Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue

Part 14

Chapter 143,281 wordsPublic domain

A peine fiancé, Poliphile veut entrer en possession. Arrivé dans un endroit solitaire où ils s’étendent l’un près de l’autre, après avoir longuement repu ses yeux de toutes les beautés de Polia, contemplé amoureusement ses cheveux d’or, son torse de statue, ses seins «ronds comme des pommes» et le délicieux petit vallon, «sépulture de son âme», qui les sépare, il se demande s’il ne va pas «violenter sans retenue et avec une audace Herculéenne la nymphe divine et pure». Polia le calme en le prenant par son faible, en l’envoyant visiter dans les ruines d’un polyandrion, ou cimetière, qui se trouve là fort à propos, une foule de tombeaux intéressants. Une revue des monuments funéraires manquait en effet à cette exhumation complète de l’antiquité. Poliphile en voit et en décrit de toutes sortes: simples pierres sépulcrales, tables votives, autels, sarcophages, mausolées, chapelles, colonnes brisées, obélisques, urnes cinéraires, et, parmi les inscriptions qu’il relève, il en est d’assez bien imitées pour avoir trompé quelques savants. Il s’arrache à sa funèbre promenade, retrouve Polia, et Éros en personne survient, qui les emmène. Dans une nacelle de bois de santal chevillée de clous d’or, avec six jolies filles peu vêtues pour rameurs et l’Amour pour pilote, ils voguent vers Cythère, accompagnés d’une foule de néréides, de tritons, de cygnes blancs et de monstres marins. Une procession de nymphes, portant des trophées, des vases, des corbeilles de fleurs, se présente au-devant d’eux: elle précède un char traîné par de chimériques sauriens, dans lequel prend place Cupidon, et le cortège se met en marche. Encore des temples, des palais, des portiques, des colonnades, dont l’auteur varie les dispositions et le style avec une étonnante fécondité, des jardins, des parterres, des allées sablées de nacre, de cinabre et de lapis ou pavées de pierres précieuses, des berceaux de fleurs, des clôtures concentriques de myrtes, de châtaigniers, de citronniers, de buis, de grenadiers, dont les fûts et les arcades répètent dans toutes les nuances du vert les fantaisies de marbre blanc des architectures. Au centre d’un amphithéâtre dans lequel vient évoluer le cortège, entre Bacchus et Cérès (_sine Cerere et Libero friget Venus_), Cithérée se baigne nue dans la vasque d’une fontaine, en jouant avec des colombes. La déesse accueille et bénit les deux amants, non sans de tendres exhortations qui pourraient durer longtemps si Mars, survenant tout à coup, ne quittait son armure pour prendre son bain avec Vénus, spectacle qui fait baisser les yeux aux chastes nymphes du cortège; et toute l’assistance s’éloigne pour aller en pèlerinage au tombeau d’Adonis, un merveilleux sépulcre enfoui sous les fleurs et couvert de sculptures. Là, les nymphes, avant de laisser à eux-mêmes les nouveaux époux, veulent apprendre de Polia l’histoire de sa vie et de leurs amours.

