Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 7

Chapter 73,894 wordsPublic domain

En 1810, l'empereur sachant l'arrivée de Mme d'Albany à Paris, la reçut bien, et lui parla en souverain qui veut être compris par une femme, jadis souveraine. Fabre l'accompagnait. En personne prudente, elle n'eut garde de se montrer à Genève, où ses amis de Coppet espéraient bien l'arrêter au passage. «Je ne sais quelle route vous avez prise pour ne pas y arriver,» lui écrivait Bonstetten. Ce n'était point le cas, pensait-elle, de faire une halte à Coppet au moment de subir un interrogatoire de l'empereur. On s'aperçoit de plus en plus qu'il n'y a rien d'héroïque chez la _reine d'Angleterre_. Elle arriva donc avec Fabre dans ce Paris qu'elle avait quitté dix-sept années auparavant, soutenue par Alfieri au milieu des vociférations de la populace. Que de changements dans sa destinée! Que de différences aussi entre le Paris du 10 août et le Paris de 1809! Une seule ressemblance rapprochait les deux époques: la liberté individuelle n'avait pas encore de garanties. L'empereur, nous le savons par les lettres de Fabre, reçut la comtesse avec courtoisie, mais avec une courtoisie un peu ironique dans la forme, et au fond singulièrement impérieuse: «Je sais,» lui dit-il, «quelle est votre influence sur la société florentine; je sais aussi que vous vous en servez dans un sens opposé à ma politique; vous êtes un obstacle à mes projets de fusion entre les Toscans et les Français. C'est pour cela que je vous ai appelée à Paris, où vous pourrez tout à loisir satisfaire votre goût pour les beaux-arts.»

Elle n'y séjourna que quelques mois. L'empereur ne tarda pas à être convaincu de sa parfaite innocuité en Toscane, et l'y laissa retourner, vieillir et mourir!

X.

Mme de Staël voyait, pendant ce temps, son bel ouvrage sur _l'Allemagne_ saisi et mis au pilon par la police. Sismondi se désolait et écrivait bêtement à Mme d'Albany qu'il espérait qu'elle passerait à Coppet et qu'elle s'y arrêterait pour consoler son hôtesse. Elle s'en garda bien, rentra à Florence, et de là à Naples. Un pamphlétaire français d'un grand esprit, mais d'un caractère versatile comme militaire, _Paul-Louis Courier_, la cultiva.

L'esprit de parti a voulu en faire un héros d'un seul bloc; voici ce que je tiens moi-même du plus honnête des hommes, le général de l'artillerie française à Wagram, Pernetty: «Je l'avais placé sur le bord du Danube, la nuit qui précéda la bataille de Wagram. Je ne le retrouvai plus à son poste le lendemain, et j'appris qu'il était parti pour l'Italie, sans congé et sans avis! C'était la deuxième ou troisième fois qu'il manquait ainsi par caprice et par indiscipline à ma confiance.--Je le remplaçai le matin de la bataille, et je ne pensai plus à un tel homme.»

Paul-Louis Courier note dans ses oeuvres une conversation très-brillante qu'il soutint contre la comtesse d'Albany et Fabre dans cette occasion.

XI.

1813 sonnait la chute de l'empire et la décomposition momentanée de l'oeuvre politique. Mme d'Albany regardait, comme elle le dit, de sa fenêtre, passer le flux et le reflux des événements. Elle était un peu trop compromise avec le nouveau pouvoir pour se réjouir secrètement de sa disparition. Elle se tut; mais 1815 éclata, comme le coup de foudre d'un orage qu'on avait cru épuisé d'électricité et qui allait recommencer sur le monde.

Quel ne fut pas son étonnement quand ce même Sismondi, si implacable quelques mois auparavant contre le tyran du monde, semblable à Benjamin Constant, son compatriote et son modèle, passa soudainement aux pieds de l'exilé vaincu de l'île d'Elbe, se fit nommer au conseil d'État pour que son ami Benjamin Constant ne fût pas seul dans l'apostasie de sa haine, et écrivit à la comtesse des lettres embarrassées et inexplicables pour expliquer cette politique sans convenance et sans transition!

