Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue
Part 15
Le scrupule qui l’arrêtait alors, il ne l’avait sans doute plus quand il composa les _Dialogues_; il y a mis tant de raillerie désobligeante pour les Italiens, qu’on l’accusera volontiers d’avoir exagéré, et qu’on se demandera si le jargon composite de son gentilhomme Courtisanopolitois, Jan Franchet, dit Philausone, s’adressant aux lecteurs _tutti quanti_, n’est pas tout à fait de son invention. Nous avons heureusement, dans les écrivains de l’époque, des témoignages positifs en faveur de la véracité d’Estienne. M. de Blignières[82] a relevé, après Paul-Louis Courier, un assez grand nombre de tournures Italiennes dans Amyot: Trop plus, trop mieux (_troppo più_, _troppo meglio_), le plus du temps (_il più del tempo_); à tant (_a tanto_), pour à ce point; pour tant (_per tanto_), au lieu de pour cela; non pour tant (_non per tanto_), au lieu de néanmoins; comme ainsi soit que (_conciosiachè_); au moyen de quoi (_per mezzo di che_); à l’occasion de quoi (_a cagion di che_); là où (_là dove_); fors que et hors que (_fuorchè_); premier que, combien que, comment que (_prima che_, _quantunque_, _come che_); impropère (_improperio_), pour reproche; issir (_uscire_), pour sortir; rober et roberie (_robare_, _roberia_), pour voler et larcin; se partir (_partirsi_), pour s’en aller; être entre deux (_star infra due_), pour hésiter entre deux partis à prendre; un qui (_uno che_), etc. Feugère[83] en conclut que, de la conversation, les Italianismes avaient passé dans les livres, et que les auteurs les plus purs leur payaient leur tribut. Mais on remarquera que beaucoup de ces locutions, aujourd’hui tombées en désuétude, étaient employées chez nous bien avant le XVIe siècle; elles se trouvent dans les deux idiomes, d’origine commune, sans qu’on puisse distinguer bien nettement qui les a empruntées à l’autre. L’examen de Rabelais est, à notre avis, beaucoup plus probant, car l’auteur du _Gargantua_ et du _Pantagruel_ italianise avec autant d’aplomb que latinisait l’escholier Limosin dont il se moque: Ainsi font mes compaignons, dont, par adventure, sommes dicts parabolains...—Nous, à ceste heure, n’avons autre faciende que rendre coignées perdues?...—Pour dix mille francs d’intrade ne quitteriez vos soubhaits...—Ils pourront tirer denares...—Voire les escuz de guadaigne...—Un entonnoir d’ébène tout requamé d’or...—Elle l’appelait son estivallet...—Corpe de galline! respondit Frère Jean...—Le portier joyeusement sonne la campanelle...—Révérend père, si m’avez trouvé bonne robbe...—Un gros et large anneau dans la palle duquel estoit enchâssée...—Considérans le minois et les gestes de ces poiltrons magnigoules...—Iceulx, après avoir à belles dents tiré la figue, la monstroient au boie..., etc. etc. Parabolain (_parabolano_, jaseur, hâbleur); faciende (_facienda_, besogne); intrade (_intrata_, rente); denares (_danari_, deniers, argent); guadaigne (_guadagno_, gain); requamé (_ricamato_, enrichi, orné); estivallet (_stivale_, botte); galline (_gallina_, poule); campanelle (_campanella_, clochette); de bonne robbe (_di buona roba_, de bonne composition); palle (_palla_, boule, chaton); magnigoule (_manigoldo_, bélître); boie (_boia_, bourreau) ne peuvent plus guère être compris aujourd’hui que des Italianisants. Or, Rabelais a précisément ajouté au IVe livre du _Pantagruel_, auquel nous empruntons tous ces lambeaux de phrases, une «Briefve déclaration des dictions plus obscures»; il y donne le sens de mythologie, prosopopée, catastrophe, misanthrope, thème, sarcasme, catégorique, solécisme, période et autres mots sans doute alors étranges, quoique devenus depuis si Français, et pas un de ceux que nous venons de citer ne figure dans cet Index: c’est qu’ils étaient assez dans le langage courant pour ne devoir arrêter aucun lecteur, et que l’usage les avait dès longtemps naturalisés. On regretterait peut-être de ne pas les trouver dans Rabelais; ils contribuent, avec tant d’autres vocables qu’il tirait du Grec, du Latin, de l’Hébreu, ou qu’il forgeait de toutes pièces, à donner à son style cette exubérance qui nous émerveillera toujours. Mais, en somme, ils font double emploi avec autant de mots de notre vieille langue, de tout aussi bon aloi, et c’étaient des richesses superflues.
