Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 9

Chapter 93,868 wordsPublic domain

J'y copiais, dit-il, pour me former la main et le goût, les chefs-d'oeuvre de l'histoire de Galatée dont Raphaël embellissait les murailles. La femme de Sigismond _Chigi_, qui était fort belle et fort aimable, me voyant souvent dans sa maison, s'approcha un jour de moi, et, me regardant dessiner, me demanda si j'étais peintre ou sculpteur. Je suis orfévre, lui dis-je. Oh! c'est trop bien pour un orfévre, me répondit-elle; et, s'étant fait apporter par sa femme de chambre un lis composé de magnifiques diamants montés sur or, elle me le montra et voulut me le faire estimer. Je lui dis qu'il valait huit cents écus. Vous l'avez fort bien estimé, me dit-elle; auriez-vous le courage de me monter ces diamants d'une manière plus nouvelle? Volontiers, madame, lui répondis-je; et sur-le-champ je lui en fis un petit dessin, et je le fis d'autant mieux, que je prenais plaisir à m'entretenir avec une si belle et si aimable personne.

Comme je l'achevais, survint une belle Romaine, qui lui demanda ce qu'elle faisait. Je me plais, répondit Mme _Chigi_, à regarder dessiner ce jeune homme, qui est aussi bon qu'il est beau.

Ces paroles me firent un peu rougir, mais me donnèrent la hardiesse de dire que, quel que je fusse, je serais toujours prêt à la servir. Alors elle me donna son lis de diamants, avec deux écus d'or, en me recommandant de lui garder le vieux or sur lequel ils étaient montés. Si j'étais ce jeune homme, dit la dame romaine, je me sauverais avec ce trésor. Mais Mme _Chigi_ lui répondit que rarement les vertus habitaient avec les vices, et que, si je faisais pareille chose, je démentirais le visage d'honnête homme que j'avais; ensuite, prenant sous le bras son amie: Adieu, me dit-elle avec un aimable sourire; adieu, Benvenuto!

Je restai encore quelques moments chez M. _Chigi_, pour terminer un dessin de la figure de _Jupiter_ d'après Raphaël; ensuite je partis pour travailler à un petit modèle de cire, pour le lis de Mme Porcie, c'était son nom, que j'allai bientôt lui faire voir. La belle Romaine était avec elle; elles furent toutes deux parfaitement contentes de mon ouvrage, et je leur promis de faire encore mieux, tant leurs éloges flattèrent mon coeur; de sorte que le lis fut monté en douze jours, et, avec les ornements dont je l'entourai, les brillants parurent infiniment plus beaux.

Pendant que j'y travaillais, _Lucagnolo_, dont je viens de parler, se moquait de moi, et me disait que je gagnerais beaucoup plus à faire de beaux vases d'argent; je lui soutenais le contraire. Hé bien, tu verras, me dit-il: nous avons commencé en même temps; toi ton joyau, et moi mon vase d'argent; ils seront achevés à peu près au même moment, tu verras lequel nous donnera plus de profit. Je suis bien aise, lui dis-je, de faire cette épreuve avec un aussi habile homme que toi, et tu jugeras qui se trompe de nous deux. À ces mots nous nous mîmes au travail à l'envi l'un de l'autre.

_Lucagnolo_ termina en même temps que moi son grand vase pour le pape, où il mettait, étant à table, le superflu de son assiette, meuble plus fait pour la magnificence que pour la nécessité. Le vase avait deux anses ornées de figures et de feuillages, parfaitement travaillés, et c'était le plus beau que j'eusse encore vu.