Polia raconte donc qu’elle est issue d’une ancienne famille patricienne de Rome, la _gens Lelia_, dont tous les membres, sauf un, victimes du courroux des dieux, avaient péri à une époque indéterminée dans une catastrophe mythologique, métamorphosés en fleuves, en ruisseaux, en fontaines, en oiseaux. Le survivant, Lelius Maurus, fondateur de Trévise, en transmit la seigneurie à ses descendants, dont elle est la dernière héritière, sous le nom de Lucrezia Lelia. Un jour que sa servante lui peignait ses beaux cheveux d’or sur la terrasse de son palais, Poliphile l’aperçoit et se sent aussitôt pris au filet; mais la peste ayant éclaté à Trévise, la jeune fille promet de se vouer à Diane si elle échappe au fléau. Poliphile ne la revoit que plus d’un an après, le lendemain même de sa consécration, et, la trouvant seule en prière dans le temple, lui fait l’aveu de son amour; la vierge le repousse si durement que le pauvret en tombe inanimé; et, sans plus s’émouvoir, elle tire le cadavre par les pieds, le cache dans un coin. La nuit venue, elle a une vision qui lui donne à réfléchir. Emportée par un tourbillon dans une obscure forêt, elle assiste au supplice terrible de deux jeunes femmes: l’Amour les a attelées nues à son char, il les fustige d’une poignée de verges enflammées, les pousse à travers les ronces, les sentiers fangeux, et les fait dévorer au bout de leur course, après les avoir coupées en morceaux, par des chiens, des loups et des lions. La nourrice de Polia lui explique que c’est le supplice des cruelles, de celles qui se sont montrées insensibles aux prières de leurs amoureux, et la jeune fille retourne éperdue dans le temple où elle a laissé le sien. Poliphile était bien mort, car son âme avait eu le temps de faire un petit voyage dans l’Empirée, de comparaître devant la souveraine Vénus et d’y accuser l’Amour; Polia lui rend la vie en le couvrant de baisers. Mais les prêtresses la surprennent et voient le temple profané; elles chassent les deux sacrilèges, qui s’enfuient et se retrouvent un peu plus tard dans un autre sanctuaire, celui de la secourable Vénus, dont la grande prêtresse les unit. Cela fait au moins trois fois qu’ils reçoivent la bénédiction nuptiale, et Poliphile n’en est pas plus avancé. Le récit de Polia achevé, les nymphes se retirent en souhaitant aux époux le parfait bonheur; l’amoureux, mis enfin en possession de la femme aimée, va l’étreindre dans ses bras: Polia s’évanouit comme une ombre légère, ne laissant après elle qu’une trace de parfums, et Poliphile se réveille. Tout en ce monde est un songe,—_omnia humana somnium_,—comme dit le titre du livre; l’auteur clôt la série de ses visions par cette mention mélancolique: _A Trévise, le jour des calendes de Mai, alors que le malheureux Poliphile était détenu dans les adorables liens de Polia_.

Comme roman, mais c’est là son moindre intérêt, le _Songe de Poliphile_ se rattache à cette nombreuse classe d’ouvrages dus aux «fidèles d’Amour», dont la _Divine Comédie_, la _Vie nouvelle_ et le _Banquet_, de Dante, les _Sonnets_ et les _Triomphes_, de Pétrarque, la _Fiammetta_, de Boccace, sont les chefs-d’œuvre incontestés, et dans lesquels la femme, idéalisée, transfigurée, apparaît comme le guide céleste de l’homme, la régulatrice de sa vie, l’inspiratrice de toutes les vertus et des plus hautes ambitions.

Ce culte seulement n’est pas aussi éthéré chez le P. Colonna, qui, plus artiste, y mêle une dose assez forte de sensualité païenne. Polia, personnification de l’Antiquité, dont il relève et complète en songe les ruines éparses, est moins le type de la perfection morale absolue que le type de la beauté plastique, la créature aux belles formes, aux charmes séduisants, qui éveille chez l’homme les facultés génératrices, qui l’invite à produire et à se perpétuer. L’élément féminin peuple et anime seul les magnifiques décors de ses architectures et la profondeur de ses paysages: point d’hommes; partout des déesses allégoriques ou mythologiques, des groupes chantants et dansants de nymphes, de dryades et de prêtresses, ondoyantes évocations de tout ce que la fable, la poésie et la statuaire antiques ont créé ou rêvé de plus parfait, et, en amoureux fervent, il ne trouve jamais de tons assez chatoyants et nacrés pour rendre le grain et la finesse de leur peau, de tissus assez délicats, de pierreries assez éclatantes, de bijoux assez ciselés pour les parer dignement, de baumes assez suaves pour les envelopper d’une atmosphère de parfums. L’expression de la beauté féminine, sous ses aspects multiples, le préoccupe toujours, et tel bassin d’or incrusté de joyaux et constellé de figures, telle aiguière dont le ciseleur pourrait essayer de reproduire le précieux travail, ne sert pourtant, dans le dessin général du passage, qu’à faire valoir la gracieuse attitude d’une nymphe à demi vêtue, arrondissant son bras potelé pour verser de haut et donner à laver aux convives. Çà et là, quelques pages où se manifeste sans vergogne le prurit charnel: un satyre, comme dans le beau Titien du Louvre, soulève lascivement les draperies qui cachent une femme couchée; de provocantes nudités plongent dans l’eau des fontaines ou se détachent sur la verdure des bois; des nymphes agacent Poliphile, Galathées fuyant sous les saules, et Polia elle-même, l’immortelle et aérienne beauté, n’est pas à l’abri de ses tentatives indiscrètes. Au reste, le but du pèlerinage est Cythère: on fait une station dans le temple de la Vénus physique et, en chemin, nous assistons à des représentations phalliques, à des offrandes au symbole de la virilité.