Avant Catherine de Médicis et ce débordement d’Italianismes qui menaça de submerger notre idiome, on se montrait volontiers assez tolérant; on admettait que les deux nations n’avaient qu’à gagner à se prêter mutuellement ce qui leur manquait, et que la douceur, la mollesse, la fluidité du Toscan corrigeait heureusement la rudesse un peu sauvage de nos vieux dialectes. Une quarantaine d’années avant les _Dialogues du François Italianizé_, Lemaire de Belges écrivait sa _Concorde des deux langages_ (1540, in-8°); il supposait, comme Estienne, deux personnes devisant entre elles de la comparaison du Français et du Florentin, «lesquels», dit-il, «sont dérivés et descendus d’un même tronc et racine, c’est à savoir de la langue Latine, mère de toute éloquence, tout ainsi comme les ruisseaux procèdent de la fontaine», et concluait qu’ils doivent «vivre et persévérer ensemble en amoureuse concordance, pour ce que», ajoutait-il, «aux temps modernes, plusieurs nobles hommes de France fréquentant les Itales se délectent et excercitent audit langage Toscan à cause de sa magnificente élégance et douceur: et, d’autre part, les bons esprits Italiques prisent et honorent la langue Françoise et s’y déduisent mieux qu’en la leur propre, à cause de la résonnance de sa gentillesse et courtoisie humaine.»
Henri Estienne est loin de ces idées de conciliation; pour lui, ce sont des _gaste-françois_, ceux qui empoisonnent notre langue de termes étrangers, et, dans les quelques néologismes qu’il admet, perce son antipathie pour nos voisins d’au-delà les Alpes. Il trouve, par exemple, excellent qu’on tire de l’Italien _poltronnerie_ et _forfanterie_, car ces qualités n’étant pas Françaises, force a bien été d’en demander les noms au pays dont elles sont, dit-il, une production naturelle; _intrigant_, _charlatan_, _baladin_, _bouffon_, sont aussi de bonne prise, «car nous ne pourrions trouver de mots Français signifiant telles gens, veu que le mestier duquel ils se mêlent est tel, qu’à grand’peine le pourroit-on descrire à un François, si non en les contrefaisant;» quant à _spadassin_, _assassin_, _sicaire_, il est de toute justice qu’ils soient de provenance Italienne, puisque le métier d’assassiner était exercé en Italie longtemps avant qu’on sût en France ce que c’était. En garder l’usage, c’est faire à la langue Italienne l’honneur qui lui appartient, c’est reconnaître que ces beaux mots sont de son fief. Pour le reste, nous n’avons que faire de lui rien emprunter, notre fonds étant suffisamment riche. Henri Estienne met là quelque méchanceté; mais, en qualité de protestant, il détestait les Italiens comme dévots au Pape et à la messe; il abhorrait surtout ceux de la cour de France, comme complices des persécutions qu’il avait lui-même subies, avec ses coreligionaires. Il gardait contre eux la rancune d’un expatrié, et peu s’en faut qu’il ne les accuse de profiter de ce qu’il n’était pas là, pour opérer des dégâts dans son propre domaine, cette vieille bonne langue que son père et lui se sont tant évertués à nourrir de Grec et de Latin. Il ne reproche pas seulement aux courtisans l’abus des mots nouveaux: il leur en veut encore d’énerver et d’affadir la langue par la substitution de l’_è_ ouvert ou de l’_é_ fermé au plein et bon son de l’_oi_; de dire _mé_, _fé_, _ré_, _lé_, pour _moi_, _foi_, _roi_, _loi_; puis, par une affectation contraire, de changer aussi _oi_ en _oa_, dans certains cas, et de faire échec à toute bonne prononciation, à toute syntaxe, quand ils disent _chouse_ pour _chose_, _j’avions_, _j’étions_, etc.:
N’estes vous pas bien de grands fous De dire Chouse au lieu de Chose? De dire I’ouse au lieu de I’ose? Et pour Trois mois, dire Troas moas; Pour Ie say, vay, Ie soas, je voas? En la fin vous direz La guarre, Place Maubart, frere Piarre.