Sismondi écrit:

«Voilà donc, madame, le dernier acte de cette terrible tragédie commencé! Selon toute apparence, nous marchons rapidement au dénoûment. Le sénat assemblé à Paris sous les yeux des armées étrangères déposera l'empereur, il proclamera le roi, avec ou sans conditions, il acceptera au nom de la France la paix qu'on voudra bien lui donner, il attendra de la générosité des puissances coalisées qu'elles retirent leurs armées, ce qui pourrait bien n'être pas si prompt; mais en attendant il sera obéi par les armées françaises et par toute la France. Ce météore flamboyant a éclaté. Le magicien a prononcé les paroles sacramentelles qui détruisent l'enchantement. Tout est fini. Il ne s'agit plus que de savoir comment Bonaparte mourra: il ne peut plus vivre. Dieu sait ce qui viendra ensuite, si ce sera le partage de la France, ou la guerre civile, ou le despotisme, ou l'anarchie, ou enfin la paix et la liberté, que les proclamations du jour feraient espérer. Il n'y a qu'une bonne chance contre un millier de mauvaises. C'était une grande raison à tous ceux qui aiment la France pour ne pas vouloir que ce terrible dé fût jeté; il est en l'air, il ne reste plus à présent qu'à faire des voeux pour qu'il tombe bien. Sans doute l'intérêt bien entendu des coalisés serait encore aujourd'hui même d'accord avec celui de la France et de l'humanité; mais est-ce une raison pour oser se flatter qu'il sera écouté? _Quidquid delirant reges..._ et pourquoi finiraient-ils de délirer?... Quant à l'homme qui tombe aujourd'hui, j'ai publié quatorze volumes sous son règne, presque tous avec le but de combattre son système et sa politique, et sans avoir à me reprocher ni une flatterie, ni même un mot de louange, bien que conforme à la vérité; mais au moment d'une chute si effrayante, d'un malheur sans exemple dans l'univers, je ne puis plus être frappé que de ses grandes qualités. Sa folie était de celles que la nôtre n'a que trop longtemps qualifiées du nom de grandeur d'âme. Les ressorts par lesquels il maintenait un pouvoir si démesuré, quelque violents qu'ils nous parussent, étaient modérés, si on les compare à l'effort dont il avait besoin et à la résistance qu'il éprouvait. Prodigue du sang des guerriers, il a été avare de supplices, plus non pas seulement qu'aucun usurpateur, mais même qu'aucun des rois les plus célèbres...»

Il paraît que cette horreur de Sismondi pour la contre-révolution, et surtout cette impartialité d'historien, cet hommage au glorieux vaincu de la campagne de France, scandalisèrent profondément la comtesse. À la vivacité des répliques de Sismondi, on voit que la discussion avait pris un caractère passionné. Mme d'Albany ne pouvait comprendre qu'un ami de Mme de Staël pardonnât si facilement; elle ne pouvait comprendre qu'on se préoccupât encore des idées de 89 après tant de si horribles malheurs, après des déceptions si cruelles, et, quand elle reprochait au grave historien son irréflexion, sa témérité juvénile, peu s'en fallait, en vérité, qu'elle ne l'accusât de passions révolutionnaires.

«Notre dissentiment, répliquait Sismondi, avec son énergique bon sens, tient à ce que vous vous attachez aux personnes, tandis que je m'attache aux principes. Nous sommes fidèles chacun à l'objet primitif de notre attachement ou de notre haine, moi aux choses, vous aux gens. Moi, je continue à professer le même culte pour les idées libérales, la même horreur pour les idées serviles, le même amour pour la liberté civile et religieuse, le même mépris et la même haine pour l'intolérance et la doctrine de l'obéissance passive. Vous, madame, vous conservez les mêmes sentiments pour les hommes, dans quelque situation qu'ils soient. Ceux que vous avez plaints et révérés dans le malheur, vous les aimez aussi dans la prospérité; ceux que vous avez exécrés quand ils exerçaient la tyrannie, vous les exécrez encore quand ils sont tombés... En comparant ces deux manières de fidélité, l'une aux principes, l'autre aux personnes, je remarquerai, quoi que vous en puissiez dire, que la vôtre est beaucoup plus _passionnée_, beaucoup plus _jeune_ que la mienne...»

XII.