Un amour malheureux, réfugié dans la cellule d’un monastère, cherchant l’oubli dans l’étude de l’antiquité et y trouvant encore des images troublantes, plus propres à réveiller ses convoitises inassouvies qu’à les engourdir, explique assez naturellement, au point de vue des idées modernes, l’ensemble de l’œuvre du P. Colonna, pour qu’on ait cru qu’il avait allégoriquement raconté ses peines de cœur et le chapitre douloureux de sa vie dans les derniers épisodes du _Songe de Poliphile_. Ces épisodes, tout à fait conformes à la poétique des fidèles d’Amour, peuvent n’être qu’une fiction, comme tout le reste. Toutefois, on a découvert que l’évêque de Trévise, vers le milieu du XVe siècle, s’appelait Teodoro Lelio; il a pu avoir une nièce qui, en prenant le voile de religieuse, laissa d’éternels regrets à Francesco Colonna. Lucrezia Lelia aurait alors un peu plus de réalité que Béatrice Portinari, cette enfant de neuf ans dont un seul regard enchaîne à tout jamais la vie de Dante, qu’il prend pour sa règle souveraine et son impératrice, et qui, par une série d’idéalisations, devient successivement la Beauté parfaite et la Vertu, puis la Théologie, la Philosophie, et, en dernière analyse, la suprématie impériale, le triomphe des Gibelins sur les Guelfes. Mais il n’est pas vrai que Francesco Colonna soit mort en 1467, comme on le lit dans l’ingénieuse Nouvelle de Charles Nodier, le jour anniversaire des vœux qu’il aurait prononcés lui-même, de désespoir, après avoir tracé la dernière ligne du livre où il s’était forcé d’exprimer en symboles plus ou moins transparents sa double adoration d’amoureux et d’artiste. L’obituaire des Dominicains de Venise, ordre auquel il appartenait, relate qu’il mourut en 1527, âgé de quatre-vingt-quatorze ans révolus; en 1467, il avait donc seulement trente-quatre ans, et il n’était même pas à la moitié de sa longue carrière. Il professait alors la grammaire et les belles-lettres à Trévise, dans une maison de l’ordre, sous l’habit de Dominicain. La mention inscrite à la fin du _Songe de Poliphile_ n’indique pas, comme on le croit généralement en pensant que l’auteur s’est conformé à l’usage habituel, la date de l’achèvement du manuscrit, mais seulement celle du jour où il fit ce rêve prodigieux et compliqué, qu’il mit peut-être ensuite vingt-cinq ou trente ans à écrire. Le _Songe de Poliphile_ ne peut pas, en effet, être une œuvre de jeunesse. La masse de connaissances qui y est accumulée est telle qu’un homme laborieux aurait peine à la rassembler dans toute une longue vie d’étude, et elle justifie pleinement cette qualification de docte en quantité de sciences—_multiscius Franciscus Columna_—que donnait à l’auteur un de ses contemporains, commentateur des _Arrêts d’Amour_, de Martial d’Auvergne. Ce moine savait à peu près tout ce que l’on pouvait apprendre de son temps.

