Cours familier de Littérature - Volume 17
Part 5
Donc aucun lien, ni religieux ni légal, ne resserrait l'union entre la comtesse d'Albany et son chevalier servant; ils étaient libres, excepté des liens que l'habitude et les moeurs de l'Italie consacrent. On a vu qu'Alfieri ne les respectait pas complétement pendant leur cohabitation à Florence, à leur retour de Paris et de Londres en 1793. Son sonnet licencieux sur un amour immoral, avoué en ce temps-là dans une mauvaise société de Florence, sonnet commémoratif de cette pitoyable aventure, en est la preuve en ce qui le concerne. Mais si on réfléchit que ce sonnet prouvant l'infidélité scandaleuse de l'amant a été introduit dans l'édition de ses soixante-dix sonnets par la comtesse d'Albany elle-même, éditant et révisant ses oeuvres, il est difficile de douter de l'intention des deux amants, le poëte et l'éditeur. Le poëte s'adorait trop lui-même pour brûler un méchant sonnet si peu respectueux pour la comtesse, et la comtesse, de son côté, libre de publier ou d'anéantir ce sonnet, preuve de la légèreté d'Alfieri envers elle, ne le laissait évidemment imprimer que pour en faire usage à son tour, en donnant au public la preuve qu'Alfieri lui laissait désormais la liberté de son coeur en se vantant de la licence du sien. Il est difficile de se refuser à cette conclusion. Quel est l'amant qui imprimerait sous l'oeil de son amie un sonnet où il attesterait lui-même sa propre infidélité cynique? quelle est l'amante qui, libre d'anéantir la preuve d'une pareille offense, la laisserait subsister si elle n'avait elle-même l'intention de se déclarer libre par la plume de son premier adorateur? Il est donc à croire que les liens étaient rompus à cette époque, et que la comtesse n'était pas fâchée qu'on le sût, afin de se justifier elle-même d'un changement dont on lui avait donné l'exemple. Je n'ai pas pu tirer de l'impression posthume de ce sonnet une autre conjecture.
II.
Quoi qu'il en soit, il y avait alors dans la maison et dans l'intimité d'Alfieri un jeune Français sur lequel les regards et les suspicions du public commençaient à se tourner. Ce jeune homme était M. Fabre.
«La mort d'Alfieri ouvre une période nouvelle dans la vie de Mme d'Albany. Si douloureuse que fût l'heure de la séparation, cette mort, il faut bien le dire, était un affranchissement pour la comtesse. Il paraît certain qu'elle avait aimé Fabre avant qu'Alfieri fût descendu au tombeau; il est certain aussi que la misanthropie toujours croissante du poëte l'avait condamnée pendant ces derniers temps à une solitude bien contraire à ses goûts. Elle se résignait sans doute, car elle était débonnaire et soumise; elle demandait à l'étude des consolations, elle passait des journées entières plongée dans ses lectures. Qui oserait dire pourtant que sa résignation fût complète? qui oserait affirmer qu'à la mort de son amant, au milieu de sa douleur et de ses larmes, elle ne se sentit pas, sans se l'avouer à elle-même, plus légère, plus à l'aise, et comme débarrassée d'une chaîne pesante? Toutes ces Maintenons, occupées à distraire des rois malheureux et irrités, finissent toujours par laisser éclater leur ennui. Mme d'Albany, une fois séparée de son poëte, ne prononce pas un mot, n'écrit pas une ligne qui puisse nous faire soupçonner le fond de son âme; mais sa conduite nous révèle la vérité tout entière beaucoup plus clairement qu'on ne le voudrait. Quelques mois à peine sont écoulés, et déjà le peintre a pris la place du poëte dans l'hôtel du _Lung' Arno_; la _casa di Vittorio Alfieri_ est aussi désormais la maison de François-Xavier Fabre. Quant à ces salons où la royale comtesse était si impatiente d'avoir sa cour et que la sauvagerie d'Alfieri tenait si obstinément fermés, ils vont enfin s'ouvrir: grands seigneurs et grandes dames, hommes de guerre et hommes d'État, écrivains et artistes, y affluent bientôt de toutes parts; c'est le foyer littéraire de l'Italie du nord, c'est un des rendez-vous de la haute société européenne. Voilà comment furent célébrées les funérailles d'Alfieri!
