Curiosa: Essais critiques de littérature ancienne ignorée ou mal connue

Part 12

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_Tullie._ Ce n’est pas une chose fort surprenante qu’étant tendre et jeune comme tu es, car à peine as-tu atteint ta quinzième année, tu ignores des choses qui m’étaient entièrement inconnues quand je fus mariée, quoique je fusse un peu plus âgée que toi. Angélique me disait assez souvent que je goûterais les plaisirs du monde les plus délicieux; mais, hélas! mon ignorance me rendit insensible à toutes ses paroles.

_Octavie._ Vous me surprenez, Tullie, et j’ai de la peine à croire ce que vous voulez me persuader de votre ignorance; pensez-vous que je ne sache pas que vous avez toujours passé pour une des filles les plus éclairées de notre sexe? que vous vous êtes rendue savante dans l’histoire et dans les langues étrangères? et que j’ignore que la connaissance des choses les plus cachées de la nature n’a pu échapper à la vivacité de votre esprit?

_Tullie._ Il est vrai, Octavie, que j’ai une obligation bien particulière à mes parents de ce qu’ils m’ont élevée dans l’étude de tout ce qu’il y a de plus beau et de plus curieux à savoir. J’ai tâché aussi de répondre parfaitement à leur intention; car, bien loin de faire gloire de ma science et de ma beauté, selon la coutume de celles de notre sexe, j’ai évité le faste et la galanterie comme un écueil dangereux, et j’ai fait tous mes efforts pour acquérir seulement la réputation d’une fille sage et honnête.

_Octavie._ Ceux qui ne veulent point nous flatter disent qu’il n’y a rien de plus rare qu’une femme savante et éclairée qui se conserve dans les bornes de l’honnêteté. Il semble que plus nous recevons de lumière, moins nous avons de vertus, et je me souviens, Tullie, de vous avoir ouï faire des discours sur ce sujet qui ne se ressentaient point de l’affectation que vous venez de faire paraître en décrivant votre conduite. Car, parlons franchement, serait-il bien possible que votre beauté, qui est capable toute seule d’enflammer les cœurs, ne vous eût point fait naître d’occasions de divertissements auxquels vous n’avez pu résister? non, je ne puis me le persuader, puisque votre esprit même suffirait pour engager ceux qui seraient assez aveugles pour être insensibles aux traits de votre visage.

_Tullie._ Comment! Octavie, où est donc la simplicité de tantôt? Le nom de mariage te faisait peur, et tu parles à présent d’amour, de beauté et de divertissements. Tu sais ce que c’est que d’engager un cœur, et tu as l’esprit assez vif pour découvrir ce que je voulais te dissimuler. Je t’avouerai tout, puisque tu as été assez adroite pour pénétrer les sentiments de mon cœur, je ne veux plus faire de mystères avec toi, je te demande seulement une ingénuité pareille à la mienne et que la confidence que tu me donneras dans tes amitiés soit sincère.

_Octavie._ Ah! Tullie, qu’une fille amoureuse a de peine à cacher au dehors ce qui se passe au dedans d’elle-même! Vous avez beau déguiser vos paroles, je vois dans vos yeux les mouvements de votre âme, et la sympathie qui est entre ces deux parties m’en a fait connaître la vérité. Soyez donc une autre fois plus sincère et plus véritable, et n’abusez pas de la crédulité d’une jeune fille comme moi. Si vous le demandez, je vous ouvrirai mon cœur comme à ma plus intime; et afin que vous n’en doutiez pas, je vais vous en donner des preuves par le récit de ce qui s’est passé entre Pamphile et moi... etc., etc.

Si de temps à autre on ne rencontrait, comme point de repère, une phrase à peu près rendue, on croirait à peine que le Traducteur avait sous les yeux le même texte que nous. En poursuivant la lecture, on fait les découvertes les plus imprévues. A certain moment, Octavie interrompt le récit que lui fait Tullie en s’écriant: «C’est assurément qu’il avait le feu au derrière et qu’il ne pouvait l’éteindre que par son secours;» on cherche dans le Latin, et on s’aperçoit que cette gentillesse est toute de l’invention du Traducteur; Tullia poursuit son récit, sans qu’Ottavia l’interrompe. Dans le _Colloquium_ IV, Ottavia suggère à Tullia cette objection: «_Sed dixisti tunc non alte tibi infixum fuisse Calliæ mucronem?_» Traduction: «Ah! le pauvre enfant, qu’il avait de peine!» On relèverait un millier de traits aussi réjouissants. Cependant ces inepties s’achètent, et ceux qui se les procurent à prix d’or s’imaginent savourer enfin le _Meursius_, ce livre si célèbre, le chef-d’œuvre du genre. C’est le cas de le répéter: il n’y a que la foi qui sauve.