Ces querelles ne nous intéressent plus beaucoup; l’usage a depuis longtemps fixé la prononciation et décidé, non sans inconséquence, que de deux mots qui s’écrivaient au XVIe siècle avec la diphtongue _oi_, l’un se prononcerait comme il s’écrit et l’autre comme s’il y avait _ai_. _Étret_, _dret_, _fret_, comme on disait, à l’Italienne, à la cour de Henri II, n’ont pas prévalu contre _étroit_, _droit_ et _froid_; tandis que _François_, _j’irois_, _j’étois_, _je venois_ sont devenus _Français_, _j’irais_, _j’étais_ et _je venais_; on a continué de dire _loi_, _moi_, _foi_, _roi_, mais en exagérant le son ouvert de la diphtongue _oi_, qu’Estienne prononçait _oè_ (_Françoès_, _loè_, _moè_, _foè_, _roè_), comme le font encore nos paysans, et que nous sommes bien près de prononcer _oa_. Remarquons d’ailleurs que la prononciation _dret_, _endret_, pour _droit_, _endroit_, qui subsiste encore dans les campagnes, était bien antérieure au XVIe siècle; on la rencontre dans les trouvères. Sans remonter plus haut que Villon, qui fait rimer _Chollet_ avec _souloit_, _exploits_ avec _laiz_, _Robert_ et _haubert_ avec _plus part_ et _poupart_, _La Barre_ avec _terre_, et _appert_ avec _despart_, on voit qu’Estienne semble mettre sur le dos des courtisans des fautes de langage dont ils n’étaient pas responsables. «Bien qu’il possédât son idiome Roman mieux que ses contemporains», dit à ce propos M. Francis Wey[84], «on s’aperçoit que les manuscrits lui étaient étrangers, qu’il lisait nos vieux auteurs dans des textes rajeunis.» C’est une grosse erreur: Estienne reproche aux courtisans, non pas d’inventer une mauvaise prononciation, mais de la remettre à la mode, après un ou deux siècles de désuétude; il savait très bien que du temps de Villon on disait la _tarre_ pour la _terre_, comme le disent encore les paysans, et un _haubart_ pour un _haubert_[85]. Où il se trompe un peu, c’est lorsqu’il fait affirmer à son Celtophile que si le roi Henri II se délecte à entendre dire _chouse_ pour _chose_, _cousté_ pour _costé_, et _j’avions_, _j’étions_, etc., François Ier, «de tres celebre et perpetuelle mémoire», n’eût pas été de si bonne composition. «Car luy qui avoit faict si heureusement fleurir en son royaume l’estude des trois langages, l’Hebrieu, le Grec, le Latin, estoit si jaloux de l’honneur du sien maternel, qu’il est vraysemblable que le meilleur marché qu’eussent eu les inventeurs de cest écorchement de langage, c’eust été d’avoir le dos écorché à coups de fouet[86].» François Ier aurait donc été forcé de se faire donner d’abord les étrivières, car il s’amusait aussi parfois, lui aussi, à parler et à écrire de la sorte: «Le cerf nous a menés jusqu’au _tartre_ de Dumigny... _J’avons_ espérance qu’y fera beau temps, veu ce que disent les estoiles que _j’avons_ eu le loisir de voir... Perot s’en est _fouy_, qui ne s’est _ousé_ trouver devant moy[87].»