Hé bien, me dit alors _Lucagnolo_, conviens-tu que j'avais raison? Nous verrons bientôt qui aura le plus gagné; et il porta son vase au pape, qui lui fit payer le prix que méritent ces sortes d'ouvrages, dont _Lucagnolo_ parut fort satisfait. Moi, je portai mon lis à l'aimable _Chigi_, qui en fut émerveillée, et me dit que j'avais surpassé tout ce que j'avais promis; en ajoutant que je pouvais demander tout ce que je voudrais; que, me donnât-elle un château, ce qui était au-dessus de son pouvoir, elle croirait ne pas assez payer mon travail. Tout ce que j'exige, lui répondis-je en riant, c'est que vous soyez contente de moi. Se tournant alors vers son amie: Vous voyez, dit-elle, que j'avais bien jugé ce jeune homme. Mon cher _Benvenuto_, ajouta-t-elle, avez-vous ouï dire que, lorsque le pauvre donne au riche, le diable rit? Hé bien, Madame, je veux voir comment il fait quand il rit. Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire ce plaisir. Retourné à ma boutique, je vis _Lucagnolo_ avec un gros sac d'argent que son vase avait produit: Nous verrons, me dit-il, en me le montrant, si ton joyau t'en produira autant.--Patience, lui répondis-je, donne-moi deux jours seulement.

Le lendemain, l'intendant de Mme _Chigi_ m'apporta de sa part une bourse pleine d'or, en me disant, entre autres choses agréables, qu'elle ne voulait pas que le diable pût en rire; que ce qu'elle m'envoyait n'était pas l'entier payement de mon ouvrage. _Lucagnolo_, impatient de savoir ce que j'avais reçu, en présence de ses garçons et d'autres voisins qui étaient curieux de voir la fin de notre contestation, prit son sac avec un sourire moqueur, et le versant avec grand bruit sur l'atelier, nous fit voir vingt-cinq écus de monnaie: moi qui étais piqué des cris d'étonnement de la compagnie, et de ses mauvaises plaisanteries, j'entr'ouvris mon sac; et, voyant qu'il était rempli d'or, les yeux baissés, sans dire mot, je le soulevai en l'air avec deux mains; et le faisant bruire comme la trémie d'un moulin, j'en fis sortir en or la moitié plus d'argent que lui; de sorte que ceux qui d'avance se moquaient de moi se mirent à crier: _Lucagnolo_, la monnaie de _Benvenuto_ est plus belle que la tienne! Je crus que celui-ci en mourrait de honte et de jalousie; et quoiqu'il lui revînt le tiers de cet argent, comme maître de la boutique, cette dernière passion fit plus d'effet sur lui que l'avarice. Hé bien, dit-il, puisque l'on gagne tant à faire de ces bêtises, je ne veux plus faire autre chose.--Il te sera plus difficile, lui répondis-je en colère, de faire de ces choses, qu'à moi des vases comme les tiens, et je te le ferai voir. Tous les témoins de cette scène lui donnèrent tort à haute voix, le regardant comme un grossier qu'il était, et faisant l'éloge de ma franchise.

VII.

Le lendemain, j'allai remercier Mme _Chigi_, et je lui dis que, loin de faire rire le diable, elle l'avait fait renier Dieu une seconde fois; ce qui fut entre nous un sujet de plaisanterie. Elle me donna ensuite d'autres ouvrages, et nous nous quittâmes fort contents l'un de l'autre.

Mécontent de _Lucagnolo_, il travailla chez un autre maître à son profit personnel. Son goût pour la flûte lui procura un apprenti et l'occasion d'un heureux mariage.

Quand j'étais occupé de mon vase, j'avais pris, malgré moi, un jeune apprenti pour faire plaisir à des amis. Il avait quatorze ans, et se nommait _Paulin_. Il était fils d'un Romain qui vivait de ses rentes. C'était le plus beau et le plus honnête enfant que l'on pût voir. Pour faire épanouir sa charmante figure un peu mélancolique, je jouais souvent de la flûte. Il y prenait tant de plaisir, et son visage alors s'embellissait de tant de charmes, qu'il surpassait tout ce que les Grecs racontent de leurs divinités. Il avait une soeur nommée _Faustine_, aussi belle que lui. Leur père, qui, je crois, aurait voulu me faire son gendre, me menait souvent avec eux à sa campagne, où, pour les amuser, je jouais de la flûte plus que je ne faisais auparavant.

