 liv., 13 shel., 6 den. à la vente Heber, prix exceptionnellement bas, et le second qui parut successivement aux ventes Nodier (395 fr.) et Libri (355 fr.). L’espoir d’en jamais rencontrer un troisième était donc à peu près nul, et force nous eût été d’en faire notre deuil, si le manuscrit de Tricotel n’avait passé entre les mains de l’Éditeur.

M. Deschamps a consacré quelques lignes à la _Tariffa delle Puttane_ dans le Supplément au _Manuel du Libraire_. «Ce livret rarissime,» dit-il, «est exécuté incontestablement avec les types de Zoppino de Venise; ce sont les mêmes caractères ronds qui ont servi à l’exécution des _Satire_ d’Ariosto publiées la même année (1535) par cet imprimeur. Passano (_I Novellieri Italiani in verso_, p. 144-148) parle en détail de cet opuscule que l’on a sans raison plausible porté à l’actif d’Aretino, mais qu’on peut attribuer sans hésitation à Lorenzo Veniero, l’auteur de la _Zaffetta_.» Cependant, la _Tariffa delle Puttane_ n’est probablement pas de 1535, et certainement pas de Lorenzo Veniero. Elle est postérieure à la _Zaffetta_, à laquelle il est fait allusion en deux ou trois passages, et on peut lire dans l’Avertissement placé en tête de la traduction récemment parue de ce petit poème[94], les raisons qui portent à croire que la _Zaffetta_ n’a été écrite qu’après la Seconde Partie des _Ragionamenti_, c’est-à-dire après 1536. L’auteur n’est pas non plus Lorenzo Veniero, puisqu’il l’invoque, avec l’Aretino, comme étant le poète qui avant lui a le plus disertement parlé des Courtisanes; il s’écrie:

_Dunque m’aiti, col suo ornato e terso Stile, il Venier, che quando dir si puote Di lor, cantando ha dimostrato il verso..._

et un peu plus loin, à propos de la _Zaffetta_:

_Ma di lei cosi a fil scrive e ragiona Il mio Venier, nel suo sacrato Annale, Che ’l nome suo per tutto ancho risuona._

Veniero aurait pu, à la vérité, s’invoquer ainsi lui-même pour donner le change et faire supposer un autre auteur; mais l’âpreté avec laquelle il revendique, au début de la _Zaffetta_, la paternité de la _Puttana errante_, traitant de grosses bêtes et de maroufles ceux qui croyaient ce poème d’un autre que de lui, montre assez qu’il n’était pas d’humeur à se déguiser si bien et à renier ses œuvres.

Une seule chose pourrait faire croire à l’antériorité de la _Tariffa_: l’Aretino semble la citer dans la Première Journée de la Seconde Partie des _Ragionamenti_. La Nanna, catéchisant sa fille, lui dit: «Mets-toi à causer du Turc, qui doit venir, du Pape, qui n’est pas encore crevé, de l’Empereur, qui fait des choses miraculeuses, du _Roland furieux_ et du _Tarif des Courtisanes de Venise_, que j’aurais dû mettre en tête.» Ce doit être une allusion à une autre composition plus ancienne, en prose ou en vers, portant à peu près le même titre que le poème, et qui ne nous est point parvenue; on a, du reste, beaucoup d’exemples de semblables rajeunissements.

Septembre 1883.

[92] _La Tariffa delle Puttane di Venegia_ (XVIe siècle). Texte Italien et traduction littérale. _Paris_, _Liseux_, 1883, in-16.

[93] _Tarif des Putains, ou Dialogue de l’Étranger et du Gentilhomme, dans lequel se marquent le prix et la qualité de toutes les Courtisanes de Venise, avec les noms des Ruffianes, et quelques bons tours pour rire joués par plusieurs de ces fameuses Signoras à leurs amoureux._

[94] Le _Trente et un de la Zaffetta_, texte et traduction littérale; Paris, Liseux, 1883.

XXVIII

LES

CONTES DE VASSELIER[95]

Joseph Vasselier n’est connu que de quelques amateurs: c’est à peine si les historiens de la Littérature Française consentiraient à lui donner une toute petite place, dans le voisinage de Desmahis, parmi les _poetæ minores_ du XVIIIe siècle, et, s’il n’était l’auteur que de ses poésies académiques, l’oubli, l’inéluctable oubli, le couvrirait entièrement; mais il a fait ses _Contes_, et tous ceux entre les mains de qui a pu tomber d’aventure ce petit volume devenu rare, auront été sans doute surpris, comme nous-même, de ce qu’un homme peut dépenser d’esprit, de gaîté et d’invention sans devenir pour cela célèbre; la même surprise attend ceux qui feront connaissance avec lui dans la présente réimpression.