Dans ce procès qu’il faisait aux Italianismes, Henri Estienne a eu le plus souvent cause gagnée: _Aconche_, _amorevolesse_, _capiter_, _favoregger_, _disturbe_, _goffe_ et _gofferie_, _s’imbatter_, _indugier_, _s’inganner_, _mercadant_, _leggiadre_, _mariol_, _menestre_, _poignelade_, _ringracier_, _salvatichesse_, _sbigottit_, _scorne_, _spaceger_, _spurquesse_, _straque_, _usance_, _voglie_, s’en sont allés où sont les neiges d’antan; bon voyage! A peine regretterons-nous usance et amorevolesse, qui ne manquent pas de garbe. A plus forte raison, l’usage n’a-t-il pas consacré, dans le sens qu’ils ont en Italien, _amasser_, _attaquer_, _fermer_, _forestier_, _piller_, _poste_, _triste_, _volte_, etc.; ces mots avaient déjà, chez nous, pris une acception autre, dont il aurait fallu les déposséder; de même _bugie_ (_bugia_, mensonge), _cattif_ (_cattivo_, méchant), stanse (_stanza_, chambre), auraient fait équivoque. Salade (_celata_) s’est dit longtemps pour casque: on a fini par l’abandonner, peut-être seulement avec les casques. Mais un grand nombre de mots dont Estienne se moquait et qu’il voulait arrêter à la frontière: caprice, citadin, courtoisie, disgrâce, estaffier, estafilade, gentillesse, s’estomaquer, manquer, réussir, riposte, risque, vocable, etc., sont néanmoins entrés et font même assez bonne figure dans notre langue. Nous avions _au dépourvu_; cela ne nous a pas empêchés de prendre _à l’improviste_, et de les garder tous deux: un ami nous arrive à l’improviste, et un billet à payer peut nous prendre au dépourvu; il y a une nuance, et c’est la variété des nuances qui fait la richesse d’un idiome. _Fastide_ n’est pas resté: nous en avons dérivé _fastidieux_, qui est excellent; _pérégriner_ ne s’emploie guère: nous en avons tiré _pérégrination_, très bon mot qui nous permet de conserver à _pèlerinage_, lequel est exactement le même, une acception spéciale. Quelques Italianismes ne se sont naturalisés chez nous qu’en subissant des métamorphoses bizarres; comme l’Alfana du chevalier de Cailly, ils ont beaucoup changé en route, _supercherie_, par exemple. L’Italien _soverchiare_ veut dire surpasser et être de superflu; comment supercherie, que l’on en a dérivé, a-t-il le sens d’imposture? Ceux qui l’ont introduit, ne se doutant pas de ce qu’il voulait réellement dire, lui ont attribué une signification de fantaisie, qui a prévalu tout de même.
Ces _Dialogues_ ont un grand mérite; ils sont d’une lecture attrayante, tout en roulant sur des sujets qui ne semblent pas précisément appeler le mot pour rire. En les achevant, on s’aperçoit qu’on vient de passer quelques longues heures en compagnie de Mesdames Grammaire, Linguistique et Syntaxe, personnes maussades entre toutes, non seulement sans ennui, mais avec plaisir. Henri Estienne, ce laborieux érudit, tout bourré de Grec et de Latin, est le moins pédant des savants. Il écrit sans plan bien arrêté d’avance, au courant de la plume; son Celtophile et son Philausone engagent, plutôt qu’une discussion dogmatique, une conversation à bâtons rompus qu’un rien fait dévier. Des anecdotes, des reparties, des souvenirs, des citations, rompent continuellement la trame de l’entretien et l’empêchent d’être jamais monotone; la satire des mots amène la satire des mœurs et donne prétexte à d’amusantes digressions. «Les imperfections mêmes de cet ouvrage, très patriotique au fond», dit avec beaucoup de justesse M. Francis Wey, «contribuent à en rehausser l’intérêt historique, car, délaissant parfois le sujet principal, l’auteur, emporté par l’instinct comique, affuble son courtisan de tous les ridicules du jour et profite de l’occasion pour généraliser la satire, en l’étendant à quantité de préjugés, d’usages et de prétentions des gens du bel air. La physionomie des Raffinés d’une époque où la chose que ce mot a désignée depuis n’avait pas encore reçu de sobriquet, se trouve là tout entière; ce livre équivaut à des Mémoires intimes.»
