Cours familier de Littérature - Volume 17

Part 6

Chapter 63,688 wordsPublic domain

«J'étais bien sûre, mon cher monsieur, que vous prendriez un grand intérêt à la perte horrible que j'ai faite. Vous savez par expérience quel malheur affreux c'est de perdre une personne avec qui on a vécu pendant vingt-six ans, et qui ne m'a jamais donné un moment de déplaisir, que j'ai toujours adorée, respectée et vénérée. Je suis la plus malheureuse créature qui existe... Le plus grand bonheur, et le seul qui puisse m'arriver, ce serait d'aller rejoindre cet ami incomparable. Il s'est tué à force d'étudier et de travailler. Depuis dix ans qu'il était à Florence, il avait appris le grec tout seul. Il a traduit en vers une tragédie de chaque auteur grec, les _Perses_ d'Eschyle, _Philoctète_ de Sophocle, _Alceste_ d'Euripide, et il a fait une _Alceste_ à son imitation, ainsi qu'une tragi-mélodie d'_Abel_, qui est moitié tragédie et moitié pour chanter, afin de donner aux Italiens le goût de la tragédie: ce seront les premières choses que je ferai imprimer pour finir son théâtre. Il a traduit les _Grenouilles_ d'Aristophane, tout Térence, tout Virgile en vers, c'est-à-dire l'_Énéide_,--la _Conjuration de Catilina_. Il a fait dix-sept satires, un tome de poésies lyriques. Il a écrit toute sa vie jusqu'au 14 mars de cette année, et puis il a fait depuis deux ans six comédies qui ont été la cause de sa mort, y travaillant trop pour les finir plus vite, et malgré cela il n'a pu en corriger que quatre et demie; il est tombé malade à la moitié du troisième acte de la cinquième. Il se portait très-bien le 3 octobre au matin, et il travailla à son ordinaire; je rentrai à quatre heures pour dîner, et je le trouvai avec la fièvre: la goutte s'était fourrée dans les entrailles, qu'il avait très-affaiblies depuis quelque temps, ne pouvant quasi plus manger... Enfin le samedi 8, après avoir passé une nuit moins mauvaise que les précédentes, il s'affaiblit, il perdit la vue, et mourut sans fièvre, comme un oiseau, sans agonie, sans le savoir. Ah! monsieur, quelle douleur! J'ai tout perdu: c'est comme si on m'avait arraché le coeur! Je ne puis pas encore me persuader que je ne le reverrai plus. Imaginez-vous que depuis dix ans je ne l'avais plus quitté, que nous passions nos journées ensemble; j'étais à côté de lui quand il travaillait, je l'exhortais à ne pas tant se fatiguer, mais c'était en vain: son ardeur pour l'étude et le travail augmentait tous les jours, et il cherchait à oublier les circonstances des temps en s'occupant continuellement. Sa tête était toujours tendue à des objets sérieux, et ce pays ne fournit aucune distraction. Je me reproche toujours de ne l'avoir pas forcé à faire un voyage: il se serait distrait par force. Son âme ardente ne pouvait pas exister davantage dans un corps qu'elle minait continuellement. Il est heureux, il a fini de voir tant de malheurs; sa gloire va augmenter: moi seule, je l'ai perdu, il faisait le bonheur de ma vie. Je ne puis plus m'occuper de rien. Mes journées étaient toujours trop courtes, je lisais au moins sept ou huit heures, à présent je ne puis plus ouvrir un livre. Pardonnez-moi de vous entretenir de mon chagrin. Je sais que vous avez de l'amitié pour moi et que vous aimiez cet ami incomparable: c'est ce qui fait que je me livre avec vous à ma douleur.