«Nous voudrions qu'il nous fût possible de voiler ce triste épisode. À Dieu ne plaise qu'on nous accuse d'avoir cédé ici à l'indiscrète curiosité de notre temps! Les commérages de l'histoire intime ne sont pas de notre goût; nous ne cherchons pas le scandale, nous ne scrutons pas les mystères de la vie privée. Ce sont là, par malheur, des choses devenues publiques. Et qui donc est coupable de cette publicité? Mme d'Albany a étalé elle-même une partie de ses fautes dans cette _Vita d'Alfieri_ qu'elle a imprimée librement après la mort du poëte, et, pour ce qui concerne ses relations avec Fabre, elle n'y a pas, dans son insouciance, apporté plus de réserve. D'ailleurs on a tant parlé de ces singuliers incidents, on a tant discuté le pour et le contre, que notre silence sur un point si délicat serait plus grave encore qu'une condamnation expresse. Comment supprimer tout à fait un épisode qui renferme la conclusion du drame? Des romanciers se sont plu à mettre en scène la femme de quarante ans, et ils ont eu beau se montrer sympathiques pour des souffrances qui ne dépendent pas du nombre des années, on voit percer une secrète ironie dans leurs peintures. De quel ton les plus complaisants pourraient-ils raconter ces dernières aventures de la comtesse? Mme d'Albany avait cinquante et un ans lorsque Alfieri mourut, Fabre n'en avait que trente-sept; la jeunesse de Fabre, jointe à un mérite qu'on ne peut nier, fut peut-être ce qui captiva le plus l'amante si longtemps soumise du misanthrope Alfieri. N'oublions pas cependant que sur un point si délicat des opinions bien diverses se sont produites, et peut-être suffira-t-il de mettre ces opinions en présence pour concilier les devoirs de l'historien avec les justes égards dus à une femme célèbre, dont les dernières années ont laissé un souvenir honorable.
«Il n'est pas du tout prouvé, disent les défenseurs de la comtesse, que personne ait remplacé Alfieri dans son coeur. Qu'était-ce que Fabre, en effet, pour lui inspirer une passion si vive et si impatiente? Le peintre de Montpellier, si estimable à tant d'égards, n'avait d'ailleurs aucune des qualités qui peuvent séduire un coeur enthousiaste. Je ne parle pas seulement de l'impression qu'il a laissée à ceux qui l'ont connu dans les dernières années de sa vie: la goutte le tourmentait alors depuis longtemps, et son caractère, assez peu aimable déjà, était devenu singulièrement âpre. Sans avoir en 1803 cette humeur chagrine et bourrue, Fabre, esprit sérieux, intelligent, causeur instruit et plein de ressources, connaisseur du premier ordre en matière d'art, ne brillait ni par le charme ni par l'élévation du talent. Aucune flamme chez lui, pas la moindre étincelle de ce génie qui faisait pardonner à l'auteur de _Marie Stuart_ ses brusqueries farouches. Une âme honnête et droite pouvait animer les traits vulgaires de son visage; il n'y fallait chercher aucune grâce, aucune finesse, nulle expression délicate et poétique. Les personnes qui ont vu à Montpellier le portrait de Fabre tel qu'il l'a peint lui-même se demandent comment la veuve de Charles-Édouard, _l'adorata donna_ d'Alfieri, aurait pu effacer comme à plaisir, par cet inexplicable attachement, la poétique auréole qui entourait son nom.