Qui croirait que ces inoffensifs _Dialogues_ furent vus d’aussi mauvais œil à Genève que l’_Apologie pour Hérodote_, cette grosse machine de guerre dirigée insidieusement contre la superstition religieuse? Ils attirèrent à Henri Estienne tant de tracasseries, qu’il prit le parti de rentrer en France. Depuis que l’_Apologie_ avait tant bien que mal réussi à passer par les mailles de la censure, on le surveillait étroitement; il était obligé de montrer en épreuves chaque feuille qui sortait de ses presses: on l’accusa, pour les _Dialogues_, d’avoir fait des additions sur ses épreuves, introduit en fraude des récits d’un tour trop libre, des anecdotes inconvenantes. L’édition fut saisie. Au fond, ce qui déplaisait chez Henri Estienne, c’était son franc parler sur toutes matières et sa force satirique. Les sectaires ne détestent pas la raillerie quand ils s’en servent eux-mêmes, et Théodore de Bèze, l’un de ses rigides censeurs, ne s’en faisait pas faute à l’occasion; mais c’est une arme dangereuse, qu’ils n’aiment pas voir aux mains des autres.
Mai 1883.
[80] _Deux Dialogues du nouveau Langage François italianizé_ et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps, par Henri Estienne. Réimprimé sur l’édition originale et unique de l’Auteur (1578). _Paris_, _Liseux_, 1883, 2 vol. in-8.
[81] _Traité de la conformité du langage François avec le Grec._
[82] _Essai sur Amyot et les traducteurs de Plutarque._
[83] _Essai sur la vie et les ouvrages de Henri Estienne._
[84] _Histoire des révolutions du langage en France._
[85] «Et du language de nos prédécesseurs, qu’en dirons-nous? quelles pensons-nous qu’estoyent les oreilles d’alors qui portoyent patiemment Mon frère Piarre? Mon frère Robart? La place Maubart? Et toutes fois nostre Villon, un des plus éloquents de ce temps-là, parle ainsi.» _Apologie pour Hérodote_, tome II, p. 135, édit. Liseux, 1879.
[86] V. tome I, p. 53.
[87] _Lettre de François Ier à M. de Montmorency_, dans les _Lettres de la Reine de Navarre_, tome I, p. 467. Citée par Génin, _Variations du langage Français_.
XXVI
LES CADENAS
ET CEINTURES DE CHASTETÉ[88]
On verra si l’on veut l’origine des Cadenas de chasteté dans ce nœud spécial, appelé Herculéen, qui attachait la ceinture de laine des vierges Grecques, et que le mari seul devait dénouer, le soir de ses noces. Solidifiez ce nœud, appliquez-le à une armature de métal, et vous avez à peu près le Cadenas; mais les Grecs ne paraissent pas avoir connu cet appareil de sûreté. Ce n’est que dans le conte de Voltaire que l’on voit Proserpine défendue par une armure de ce genre; Vulcain, l’habile ouvrier, ne réussit jamais qu’à forger le fameux filet qui lui permit de surprendre le flagrant délit, non de l’empêcher; et quand Ulysse fermait la porte de son royal logis au moyen d’une cheville passée dans des courroies, il eût sans doute été bien en peine de mettre une serrure à Pénélope.