Mai 1881.

[65] _Les Dialogues de Luisa Sigea_, ou Satire Sotadique de Nicolas Chorier, prétendue écrite en Espagnol par Luisa Sigea et traduite en Latin par Jean Meursius. Édition mixte Franco-Latine. _Paris_, _Liseux_, 1881, 4 vol. pet. in-18.—Autre édition: _Les Dialogues de Luisa Sigea sur les arcanes de l’Amour et de Vénus_; ou Satire Sotadique de Nicolas Chorier, prétendue écrite en Espagnol par Luisa Sigea et traduite en Latin par Jean Meursius. Texte Latin revu sur les premières éditions et traduction littérale, la seule complète, par le traducteur des _Dialogues de Pietro Aretino_. _Imprimé à cent exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis._ _Paris_, 1882, 4 vol. in-8.

[66] Luisa Sigea, d’une famille d’origine Française, était née à Tolède vers 1530; elle mourut en 1560. Elle a composé quelques poésies Latines.

[67] Cette partie des _Mémoires_ se rapporte à l’année 1679; elle nous donne la date de la première édition de l’_Aloysia_, qui doit être, au plus tard, de 1658 ou 1659.

[68] Henri Lambert d’Herbigny, marquis de Thibouville, intendant de justice, police et finances de la ville de Lyon, provinces de Lyonnais, Forez, Beaujolais et Dauphiné. Il venait d’entrer en charge (1679) et succédait à François Dugué de Bagnols, ami et protecteur de Chorier. Ce changement d’intendant donnait à la dénonciation de l’évêque Le Camus quelque chance d’aboutir.

[69] _Nicolai Chorerii Viennensis Adversarorium de vita et rebus sui libri tres._ Nous avons donné une traduction complète de ces _Mémoires_ dans la _Curiosité_, IIIe et IVe séries; on trouvera en outre dans la IIIe série, sous le titre d’_Éclaircissements sur le «Meursius»_, des renseignements plus détaillés sur toute cette période de la vie de Nicolas Chorier et ses relations avec l’intendant Du Gué de Bagnols. Ce travail avait déjà paru en tête de l’édition in-8° des _Dialogues de Luisa Sigea_.

[70] Note du catalogue Pixerécourt.

[71] Nous avons sous les yeux la première édition, que personne n’avait encore déterminée: elle a, selon toute apparence, été imprimée non à Grenoble, mais à Lyon.

XXII

MANUEL

D’ÉROTOLOGIE CLASSIQUE

PAR FRÉD.-CH. FORBERG[72]

L’éminent auteur de ce livre n’a pas beaucoup fait parler de lui; son nom est quelquefois cité, dans les Manuels et les Catalogues, à propos de l’_Hermaphroditus_ d’Antonio Beccadelli, surnommé le Panormitain, qu’il a édité: Brunet, Charles Nodier, la _Bibliographie des ouvrages relatifs aux femmes, à l’amour et au mariage_, le mentionnent à cette occasion; la liste de ses ouvrages se trouve d’autre part dans l’_Index locupletissimus librorum_ ou _Bücher-Lexicon_ de Christian-Gottlob Kayser (Leipzig, 1834). Mais, sauf l’_Allgemeine Deutsche Biographie_, que la Commission historique de l’Académie de Munich a commencé à publier en 1878 et qui lui a consacré une courte Notice, tous les Dictionnaires ou Recueils de Biographie ancienne et moderne sont muets à son égard; le _Conversations-Lexicon_ et l’immense Encyclopédie de Ersch et Gruber n’ont pas une ligne pour lui: chez nous, Michaud, Didot, Bachelet et Dezobry, Bouillet, Vapereau, ignorent complètement son existence. Il vaut pourtant bien la peine qu’on en dise un mot ou deux.