«....Vous me feriez grand plaisir de me donner de vos nouvelles, de vous et de vos occupations littéraires. Je sais que vous enseignez le grec moderne à l'Institut. On me dit qu'on imprime l'_Énéide_ de M. Delille; je serais charmée de la lire, si ma tête peut un jour se calmer. Je n'ai aucun projet de déplacement; je vis au jour la journée, heureuse quand j'en ai fini une, et au désespoir d'en recommencer une autre. La mort serait pour moi un véritable bonheur; je déteste la vie, le monde, et tout ce qui s'y fait et s'y voit. Je ne vivais que pour un seul objet, et je l'ai perdu. Adieu, mon cher monsieur; plaignez-moi, car je suis bien malheureuse. Je ne puis m'arracher de ces lieux où j'ai vécu avec lui, et où il reste encore.»

Quoi de plus touchant? Chateaubriand, attaché alors à l'ambassade de Rome, venait d'arriver à Florence au moment où Alfieri rendait le dernier soupir; il le vit coucher au cercueil, il lut les deux inscriptions funéraires, il fut touché de cet immense amour, de ce dernier rendez-vous donné au sein de la mort; ces images devaient frapper l'auteur du _Génie du Christianisme_, et ce qu'elles avaient d'un peu théâtral n'était pas pour lui déplaire. Il s'apprêtait donc à en parler en poëte, comme il l'a fait trois mois après, sous l'impression toute récente de ce douloureux épisode, quand se produisit un incident assez singulier, un incident qui aurait pu le mettre en défiance, s'il y eût arrêté sa pensée. François-Xavier Fabre, le jeune peintre de Montpellier, qui était déjà pour Mme d'Albany un confident intime, écrivit de la part de la comtesse à M. de Chateaubriand pour le prier de ne rien publier qui pût être défavorable à la mémoire d'Alfieri. Qu'est-ce à dire? D'où viennent ces alarmes? Pourquoi ces précautions? Le sens de cette démarche, qui dut paraître si extraordinaire alors, n'est plus un secret pour nous aujourd'hui: on craignait que Chateaubriand, ayant visité Florence, n'eût appris bien des choses qui pouvaient nuire un peu à l'idéale peinture des amours d'Alfieri et de la comtesse. On craignait que cette consécration poétique, cette transfiguration merveilleuse de la réalité ne souffrît quelque atteinte dans l'esprit du brillant écrivain, s'il prêtait l'oreille à des confidences indiscrètes. On le suppliait enfin, avec la diplomatie du coeur, de ne pas altérer la légende; on lui fournissait même des notes pour entretenir son enthousiasme. La _Vita di Vittorio Alfieri, scritta da esso_, n'avait pas encore été publiée; il importait que Chateaubriand connût au moins les pages enflammées où le Dante piémontais glorifie sa royale Béatrice. C'est à cette demande, à ces préoccupations, à ces inquiétudes inattendues, que répondait Chateaubriand, quand il adressait à Fabre la lettre que voici:

Monsieur,

J'ai reçu votre obligeante lettre, ainsi que le paquet que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer par Son Éminence monseigneur le cardinal de Consalvi. Je vous prie seulement de m'adresser directement à l'avenir ce que vous pourriez avoir à me faire passer. Les moyens les plus simples sont toujours les plus prompts et les plus sûrs.

J'ignore encore le moment, monsieur, où je pourrai faire usage de votre excellente notice. Ma tête est tellement bouleversée par des chagrins de toute espèce, que je ne puis rassembler deux idées[4]. J'espère que mon ami sera arrivé sans accident à Venise. L'air de Florence et surtout celui de Rome lui étaient tout à fait contraires. Les marais de Venise ne sont pas sans inconvénients, mais il faut bien prendre son parti. En général, toutes les personnes qui ont la poitrine délicate se plaignent beaucoup de ce pays, et c'est ce qui me forcera moi-même à l'abandonner.

Au reste, monsieur, soyez sûr que je ne publierai rien sur le comte Alfieri qui puisse vous être désagréable, et surtout à son admirable amie, aux pieds de laquelle je vous prie de mettre mes respects. Si les circonstances me le permettent, je vous soumettrai mon travail avant de l'envoyer à l'imprimerie.

J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CHATEAUBRIAND.

«_P. S._ Je reçois l'arrêté de ma promotion à une autre légation. Je pars pour Naples, et j'espère être à Florence du 15 au 20 janvier. J'aurai sûrement l'honneur de vous y saluer.