--Prenez garde! a-t-on répondu. Il faudrait, pour être tout à fait juste envers Fabre, se demander si la comtesse elle-même, en 1803, n'était pas un peu atteinte de cette vulgarité qu'on reproche au successeur d'Alfieri. Elle avait eu et gardé longtemps un merveilleux éclat de jeunesse, un teint éblouissant, quelque chose de ces fraîches carnations de Rubens, son compatriote et son peintre favori. À cinquante et un ans, sa beauté n'existait plus, et si les adorateurs de la comtesse, ceux qui ne la connaissent que par les Mémoires d'Alfieri, s'étonnent qu'elle ait pu aimer après lui le moins poétique des hommes, les amis de Fabre peuvent s'étonner à leur tour qu'il ait pu aimer, jeune encore, la vieille comtesse alourdie par l'âge. «J'ai connu Mme d'Albany à Florence, écrit M. de Chateaubriand dans les _Mémoires d'outre-tombe_; l'âge avait apparemment produit chez elle un effet opposé à celui qu'il produit ordinairement: le temps ennoblit le visage, et, quand il est de race antique, il imprime quelque chose de sa race sur le front qu'il a marqué. La comtesse d'Albany, d'une taille épaisse, d'un visage sans expression, avait l'air commun. Si les femmes des tableaux de Rubens vieillissaient, elles ressembleraient à Mme d'Albany à l'âge où je l'ai rencontrée. Je suis fâché que ce coeur, _fortifié et soutenu_ par Alfieri, ait eu besoin d'un autre appui.» Les souvenirs que consigne ici le célèbre écrivain se rapportent à l'année 1812; il est probable cependant que dès l'année 1803 la veuve du dernier Stuart, la vieille amie de l'ardent poëte piémontais, avait déjà cette physionomie sans jeunesse, ces allures sans légèreté, que Chateaubriand nous signale. Qu'il y ait dans ces lignes un sentiment de fatuité mondaine, que l'auteur soit heureux d'opposer secrètement à la Béatrice un peu déformée d'Alfieri la Béatrice toute gracieuse et tout idéale de l'Abbaye-aux-Bois, nous n'essayerons pas de le nier; ce n'est pas une raison pour récuser un témoignage confirmé par des juges plus bienveillants. M. de Lamartine, qui vit la comtesse d'Albany en 1810, c'est-à-dire à une époque très-rapprochée de la date qui nous occupe, la représente à peu près dans les mêmes termes. «Rien, dit-il, ne rappelait en elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie, ni la reine d'un empire, ni la reine d'un coeur. C'était une petite femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids, avait perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes lignes pures de beauté idéale.» Il est vrai qu'il ajoute ce correctif précieux, oublié ou dédaigné par Chateaubriand: «Mais ses yeux avaient une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un accueil, toute sa physionomie une intelligence et une grâce d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait au vôtre, ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de naturel dans sa personne.»
«Ici les défenseurs de la comtesse d'Albany, qui ne peuvent nier son attachement pour le jeune artiste de Montpellier, essayent de soutenir qu'ils étaient secrètement mariés. Non, répliquent leurs adversaires. Mme d'Albany installa Fabre auprès d'elle, elle en fit le compagnon de sa vie, elle le fit accepter par le monde de l'Empire et de la Restauration; elle le présenta familièrement à l'aristocratie européenne; elle l'emmena dans tous ses voyages, à Paris en 1810, à Naples en 1812; elle vécut enfin sans scrupule et sans embarras comme la femme du peintre, mais elle ne songea pas un seul jour à l'épouser. Nous avons sur ce point un renseignement assez curieux. Le premier volume du Supplément de la _Biographie universelle_, publié en 1834, contient un article sur la comtesse d'Albany, article signé du nom de Meldola, et dans lequel on lit ces paroles: «Quelques biographes ont prétendu que Mme d'Albany s'était unie par un mariage secret à Alfieri, et qu'après la mort de ce poëte elle avait épousé M. Fabre. Ce dernier fait est démenti par M. Fabre lui-même, qui regarde le premier comme également controuvé.» Or, comme si cette dénégation imprimée ne suffisait pas au successeur d'Alfieri, il l'inscrivit de sa main sur l'exemplaire qui lui appartenait. Ces mots, _elle avait épousé M. Fabre_, sont soulignés par lui au crayon, et d'une main brusque il a écrit à la marge: «C'est faux.» Ce volume ainsi annoté a été donné par Fabre à la bibliothèque de Montpellier, et chacun peut y lire cette singulière protestation. Pourquoi donc une telle insistance? Au nom de quel sentiment a-t-il protesté de la sorte? Que craignait-il en laissant s'accréditer le bruit d'un mariage secret entre la comtesse et lui? Il ne craignait rien et ne se souciait de rien; toutes ces délicatesses lui étaient complétement inconnues. Véridique autant que bourru, il avait son franc-parler sur toutes les choses, et il n'a songé en cette circonstance qu'à dire la vérité, brutalement ou non, peu importe.»