Friedrich-Karl Forberg, né en 1770 à Meuselwitz (Duché de Saxe-Altenbourg), mort en 1848 à Hildburghausen, était un adepte et un collaborateur de Fichte; il s’occupa aussi d’exégèse religieuse, et fut surtout un philologue, un humaniste érudit et curieux. Il suivit d’abord la carrière universitaire; privat-docent en 1792, professeur-adjoint de Philosophie à la Faculté d’Iéna (1793), il fut nommé, en 1796, co-recteur à Saalfeld. Sa thèse inaugurale: _Dissertatio inauguralis de æsthetica transcendentali_, porte la date de 1792 (Iéna, in-8°); il la fit suivre d’un _Traité des bases et des règles du libre-arbitre_, en Allemand (Iéna, 1795, in-8°) et d’un _Fragment tiré de mes papiers_, en Allemand (1795). De 1796 à 1800, il contribua pour une large part à la défense des doctrines de Fichte dans les Journaux, les Revues, notamment le _Magasin philosophique_ de Schmid, et dans diverses feuilles fondées par Fichte lui-même. Il publia en outre: _Animadversiones in loca selecta Novi Testamenti_ (Saalfeld, 1798, in-4°); _Apologie pour son prétendu athéisme_, en Allemand (Gotha, 1799, in-8°); _Des devoirs des Savants_, en Allemand (Gotha, 1801, in-8°), etc.

La seconde partie de sa carrière semble avoir été uniquement consacrée aux lettres. En 1807, il fut nommé conservateur de la Bibliothèque aulique, à Cobourg, et, philosophe désabusé, se voua décidément au culte de l’antiquité Latine et Grecque. Antérieurement déjà ses goûts s’étaient manifestés par de jolies éditions qu’il avait données de petits poètes érotiques Latins; elles forment une collection de six ou huit volumes tous imprimés en format in-16, avec des encadrements rouges, qu’il est fort difficile de se procurer. La découverte qu’il fit, dans la Bibliothèque de Cobourg, d’un manuscrit de l’_Hermaphroditus_ du Panormitain, offrant des leçons et variantes précieuses, lui suggéra l’idée d’en donner une édition définitive, avec de copieux commentaires. Cet _Hermaphroditus_, ainsi intitulé «parce que», dit La Monnoye, «toutes les ordures touchant l’un et l’autre sexe font la matière du volume,» est un recueil d’épigrammes Latines farcies de centons de Virgile, d’Ovide, de Martial, où la mémoire a beaucoup plus de part que l’imagination et qui ne nous a jamais semblé avoir une grande valeur littéraire; mais les mésaventures du livre, autrefois brûlé, en manuscrit, sur les places publiques de Bologne, de Ferrare et de Milan, les anathèmes dont l’ont poursuivi quelques savants, la faveur que lui ont au contraire accordée certains autres, heureux sans doute du plaisir que peuvent causer de vieilles réminiscences, lui a valu une sorte de réputation. L’abbé Mercier de Saint-Léger l’édita le premier, à Paris, en compagnie de quatre autres poètes du même genre: Ramusius de Rimini, Pacificus Maximus, Jovianus Pontanus et Jean Second[73]. Mais Forberg, tout en appréciant le travail et surtout l’audace de l’érudit Français, y trouvait beaucoup à reprendre: les Épigrammes du Panormitain ne portaient pas de numéros, ce qui rendait les citations difficiles; un grand nombre de leçons étaient fautives, et, grâce à son manuscrit, il pouvait les corriger; enfin, Mercier de Saint-Léger avait négligé de faire de son auteur un commentaire perpétuel, de l’éclairer au moyen de notes et de rapprochements, alors que, de l’avis de Forberg, un tel livre exigeait des notes par dizaines et par centaines, que chaque vers, chaque hémistiche, chaque mot offrait matière à des réflexions philosophiques, à des rapprochements d’un grand intérêt. Il reprit donc l’œuvre et se mit à colliger curieusement tout ce que les Anciens avaient pu écrire sur les matières scabreuses dont traite l’_Hermaphroditus_; mais, arrivé au bout de sa tâche, il s’aperçut que son Commentaire submergerait le livre, qu’à peine pourrait-il en donner un vers toutes les deux ou trois pages, le reste étant pris par ses Notes, et que ce serait un chaos à ne plus s’y reconnaître. Faisant de son travail deux parts, il laissa la moindre au bas de l’_Hermaphroditus_, réduit à n’être accompagné que des éclaircissements les plus indispensables, et de la seconde, de sa plus copieuse moisson de recherches érudites, il composa un traité spécial qu’il fit imprimer à la suite, sous le titre d’_Apophoreta_, ou _Second service_, ce traité ne devant être, dans son intention, qu’une sorte de dessert après le repas substantiel fourni par le poète Latin du XVe siècle. Le tout forme un volume très recherché des amateurs: _Antonii Panormitæ Hermaphroditus; primus in Germania edidit et Apophoreta adjecit Frid. Carol. Forbergius. Coburgi, sumtibus Meuseliorum_, 1824, in-8°[74].