Dans ce temps-là, un musicien de la chapelle du pape, _Jean Jacomo_ de Césène, me fit prier par Laurent, trombone de Lucques, de vouloir l'aider à exécuter quelques morceaux choisis, le jour de la fête de Sa Sainteté. Quoique j'eusse le plus ardent désir de finir mon vase, je promis néanmoins de le contenter, tant pour mon propre plaisir que pour tenir parole à mon père. Nous nous y préparâmes huit jours à l'avance; et le 1er août, pendant que le pape dînait, nous exécutâmes ces morceaux de choix qui lui plurent tellement qu'il avoua n'avoir jamais entendu de si belle musique. Il demanda à J. Jacomo où il avait trouvé un si excellent joueur de flûte. Celui-ci lui dit mon nom: c'est donc le fils de maître Jean _Cellini_, répondit le pape? Et alors, sachant qui j'étais, il voulut m'avoir à son service. Je doute qu'il veuille y consentir, reprit _J. Jacomo_: il est orfévre, et il travaille admirablement dans son art; ce qui lui vaut mieux que d'être musicien. Je le veux encore davantage, dit le pape, puisqu'il a ce talent de plus. Je lui donnerai les mêmes gages qu'à vous, et je le ferai travailler pour moi de son autre métier. À ces mots, il tendit la main, et lui donna une bourse de cent écus d'or, en lui recommandant de m'en donner ma part.

_Jacomo_ vint à nous, et nous répéta de point en point ce que le pape lui avait dit; ensuite il partagea, entre huit que nous étions, les cent écus d'or, en me disant qu'il allait m'inscrire dans leur compagnie. Laissez passer aujourd'hui, lui dis-je; demain vous aurez ma réponse.

Je réfléchissais sur cette proposition qui, étant acceptée, contrariait infiniment mon goût pour mon métier. La nuit suivante, mon père m'apparut en songe; il me disait avec des larmes pleines de tendresse: Au nom de Dieu, mon fils, entre dans la musique du pape! et il me semblait que je lui répondais: Mon cher père, cela m'est impossible. Alors il prit une figure terrible, en ajoutant: Choisis donc entre ma malédiction paternelle et ma bénédiction.

M'étant éveillé, je fus si effrayé que je courus me faire inscrire dans les musiciens de Sa Sainteté. Depuis, j'écrivis mon songe à mon père, qui faillit en mourir de joie, et qui, quelque temps après, me fit savoir qu'il avait fait un songe tout semblable. D'après cette satisfaction que je lui avais donnée, il me semblait que tout dût me réussir; et je m'occupai du vase que j'avais commencé pour l'évêque de Salamanque.

C'était un homme fort riche et fort magnifique, mais difficile à contenter. Il envoyait tous les jours savoir ce que je faisais; et lorsque celui qu'il envoyait ne me trouvait point à la maison, il venait lui-même fort en colère me menacer de m'ôter son vase et de le donner à un autre. C'était ma maudite flûte qui était la cause de ces retards; mais je travaillai nuit et jour, et je fus bientôt en état de le lui montrer; ce dont je me repentis ensuite, tant il avait la rage de le voir achevé. J'en vins à bout dans trois mois, et je l'ornai de figures et de feuillages si bien imités qu'il n'y avait qu'à admirer. Je l'envoyai à _Lucagnolo_ pour le lui faire voir, par le jeune Paulin, qui lui dit avec beaucoup de grâce: M. Lucagnolo, Benvenuto vous envoie ce qu'il avait promis de faire, et il attend que vous lui montriez quelques-unes de ces _bêtises_ que vous avez promis de faire de votre côté. _Lucagnolo_ le prit par la main, le regarda beaucoup, et lui répondit: Mon bel enfant, dis à ton maître qu'il est un fort habile homme, et que je le prie de tout oublier, et de vouloir être mon ami!

_Paulin_ s'acquitta parfaitement de son ambassade, et je fis porter le vase à l'évêque, qui voulut le faire estimer. _Lucagnolo_, qu'il consulta, surpassa les éloges que j'attendais de lui; et le prélat, en prenant le vase, dit à l'Espagnol: Je jure Dieu que je veux être autant de temps à le payer qu'il en a mis à le faire.