Mme de Staël, qui était allée à Pise marier sa fille avec M. le duc de Broglie, écrivait à la comtesse des lettres empreintes du même embarras que Sismondi:

«Pise, 20 décembre 1815.

«Combien je vous remercie, madame, de votre inépuisable bonté!... J'espère que le duc de Broglie pourra être ici le 1er de février; alors nous irons tous à vos pieds, et je sortirai de mon exil de Pise. La princesse Rospigliosi, qui vous connaît et qui vous admire, est en femmes la seule avec qui j'aime à causer. Il y a deux ou trois hommes d'esprit et de sens: du reste, c'est une ignorance dans les nobles dont je ne me faisais pas l'idée. Vous dites avec raison qu'on est aussi libre ici que dans une république. Certainement, si la liberté est une chose négative, il ne s'y fait aucun mal quelconque; mais où est l'émulation, où est le mobile de la distinction dans les hommes? Je croirais avec vous que c'est un grand bonheur pour le monde que l'affranchissement de Bonaparte, et qu'un peu de bêtise dont on est assez généralement menacé vaut mieux que la tyrannie; mais la France, la France, dans quel état elle est! Et quelle bizarre idée de lui donner un gouvernement qui a de bien nombreux ennemis, en ôtant à ce pauvre bon roi qu'on lui fait prendre tous les moyens de se faire aimer, car les contributions et les troupes étrangères se confondent avec les Bourbons, quoiqu'ils en soient à beaucoup d'égards très-affligés! J'ai dit, quand à Paris la nouvelle de cet affreux débarquement de Bonaparte m'est arrivée: «S'il triomphe, c'en est fait de toute liberté en France; s'il est battu, c'en est fait de toute indépendance,» N'avais-je pas raison? Et ce débarquement, à qui s'en prendre? Se pouvait-il que l'armée tirât sur un général qui l'avait menée vingt années à la victoire? Pourquoi l'exposer à cette situation? Et pourquoi punir si sévèrement la France des fautes qu'on lui a fait commettre? J'aurais plutôt conçu le ressentiment en 1814 qu'en 1815; mais alors on craignait encore le colosse abattu, et après Waterloo c'en était fait. Voilà ma pensée tout entière... Ai-je raison? C'est à votre noble impartialité que j'en appelle. J'aurai beaucoup de plaisir à revoir M. et Mme de Luchesini, mais rien n'égalera celui que je sentirai près de vous. Mille respects.

«N. DE STAËL.»

Mme d'Albany, toujours sensée et modérée dans son hostilité, ne comprenait plus rien à ces inconséquences. Son salon, rouvert avec la paix, accueillait tous les voyageurs intéressants qui briguaient l'honneur de la voir. Ce fut alors qu'en 1820 j'y fus moi-même introduit par le comte _Gino Capponi_, qui vit encore; c'était l'homme de l'Italie sagement libérale.

M. de Reumont me cite dans la liste de ces adorateurs du génie, de la gloire, de la renommée. «C'est la duchesse de Devonshire, la plus belle et la plus riche des Anglaises, avec laquelle j'étais lié, et qui me mentionne dans son testament d'amitié peu d'années après; l'excellent cardinal Consalvi, ministre du coeur de Pie VII; lord Byron; Hoblouse, son ami; Thomas _Moore_, le poëte de l'Inde; lord Russell, qui gouverne encore aujourd'hui l'Angleterre; Lamartine, ajoute l'historien, non plus timide et tremblant, comme en 1811, mais levant déjà son front inspiré, et lisant à ce noble auditoire les strophes mélodieuses qui allaient renouveler la poésie en France.»

Ce salon était un sommet serein de la pensée qui réapparaissait au-dessus des flots. On se sentait illustré en y posant le pied. La renommée est un prestige. On croyait y participer en adorant de près et familièrement la place où, en s'éteignant, elle avait laissé la plus belle et la plus chère moitié d'elle même. On croyait sérieusement alors qu'_Alfieri_ était mort grand homme. En se faisant illusion à soi-même, il l'avait fait aux autres. Tels étaient les sentiments dont j'étais animé à son égard et à l'égard de Mme d'Albany. J'étais encore à l'âge des belles illusions. Je serais entré à Ferney, que je n'aurais pas cherché avec plus de respect les traces encore chaudes du génie très-réel de Voltaire. J'éteignais le bruit de mes pas sur chaque marche de l'escalier pour ne pas éveiller l'ombre de ce soi-disant poëte.