La ceinture de virginité des jeunes Grecques se revêtait à la nubilité et se quittait dès le mariage; tout au contraire, la Ceinture de chasteté était présentée par le mari à la femme le matin de la nuit de noces, comme excellemment propre à maintenir entre eux l’union et le bon accord en dissipant toutes ses défiantes appréhensions. Dans l’_Aloysia_ du pseudo-Meursius, cette élégante peinture des mœurs du XVIe siècle, voici par quels arguments un mari, qui a bien ses raisons pour se tenir sur ses gardes, décide sa femme à en revêtir une. C’est elle-même, Tullia, qui raconte l’incident à son amie Ottavia: «Certes,» me dit-il, «je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête et chaste; néanmoins j’ai peur pour ta vertu, si toi et moi ne lui venons en aide.—Qu’ai-je donc fait pour qu’il te vienne à l’idée un soupçon pareil, mon cœur?» demandai-je; «quelle opinion as-tu de moi? Je n’entends pourtant pas m’opposer à ce que tu as pu résoudre.—Je veux,» reprit-il, «te mettre une Ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu ne t’en fâcheras pas; dans le cas contraire, tu conviendras que c’est avec raison que je suis porté à agir de la sorte.—Je mettrai tout ce que tu voudras,» répliquai-je; «je n’existe que pour toi, je ne serai femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le reste du monde, que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas même à Lampridio, je ne le regarderai même pas.—Ne fais pas cela,» s’écria-t-il; «au contraire, je veux que tu en uses avec lui familièrement, quoique honnêtement, et que ni lui ni moi nous n’ayons sujet de nous plaindre de toi: lui, si tu le traitais trop rudement, moi, si tu lui faisais trop bonne mine. La Ceinture de chasteté te permettra de vivre en pleine liberté avec lui, et me donnera vis-à-vis de Lampridio sécurité entière.» A l’aide d’un ruban de soie dont il m’entoura le corps au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la grosseur de mon corps, des dimensions que devait avoir la ceinture, puis, d’un autre ruban de soie, mesura l’intervalle de mes aines à mes reins. Cela fait: «J’aurai soin,» ajouta-t-il, «de te montrer ostensiblement combien je t’estime. Les chaînettes, qui doivent être recouvertes de velours de soie, seront en or; l’ouverture sera en or, et le grillage, en or aussi, sera extérieurement constellé de pierres précieuses. Un orfèvre, le plus renommé de notre ville, à qui j’ai souvent rendu des services, va s’appliquer à en faire le chef-d’œuvre de son art. Je te ferai donc honneur, tout en semblant te faire injure[89].»
Quel honneur! M. de Laborde[90] semble croire que les spécimens qui nous restent de ces engins sont dépourvus d’authenticité. «Des interprétations forcées,» dit-il, «ont donné une sorte d’existence légale à un conte et servi de passeport à des pièces curieuses de musées d’amateurs. Comme usage établi, ces Ceintures n’ont point existé, surtout chez une nation aussi spirituelle que la nôtre: comme lubie de quelque maniaque, elles peuvent avoir été forgées exceptionnellement. Je les rejette donc, et conseille aux amateurs d’en faire autant.» Qu’une telle pratique ait existé chez un peuple Européen à l’état de coutume générale, d’usage établi, nul ne le prétend; mais en Espagne, en Italie et même en France, les maris ou les amants jaloux qui ont jugé à propos d’y contraindre leurs femmes étaient peut-être plus nombreux qu’on ne pense. Quoi qu’en ait dit Molière, les verroux et les grilles sont des obstacles d’une efficacité réelle; l’efficacité sera bien plus grande encore si cette serrurerie est appliquée non seulement aux portes et aux fenêtres, mais à la personne même de la femme, rendue ainsi artificiellement invulnérable. A un point de vue très égoïste, le corps de la femme est comme le garde-manger des plaisirs de l’homme; quoi de plus simple que de mettre au garde-manger un cadenas, de peur que quelque intrus ne vienne faire main basse sur les meilleurs morceaux et dévorer les friandises?