«Je prends la liberté de vous adresser cette lettre chez Mme la comtesse d'Albany, faute d'avoir votre adresse directe: j'espère qu'elle voudra bien me le pardonner.

«Rome, mercredi 28 décembre 1803.»

[Note 4: «Il s'agit ici de la mort, toute récente à cette date, de la fille de M. de Montmorin, Mme de Beaumont. On sait que cette noble personne, dont l'influence fut si vive et si douce dans le monde des Joubert, des Ballanche, des Chateaubriand, se sentant frappée d'un mal sans remède, était allée demander au ciel de l'Italie l'apaisement de ses souffrances. Elle partit en 1803, aux premiers jours de l'automne. Chateaubriand, secrétaire de légation auprès de la cour pontificale, attendait son amie à Florence; il la conduisit à Rome et ne la quitta plus. Le vendredi 4 novembre, elle s'éteignit dans ses bras. On peut lire, au tome IV des _Mémoires d'outre-tombe_ (1re édition, 1849), les touchants détails de cette mort et le récit des funérailles que Chateaubriand fit à Mme de Beaumont dans l'église Saint-Louis des Français. «Je t'aimerai toujours, s'écrie l'ardent poëte, s'appropriant les vers de l'Anthologie grecque,--je t'aimerai toujours; mais toi, chez les morts, ne bois pas, je t'en prie, à cette coupe qui te ferait oublier tes anciens amis.»]

Ce scrupule d'inquiétude de Mme d'Albany prouve qu'elle redoutait quelques vérités pénibles racontées dans le public européen par un mot indiscret de Chateaubriand, dont elle sollicitait le silence.

Le silence fut accordé, et rien ne troubla les obsèques du grand homme ni la paix de son amie.

VI.

Dans le même temps elle se ressouvint de l'ancienne amitié qu'elle avait conçue, en 1792, pour la femme du premier consul, qui fut plus tard l'impératrice Joséphine Beauharnais. Joséphine lui répondit:

Paris, 1801.

Combien je vous remercie, ma chère amie, de l'intérêt touchant que vous nous accordez, à Bonaparte et à moi! Une amitié distinguée comme la vôtre offre des consolations au milieu des idées affligeantes qui naissent des dangers continuels auxquels on est exposé, et l'on regrette moins de les avoir courus quand ils excitent les témoignages d'une estime aussi pure que celle que vous nous laissez voir.

JOSÉPHINE BONAPARTE, née LA PAGERIE.

_P. S._ Je vois souvent ici M. de Lucchesini, dont j'estime beaucoup l'esprit et le caractère. Nous parlons de vous fréquemment, et je l'aime à cause de l'attachement qu'il vous porte.--Dites, je vous prie, de ma part, à Mme de Bernardini tout ce que vous pouvez imaginer d'aimable. Adieu, chère princesse.

Mme de Staël, qui l'avait beaucoup connue et cultivée à Paris, de 1789 à 1793, lui écrivit un billet de condoléance. Elle l'appelait sa _chère souveraine_, et ce nom, où la familiarité s'unissait au respect, flattait les deux femmes:

Bologne, 22 mars 1805.

Je ne sais, madame, si j'ai su vous exprimer comme je le sentais mon respect pour vous et pour votre malheur. Je ne suis jamais entrée sans émotion dans votre maison; je ne vous ai jamais vue sans l'intérêt le plus tendre; je me persuade que nos amis sont réunis, et je vous demande de penser quelquefois au mien, qui a partagé un grand nombre des opinions de celui qui vous fut si cher. Oh! je ne puis croire qu'un jour nous ne nous retrouverons pas tous. L'affection serait sans cela le plus trompeur des sentiments naturels... Mes compliments à vos dames, et pour vous, madame, le plus tendre et le plus respectueux attachement.

NECKER DE STAËL-HOLSTEIN.

VII.