Mme d'Albany recevait avec grâce et bonté ces hommages qui la relevaient à ses propres yeux.

Le 24 janvier 1824, elle s'éteignit aux premiers rayons de l'aurore. Elle n'avait point paru gravement malade. Elle mourut tout entière. Elle avait reçu avec décence les secours spirituels de la religion; son testament était en faveur de Fabre. Ses legs, soigneusement spécifiés, étaient le registre de ses amitiés. Sa mère, qui vivait encore, la duchesse de Berwik, sa soeur aînée, y eurent les principales parts. Fabre, après avoir accompli tout ce qu'il devait à son amie et à la ville de Florence, obtint du prince l'autorisation de se retirer, avec tous ses trésors d'art et de littérature, dans la patrie de son enfance; il vint mourir à Montpellier, se faisant de sa ville natale une famille, et léguant son nom au musée qu'il y forma, en sanctifiant ainsi sa bonne fortune. Ainsi la mort seule dénoua ce drame et congédia les trois acteurs. Alfieri ne laissa pas une oeuvre mais un nom; Mme d'Albany alla dormir à l'ombre de ce nom dans le mausolée de son amant. Fabre, comme un personnage épisodique, disparut humblement dans l'obscurité de sa ville des Gaules, et tout fut dit.

XIII.

La comtesse d'Albany, à l'âge où je la connus, devait naturellement appeler la curiosité sur sa physionomie, et faire demander si elle avait été belle. J'avais plus qu'un autre cette curiosité; vous devez l'avoir: voici son portrait à cinquante-cinq ans:

Était-elle encore belle de cette beauté que les Laure de Pétrarque, les Léonora du Tasse, les Vittoria-Colonna de Michel-Ange, les Béatrice de Dante, les Fornarina de Raphaël, les Récamier de Chateaubriand, ont laissée dans l'éternel souvenir de la postérité? Non.

Mais avait-elle dû, dans sa première jeunesse, être assez belle pour allumer dans l'âme d'un Piémontais, résolu à être un grand homme, une de ces passions classiques qui complètent le grandiose d'un poëte en Italie? Oui.

D'abord la comtesse d'Albany avait dû être très-séduisante à seize ans, puisque la cour de France, et le conseil des amis du prétendant, qui voulaient perpétuer la race des Stuarts et arracher Charles-Édouard à ses mauvaises habitudes de vie, en avaient fait choix, pour cette séduction, parmi toutes les belles héritières d'Angleterre, d'Écosse, de Belgique et d'Allemagne; et tout indique qu'elle l'était alors.

Quand je la vis, elle était un peu alourdie de taille, mais nullement flétrie de visage. La légèreté qui avait quitté son corps n'avait point quitté sa physionomie. On sentait en la décomposant qu'elle avait du être remarquablement agréable dans ses belles années. Sa taille moyenne n'était ni grande ni petite: la taille qui exclut la majesté, mais qui permet l'agrément; ses cheveux étaient blonds, son front poli et divisé au milieu en deux zones légèrement arrondies, qui indiquent la facilité de l'intelligence; ses joues d'un contour élastique, son nez un peu grossi et retroussé qu'on ne voit jamais en Italie, mais qui dans la jeunesse donne à la figure un mordant et un éveillé très-propre à mordre et à éveiller le regard, sa bouche entr'ouverte et souriante, douce, fine, pleine de réticence sans malignité; le plus beau de ses traits, c'étaient ses yeux, d'un bleu noir, larges, confiants, obéissants à sa pensée; elle leur commandait. Son regard était toujours approprié à la personne qu'elle regardait, comme s'il y avait eu un secret entre elle et son interlocuteur. Un voile naturel quoique invisible semblait répandu sur cet ensemble. Le cou était un peu gros, et les contours de sa stature annonçaient une femme qui eût été mère si la politique n'avait pas faussé sa riche nature. En contemplant Fabre, dont les traits spirituels, quoique vulgaires, rappelaient si fidèlement ceux de son amie, je me suis demandé souvent si la maternité n'était pas involontairement le vrai mot de ce mystère. Telle qu'elle était, et en enlevant par la pensée trente ans de vie agitée à cette personne, on ne pouvait s'empêcher de lui restituer une vivacité sereine et une grâce agile, en contraste avec la majesté de son rang et avec les malheurs de son union, très-propres à inspirer un immense amour. En un mot, Mme d'Albany par son extérieur attristait, mais n'étonnait pas. Sa conversation, sans aucune prétention, attachait et intéressait ses habitués; on désirait la voir par curiosité, et, une fois vue, on désirait la revoir par amitié. Le caractère dominant de sa personne et de son esprit était la bonté, la sérénité, et une certaine dignité rêveuse qui rappelait sa vie sans en parler jamais. Sa destinée parlait assez pour elle.