Le bon Forberg se trompait, par trop de modestie: le vrai repas substantiel, nourrissant, savoureux, c’est le sien, celui qu’il a tiré de son propre fonds, de son inépuisable mémoire et de la connaissance étonnante qu’il avait, jusque dans leurs infiniment petits détails, des auteurs Grecs et Latins. En réimprimant cet excellent travail, qui méritait assurément d’être traduit, nous lui avons donné un autre titre qui lui convient beaucoup mieux, celui de _Manuel d’Érotologie classique_. Par le charme, l’abondance, la variété des citations, c’est une précieuse Anthologie érotique; par la classification méthodique des matières, Forberg en a fait un ouvrage didactique, un véritable Manuel. Sa préoccupation première avait été de rassembler, chez les Grecs et les Latins, le plus grand nombre des traits épars qui pouvaient servir de point de comparaison avec les Épigrammes de Beccadelli; en possession de tant de richesses, il a été amené à y introduire de l’ordre, à ranger les uns près des autres les textes similaires, et il s’est arrêté à une division en huit chapitres, répondant à autant de manifestations spéciales de la fantaisie amoureuse ou de ses dépravations. Dans chaque classe, il a encore trouvé à faire des subdivisions, comme le sujet le requérait, à noter des particularités, des individualités, et le contraste entre cet appareil scientifique et les facétieuses matières soumises aux lois rigoureuses de la déduction, de la démonstration, n’est pas ce qu’il y a de moins plaisant. Un grave savant d’outre-Rhin était peut-être seul capable d’avoir l’idée de classer ainsi par catégories, groupes, espèces, variétés, genres et sous-genres toutes les sortes connues de voluptés naturelles et extra-naturelles, d’après les auteurs les plus dignes de foi. Mais Forberg a poursuivi encore un autre but. Au cours de ses recherches, il avait remarqué combien les annotateurs et les interprètes sont en général sobres d’éclaircissements aux endroits qui en demanderaient davantage, les uns par une fausse retenue et de peur de se montrer trop savants, les autres par ignorance; combien aussi se sont trompés et ont commis d’insignes bévues, faute d’entendre la langue érotique et d’en saisir les nuances infinies. Le savant humaniste a précisément fait porter ses plus décisives observations sur ces endroits difficiles et obscurs des anciens poètes, sur ces locutions d’une ambiguité voulue, qui ont mis à la torture les critiques et fait se fourvoyer les plus doctes. Ce qu’il a compulsé d’auteurs, tant Grecs que Latins, Français, Allemands, Anglais, Hollandais, pour établir son exacte et judicieuse classification, monte à un chiffre formidable; on trouve dans le _Manuel d’Érotologie_ quelque chose comme cinq cents passages, empruntés à plus de cent cinquante ouvrages différents, tous contrôlés, expliqués, commentés, et, le plus souvent, de ténébreux qu’ils étaient, rendus la lucidité même par leur simple rapprochement. Avec Forberg pour guide, nul ne risque plus désormais de s’égarer, de croire, comme M. Leconte de Lisle, que cette femme dont Horace dit qu’elle ne change ni de costume ni de lieu, _peccatve superne_, «n’a pas failli outre mesure»; il s’agit bien de cela! ou de traduire, comme M. Nisard dans Suétone: _illudere capiti alicujus_, par: «attenter à la vie de quelqu’un».