Je fus très-mécontent de ces paroles, et je maudis toute l'Espagne et tous ceux qui lui voulaient du bien. Parmi les ornements de ce vase, il y avait un couvercle subtilement travaillé, qui, par le moyen d'un ressort, se tenait debout sur son ouverture. Monseigneur le faisant voir un jour, par vanité, à ses Espagnols, l'un d'eux, en son absence, le mania si grossièrement qu'il cassa le ressort. Honteux de sa sottise, il pria le maître d'hôtel de me l'apporter pour le raccommoder sur-le-champ, de manière que l'évêque ne s'en aperçût pas; ce que je fis en quelques heures. Celui qui me l'avait apporté vint tout en sueur pour le reprendre, disant que son maître l'avait demandé pour le montrer à quelques personnes. Vite, vite, donnez-le-moi, me disait-il, en me laissant à peine le temps de parler. Moi qui voulais ne pas le rendre, je lui répondis que je n'étais point pressé. Ces mots le mirent tellement en fureur qu'il mit la main à son épée; je pris une arme de mon côté, en disant hardiment à cet homme que ce vase ne sortirait point de ma boutique qu'il ne fût payé, et qu'il allât le dire à son maître. Ne pouvant rien obtenir par la force, il eut recours aux supplications, en me certifiant qu'il m'en apporterait le prix le plus tôt possible; mais je fus inébranlable. À la fin, il me menaça de venir avec tant d'Espagnols qu'il aurait raison de moi, et me quitta en courant.

Moi qui craignais quelque mauvais coup de la part de ces gens-là, je résolus de me défendre, et je mis mon arquebuse en état; ils refusent, me disais-je, de me donner le prix de mon travail, et ils veulent encore ma vie!

Je vis bientôt venir plusieurs Espagnols avec cet homme à leur tête, fiers comme ils le sont tous, et qui leur criait d'entrer de force chez moi; mais je leur montrai la bouche de mon canon prêt à faire feu, en les traitant de voleurs et d'assassins, et en leur disant que le premier qui s'approcherait était mort: ce qui fit tellement peur à leur chef qu'il piqua de l'éperon un genêt d'Espagne sur lequel il était monté, et qu'il prit la fuite à toute bride.

Tous les voisins accoururent à ce tapage, et quelques gentilshommes romains qui passaient criaient: Tuez, tuez ces scélérats, et nous vous aiderons! Ces paroles effrayèrent tellement le reste de la troupe, qu'elle suivit l'exemple du majordome.

Ils racontèrent à Monseigneur tout ce qui s'était passé; et celui-ci leur répondit avec son arrogance ordinaire, qu'ils avaient mal fait de se porter à cet excès; mais que, puisqu'ils avaient commencé, ils auraient dû finir. Il me fit dire ensuite de lui porter son vase, et qu'il me le payerait bien, sinon qu'il me ferait donner sur les oreilles. Ses menaces ne m'épouvantèrent point, et ma réponse fut que j'allais en instruire le pape. Sa colère et mes craintes étant passées, je lui portai son vase, sur la parole de quelques gentilshommes, et avec la certitude qu'il me serait payé. Cependant je me munis d'un poignard et de ma cotte de mailles.

J'entrai chez Monseigneur, suivi du jeune Paulin qui portait le vase: il avait fait mettre tous ses gens en haie sur notre passage, et il nous fallut traverser cette espèce de zodiaque, où l'un représentait le Lion, l'autre le Scorpion, l'autre le Cancer, pour arriver jusqu'à lui. Comme Espagnol qu'il était, il me balbutia encore quelques paroles impertinentes; mais je le regardai en levant la tête, et sans lui répondre un mot, ce qui redoubla son courroux. Alors, m'ayant fait apporter du papier: Écrivez de votre main, me dit-il, que vous avez reçu le prix du vase, et que vous êtes content. Volontiers, lui répondis-je, quand je serai payé. À ces mots, sa fureur s'exhala encore en menaces, mais enfin il me satisfit; je lui donnai un billet signé de ma main, et je le quittai. Le pape Clément, qui avait vu mon vase, rit beaucoup de cette scène qui lui fut rapportée, et déclara hautement qu'il me voulait beaucoup de bien; ce qui rabattit beaucoup la fierté de mon Espagnol. Il voulut alors se réconcilier avec moi, en m'envoyant le peintre dont j'ai parlé, et me promettant d'autres ouvrages à lui faire; mais je lui dis que je travaillerais volontiers pour lui, à condition qu'il me payerait d'avance. Ces choses furent encore redites au pape, qui en étouffa de rire avec le cardinal _Cibo_, auquel il raconta notre querelle; et se tournant ensuite vers son ministre, il lui recommanda de me faire travailler pour le palais. Le cardinal voulut que je lui fisse un vase plus grand que celui de l'évêque. Les cardinaux _Cornaro_, _Ridolfi_, _Salviati_ et plusieurs autres me donnèrent aussi leur pratique, et je gagnais tout ce que je voulais. Mme _Chigi_ me conseilla dans ce temps-là d'avoir une boutique à moi seul. Cette aimable dame me faisait toujours faire quelque chose pour elle, et son amitié me donna quelque renom parmi le monde.