Telles sont les impressions exactes que j'en ai reçues et conservées: une femme du nord de l'Allemagne dépaysée par le sort dans une cour proscrite, et naturalisée par l'habitude dans le midi de l'Italie. On ne pouvait s'empêcher de compatir à ses revers, d'excuser ses fautes, de respecter ses adversités. On comprenait même les faiblesses qu'elle avait eues en 1792 envers la cour d'Angleterre. Née à Stolberg, dans une famille privée, prise par ambition dans son couvent de chanoinesses pour régénérer une famille royale, maltraitée par le prétendant son mari, obligée de s'en séparer pour éviter les derniers outrages, séduite par l'amour d'un homme qu'elle croyait grand; pendant cette séparation, le prétendant mort, et ne devant plus rien à son nom, elle accepta une pension modique de la France et une de l'Angleterre pour soutenir son rang de princesse et l'honneur de son trône évanoui!--Elle ne devait plus rien à personne qu'à elle-même; elle ne sacrifiait rien de ses droits anéantis; la misère royale d'une femme qui avait porté la triple couronne d'Angleterre ne déshonorerait maintenant que l'Angleterre elle-même. La comtesse d'Albany eut tort d'abaisser l'ombre des Stuarts devant la maison d'Hanovre; mais la maison d'Hanovre eut plus tort cent fois d'exiger cet abaissement peut-être juste. Voilà mon jugement: le vrai coupable de cette inconvenance fut le républicain Alfieri, conseiller et compagnon de cette reine, et vivant de l'inconvenance commise sous ses auspices par la royauté.

XIV.

Quant à Alfieri lui-même, nous avons son portrait par Fabre, au milieu de ses années. Sa taille était gigantesque comme sa prétention; il avait plus de six pieds. Ses traits correspondant à cette majesté du corps, un front haut et droit, un oeil vaste, encaissé profondément dans une arcade creuse et sévère; un nez droit bien dessiné, surmontant une bouche dédaigneuse; un tour de visage maigre et dur; des cheveux touffus et longs, couleur de feu, comme ceux d'un Apollon des Alpes, qu'il rejetait en arrière, tantôt enfermés dans un ruban, tantôt flottant et épars sur le collet de son habit: cheveux rouges qu'on ne rencontre jamais en Italie, mais qui sont le signe des races étrangères et la marque naturelle de l'homme du Nord, l'Anglais, l'Allobroge, le Piémontais teint de Savoyard. Sa physionomie, frappant au premier aspect, avait quelque chose de sauvage, qui étonnait mais n'attirait pas. Mais, en totalité, il pouvait avoir paru beau dans sa jeunesse à une femme transplantée en Italie, qui cherchait la forme de la force dans un protecteur de sa faiblesse. C'est par là qu'il avoit dû plaire à cette jeune et vive Allemande rencontrée au bord de l'Arno et intimidée par un vieux mari. Les disgrâces et les événements avaient fait le reste. L'amour d'un géant est l'attrait de la faiblesse. Mais Alfieri n'avait ni charme, ni grâce, ni douceur: on l'aimait par surprise, on continuait de l'aimer par crainte; on se figurait que la force de ses traits était une marque de la force de son génie, et que ce génie était démesuré comme son corps... Ce génie n'était qu'imaginaire; on n'osait pas en douter tout haut, on se résignait tout bas à son erreur. Tel fut évidemment le secret de son ascendant sur la comtesse d'Albany tant qu'il vécut, et de l'espèce de culte ostensible qu'elle lui rendit jusqu'après sa mort, en voulant lui bâtir un monument à deux. Mais longtemps avant sa mort il était remplacé dans le coeur de Mme d'Albany. Tout cet attachement poétique n'était que respect pour soi-même et convenance envers le monde.