III.
Fabre fils, d'une famille obscure de Montpellier, élève de David, homme de bon sens et de coeur droit, était allé à Rome étudier l'art dans lequel il devint érudit de premier ordre, sans sortir tout à fait d'une élégante et savante médiocrité dans l'exécution. Tout ce que la science peut donner, il l'avait; le génie lui était à peu près refusé. Son extérieur un peu vulgaire n'avait rien qui motivât la passion, que la jeunesse. Ses yeux étaient beaux et limpides, mais ses traits n'avaient aucune noblesse et aucune distinction naturelle de ces visages desquels la race ou le génie écrit d'avance l'origine. C'était un visage flamand, ayant assez d'analogie avec les traits arrondis et allemands de la comtesse d'Albany elle-même. Bien accueilli à Florence par les deux amants, il fit par reconnaissance un très-beau portrait d'Alfieri et finit par cohabiter assidûment chez eux, bien qu'alors il n'y eût pas son logement. Il logeait alors dans la même rue que moi à Florence, et il remplissait son logement des chefs-d'oeuvre de l'art qu'on se procurait assez économiquement alors en Italie. Son musée était un reliquaire de la peinture, où un magnifique Raphaël présumé recevait son culte et celui des amateurs. Je l'ai souvent visité et admiré sur parole. Fabre avait beaucoup d'esprit et surtout de bon sens. Sa conversation nourrie, sans prétention, devait avoir dans l'intimité beaucoup de charme. Il n'était ni jaloux ni intrigant, propre à se laisser aimer plus qu'à séduire, sûr comme l'amitié, fidèle et discret comme elle. Alfieri avait cinquante ans, Fabre trente-six, la comtesse d'Albany approchait de quarante-six ans; c'était là tout le charme.
On n'a aucun détail sur la manière dont cette liaison fut contractée jusqu'après la mort du poëte. Mais le _duo_ parut devenir un _trio_, jusqu'à ce qu'il redevînt un _duo_ par l'absence éternelle d'un des acteurs. Peu de temps avant la mort d'Alfieri, Fabre vint habiter comme maître de maison le palais de la comtesse. Le monde italien, accoutumé à ces habitudes, ne le trouva pas mal séant; il fallait un homme, au gouvernail de cette demeure, soit un peintre, ami ou amant, peu importait aux moeurs du pays et du temps? La comtesse, l'abbé de Caluso, Fabre, recueillirent en une seule édition les oeuvres d'Alfieri et livrèrent tout ce fatras à l'oeil du public avec un soin religieux.
C'est ici le moment pour nous de jeter un coup d'oeil impartial sur cette oeuvre. Les sonnets sont vides d'amour, le lyrisme ou l'inspiration manquent totalement à cet homme, on n'en retiendra pas un vers; c'est du pédantisme glacé, l'éternel hiver du coeur dont l'imagination de l'Italie ne fond pas même les neiges. Pétrarque n'eût pas daigné en lire un seul; jamais cela ne chante; les satires, fade imitation de Juvénal, sont de l'antique réchauffé à froid par une méchanceté classique.
Le _Misogallo_ est un recueil de toutes les injures à la France, qui n'a pas même daigné s'en apercevoir; caprice de haine et d'envie aussi faux que son amour! Les traductions sont des traductions pénibles, sans originalité, sans grâce et sans sel; exercices de collége qu'on brûle après les avoir écrits, quand on n'a pas l'adoration de sa plume et quand on ne fait pas de la collection de ses _lignes_ l'_ex-voto_ de sa misérable vanité.
Quant à ses tragédies, c'est un peu moins médiocre, mais toujours médiocre. L'ennui en est la séve: on sent qu'il s'est prodigieusement ennuyé à les écrire, et quand on les a lues on sent qu'on s'est prodigieusement ennuyé à les lire. C'est le monde de l'ennui dont on sort soulagé, avec la ferme résolution de n'y jamais rentrer!--Il n'y a qu'un seul mérite, mais mérite tout local et que les Italiens seuls peuvent apprécier: c'est la langue toscane, ou plutôt l'effort de l'auteur pour traduire avec peine et succès son piémontais en étrusque. Mais, comme dit Chateaubriand, «le feuillage n'a de grâce que sur l'arbre qui le porte.» On éprouve en essayant à les lire toute la peine qu'Alfieri a éprouvée en les écrivant.