Cependant, le 4 septembre 1810, époque précise où j'arrivai en Toscane, le monument funèbre de Canova fut inauguré dans l'église de _Santa-Croce_, malgré la véhémente réclamation du clergé. Mme d'Albany était à Paris et conversait avec Bonaparte, auprès de qui elle avait alors la nécessité de conserver une attitude de bienveillance utile à ses intérêts et qui ne répugnait point à ses opinions. Ses liaisons avec Mme de Staël et sa société lui rendaient, sous l'Empire, son rôle très-complexe et très-délicat. Elle ne désirait point rompre avec les connaissances de Mme de Staël à Coppet et à Paris, et elle voulait moins encore se déclarer en hostilité avec l'homme dont sa tranquillité et son bien-être dépendaient; toute sa fortune en France et en Angleterre était dans ces ménagements.

Un ami de Mme de Staël, M. de Sismondi, Toscan d'origine, Genevois de séjour, Français de goût, l'embarrassait beaucoup par ses correspondances très-indiscrètes; il ne cessait de la provoquer, avec un défaut de tact qui touchait par la candeur à une ingénuité presque niaise, à se prononcer contre l'Empire. On voit clairement combien cette importunité lui était à charge. Sismondi, retiré pendant quelques mois à _Pescia_, sa patrie, en Toscane, ne s'en apercevait pas; il continuait l'obsession de sa correspondance compromettante.

Voici une de ses lettres, du 7 juin 1807, de Pescia:

Madame,

Permettez-moi de me rappeler à votre souvenir en vous envoyant les deux premiers volumes de mon histoire. Si votre noble ami avait vécu, c'est à lui que j'aurais voulu les présenter, c'est son suffrage que j'aurais ambitionné d'obtenir par dessus tous les autres. Son âme généreuse et fière appartenait à ces siècles de grandeur et de gloire que j'ai cherché à faire connaître. Né comme par miracle hors de son siècle, il appartenait tout entier à des temps qui ne sont plus, et il avait été donné à l'Italie comme un monument de ce qu'avaient été ses enfants, comme un gage de ce qu'ils pouvaient être encore. Il me semble que l'amie d'Alfieri, celle qui consacre désormais sa vie à rendre un culte à la mémoire de ce grand homme, sera prévenue en faveur d'un ouvrage d'un de ses plus zélés admirateurs, d'un ouvrage où elle retrouvera plusieurs des pensées et des sentiments qu'Alfieri a développés avec tant d'âme et d'éloquence. Avant la fin de l'été, je compte aller à Florence vous rendre mes devoirs et entendre de votre bouche, madame, votre jugement sur mes _Républiques_.

Il y a quinze jours que j'ai quitté Mme de Staël à Coppet; elle avait chargé son libraire de vous faire parvenir sa _Corinne_, et elle se flattait que vous l'aviez reçue. Si cependant elle ne vous est pas parvenue encore, je pourrai vous en envoyer un exemplaire; je serai sûr, en le faisant, de l'obliger, car elle désirait sur toute chose que cet ouvrage fût de bonne heure entre vos mains, et qu'il obtînt votre approbation. Je me flatte qu'elle sera entière, et que, si la France a été juste pour elle, l'Italie sera reconnaissante.--Vous aurez su, madame, que notre amie a éprouvé de nouveaux désagréments. Vous en aurez su même davantage, car la malignité publique s'est plu à en exagérer les rapports. On lui avait laissé acheter une campagne dans la vallée de Montmorency, en lui donnant des espérances trompeuses, et, au lieu de lui permettre ensuite de l'habiter, on avait confirmé l'exil à trente lieues; c'est alors qu'elle est revenue à Coppet où j'ai passé un mois auprès d'elle. Aujourd'hui je m'éloigne d'elle de nouveau, et pour une année entière; mais j'espère voir bientôt ici un autre de nos amis communs, M. de Bonstetten, qui doit avoir eu, il y a peu de mois, l'avantage de vous voir, et qui m'annonce par sa dernière lettre son retour prochain de Rome. Peut-être vous l'arrêterez quelque temps à Florence, et nous nous le disputerons...

J.-CH.-LÉON SIMONDE SISMONDI.

Pescia, 18 juin 1807.