Cet homme vivait solitaire entre ses livres, sa plume et ses chevaux, signe de noblesse. Ce pédantisme _équestre_ l'isolait du monde. Il n'avait de séve que dans ses prétentions tout à fait fausses pour sa robe de citoyen romain et de tragique italien moderne. À quarante ans il se sentait vieux et usé, comme s'il eût assez de ce petit nombre d'années pour dévider l'existence infinie d'un _Sophocle_, d'un _Racine_ ou d'un _Voltaire_. Il était né vieux; toute sa vie est d'un vieillard. Il ne lui reste à quarante-deux ans que des mots dans la tête; il se met à traduire, ne pouvant plus rien composer.

XV.

Quant à son rôle de patriote et de citoyen, le voici: il aime si peu sa patrie et l'humanité qu'il l'abandonne dès qu'il est sorti de l'enfance.

Il va voyager, c'est-à-dire courir à travers le monde, sans but et sans fruit.

À son retour, il rêve une gloire poétique, mais il ne se trouve dans l'esprit ni poésie ni langue; il se décide à suppléer à la poésie, qui lui manque totalement, par cette espèce de jargon _pédestre_ qu'on fait passer pour du génie devant les parterres; il va chercher une langue presque morte en Étrurie.

Là il trouve une _Laure_ à adorer dans une femme couronnée qui flatte sa vanité et ses sens. Ennemi des rois, il n'hésite pas à se faire courtisan de son royal époux.

Il l'enlève à son mari et fuit avec elle à Rome.

Ennemi des tyrans, il se fixe auprès d'elle sous l'empire de la double tyrannie des rois et des pontifes.

Pour capter le pape, il sollicite de lui une audience obséquieuse et lui présente l'édition de ses oeuvres.

Le cardinal d'York et les prêtres de sa cour sont humblement servis et adulés par lui.

Il est forcé enfin de sortir de Rome pour éviter le scandale de cette inconvenante fréquentation du palais de son ami.

Il s'éloigne et va à Naples.

Pendant cette absence, son amie sollicite et obtient du roi et de la reine de France une subvention qui assure son existence.

Elle va le rejoindre trois ans de suite dans une solitude opulente de l'Alsace.

Son mari meurt.

Ils vont à Paris pour soigner leurs intérêts royaux auprès du gouvernement populaire qui va administrer à leur place.

Il se lie avec tous les ennemis de ce roi et de cette reine leurs bienfaiteurs.

Il célèbre dans ses vers adulateurs la première journée de leur déchéance dans la prise de la Bastille, au 14 juillet.

La monarchie française continue à s'écrouler et menace leur fortune et leur vie.

Il entraîne en Angleterre son amie, qu'il consent à voir humilier publiquement devant la maison d'Hanovre pour en obtenir une pension pour la veuve des Stuarts.

Il réussit et revient à Paris.

Le peuple révolutionné triomphe au 10 août.

Il se sauve devant la victoire du peuple.

L'ennemi des rois qui a chanté le 14 juillet invective le 10 août!

Menacé à sa sortie de Paris par la populace, il devient sans pudeur l'ennemi le plus acharné, non de la populace, mais de la nation française. Sa politique n'est que de l'humeur et de la peur. Il se réfugie chez les princes autrichiens qu'il a insultés.

Il écrit le _Misogallo_, le plus odieux et le plus plat pamphlet en mauvais vers qu'on ait jamais rimé contre la France révolutionnaire. Il en fait faire dix copies qu'il confie à ses amis, pour que l'injure ne risque pas de mourir avec lui.

Et pendant que le sang coule à Paris, il joue à Florence ses rôles de tragédie.

Excepté ses palefreniers et ses quatorze chevaux anglais, son seul souci sur la terre, il ne fait de bien à personne, et il meurt en rimaillant des épigrammes contre le genre humain.

Voilà le civisme, le patriotisme, le puritanisme de ce modèle des citoyens!

Son amie lui survit et prend un autre serviteur.

Elle meurt cependant et se fait ensevelir dans le même tombeau.