Chacune de ces pages de Cellini est attendrie par un de ces retours de coeur vers son vieux père, qui montrent en lui une tendresse égale à sa fougue.

La peste se déclare à Rome; il emploie ces jours de deuil et de loisir forcés à des fouilles et à des imitations de l'antique. Les grands artistes se réunissent pour fêter, dans une orgie peu décente, la fin de la maladie. Michel-Ange, que ses années devaient rendre plus sage, les convie à une véritable orgie, qui donne une idée des moeurs licencieuses de l'époque.

La peste avait cessé dans Rome, et tous ceux qu'elle avait épargnés se félicitaient, s'embrassaient; ce qui fut l'origine d'une société d'artistes les plus renommés de la ville, dont Michel-Ange fut le fondateur. Cet homme était le premier de son état; mais il aimait le plaisir et la joie: c'était le plus vieux par les années, et le plus jeune par la gaieté. Nous nous trouvions ensemble au moins deux fois la semaine. Le peintre Jules _Romain_, et Jean _Francisco_, disciple de Raphaël, étaient de nos amis. Un jour, nous trouvant assemblés, nous convînmes de nous réunir le dimanche suivant dans la maison de Michel-Ange, pour y célébrer un grand festin. Il fut dit que chacun y mènerait sa _corneille_[9], et que celui qui manquerait à cette obligation payerait un bon dîner; il fallait s'en pourvoir d'une, si l'on n'en avait point, pour ne pas payer cette amende. Je comptais y mener une certaine _Penthésilée_, fort belle fille, qui m'aimait beaucoup; mais je fus obligé de la céder à _Bacchiacca_, mon ami intime, qui était fort épris d'elle; ce qui m'attira de la part de cette fille, piquée de ce que je l'avais cédée avec tant de légèreté, une vengeance dont je parlerai en son lieu.

[Note 9: C'est-à-dire sa maîtresse.]

Cependant l'heure du repas approchait, chacun était pourvu de sa corneille, et je n'en avais point; ce qui me tenait à coeur, c'était de me faire accompagner dans cette brillante société par quelque _corneille_ qui ne me déshonorât point à ses yeux. J'imaginai une plaisanterie qui devait augmenter la joie du festin, et je fis choix d'un jeune garçon de seize ans, fils d'un ouvrier en laiton, mon voisin, qui avait le teint le plus vermeil, et dont la figure surpassait celle d'Antinoüs, tellement qu'il m'avait souvent servi de modèle. Ce jeune homme n'était connu de personne, était ordinairement mal vêtu, et sortait peu de sa maison, s'appliquant continuellement à l'étude du latin.