Outre les lettres Grecques et Latines qu’il enseignait et qui lui ont servi à se fabriquer une langue pour son propre usage, outre Dante, Pétrarque et Boccace, qu’il avait étudiés à fond et qu’il imite fort souvent, outre la théologie et la métaphysique de l’école, qu’un esprit aussi curieux que le sien n’a pu négliger, mais qu’il dédaigna sans doute, car on en trouve à peine quelques traces dans son ouvrage, tout païen d’inspiration, il avait des connaissances très étendues en histoire naturelle, en minéralogie, en mécanique, en géométrie, savait de l’alchimie et de l’astrologie, pour les rêveries desquelles il semble avoir de la prédilection, tout ce qu’en professaient les adeptes, et possédait sinon la pratique, du moins la théorie de l’architecture, de la peinture et de la gravure; l’histoire ancienne et la mythologie, auxquelles il emprunte ses plus gracieuses conceptions, lui étaient familières dans leurs plus petits détails, et c’est presque à ceux-là seuls qu’il fait allusion, ce qui le rend parfois si difficile à entendre. Enfermer tant de connaissances dans un cadre romanesque n’était pas chose facile, et cette haute ambition peut lui faire pardonner ses bizarreries, ses mots mal forgés, les artifices souvent puérils de sa composition. Si effrayé, si haletant qu’il soit, au milieu de toutes sortes de péripéties, Poliphile a toujours l’esprit assez présent pour inventorier d’un coup d’œil rapide les merveilles que le songe déroule devant ses regards et pour lesquelles il met à contribution les ruines, les palais, les fresques et jusqu’aux fleurons et aux arabesques des manuscrits, ses propres études et ses lectures. Traverse-t-il une forêt, il en compte toutes les essences; une prairie, il en énumère toutes les herbes. Il entend sans doute nous montrer qu’il en sait très long, mais il a aussi le but fort louable de ne rien laisser en dehors de l’enseignement artistique, qu’il veut complet et qu’il pousse jusqu’à ses plus extrêmes recherches. Pour tout le monde, une plante n’est qu’une plante; pour l’artiste, c’est une merveille de structure et de couleur, et elle peut fournir un joli motif d’ornementation. De même, en ce qui touche la mécanique, il décrit ou invente des lampes vaporisant des parfums, des jets d’eau ingénieusement combinés d’après les lois de la réfraction pour produire de nouveaux effets de lumière, des appareils où se réunissent la science hydraulique, la statuaire et la ciselure. Mécanique, astrologie, alchimie, histoire, mythologie, il ramène tout à l’art, il en fait des sources d’inspiration et de production. Quelques peintres, sculpteurs et architectes se sont inspirés directement du _Poliphile_: Mantegna et Annibal Carrache dans leurs allégories; Jules Romain dans les fresques du palais du T, à Mantoue; Poussin dans ses _Bacchanales_; Temanza dans la construction d’une des églises de Venise; le Bernin pour l’obélisque de la place de la Minerve, à Rome; Lesueur a peint Poliphile se prosternant devant la reine, dans la salle à vigne d’émeraude, et peut-être encore quelques autres épisodes; Bouchardon a dessiné Poliphile au milieu des Nymphes (Dessins du Louvre); les orfèvres et les joailliers sont ceux qui y ont trouvé et qui y trouveraient encore le plus de gracieux modèles. Mais nous ne nous attachons qu’à l’analyse purement littéraire; l’esthétique du P. Colonna, la valeur de ses idées et de ses conceptions, l’influence qu’il a exercée sur les développements de la Renaissance et le retour aux principes de l’art Grec, sont autant de points que M. Claudius Popelin a traités dans son Introduction d’une façon magistrale et avec une compétence à laquelle nous ne saurions prétendre.

L’amoureux de Polia, ce maître en toutes sciences, cet érudit plein de curiosité, cet écrivain recherché et fleuri, ne pouvait guère être compris que par un autre Poliphile, un lettré, un savant et un artiste; il a eu la bonne fortune de rencontrer M. Claudius Popelin. Par ses travaux antérieurs, ses études sur la Renaissance Italienne, ses recherches sur l’émail des peintres, le traducteur d’Alberti, l’auteur des _Vieux Arts du feu_, était tout préparé à cette tâche laborieuse; familiarisé avec la technologie et les procédés du XVIe siècle, il avait la clef de bien des difficultés qui eussent entravé tout autre. Le goût des choses d’art, des ciselures du style, des fantaisies d’imagination, l’a fait sympathiser profondément avec son modèle et l’a aussi préservé d’une tentation à laquelle ne manquent pas de succomber les gens prétendus raisonnables, celle d’émonder ce qui leur semble trop luxuriant et touffu. Il a voulu non seulement tout traduire, mais tout expliquer.

L’obscurité du livre tient surtout à ce que l’auteur fait sans cesse allusion à des faits de l’histoire ancienne dont la trace est effacée, à des monuments entièrement oubliés, à des accidents mythologiques de si mince importance qu’on n’en a plus aucun souvenir, si toutefois on les a jamais sus: M. Claudius Popelin a cependant pris à tâche de ne rien laisser sans éclaircissement, et l’abondance des notes dont il a illustré le texte montre assez les recherches patientes qu’il a été obligé de faire pour lever tous les voiles sous lesquels le _Poliphile_ était resté impénétrable.

Février 1883.

[77] _Le Songe de Poliphile_, ou _Hypnérotomachie de Frère Francesco Colonna_, littéralement traduit pour la première fois, avec une introduction et des notes, par Claudius Popelin; figures sur bois gravées à nouveau par A. Prunaire. _Paris_, _Liseux_, 1883, 2 vol. in-8.