Nous voici, dès cette première lettre, introduits dans le monde de Mme de Staël. Entre le château de Coppet et le palais du _Lung' Arno_, Sismondi sera désormais un intermédiaire actif et dévoué. Plus d'un curieux détail, ignoré des biographes les mieux informés, des historiens littéraires les plus pénétrants, va nous être révélé dans ses messages. Pourquoi n'avons-nous pas les lettres de Mme d'Albany? Le tableau serait bien autrement complet; profitons du moins des pages qui nous restent. Mme d'Albany a dû répondre immédiatement à la lettre que nous venons de citer, et sans doute elle regrettait de ne pas avoir encore reçu la _Corinne_ de Mme de Staël, dont la publication toute récente avait causé une émotion si vive. «S'il faut en croire une anecdote, dit M. Villemain, le dominateur de la France fut tellement blessé du bruit que faisait ce roman, qu'il en composa lui-même une critique insérée au _Moniteur_.» Cette critique _amère et spirituelle_, au jugement de M. Villemain, mais surtout si fort inattendue, n'aurait-elle pas été provoquée par le refus qu'opposa Mme de Staël à certaines insinuations du maître? La lettre suivante, datée du 25 juin, peut jeter quelque jour sur ce singulier incident:

«Je me hâte de vous envoyer _Corinne_, c'était à vous que l'auteur voulait que son livre parvînt avant tout autre en Italie. Mme de Staël n'avait point attendu le voyage long et incertain de M. de Sabran, elle avait donné ordre à son libraire de vous expédier cet ouvrage au moment où il paraîtrait. Si cet exemplaire, qui vous était destiné, vous parvient enfin, je prendrai la liberté de vous le demander pour le faire passer à Naples à la place de celui-ci. Sans doute, madame, moi aussi j'aurais ardemment désiré que Mme de Staël eût assez de fermeté dans le caractère pour renoncer complétement à Paris et ne faire plus aucune démarche pour s'en approcher; mais elle était attirée vers cette ville, qui est sa patrie, par des liens bien plus forts que ceux de la société; ses amis, quelques personnes chères à son coeur, et qui seules peuvent l'entendre tout entier, y sont irrévocablement fixées. Il ne lui reste que peu d'attachements intimes sur la terre, et hors de Paris elle se trouve exilée de ce qui remplace pour elle sa famille aussi bien que de son pays. C'est beaucoup, sensible comme elle est, passionnée pour ce qui lui est refusé, faible et craintive comme elle s'est montrée souvent, que d'avoir conservé un courage négatif qui ne s'est jamais démenti. Elle a consenti à se taire, à attendre, à souffrir pour retourner au milieu de tout ce qui lui est cher; mais elle a refusé toute action, toute parole qui fût un hommage à la puissance. Encore à présent, comme on la renvoyait loin de la terre qu'elle avait achetée, le ministre de la police lui fit dire que, si elle voulait insérer dans Corinne un éloge, une flatterie, tous les obstacles seraient aplanis et tous ses désirs seraient satisfaits. Elle répondit qu'elle était prête à ôter tout ce qui pouvait donner offense, mais qu'elle n'ajouterait rien à son livre pour faire sa cour. Vous le verrez, madame, il est pur de flatterie, et, dans un temps de honte et de bassesse, c'est un mérite bien rare.--Nous allons donc bientôt voir ceux où l'âme antique de votre ami s'exprime avec toute sa fierté, toute son énergie. Je n'en doute pas, madame, vous réussirez à obtenir une libre publication, puisque vous avez déjà été si avant. Ce succès ne pouvait être obtenu que par vous seule au monde; il fallait les efforts, le courage, la persévérance d'une affection que la mort a rendue plus sacrée et qu'elle a presque transformée en culte. Parmi ces hommes qui comprennent si mal les hautes pensées et les sentiments généreux, il reste cependant encore une secrète admiration pour des vertus et un dévouement dont ils sont incapables. Vous les avez dominés, vous les dominerez encore par cette profonde vérité de votre caractère et de vos affections. Ils céderont, ils obéiront au grand nom d'Alfieri, parce que vous, en sentant toute la hauteur de son génie, toute la noblesse de son caractère, vous les forcez à le reconnaître.