Le style en est classiquement beau et fort, mais d'une beauté morte et d'une force enragée qui ne se détend jamais. Les vers blancs sans rime dans lesquels il écrit ses tragédies sont une prose cadencée, qui ne donne pas même à l'oreille le plaisir de la difficulté vaincue et de la complète harmonie des mots. C'est une prose concassée en fragments égaux, âpres, durs, secs, dont la brièveté, fruit de la réflexion, est le seul caractère, et qui exclut presque tout développement des sentiments et du drame; sorte d'algèbre en vers blancs, qu'un géomètre littéraire écrirait, non pour faire sentir, mais pour faire comprendre en peu de signes sa pensée; le contraire de l'éloquence, qui ne vous entraîne qu'en s'épanchant, et du drame, qui ne vous saisit, comme la nature, que par ses développements. Aussi ses tragédies ne méritent-elles pas ce nom; ce sont des _dialogues des morts_, où _trois_ ou _quatre_ acteurs causent ensemble avec une passion furieuse, et finissent au cinquième acte par s'entre-tuer: voilà les tragédies de ce grand homme de volonté, quelquefois éloquent par tirades, mais toujours fastidieux par sécheresse. Une admirable actrice italienne, rivale plus débordante de feu que Mlle Rachel, Mme Ristori, est venue à Paris et à Londres représenter devant le pays de _Racine_ et de _Shakespeare_ quelques scènes de ces tragédies toscanes d'Alfieri.
Comme on déclame en pays étranger, devant un peuple curieux, les balbutiements d'un écolier de rhétorique, on a applaudi la magique beauté, le geste neuf et pathétique, la sublime diction de la tragédienne; mais la tragédie? Non; personne n'a été tenté de traduire pour nous ces drames avortés, excepté M. _Legouvé_, par complaisance de talent, pour que l'actrice universelle eût le plaisir d'émouvoir en français les Français. _Myrra_ a fait pleurer sur son amour néfaste, mais _Myrra_ tout entière n'était qu'une scène, un dialogue entre la passion et l'impossible dont le coup de poignard est le seul dénoûment, une métaphysique en conversation, une frénésie en vers blancs.
IV.
_Octavie_, _Timoléon_, _Mérope_, _Philippe II_, _Polynice_, _Antigone_, _Brutus I_ et _Brutus II_, _Sophonisbe_, _Rosmonde_, _Oreste_, _Agamemnon_, _Virginie_, _Marie Stuart_, _la Conjuration des Pazzi_, _Don Garcia_, _Agis_, etc., etc.; _Saül_, tragédie biblique que j'ai imitée ou traduite en vers dans ma jeunesse, et qui a quelque originalité parce qu'elle a plus de poésie réelle, ne sont pas sans talent, mais sont presque sans génie; ces plagiats plus ou moins éloquents de langue étrangère, si l'on n'est pas soi-même un maniaque de langues, ne laissent rien dans l'esprit de celui qui les parcourt, que la froide satisfaction de se dire: J'ai lu une banale déclamation dans un dialecte bien imité. Mais ce n'est pas ainsi que _Shakespeare_, _Corneille_, _Racine_, _Voltaire_, _Goethe_, _Schiller_ lui-même,--ont introduit ou renouvelé l'art théâtral dans leur pays.--Un _pensum_ dialogué en vers toscans, voilà le vrai nom que l'Italie laissera à son prétentieux poëte dramatique, jusqu'à ce qu'on n'en parle plus, quand l'Italie aura son théâtre sérieux, après la fédération nationale des Italiens modernes?
Voilà l'homme! N'en parlons plus.
V.