Je le fis appeler et consentir à prendre des habits de femme, que j'avais fait préparer tout exprès, et qui lui allèrent à merveille. J'ornai son cou, ses oreilles et ses doigts des plus beaux joyaux que j'eusse dans mes armoires; et, le tirant par une oreille, je l'amenai devant un grand miroir. Diego, il se nommait ainsi, s'écria en se voyant si beau: Oh Dieu! est-ce bien moi que je vois? Toi-même, lui répondis-je. Je ne t'ai jamais demandé aucune complaisance; mais je veux du moins que tu m'accordes celle-ci, qui est que tu viennes avec moi dans une société honnête, dont je t'ai souvent parlé, habillé comme tu l'es maintenant. Ce jeune homme vertueux et sage baissa les yeux, et garda un moment le silence; puis il me dit avec assurance: Je le veux bien, marchons! Je le couvris d'un grand voile qui s'appelle à Rome un manteau d'été, et nous allâmes au rendez-vous. Dès qu'on nous aperçut, tout le monde nous vint au-devant; Michel-Ange était entre Jules et Jean _Francisco_. Quand j'eus soulevé le voile de _Diego_, Michel-Ange, qui était facétieux, mit ses mains, l'une sur celui-ci, et l'autre sur celui-là, leur fit courber la tête, et, se mettant à genoux lui-même: Miséricorde! s'écria-t-il, faites venir tout le monde; voilà, voilà un ange qui descend du paradis! quoiqu'on les fasse tous masculins, il est aussi, vous le voyez, des anges femelles. Belle Angeline! sauve-moi, bénis-moi! Quand il eut achevé ses folies, cette belle créature leva la main, et lui donna une bénédiction papale. Alors Michel-Ange s'étant redressé: On baise, dit-il, les pieds au pape; mais on baise les joues aux anges. Diego rougit beaucoup, et sa beauté s'accrut d'une façon merveilleuse. Étant entrés dans le salon, nous y trouvâmes plusieurs sonnets[10] que chacun de nous avait faits et envoyés à Michel-Ange; il les lut tous les uns après les autres, et sa manière de les lire les fit paraître plus beaux. Il se passa encore d'autres particularités sur lesquelles je ne m'étendrai point; je dirai seulement que l'admirable _Jules Romain_, en regardant l'un de nous qui était près de lui, plus occupé que les autres des beautés qu'il avait devant les yeux, se tourna vers Michel-Ange, et lui dit: Mon cher Michel-Ange, votre nom de corneille est bien appliqué à ces dames, quoiqu'elles soient moins belles que le beau paon qui se déploie devant elles. La table étant servie, Jules voulut nous assigner à chacun notre place, et me donner celle du milieu, parce que je la méritais.

[Note 10: C'est l'usage en Italie de faire des sonnets pour toutes les fêtes et tous les événements un peu marquants.]

Derrière les dames était un espalier de jasmins naturels, qui faisait tellement ressortir leur beauté, et surtout celle de Diego, qu'il m'est impossible de l'exprimer; c'est ainsi que nous fîmes la meilleure chère du monde. Après le repas, on fit un peu de musique dans laquelle mon charmant _Diego_ demanda à faire sa partie, et il s'en acquitta si parfaitement que Jules et Michel-Ange ne riaient plus, mais en étaient dans une sorte d'extase. Après la musique, un certain _Aurelio d'Ascoli_, grand improvisateur, fit un magnifique éloge des femmes. Pendant qu'il chantait, deux d'entre elles, voisines de mon beau jeune homme, ne cessaient de babiller: l'une lui demandait depuis quand elle allait dans le monde? l'autre, depuis quand elle était à Rome, et avec moi? quelles étaient ses connaissances? et lui faisaient mille autres questions impertinentes. Elles soupçonnèrent alors qu'il était homme. Sur-le-champ tout le monde se mit à crier en éclatant de rire, et le fier Michel-Ange demanda la permission de me donner une pénitence; ce qui lui étant accordé, il dit à haute voix: Vive _Benvenuto_! vive _Benvenuto_! pour nous avoir agréablement trompés. Ainsi finit cette journée amusante.

Benvenuto trahi bientôt après par cette courtisane _Penthésilée_ que _Pulci_, de Florence, lui avait enlevée, Benvenuto se bat contre _Pulci_ et douze estafiers à cheval qui les accompagnaient. Jeune, fort, intrépide, il renverse une partie de cette escorte; Pulci, en caracolant devant la porte de _Penthésilée_, se casse la jambe, et meurt de sa blessure. Benvenuto est obligé de se cacher chez un seigneur napolitain, brave entre les braves.

VIII.

Cependant sa renommée de bravoure le fait rechercher par la grande famille des _Colonna_, amie des Médicis, à l'époque où le connétable de Bourbon vient assiéger Rome. Les _bravi_, espèce de héros volontaires, faisaient alors le nerf des guerres italiennes. Le pape menacé accepte le secours de Benvenuto et d'une compagnie de cinquante _bravi_ enrégimentés et soldés par les Colonna. Instruit et exercé dans l'art, encore récent, de l'artillerie, Benvenuto s'enferme dans le château Saint-Ange, citadelle des papes attenante au Vatican.