«J.-Ch.-L. SIMONDE SISMONDI.

«Pescia, 25 juin 1807.»

VIII.

Pendant que Mme de Staël réunissait à Coppet l'élite de ces esprits dépaysés, ennemis momentanés de l'empire, Mme d'Albany, attentive à ne pas mécontenter l'empereur, proscrivait la politique de son salon, et y recevait les proconsuls français avec empressement. La grande-duchesse _Élisa Bonaparte_ régnait à Florence; Mme d'Albany se gardait de rompre avec sa cour. M. de Sismondi lui écrivait avec ironie sur ces relations. C'était le moment où Mme de Staël, entre Schlegel et Benjamin Constant, écrivait le plus réellement beau de ses ouvrages, _l'Allemagne_.

«Vous avez lu sans doute _les Martyrs_ de Chateaubriand; c'est la chute la plus brillante dont nous ayons été témoins, mais elle est complète: les amis mêmes n'osent pas le dissimuler, et, quoiqu'on sache que le gouvernement voit avec plaisir ce déchaînement, la défaveur du maître n'a rien diminué de celle du public. La situation de Chateaubriand est extrêmement douloureuse; il voit qu'il a survécu à sa réputation, il est accablé comme amour-propre, il l'est aussi comme fortune, car il n'a rien. Il ne tient aucun compte de l'argent, et il a dépensé sans mesure ce qu'il comptait gagner par cet ouvrage, qui, au contraire, achève de le ruiner. J'en ai une pitié profonde; c'est un si beau talent mal employé! C'est même un beau caractère, qui, à quelques égards, s'est démenti. Comme il n'est rien qu'avec effort, comme il veut toujours paraître au lieu d'être lui-même, ses défauts sont _tachés_ comme ses qualités, et une vérité profonde, une vérité sur laquelle on se repose avec assurance, n'anime pas tous ses écrits. Ainsi on assure qu'il est très-indépendant de caractère, qu'il parle avec une grande liberté et un grand courage; cependant il y a dans les _Martyrs_ des passages indignes de ces principes, il y en a où il semble avoir cherché des allusions pour flatter. Il a pris la servilité pour le caractère de la religion, parce qu'il a appris cette religion au lieu de la sentir.

«Nous sommes à présent réunis à Coppet. Mme de Staël a auprès d'elle tous ses enfants, mais l'aîné est sur le point de partir pour l'Amérique; il va reconnaître les terres qu'ils y possèdent et prendre des arrangements pour le voyage de sa mère elle-même, car celle-ci veut dans une année chercher la paix et la liberté au-delà de l'Atlantique. Il m'est impossible de dire tout ce que je souffre de cette perspective et combien je suis abîmé de douleur en pensant à la solitude où je me trouverai. Depuis huit ou neuf ans que je la connais, vivant presque toujours auprès d'elle, m'attachant à elle chaque jour davantage, je me suis fait de cette société une partie nécessaire de mon existence: l'ennui, la tristesse, le découragement m'accablent dès que je suis loin d'elle. Une amitié si vive est bien au-dessus de l'amour, car il m'est arrivé plus d'une fois d'en ressentir pour d'autres femmes..., sans que les deux sentiments méritassent seulement d'être comparés l'un à l'autre. Nous avons ici Benjamin, M. de Sabran et M. Schlegel; M. de Bonstetten y reviendra bientôt aussi; il est à présent à Berne, où il n'avait, je crois, pas fait de voyage depuis la Révolution. On nous annonce pour l'été la plus brillante compagnie de Paris: à la bonne heure, je ne suis curieux de rien, et je ne voudrais pas ajouter au cercle que nous avons déjà. Je porte envie à votre calme, je porte envie à votre retraite dans les livres et la pensée, mais vous aussi avez connu les orages du coeur, et vous ne voudriez pas n'avoir pas eu cette intuition complète de la vie.»

IX.