Je reviens à la comtesse d'Albany. Le respect humain la rendit en apparence fidèle au culte de la gloire de ce grand homme _convenu_, qu'elle avait aimé jeune sous le nom d'Alfieri. Bien qu'elle en fût dès longtemps saturée sans le montrer et sans le dire, et qu'il y eût, dit-on, plus de domination que d'attrait dans l'espèce de subjugation qu'Alfieri exerçait sur elle, elle ne voulut pas l'avouer; elle eût retranché quelque chose à son excuse, en retranchant un atome à la grandeur factice de son héros. Elle consacra tout ce qui venait de lui à l'édition de ses pauvres oeuvres et à la dépense de son monument en marbre par Canova. Quand ces devoirs furent accomplis, elle reprit dans la société de _Fabre_ la vie élégante et princière qu'elle avait commencée à Paris avant la révolution. Elle recevait des amis assidus, dont j'ai particulièrement connu le plus grand nombre, cité par M. de _Reumont_ et par M. _Saint-René Taillandier_ dans son intéressante biographie des deux amis.
Le premier cité est le comte _Baldelli_, époux d'une charmante jeune femme et père d'une plus charmante fille. Le comte Baldelli vivait à Florence, et sa société savante plaisait à Mme d'Albany; je le voyais souvent moi-même de 1820 à 1826. Ses opinions, modifiées par la lecture du comte de Maistre, le séparèrent plus tard des amis florentins de la comtesse d'Albany. C'était un homme jeune encore, ardent, religieux, d'abord favorable à la révolution française, puis devenu plus acerbe contre elle, par esprit de piété et de propagande.
Voici la lettre qu'elle lui écrivit peu de jours après la mort d'Alfieri:
«Florence, 24 novembre 1803.
«Vous pouvez juger, mon cher Baldelli, de ma douleur par la manière dont je vivais avec l'incomparable ami que j'ai perdu. Il y aura samedi sept semaines, et c'est comme si ce malheur m'était arrivé hier. Vous qui avez perdu une femme adorée, vous pouvez concevoir ce que je sens. J'ai tout perdu, consolation, soutien, société, tout, tout. Je suis seule dans ce monde, qui est devenu un désert pour moi. Je déteste la vie, qui m'est odieuse, et je serais trop heureuse de finir une carrière dont je suis déjà fatiguée depuis dix ans par les circonstances terribles dont nous avons été témoins: mais je la supportais, ayant avec moi un être sublime qui me donnait du courage. Je ne sais que devenir; toutes les occupations me sont odieuses. J'aimais tant la lecture! Il ne m'est plus possible que de lire les ouvrages de notre ami, qui a laissé beaucoup de manuscrits pour l'impression. Il s'est tué à force de travailler, et sa dernière entreprise de six comédies était au-dessus de ses forces... Il a succombé en six jours sans savoir qu'il finissait, et a expiré sans agonie, comme un oiseau, ou comme une lampe à qui l'huile manque. Je suis restée avec lui jusqu'au dernier moment. Vous jugerez comme cette cruelle vue me persécute; je suis malheureuse à l'excès. Il n'y a plus de bonheur pour moi dans ce monde, après avoir perdu à mon âge un ami comme lui, qui, pendant vingt-six ans, ne m'a pas donné un moment de chagrin que celui que les circonstances nous ont procuré à l'un et à l'autre. Il est certain qu'il y a peu de femmes qui puissent se vanter d'avoir eu un ami tel que lui; mais aussi je le paye bien cher dans ce moment, car je sens cruellement sa perte. Je regrette bien votre absence; votre âme sensible et en même temps forte aurait relevé la mienne, qui est anéantie. J'ai trouvé du courage dans toutes les circonstances de ma vie: pour celle-ci, je n'en trouve pas du tout; je suis tous les jours plus accablée, et je ne sais pas comment je ferai pour continuer à vivre aussi malheureuse.»
Pour que rien ne manquât à l'exactitude et aussi à la moralité de cette histoire, il fallait entendre les cris de douleur que pousse la comtesse d'Albany. Écoutez encore ses gémissements et ses sanglots dans cette lettre à M. d'Ansse de Villoison. Je le répète, au moment où elle trace cette page, elle est sincère. On ne joue pas de cette façon avec la douleur et les larmes; on n'imite pas ainsi le désespoir. Oui, elle est sincère encore, à cette date, quand elle se voit seule dans un désert, quand elle parle de son impuissance de vivre. Le grand helléniste qui savait apprécier Alfieri a écrit à la comtesse ses compliments de condoléance.
Voici ce qu'elle lui répond:
«Florence, le 9 novembre 1803.