[78] Poliphile, dans l’intention de l’auteur, signifie amant de Polia.

[79] Cet article a paru, illustré de gravures empruntées à l’ouvrage, dans la Revue «Le Livre», n° du 10 Mars 1883.

XXV

DEUX DIALOGUES

du

LANGAGE FRANÇOIS ITALIANIZÉ

PAR HENRI ESTIENNE[80]

Au temps de Henri II et de Catherine de Médicis, les courtisans avaient la manie de tout accommoder à l’Italienne, même la langue Française. Le mal datait de loin. Les expéditions de Charles VIII, de Louis XII et de François Ier, la possession intermittente du Milanais, prétexte incessant de guerres et de voyages, le retentissement en France des chefs-d’œuvre littéraires d’outre-mont, écrits dans une langue plus tôt formée que la nôtre, plus fleurie et plus sonore, avaient depuis longtemps entretenu entre les deux peuples, de même race Latine, un continuel échange d’idées, tantôt sympathiques, tantôt hostiles: les Florentins venus chez nous en foule, à la suite de la nièce de Clément VII, firent décidément pencher la balance du côté de la sympathie. Ils tenaient le haut du pavé, jouissaient bruyamment de la faveur royale, et, pour ne leur point céder en élégance, il fut dès lors de bon air de les imiter dans la somptuosité des équipages et des vêtements, les velours, les soies, les brocarts, les dentelles, d’user de leurs fards et de leurs onguents, de singer leurs mœurs, de parler comme eux. De là, partout où résidait la cour, des nouveautés vues d’un mauvais œil par les Français de vieille roche, attachés aux anciennes coutumes, des modes extravagantes et un langage _italianizé_ des plus choquants pour leurs oreilles. Avoir sa stanse en la cour, capiter ou s’imbatter quelque part, être tout sbigottit, spaceger par la strade, faire scorne, stenter, indugier à quelque chose, se montrer de bonne voglie, étaient des locutions journellement employées dans la conversation, et dire la même chose en Français n’eût pas été de bon garbe, aurait montré de la salvatichesse et même de la gofferie dans la façon de s’exprimer. Le parler de l’escholier Limosin de l’alme, inclyte et célèbre Académie que l’on vocite Lutèce, déambulant par les compites et quadrivies de l’urbe, et transfretant la Séquane pour capter la bénévolence de l’omnijuge, omniforme et omnigène sexe féminin, n’est pas plus ridicule.

C’est de ce travers que se moque Henri Estienne. Il l’avait attaqué déjà dans la préface du _Traité de la Conformité du langage François avec le Grec_; il y revient dans sa _Précellence du langage François_, deux ouvrages qui, avec les _Dialogues du langage François italianizé et autrement desguizé_, forment une sorte de trilogie écrite pour la défense et la glorification de notre idiome national. «Pourquoi,» disait-il, «ne pas feuilleter nos romans, et desrouiller force beaux mots, tant simples que composez, qui ont pris la rouille pour avoir esté si long temps hors d’usage? Non pas pour se servir de tous sans discrétion, mais de ceux pour le moins qui seroient le plus conformes à l’usage d’aujourd’huy. Mais il nous en prend comme aux mauvais mesnagers, qui, pour avoir plus tost faict, empruntent de leurs voisins ce qu’ils trouveroient chez eux, s’ils vouloient prendre la peine de le cercher. Et encore faisons-nous souvent bien pis, quand nous laissons (sans savoir pourquoy) les mots qui sont de notre creu, et que nous avons en main, pour nous servir de ceux que nous avons ramassez d’ailleurs. Je m’en rapporte à _manquer_ et à son fils _manquement_, à _baster_ et à sa fille _bastance_, et à ces autres beaux mots: _à l’improviste_, _la première volte_, _grosse intrade_, _grand escorne_... Car qui nous meut à dire _manquer_, _manquement_, plus tost que défaillir, défaut? _baster_ et _bastance_, plus tost que suffire et suffisance? Pourquoy trouvons-nous plus beau à _l’improviste_, que au despourvu? _la première volte_, que la première fois? _grosse intrade_, que gros revenu? _il a receu un grand escorne_, plus tost que, il a receu une grande honte, ou ignominie, ou vitupère, ou opprobre? J’alléguerois bien la raison, si je pensois qu’il n’y eust que ceux de mon pays qui la deussent lire estant ici escripte, mais je la tairay, de peur d’_escorner_ ou _escornizer_ ma nation envers les estrangers[81].»