Philosophe, Forberg a traité ces délicates matières en philosophe, c’est-à-dire d’une façon toute spéculative, en homme bien détaché des choses d’ici-bas et particulièrement des lubricités qu’il s’était donné la tâche de soumettre à un examen si attentif. Il déclare n’en rien savoir par lui-même, n’avoir jamais songé à s’en rendre compte expérimentalement, et n’en connaître que ce qu’en disent les livres. Sa candeur est à l’abri de tout soupçon. Elle ne lui a toutefois pas épargné les censures; mais, comme il a réplique à tout et des autorités pour tout, il y avait répondu d’avance par ce mot de Juste-Lipse, à qui l’on reprochait de se délecter aux turpitudes de Pétrone: «Les vins, quand on les pose sur la table, surexcitent l’ivrogne et laissent fort calme l’homme sobre; de même, ces sortes de lectures échauffent peut-être une imagination déjà dépravée, mais elles ne font aucune impression sur un esprit chaste et tempérant.»

Octobre 1882.

[72] _Manuel d’Érotologie classique (De Figuris Veneris)_, par Fréd.-Ch. Forberg. Texte Latin et traduction littérale par le Traducteur des _Dialogues de Luisa Sigea_. _Imprimé à cent exemplaires pour Isidore Liseux et ses amis._ _Paris_, 1882, 2 vol. in-8.

[73] _Quinque illustrium poetarum, Antonii Panormitæ_; _Ramusii Ariminensis_; _Pacifici Maximi Asculani_; _Jo. Joviani Pontani_; _Jo. Secundi Hagiensis, Lusus in Venerem, partim ex codicibus manuscriptis, nunc primum editi_. _Parisiis, prostat ad Pistrinum_, in Vico Suavi (à Paris, chez Molini, rue Mignon), 1791, in-8°.

[74] A quelques exemplaires se trouvent jointes vingt et une gravures au trait, empruntées aux _Monuments de la vie privée des douze Césars_ et aux _Monuments du culte secret des Dames Romaines_, deux ouvrages qui ne sont pas rares.

XXIII

LA CAZZARIA

D’ANTONIO VIGNALE[75]

Tous les curieux connaissent, tome IV du _Ménagiana_, une longue lettre de La Monnoye dans laquelle cet intrépide érudit, ce fin connaisseur en tant de doctes matières, s’adressant plus spécialement «aux amateurs de la gaie littérature», recommande à un sien correspondant anonyme, alors en Italie, la recherche d’une notable quantité de manuscrits uniques, de livres introuvables ou rarissimes: les _Centons_ de Lælius Capilupus; le Philelphe in-folio de l’an 1502; les _Trecento Novelle_ de Franco Sacchetti, non encore imprimées, ce dont il s’émerveille; les _Novellæ Hieronymi Morlini_, 1520, in-4°, _avec privilège du Pape_! le _Petrus Delphinus_ de 1524, in-folio, etc. Arrivé aux _Ragionamenti_ de P. Aretino, il pense qu’on doit en trouver assez facilement à Venise les plus anciennes éditions «prétendues faites à Turin, quoiqu’elles soient sûrement de Venise», dit-il, ce qui est vrai, et il ajoute:

«On trouve à la suite de la Première Partie un Dialogue merveilleux de l’Arsiccio Intronato. Vous en jugerez par le titre qui est la Καζζαρία. Un académicien Siénois, dont le vrai nom est Antonio Vignali de’ Buonagiunti, en est l’auteur. J’ai ce Dialogue manuscrit, et je voudrois bien avoir de même les sèze Sonnets que fit l’Arétin pour mettre au bas des figures gravées par Marc-Antoine, de Boulogne d’après les dessins de Jules Romain.»

En attendant les Sonnets, qu’il ne devait jamais réussir à se procurer, La Monnoye fut si charmé de la _Cazzaria_, ce «Dialogue merveilleux», qu’il le recopia diligemment et soigneusement, de sa minuscule écriture de savant habitué à ponctuer de pattes de mouche les marges des livres. Sa copie passa entre les mains de Charles Nodier, qui mit au-devant cette petite Note:

«S’il y a quelque chose de plus rare que la _Cazzaria_ d’Antonio Vignale, c’est la copie de la _Cazzaria_ faite de la main de La Monnoye. Je n’ai pas eu le choix entre le livre et le manuscrit, mais il me semble que j’aurais été fort embarrassé de choisir.»

Un simple regard jeté sur la Table des Matières justifiera aux yeux du lecteur intelligent l’estime toute particulière que La Monnoye et Nodier faisaient de ce livre singulier, d’un esprit si fin, d’une érudition si peu commune. Nous n’avons chez nous que le _Moyen de parvenir_ où des problèmes de même nature aient été abordés avec cet aplomb magistral. L’auteur connaissait-il la _Cazzaria_ et s’en est-il inspiré? Quelques ressemblances ont pu le faire croire. Ainsi le conte des Trois Filles se trouve dans tous les deux (_Cazzaria_, voy. pag. 33 et 35, et _Moyen de parvenir_, chap. LXIII), avec quelques modifications toutefois, car, dans ce dernier, les trois filles sont trois Nonnes, et l’Abbesse vient les mettre d’accord en leur faisant part de sa propre expérience: au lieu d’un morceau à trois mains nous avons un morceau à quatre mains. Les motifs de la prééminence dont jouit ce que nos pères appelaient Messire Luc sont exposés dans le _Moyen de parvenir_, ch. XLI, à peu près comme dans la _Cazzaria_. Une autre question bien intéressante: _Perche pisciando si tirin le coreggie_, est aussi posée dans le _Moyen de parvenir_, chap. XL, mais il est donné du fait une tout autre raison; enfin, Béroalde de Verville revient à deux reprises, chap. LV et XCIV, sur le problème capital qui est le sujet même ou tout au moins le prétexte de la _Cazzaria_, savoir: _Perche i coglioni non entrino..._; il pose la question par deux fois et n’en indique aucune solution, quand il aurait pu satisfaire la curiosité du lecteur sans se mettre en frais d’invention, s’il avait lu la _Cazzaria_. Tout compte fait, les points de contact que présentent les deux ouvrages sont peut-être plutôt de simples rencontres que des emprunts, et pour l’ensemble, la forme, le style, on ne peut noter entre eux que des dissemblances très accusées: autant le _Moyen de parvenir_, avec ses conversations à bâtons rompus, ses coq-à-l’âne perpétuels, est embrouillé, confus, d’une lecture pénible, malgré tous les bons mots, tous les jolis contes dont il est semé, et qui aident à digérer ce galimatias, autant la _Cazzaria_ est claire, limpide, méthodique, écrite tout du long d’un style agréable et soigné, qui n’est pas sans avoir quelque prétention au style académique.

Ce fut peut-être le morceau de réception de son auteur, lorsque entre 1525 et 1530 il fonda dans sa ville natale, à Sienne, l’Académie des Intronati, c’est-à-dire des Stupides, des Hébétés, et y gagna haut la main le titre d’Archi-Intronato. Il y converse avec un autre académicien, le Sodo (Marcantonio Piccolomini), et mentionne un certain nombre de ses confrères, qu’il désigne seulement par leurs surnoms: le Musco, le Discreto, l’Importuno, le Folletico, l’Impassionato, l’Affumicato, le Svegliato, l’Ombroso, l’Accorto, le Circoloso, le Duro, le Caperchia, le Soppiatone, le Sosperone, etc.; comme il invoque leur témoignage sur quelques points controversés et rapporte leurs opinions, on peut conjecturer qu’ils s’occupaient assez ordinairement des matières traitées dans la _Cazzaria_, mais sauf l’Affumicato, le Svegliato et l’Ombroso, que l’on sait être le comte Achille d’Elci, Diomede Borghesi et Figliuccio Figliucci, ils sont tous parfaitement inconnus. Il en est de même du Bizarro et du Moscone, dont le premier est supposé écrire au second la jolie lettre qui sert d’introduction au volume.

Sans la _Cazzaria_, Vignale (ou Vignali) de’ Buonagiunti ne jouirait pas lui non plus d’une bien grande notoriété. On ignore la date de sa naissance; et tout ce qu’on sait de lui, c’est qu’il mourut en 1559, banni de Sienne, et secrétaire du Cardinal Cristoforo Madrucci, gouverneur de Milan. Il n’a composé de plus qu’une comédie en prose, la _Floria_, imprimée après sa mort, en 1560, et très rare (Fontanini et Apostolo Zeno la disent extrêmement licencieuse), et une _Lettre_ sur les proverbes à double sens (_Alcune Lettere piacevoli, una dell’Arsiccio Intronato [Antonio Vignale] in proverbj, e l’altre di Alessandro Marzj_, Sienne, 1587, in-4°). Cette faible contribution à l’éclat littéraire de l’Italie n’aurait guère attiré sur lui les regards de la postérité: il doit uniquement de se survivre au Dialogue fescennin, comme l’appelle Apostolo Zeno, que nous réimprimons et dont nous avons essayé de faire passer dans notre langue les spirituelles excentricités.